USA 18 mars 2004

Série "L’Amérique m’inquiète".

Enlèvement demandé

Randy Wilcox n’aime pas les bananes. Il n’en a jamais mangé. Il n’envisage même pas, un jour, d’en prendre une dans sa main. Elles l’ont toujours effrayé. Les bananes sont, pour lui, nuisibles, malfaisantes et représentent la quintessence du Mal végétal. A 26 ans, Randy Wilcox, citoyen de Brooklyn, est en somme un Américain sans histoires. Un New-Yorkais subsidiairement névrosé. Et puis, un soir, quatre hommes sonnent à sa porte. Les malabars se précipitent sur lui. Le bâillonnent. Lui lient pieds et poings avec du ruban adhésif. Le kidnappent. Puis, dans un lieu sûr, ôtent ses vêtements, et couvrent son corps de bananes. Ils en placent vraiment partout, les écrasent sur sa peau, en enfoncent même dans ses oreilles. Une fois Wilcox badigeonné, les kidnappeurs vont chercher une ponceuse orbitale et polissent consciencieusement leur victime de la tête aux orteils. L’opération « polish » terminée, Wilcox est libéré. Ravi de l’expérience, il remet un chèque de quelque 3000 dollars à ses ravisseurs. Tous sont membres de Video Games Adventure Services. De vrais professionnels qui ont inventé une activité d’un nouveau genre : le kidnapping sur mesure. En fait, ils organisent votre enlèvement, dont vous programmez vous-même les termes, les extravagances, les sévices et les limites. Voyous de flanelle, mais véritables hommes d’affaires, les gens de Video Games ont parfaitement rempli le contrat passé avec Wilcox. Transfiguré par son massage à la banane, lui, depuis, reluit. Nous allons voyager. Traverser l’Amérique dans sa grande largeur et atterrir dans une impasse foireuse d’un bas-fond en friche de Los Angeles. C’est là, dans cette rue qui ne mène à rien, que Brock Enright, fondateur, concepteur et manager de Video Games, s’est proposé de nous faire une démonstration de son talent et du savoir-faire de son équipe. Un rapt éclair. Juste pour notre édification. « Fournissez la "victime", je viendrai avec mes kidnappeurs. » Normalement, Enright opère à New York, ville où il vit. Mais cette semaine il avait des clients à voir et à satisfaire à Los Angeles. Brock Enright. Presque un enfant au visage mutant d’adolescent de 27 ans. Un physique réservé, une voix discrète, un phrasé économe, une intelligence singulière. Pour le reste, Enright eut une jeunesse qui évoque une interminable jetée de solitude : « Je suis né à Virginia Beach. Mon père est parti à ma naissance. Ma mère, culturiste et un peu sauvage, ne s’est pas occupée de moi. J’ai été élevé par mes grands-parents. » Après des études fluides, il est diplômé en 1999 de l’Institut d’Art du Maryland. Sa première oeuvre sera pourtant bien peu académique : filmer 135 acteurs simulant leur suicide devant la caméra. « Pendant que je tournais ce film s’est produit l’événement le plus terrifiant et le plus étrange de ma vie. » Le père de Brock Enright, réapparu depuis quelques mois dans l’existence de son fils, décide d’être le 136e personnage de la série et se donne volontairement la mort au milieu du tournage. Enright récupère la montre du père, l’attache à son poignet, reprend le film là où il l’avait laissé, et continue sa vie. Lui vient alors l’idée saugrenue de commettre des rapts à la demande. Des psychologues miséricordieux expliqueront alors que ce désir de capturer des gens peut se lire comme une manière de lutter contre le sentiment d’abandon qu’il a ressenti face à l’absence de ses parents. « Ce que je sais, c’est que j’ai toujours eu une étrange perception du monde. » A New York, la rumeur s’est vite répandue. Enright et Felix, son ami-conseiller-âme damnée, comprennent alors qu’ils doivent dépasser l’acrobatie de l’enlèvement pour épouser les contours tourmentés du psychisme de leurs commanditaires. Le rapt est le service de base. Tout le reste, les fantasmes, les humiliations, les bananes sont autant d’options qui demandent à être étudiées et chiffrées. Aujourd’hui, selon le mode opératoire, un kidnapping de vingt-quatre à soixante-douze heures est facturé entre 3000 et 6000 dollars. Si vos exigences sont trop exubérantes - par exemple être enlevé par des sumotoris -, la facture pourra grimper jusqu’à 15000 dollars. En tout cas, les affaires tournent. « Dans nos bureaux de New York, nous employons cinq personnes à plein temps, explique Enright. Plus une batterie d’avocats et de médecins. Les premiers nous conseillent pour l’établissement des contrats et la définition des risques. Les seconds surveillent régulièrement l’état de santé de nos "victimes" pendant que nous leur infligeons les sévices qu’elles ont commandés. » Video Games affirme traiter huit clients par mois. Et la liste d’attente n’en finit pas, paraît-il, de s’allonger. Chaque dossier demande entre un et deux mois de préparation. Le client fixe ensuite le calendrier, une « fenêtre » durant laquelle il souhaite être enlevé. Mais il ignore le moment où Enright et ses sbires vont frapper. « Nos kidnappeurs sont des gens que nous avons formés, qui sont entraînés. Par exemple, nous avons beaucoup de pompiers de New York qui viennent chez nous faire quelques heures supplémentaires. » Au moment où vous vous y attendez le moins, quatre ou cinq costauds cagoulés vous tombent donc dessus, vous fourrent la tête dans un sac et vous embarquent dans une camionnette. Que la scène se passe de nuit ou de jour, que l’« agression » se déroule sur une avenue ou dans une rue déserte, une équipe de vidéastes est mandatée pour la filmer. Ensuite les événements s’enchaînent selon le cahier des charges que vous avez vous-même élaboré. « A priori nous acceptons tous les fantasmes. Rien ne nous choque, avoue Enright. Chez nos clients, les connotations sexuelles sont nombreuses, c’est vrai, et nous avons toutes sortes de demandes sadomasochistes se référant à des peurs ou des frayeurs intimes. » Le meilleur client de la compagnie - il a déjà fait quatre fois appel aux services de Video Games et a eu droit aux honneurs du magazine « Rolling Stone » - est un homme qui souffre de claustrophobie. Quand il se fait enlever, son plus grand bonheur est de se faire enfermer dans de petits placards ou encore de se retrouver coincé sous une pile de matelas. Quelques autres contrats dont les fantaisies furent respectées à la lettre ? L’homme qui, après son rapt, voulait être plongé dans une piscine d’enfant remplie de crème au chocolat pendant qu’il caressait des peluches et reniflait une chaussette d’homme malodorante. Il y a aussi l’histoire de cette femme qui était terrifiée par les ponts et que l’on força à traverser le pont de Brooklyn à pied. Ou encore les aventures de ce journaliste qui, plus que tout, redoutait « la suffocation, le vomi et la vue d’un godemiché noir [dildo en américain] » et qui, fort logiquement, se retrouva entravé, bâillonné, le visage enturbanné d’adhésif, pouvant à peine respirer, et immobilisé face à un énorme sexe de plastique couleur ébène. « J’admire nos clients pour leur courage et la confiance qu’ils nous font, ajoute Enright. Cette manière qu’ils ont de mettre en quelque sorte leur vie entre nos mains. Je crois que je ne pourrais pas accepter ce qu’ils subissent. Je n’aimerais pas qu’ils me regardent dans l’état où je les vois. » En tout cas les « patients » que traite Video Games ont, à chaque étape de leur calvaire et en cas de panique, le pouvoir d’interrompre le jeu. Il leur suffit de prononcer le « mot secret » qu’ils ont choisi avec Enright au moment du contrat. Demeure cependant un mystère : comment des adultes, qu’Enright décrit comme « cultivés, avisés et intelligents », peuvent-ils éprouver la moindre crainte lorsqu’ils se retrouvent au coeur d’une situation, certes inconfortable, mais qu’ils ont eux-mêmes planifiée, et dont ils gardent l’entière maîtrise du début jusqu’à la fin. « Cela peut vous paraître étrange, dit Enright, mais il y a un moment où ces gens ne savent plus vraiment si ce qu’ils vivent est un jeu ou bien la réalité. Leur frayeur les submerge. Au bout de deux jours d’un régime à l’eau et au pain sec, ils craquent tous. » L’homme au dildo noir comme le petit baigneur à la chaussette sale. Au moment de l’enlèvement, toutes les « victimes » avouent avoir ressenti une poussée d’adrénaline comparable à la bouffée qu’éprouve un parachutiste à l’instant du saut. A l’issue de l’expérience - les Etats-Unis sont vraiment un pays inquiétant -, ces hommes et ces femmes sont suivis par un psychothérapeute. Ces cobayes volontaires, âgés de 20 à 50 ans, se déclarent tous, à la fin du jeu, épuisés mais « jeunes et pleins de vie ». Comprenne qui pourra. « Pensez ce que vous voudrez, ajoute Enright, angélique. Ces gens cherchent avant tout à se tester. Après le 11 septembre, c’est aussi pour eux une manière de contrôler leurs peurs. Pour ma part, j’aime ce travail, surtout l’instant de l’enlèvement. Bien sûr, il y a parfois un peu de routine qui s’installe. Mais nous évoluons sans cesse, et seule notre imagination nous fixe des limites. » Outre Los Angeles, Video Games envisage de mener bientôt des actions à Miami et à Chicago. Malgré cet avenir radieux, Enright ressent parfois une angoisse récurrente : qu’un jour dans la rue, croyant à un véritable enlèvement, un témoin sanguin intervienne, arme au poing. Pour aujourd’hui, en tout cas, le risque est nul. L’impasse est quasiment vide, et ce quartier de Los Angeles en a vu bien d’autres. Comme un salarié qui a fini sa journée, notre complice marche tranquillement sur le trottoir. Enright et ses sbires, hommes et femmes accoutrés de tenues grotesques, jaillissent de la camionnette, fondent sur le passant soudain dépassé, le soulèvent allègrement de terre, fourrent sa tête dans un sac et le roulent dans le fourgon. Pas de pompiers ni de sumotoris, mais l’affaire a été réglée en une paire de secondes. Quelques jours plus tôt, la même équipe a prestement embarqué un type qui avait payé pour ça, et l’a coincé à sa plus grande joie, pendant trois jours, dans le local technique de l’hôtel Standard, où toutes les six heures un médecin venait surveiller sa tension. « On essaie de bien faire notre travail. Nous sommes très consciencieux », suggère Enright. Semblant à court de facéties, le petit messie grimpe dans un 4x4 bien trop grand pour lui et, tandis qu’il s’éloigne dans ces ruines urbaines, l’on songe à tous ces thérapeutes, avocats et autres contractants affairés qui, dans son sillage, tâtent fiévreusement de la banane et du dildo, de la chaussette et du goulot. Dans ce moignon de rue alors les bras vous en tombent, et l’on se dit que jamais, jamais, les mères ne devraient toucher à des poids et haltères.

Jean-Paul Dubois

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18 mars 2004

Par Jean-Paul Dubois

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