RWANDA 10 juin 2014

La lettre du photographe Chistophe Calais

En profondeur

Mon premier séjour au Rwanda remonte au mois de juin 1994. Du haut de mes vingt-cinq ans, je n’avais que des certitudes : jeune photographe de “news”, je venais couvrir l’opération Turquoise pour mon magazine de l’époque, VSD. Le mot “génocide” ne m’a à aucun moment effleuré l’esprit. Durant les deux mois précédents, au cours desquels les soldats et les miliciens hutu avaient assassiné les Tutsi au son de la Radio-télévision libre des Mille Collines, j’étais en Bosnie pour photographier la guerre. Par la force des choses, les deux événements se sont chevauchés, et j’ai débarqué au Rwanda avec une certaine ignorance. Je logeais avec trois confrères dans un hôtel à Cyangugu, non loin du poste-frontière entre le Zaïre et le Rwanda. J’y ai fait ma toute première image : l’entrée, par le pont de Bukavu, des premiers commandos français venus instaurer une “zone humanitaire sûre” dans le sud du pays.

Avant de faire cette photographie, nous avions nous-mêmes pénétré sur le territoire rwandais par la frontière zaïroise. Sur la route, nous étions tombés sur notre premier check point, gardé par des génocidaires. À proximité de la barrière, j’ai senti monter une espèce d’excitation – comme lorsque des journalistes, dans n’importe quel pays en proie à la guerre civile, croisent le chemin de miliciens ivres et défoncés. Contrairement à d’autres photographes, qui avaient déjà sillonné le Rwanda en avril et en mai, je n’avais aucune expérience des barrages tenus par les interahamwe. Les tueurs voulaient savoir si nous étions belges ; après s’être assurés de notre nationalité française, ils se mirent au garde-à-vous et soulevèrent la barrière.

J’avais le sentiment de parcourir une région en guerre, sans eau ni électricité, où des flots de déplacés s’agglutinaient sur les routes pour échapper aux “combats”. Je compris plus tard qu’il s’agissait d’un génocide, dont la cible était la minorité tutsi. Plusieurs dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants furent sauvagement massacrés à l’école de Murambi, dans la préfecture de Gikongoro. Cette zone, je l’avais parcourue. Sans le savoir, j’étais passé à quelques dizaines de kilomètres du charnier.

Début juillet, les soldats du Front patriotique rwandais prirent le contrôle du pays. Craignant des représailles, des centaines de milliers de Hutu fuirent en direction du Zaïre, puis se regroupèrent dans des camps de réfugiés où éclata une épidémie de choléra. Quand CNN planta ses caméras sur la terre volcanique de Goma, l’aide humanitaire afflua de manière spectaculaire.

Dans ma logique, je devais rendre compte de cette crise humanitaire en photographiant les victimes de la pandémie – dont beaucoup avaient activement pris part au génocide contre les Tutsi. Très vite, une confusion s’est fait jour dans les médias : ces réfugiés à l’agonie n’étaient plus les victimes d’une catastrophe sanitaire, mais celles du “génocide”… Je n’ai pas été meilleur que les autres, je ne me suis pas posé de questions : je me contentais de documenter l’horreur de manière frontale.

Lorsque j’arpente aujourd’hui les tréfonds de ma mémoire à la recherche d’images fortes, ce sont plutôt des odeurs qui me reviennent : celles des cadavres que l’on enterrait toute la journée à Goma, dans les fosses communes creusées par les bulldozers de l’armée française. Le soir, lorsque nous rentrions à l’hôtel et enlevions nos chaussures, nous laissions sur le carrelage des empreintes de pieds poussiéreuses, chargées de la terre des charniers que nous avions photographiés.

Un jour, la journaliste de VSD que j’accompagnais est venue m’informer de l’histoire d’Angelo, un petit enfant sauvé d’un charnier de cholériques par un légionnaire de l’armée française. Nous sommes allés le voir à l’hôpital militaire de campagne, et je l’ai photographié. Sans véritable implication.

À Goma, le pont aérien facilitait grandement les choses – par contraste avec le Rwanda les semaines précédentes – : les avions de l’aide humanitaire, qui arrivaient chargés de vivres et de médicaments, repartaient à vide. Il était très facile d’y trouver une place. C’est de cette façon que nous sommes rentrés à Paris, fin juillet, pour le bouclage du magazine.

La rédaction était très excitée par l’histoire d’Angelo… ou, plus exactement, par l’histoire du légionnaire qui avait sauvé Angelo. En plein mois d’août, VSD a publié un portfolio de huit pages ; par la suite, les images bénéficièrent de nouvelles parutions dans les plus grands magazines. À cette époque, la “bonne photo” était pour moi celle choisie par le journal. Une fois publiée, elle n’avait à mes yeux plus aucune espèce d’utilité : elle disparaissait.

Le Rwanda a profondément bouleversé ma manière de voir : c’est au fil de mes voyages que j’ai progressivement acquis un point de vue, et la double page dans le magazine, que je considérais naguère comme une forme d’aboutissement, a cessé d’être ma finalité. J’ai d’ailleurs pris la décision, après avoir photographié dans un état second les cadavres des victimes du génocide à Murambi, de quitter définitivement VSD en 1998.

L’histoire d’Angelo, ce petit garçon sauvé du charnier, a cristallisé l’évolution de mon travail au Rwanda. À mon retour en France fin juillet 1994, je savais que, d’une manière ou d’une autre, nos itinéraires se croiseraient à nouveau. Je suis reparti en août, puis en mai et en juillet de l’année suivante. Le destin d’Angelo n’était alors qu’un “sujet” ; j’étais loin de me douter qu’il allait devenir ce fil intime qui tisse les pourtours de mon existence depuis près de vingt ans.

Christophe Calais

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10 juin 2014

Par Christophe Calais

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