FRANCE 13 septembre 2018

« tu es belle pour une noire, tu n’as pas un gros nez comme les autres ».

Enquête : Trop noire pour être belle

« Noire n’est pas mon métier »

Dans une société où l’image de la femme parfaite, blanche aux cheveux lisses est omniprésente, et où les propos mysoginoirs – croisement du racisme et du sexisme – sont courants, accepter sa féminité en tant qu’afrodescendante peut être une épreuve.

Robes à paillettes, strass et coupes de cheveux soignées, le festival de Cannes voit défiler chaque année les personnalités du monde du cinéma. Ce mercredi 16 mai, sur la célèbre chanson de Rihanna « Diamond », seize actrices françaises esquissent quelques pas de danse, se prêtent au jeu des photographes et foulent le tapis rouge perchées sur leurs talons vertigineux. Devant les caméras du monde entier, les auteures du livre « Noire n’est pas mon métier », lèvent le poing. Elles dénoncent la sous-représentation des personnes noires dans le 7e Art français. Une cause qui touche bien plus que le milieu du cinéma. Accepter sa féminité dans la vie de tous les jours alors que partout, un seul canon de beauté, blanc, est mis en avant, n’est pas chose facile.

Le duo cheveux crépu / peau noire

Il a fallu du temps à Doris Eliot, étudiante en Mode et Communication, avant d’accepter sa chevelure. « La génération de mes parents a grandi dans l’idée qu’une chevelure lisse était synonyme de beauté. J’avais l’impression que défriser ses cheveux, c’était devenir une femme. » A 18 ans, elle franchit le pas. Dans le cercle professionnel comme personnel, avoir une chevelure crêpée peut être synonyme de moqueries ou de discrimination. Comme cet ami qui un jour a comparé ses cheveux à un balai brosse.

« Le plus humiliant, c’est que le reste du groupe a rigolé », raconte-t-elle blessée de ce qu’elle a pris pour une attaque. Un racisme banalisé, qui ne dit pas son nom. Aujourd’hui, l’étudiante a confiance en elle, et laisse ses cheveux crépus tomber sur ses épaules. Sauf lors de ses entretiens professionnels, pour lesquels elle plaque ses cheveux et se fait un chignon.

« Comment peux-tu sortir avec une fille comme ça ? » Ce reproche, l’étudiante de 22 ans Ludivine Lenga, s’en souvient très bien. Au bal du lycée, elle et un camarade de classe se cherchent, échangent des regards, avant de s’embrasser devant tout le monde. Le baiser déplaît aux témoins de la scène. Les garçons critiquent leur ami et dénigrent Ludivine Lenga. Le lendemain elle lui envoie un message pour « s’excuser » de la situation dans laquelle « elle l’a mis ». Jamais plus elle n’aura de nouvelle.

Grandir en essuyant ce genre de remarques, symbole d’une échelle de valeur des couleurs de peau, ça abîme. Complexes, manque de confiance en soi, utilisation de produits dangereux pour se blanchir la peau et se défriser les cheveux…

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« Comment peux-tu sortir avec une fille comme ça ? »

Dans son livre Peau noire, cheveu crépu : l’histoire d’une aliénation, la sociologue Juliette Sméralda considère cette non-acceptation de sa nature comme les conséquences de l’esclavage. L’asservissement brutal des peuples africains ne s’est pas limité à l’économie. Les colons blancs ont imposé un standard esthétique leur ressemblant et ont méprisé tout ce qui s’en éloignait. « Les Africains apprirent très vite que deux choses les marquaient explicitement en tant qu’esclaves : leur peau noire et leurs cheveux crépus », écrit la sociologue.

« Les stigmates que sont devenus, aux yeux de nombreux sujets, leur carnation foncée et leur chevelure crêpée sont le résultat de cette histoire longue et humiliante inscrite en eux, (…) telle une mémoire traumatique ». Le défrisage et le blanchissement de la peau sont une « démarche inconsciente », dans le but d’atténuer les différences.

Selon elle, la société moderne aussi a sa part de responsabilité en « exerçant une influence sur les comportements de sujets qui se font fort de correspondre aux canons esthétiques valorisés ». Les individus sont matraqués par une représentation restreinte de la beauté. Pas de place pour la nuance, le contraste et les différences : celles qui ne s’y plient pas sont rejetées.

Pire, parmi les femmes noires, une « hiérarchie » s’est installée. Elle porte un nom : le colorisme. Plus une femme a la peau foncée, plus elle est discriminée. Les femmes métisses ou dont la couleur se rapproche du blanc, celle du groupe dominant, seraient donc avantagées. Un « dosage » est mis en place. Une femme au teint clair peut se permettre de porter une coupe afro, pas une personne à la peau foncée. L’effet serait trop « exotique ».

Pour être considérée comme belle par la société, elle doit avoir des traits fins. Comme Oumou Duallo, Sénégalaise arrivée en France il y a huit ans, à qui une camarade de lycée a lancé un jour : « tu es belle pour une noire, tu n’as pas un gros nez comme les autres ».

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Hyper-sexualisation et exclusion

« Je n’ai jamais testé les noires », « je ne sortirai jamais avec une femme noire mais j’aimerais bien coucher avec elle » : les témoignages de femmes ayant reçu ce genre de propos mysoginoirs sont nombreux. L’hypersexualisation est un phénomène qui touche toutes les femmes. Mais elle prend une autre ampleur pour les afrodescendantes. Considérées pendant des siècles comme des biens, les femmes noires sont aujourd’hui définies comme noires avant d’être femmes. Leur représentation est parfois complètement fantasmée. « Un homme m’a avoué qu’il adorait les femmes noires car elles auraient des fesses plus grosses et un appétit sexuel plus important », raconte Oumou Duallo avant d’ajouter : « On m’a déjà prise pour une prostituée. » Elle était accompagnée de ses amies, dans une rue remplie de monde. « J’étais habillée en pantalon et en tee-shirt ». A-t-elle besoin de se justifier ?

Une déshumanisation qui s’illustre également par des surnoms qui reviennent de manière récurrente ; « ma panthère », ma « tigresse », souvent prononcés sur le ton d’une flatterie. « J’étais censée être honorée de ce compliment », lance la jeune Sénégalaise, agacée. « Face aux remarques, j’ai deux options : soit je ne réagis pas et les remarques continuent, soit je réagis et suis jugée comme étant une femme agressive » confie Doris Eliot. C’est le cliché de la « angry woman » : la femme noire énervée qui crie toujours trop fort. Des caractéristiques éloignées de celles de la féminité occidentale perçue comme « douce et fragile ». Déconstruire les stéréotypes pour mieux reconstruire

Cette beauté noire globalement dénigrée est quasi invisible dans la société française dominée par des canons de beauté blancs. De 2012 à aujourd’hui, une seule femme noire apparaît en Une de Marie-Claire. Deux sont en couverture de Glamour, les mêmes que l’on retrouve régulièrement dans la presse féminine : Rihanna et Beyoncé. Quant à Elle, le magazine place deux femmes noires en couverture depuis 2015. La première n’est autre que Beyoncé à nouveau et la deuxième partage la Une avec deux actrices blanches.

« Les femmes noires n’ont pas du mal à s’accepter, ce sont les autres qui ne les acceptent pas », explique Dolores Bakela, co-fondatrice du blog d’informations L’Afro. Pour elle, il existe une grande diversité de parcours et de cultures au sein des afrodescendants qui interagissent avec la société. Créer L’Afro était un moyen de montrer l’univers de ces femmes qu’on ne voit pas dans les médias mainstream, de dire « sachez que ces personnalités existent ». Car les afrodescendantes aussi ont besoin de se retrouver dans les personnalités publiques et les sujets traités.

Les réseaux sociaux ont également leur part à jouer dans la déconstruction des clichés. Si le mouvement afroféministe existe depuis longtemps, il est désormais audible pour un plus grand nombre. « C’est grâce à eux que je me suis conscientisée », explique Ludivine Lenga. Sur Twitter, elle suit des militantes et s’informe avec leurs publications. Sur Instagram, elle apprend comment coiffer ses cheveux. C’est après avoir vu un tutoriel il y a un an qu’elle décide d’arrêter de se les défriser.

Quand elle était petite, sa mère lui inculquait la culture panafricaine. Elle essayait de lui trouver des poupons noirs, lui faisait écouter Aretha Franklin et lui parlait de la patineuse artistique Surya Bonaly. « Elle me montrait des exemples qui me ressemblaient, auxquelles je pouvais m’identifier. Quand j’y pense, elle était sûrement afroféministe », dépeint la jeune femme. Mais Ludivine Lenga perd sa mère très jeune. Après quoi, elle n’entendra plus parler de ces femmes. « Mais si un jour j’ai une fille, je lui dirais qu’elle est belle. Car notre beauté, on ne peut pas nous l’enlever. »

13 septembre 2018

Par Mélanie Favreau

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