ALGERIE 23 mars 1995

Algérie : Au delà de l’horreur.

Enquête sur le massacre d’un peuple.

Farid est toujours réveillé par le même cauchemar. La porte de la cellule grince. les gardiens se jettent sur lui et le traînent vers la salle d’interrogatoire. Déjà, on lui enfonce une chiffon sâle dans la gorge. Farid l’étudiant essaie de hurler mais aucun son ne sort de sa bouche...Quand il se dresse, le corps couvert de sueur, il lui faut du temps pour réaliser qu’il n’est plus sur le ciment d’une gendarmerie d’Alger mais couché dans un lit, de l’autre côté de la méditerranée, là où les murs ont des fenêtres. Nora, l’infirmière, a beau fermer les yeux...rien n’y fait. Elle voit toujours la même chose. Une tête de femme. Posée, au petit matin, sur un trottoir. Une tête sans corps. Entourée par les membres de la famille qui ont reconnu les traits de leur fille. Et qui hurlent. Abdelwahab le magistrat a renoncé, lui, à fermer les yeux. Voilà des mois qu’il ne dort plus, perd la mémoire et mélange les termes juridiques. Quand on lui parle de Droit, le magistrat enfouit son visage au creux de son coude. Et il pleure. Les trois algériens ne se connaissent pas. L’un a fui les gendarmes algériens ; l’autre, les islamistes armés ; le troisième s’est fait traquer par les deux camps. Mais ils restent hantés par le même cauchemar. Celui d’une guerre qui ne dit pas son nom. Où tout est permis : l’assassinat des femmes, des vieillards et des enfants. Où on commence par tuer d’abord celui que l’on hait, puis son meilleur ami et enfin tout ce qui lui ressemble. Une guerre entre frêres qui n’oppose plus le rebelle à l’étranger mais le gosse du quartier au policier du carrefour, celui qui l’a vu grandir. Une très sâle guerre où tuer ne suffit pas. Où on égorge au couteau, on décapite, on viole, on torture, on salit, on vomit l’autre, "l’impur" ou le "gueux", comme si on voulait effacer une partie de son peuple, de sa propre race, de soi-même. Une vaste automutilation, une forme de suicide, un massacre collectif : le cauchemar algérien. "Ce pays est devenu le lieu de "la prière des morts", a dit récemment un paysan de la Mitidja. En trois ans, l’Algérie, terre de lumière, est entrée dans la nuit. "Il y a une telle haine, une telle violence dans cette société...C’est inexplicable !" constate, sidéré, un responsable d’Amnesty International pourtant rompu à recenser l’horreur du monde. Comment expliquer cette fulgurante régression à l’état de barbarie. Et d’abord, qui tue qui ? Pour le comprendre, il faut revivre le cauchemar que portent encore en eux Nora l’infirmière, Abdelwahab le magistrat et d’abord Farid, l’étudiant. Il a vingt-trois ans, le corps fragile, inquiet, les yeux très noirs et le teint trop pâle depuis que sa vie a basculé, un jour de printemps 1992, sur le trottoir de la faculté des Caroubiers. Jusque là, il n’est qu’un étudiant issu d’un bonne famille d’Alger, un gamin qui descend dans la rue pendant les émeutes d’octobre 88 pour crier : "Réveillez-vous, gens de la capitale !" Et qui voit, bouleversé, ses camarades de lycée tomber, le visage en sang, sous les matraques des policiers. Quand le FIS prend la relève, Farid préfère rester chez lui. Il connait le Coran mais rejette le discours islamiste et décide d’apprendre le droit à l’Institut National Supérieur d’Etudes Islamiques pour, explique-t-il, "ne pas laisser le monopole de l’Islam à des idéologues opportunistes qui cherchent à s’emparer de l’Etat". Ce jour là, à la sortie des cours, l’armée fait la chasse aux islamistes. On le pousse, à coup de crosses, avec une vingtaine d’autres étudiants, vers un camion baché. Farid croit à une simple vérification d’identité : il part pour un voyage de deux ans en enfer. Dès leur arrivée dans une caserne d’El Harrach, un sergent les fait mettre en joue contre un mur : "Chargez ! Epaulez !..Feu !" Simulacre d’éxecution. Il essaie de dire qu’il y a erreur, que son père est un haut-fonctionnaire connu et respecté..."Où as tu été pris ?" hurle un soldat. "Devant la fac de droit islamique.."explique Farid. "Droit.. quoi ? Salaud d’islamiste, tu vas voir ce qu’on va faire de toi !" Dans l’avion mililtaire qui vole vers El Goléa, il croise un gosse de seize ans, un vieillard de soixante dix ans, un membre du parti communiste algérien et un marchand de canaris, ses cages sous le bras, paysan raflé en plein marché. A l’arrivée, deux heures plus tard, Farid découvre le désert, "comme un océan mort", et les tentes, entourés de fil de fer barbelé. Quarante degrés le jour, des nuits glacées, peu d’eau : les prisonniers souffrent de diarrhées et de maladies de peau. La nuit, des land-rovers emmmènent des hommes que l’on ne revoit plus. "Ne cherche pas à comprendre" lui souffle un islamiste, "tu deviendrais fou." Les islamistes étonnent Farid. Ils partagent la nourriture, les soins, ont nommé un conseil de la Choura et un émir secret dont les ordres circulent de bouche à oreille. Des maires, des députés, des avocats, des profs d’université, donnent des cours de religion, d’agronomie, d’anglais ou de farsi. "Nous étions douze cents détenus au début, dont seulement quatre cent "frêrots" islamistes" raconte Farid. "A la fin, le communiste est devenu islamiste et les autres ne pensaient qu’à se venger." Farid rencontre "El Harrachi", un petit voleur de dix huit ans, raflé et torturé par les gendarmes à coups de cables électriques et de bouteille dans l’anus. Evadé, on le retrouvera un an plus tard, abattu, les armes à la main, dans un maquis islamiste. Quatre mois après son arrestation, Farid est libéré grâce à l’acharnement de son père : "Dans l’avion vers Alger...Je croyais rêver." Mais désormais, il est fiché par la sécurité militaire. "Fiché... Là-bas, cela veut dire coupable." Un soir de novembre 93, après un attentat dans le quartier, Farid voit six voitures de gendarmes devant son immeuble. Il comprend, fait sa valise et attend sur le palier : "pour ne pas qu’ils cassent tout chez moi.." Il va passer quarante et un jours dans une petite gendarmerie de quartier, isolé dans un cagibi, nu sur le ciment, sans lit et sans fenêtre, dans le noir absolu. Quarante et une nuits de torture : "J’entend encore la porte qui grince. Ils me traînent vers le sous-sol, les mains menottées. Et tout de suite, le supplice du "chiffon", enfoncé dans la bouche, imprégné d’eau sâle, de produit chimique, de javel." Il étouffe, vomit, convulse. "Ils sont plusieurs, lourds sur moi, me frappent la figure, le ventre, le sexe. J’ai le corps qui saute tout seul. Je me noie, les yeux grands ouvert, L’âme enfermée dans un sac." On maintient le chiffon : "Des noms ! Des opérations ! Des complices !" On retire le baillon : "Pour une petite bouffée d’air, j’inventais des réunions secrètes, en mélangeant le nom de copains, de ma famille, des lieux de mon enfance." Ils s’en aperçoivent, reprennent, plus sauvages encore. "Je les suppliais de me tuer. Ils riaient." Chaque nuit ! De retour dans sa cellule, il entend les hurlements de ceux qui sont violés, "par un gendarme du sud, une véritable bête". En une semaine, trois "suspects" meurent pendant l’interrogatoire. Plus tard, en prison, Farid rencontrera un islamiste à qui on a inscrit "FIS" au chalumeau sur la poitrine ; un autre à qui on a arraché les seins avec des pinces, un autre tremblant, le regard fixe, devenu fou... Devant le juge d’instruction, Farid nie à voix basse. "Si je te relâche maintenant, tu risque la mort, mon fils," dit doucement le juge ; "ils te reprendraient dès la sortie du tribunal." Il l’envoie en prison. Cinq mois plus tard, devant le vide du dossier d’accusation, même la terrible cour spéciale finit par l’acquitter. Farid est libre. Mais brisé. Il se cache dans une maison de l’est du pays. Et quand, deux mois plus tard, on le prévient que les gendarmes le cherchent, il fonce vers la frontière la plus proche. Farid a eu raison de s’évader d’Algérie. Il n’aurait pas échappé au cycle infernal des arrestations à répétition et de la torture systématique. Plus grave : "Désormais, on n’arrête plus les gens, on les tue.." constate un journaliste algérien. Les témoignages se multiplient après le ramadan 94 et l’évasion spectaculaire d’un millier de détenus de la prison de Lambèze. En mars 94, lors d’un contrôle d’identité à la cité Bab Ezzouar, près d’Alger, un dirigeant de parti voit des policiers en cagoule, des "ninjas", faire descendre les passagers d’un bus et pousser un homme derrière un immeuble, les mains sur le mur : "Ils l’ont abattu, à bout portant, dans le dos," raconte le témoin. A Blida, après l’assassinat d’un commissaire de police, on rafle, de nuit dans un quartier populaire, quatorze jeunes catalogués comme "éléments religieux". Ils sont retrouvé le lendemain, dans une rue du quartier, nus, égorgés, grotesques, en position de génuflexion. Personne n’a été autorisé à ramasser les corps avant dix heures du matin. Dans la région de Boufarik, après un accrochage avec un groupe armé islamiste, les militaires envahissent le village le plus proche, rassemblent et abattent tous les hommes sur la place publique. Avant de bruler les corps avec de l’essence. "Les autorités ne font pas d’enquête sur les témoignages de torture ou d’executions extra-judiciaires commises par les forces de sécurité qui continuent de commettre des actes graves avec une apparente impunité" écrit le dernier rapport d’Amnesty International. La presse algérienne, muselée par la censure, ne parle pas de ces morts-là, faux suspects ou vrais islamistes, abattus sur le seuil de leur porte, parce qu’ils n’ont pas voulu ou osé dénoncer les mouvements des groupes armés. On assassine pour dissuader, réprimer, se venger : "Tuer semble de plus en plus devenir une alternative préférée à l’arrestation," dit le rapport d’Amnesty. Et quand les militaires repèrent des islamistes cachés dans une forêt, ils n’hésitent plus à utiliser le napalm, comme à Jijel, Batna et Mila, dans le constantinois. Il y a quelques mois à peine, un rapport secret du ministère français de la défense constate : "Grâce au recours systématique à de grandes opérations combinées, aux bombardements massifs, à la torture et aux représaillles sur la population (bien souvent suscitées et couvertes par la hiérarchie), les forces de l’ordre arrivent à maintenir "à niveau" la subversion armée." Violence d’état contre terrorisme islamiste...Nora l’infirmière avait tout pour devenir une cible des intégristes. Elle est femme, blonde, kabyle, fume, ne porte pas le hidjab et ne fait pas le ramadan. "Au début, pourtant, je m’entendais bien avec les islamistes.." Ensemble, ils se retrouvent dans l’action sociale et la visite des hôpitaux. Ses déplacements lui valent même, un temps, d’être filée par un inspecteur de police. Mais quand elle passe à la mosquée régler des problèmes de fourniture, l’immam lui répond : "la prochaine fois, envoie un homme...C’est mieux." Ecoeurée par les assassinats d’enseignants en français et la terreur des groupes armés, Nora adhère à un mouvement de femmes proche du RCD. C’est courageux et dangereux. Cette fois, ce sont les islamistes qui la suivent dans la rue. En mai 94, un ancien élève, monté au maquis, lui rend visite en secret. "Il m’a dit : " Tu suis un mauvais chemin. Si on me dit de te tuer. Je le ferais," se rappelle Nora. "Sous sa veste, il avait une kalachnikov." Elle a peur mais poursuit ses activités. En août dernier, elle reçoit un lot de médicaments à distribuer dans les villages de kabylie. Pendant la tournée, l’armée bombarde les caches islamistes dans la montagne et les autorités ont tenu à encadrer le convoi avec des voitures officielles : "Une erreur.." dit Nora. Désormais, pour les islamistes, elle fait partie du camp du pouvoir. Quelques jours plus tard, ils forcent la porte de son bureau : "Où est-elle ?" Son frêre se fait arrêter par un faux barrage, à la sortie de Tizi-Ouzou. Son père se fait enlever en pleine nuit et voler sa voiture sous prétexte qu’il fait un travail administratif..interdit par le coran. Nora s’octroie un peu de vacances à l’étranger. D’Alger, ses parents l’appellent : "Ne rentre pas !" Entretemps, son nom est apparu sur la liste des personnes à abattre dans la région : en treizième position. Condamnée. Aujourd’hui, elle se souvient de cette première fille violée, qu’on lui a amené à son cabinet : "j’au cru à l’oeuvre de voyous...Mais deux ans plus tard, les islamistes attaquaient un cortège de mariés !" les groupes armés appellent cela un "mariage de jouissance", une pratique Chiite iranienne, inconnu dans la tradition algérienne et qui autorise, contre compensation, un mariage temporaire. Dans la pratique des maquis, cela se réduit à l’enlèvement, au viol et parfois à la mort. Ouarda, dix sept ans, a été enlevée sous la menace d’un couteau en plein centre d’Alger et s’est retrouvée dans une maison isolée avec une dizaine d’autres filles. L’une d’elles avait douze ans. "Chaque matin, ils répartissaient les tâches pour celles qui devaient cuisiner, laver le linge et coudre.."raconte-t-elle dans le journal El Watan. Un soir, un islamiste lui met un rasoir sur le cou et lui ordonne de se déshabiller. "Il disait qu’il était un Moujahid et que Dieu le permettait." Elle refuse. Il lui brule les cuisses avec une cigarette." Elle s’évanouit. "Quand j’ai repris conscience, j’étais par terre avec plein de sang.." les autres subissent le même sort. Une nuit, une fille décide de s’enfuir : "un des gardes qui dormait avec nous l’a saisi par les cheveux, alluma la lumière et l’a abattu de deux balles dans la tête. Puis ils ont jeté son corps dehors." Certaines sont relachées après de longs mois, enceintes, symbôles du déshonneur, rejetées par leur village. D’autres sont retrouvées égorgées et, souvent, décapitées. Entre août 93 et Janvier 94, deux cent quinze femmes ont été assassinées. Nora l’infirmière revoit toujours cette tête de femme, d’une quarantaine d’années, posée sur le trottoir de Bachjarrah, un quartier populaire d’Alger. Et ces trois corps décapités, deux hommes et une femme, posés un matin de mars 1994, sur la route près de Blida. "Ils avaient un panneau sur le corps :"Allah Akbar !" Certains groupes du GIA refusent l’usage des armes à feu et préfèrent égorger leurs victimes. Dans les prisons, Farid l’étudiant se souvient des cours d’égorgement donné par certains détenus islamistes : arriver par derrière, petit coup dans la jambe pour faire fléchir l’ennemi et tourner le cou vers la mecque.. Un reponsable du FFS se souvient de deux têtes plantées sur un poteau de signalisation, près de Zeralda : "Deux têtes grotesques, cheveux rasés, moustaches à moitié coupées.." Le Cheikh Bouslimani, notable religieux, a été longuement torturé et assassiné pour avoir refusé d’approuver l’assassinat des étrangers. Le maire de Sid-Aïssa a été supplicié à la chignole avant d’être égorgé. Et le directeur de l’hôpital d’El-Harrach, n’oubliera jamais ce cadavre d’une femme, apparement enceinte, éventrée, avec une tête d’homme cousue à l’intérieur. "Plus la victime souffre, plus grande est la récompense au paradis," répète-t-on dans les quartiers les plus durs. "En Algérie, il n’y a plus de loi. C’est oeil pour oeil, dent pour dent," dit Abdelwahab. Il parle en expert, la justice a longtemps été toute sa vie. A vingt six ans, il était le plus jeune magistrat d’Algérie. Sept ans plus tard, réfugié en France, il mange aux restaurants du coeur et s’habille à la Croix-Rouge. Quand on le nomme sur la côte Kabyle, il a la flamme tranquille de ceux qui croient en l’état. Désigné comme juge d’instruction après les manifestations du FIS en mai 91, il voit arriver ses premiers islamistes inculpés "d’atteinte à l’ordre public et d’attroupement." Le FIS d’alors est un parti autorisé ; Abelwahab instruit l’affaire, inculpe certains prévenus, en relachent d’autres...Bref, il fait son travail. "C’est là que les ennuis ont commencé.." A la réunion hebdomadaire au palais, le procureur général lui lance un regard appuyé en regrettant que "certains magistrats ne soient pas conscients de la gravité des évènements en Algérie." Plus tard, on lui dira "qu’il faut savoir s’engager". On fait courir le bruit qu’il est infiltré par les islamistes. Dans le même temps, les avocats gagnés au FIS, lui reprochent d’être un "laïque, communiste, athée" parce qu’il commence ses audiences par un "Au nom du peuple algérien" au lieu de "Au nom de Dieu.." En juillet 92, le premier magistrat est assassiné ; Abdelwahab reçoit des menaces de mort, dont une lettre signée par son ancien greffier..qui a rejoint le GIA. Le nouveau président, Boudiaf, demande qu’on s’attaque à la corruption ; Abdelwahab ouvre une information sur la reconstruction d’une voie ferrée vers Constantine, un chantier surpayé qui traverse une plage en son milieu ! Abdelwahab remonte jusqu’au ministre de la reconstruction. Quand Boudiaf est assassiné, le magistrat est dessaisi du dossier. Autour de lui, on tue de plus en plus de magistrats, la voiture d’un procureur brule..Abdelwahab s’enferme chez lui la nuit, sans téléphone, coupé par un attentat. Pendant la seule année 1994, les islamistes ont commis 2725 actes de sabotage, détruit 1218 camions, 577 véhicules, 288 autocars..Ils arrêtent les trains, contrôlent les passagers et brulent sept locomotives et 204 wagons. Comme ils ont détruit 915 classes, trois centres universitaires, 224 mairies et abattu 2000 poteaux téléphoniques...Ecoeuré, Abdelwahab demande son transfert à Constantine. On le mute dans un petit village des Aurès, en plein fief islamiste ! Une façon de l’envoyer se faire tuer ailleurs. La nuit, il entend les militaires enfoncer les portes du voisinage :" Parfois, les gendarmes nous faisaient passer des PV de "mort naturelle" à signer. A l’hôpital, ils n’avaient jamais pu examiner les corps. Les PV étaient faux." Pas les cadavres. Le magistrat préfère faire deux cent kilomètres pour se dormir chez ses parents. Les islamistes viennent chez lui : "Ou est l’athée ?!" Il demande une protection, on lui envoie un petit pistolet. Un jour, à un barrage, il ne montre pas sa carte de magistrat et son arme. Quand le "gendarme" le laisse partir en disant "Que Dieu te protège.." Abdelwahab comprend qu’il vient d’échapper à un faux-barrage tenu par de vrais islamistes. Le coup de grâce lui est asséné par la création des tribunaux d’exception : " Le président accepte les aveux fait sous la torture ; il peut suspendre un avocat à l’audience : les textes de loi ressemblent à ceux de Vichy !" Ceux qui refusent d’y siéger sont mutés ou suspendu six mois..."Le gouvernement va abolir les trois cours spéciales" explique Abdelwahab, "Déjà, on ne dit plus "terroristes" mais "criminels". En fait, on va transformer toutes les cours d’assises en tribunaux spéciaux." On appelle à la création de milices en armes ; on piétine la loi, le droit, la justice ; tout ce qu’Abdelwahab a pour unique religion. Et quand le magistrat rentre chez lui, il lui faut éviter les fanatiques qui hurlent" Où est l’athée !" Alors, il tourne en rond : "Je suis inutile. Un magistrat inutile n’a pas de raison d’être.." Et lui aussi finit par s’enfuir. Le bilan de cette tuerie ? Il tient en quelques chiffres. Le premier, officiel, fait état, pour la seule année 1994 de 6388 victimes civiles, dont 300 femmes : 1800 ouvriers, 1384 chômeurs, 680 fonctionnaires, 61 étrangers, 52 imams, 21 journalistes et un wali(préfet). Un rapport, confidentiel, de l’armée algérienne, parle de dix mille morts en dix mois,- 7297 islamistes et 2733 membres des forces de l’ordre-, sans compter les civils. Dés la fin du mois d’octobre dernier, on a atteint la barre des 500 morts par semaine. Et, dans la deuxième semaine de novembre, un dirigeant politique a comptabilisé 841 morts à la seule lecture des journaux. Une organisation américaine a estimé le bilan de trois d’affrontements à 30 OOO morts. D’autres experts parlent de 40 OOO victimes. Une chose est sûre ; les civils paient le prix fort, assassinés par les groupes armés ou abattus comme "suspects" par les militaires. Les combats sont impitoyables, une saignée permanente parmi les forces de l’ordre et des pertes très lourdes chez les islamistes, dont la durée de vie moyenne au maquis n’excède pas neuf mois. Dans une cassette vidéo du GIA, un chef islamiste demande d’ailleurs à ses "moujahids" de freiner leur course vers le paradis des martyrs : "si vous mourez tous..Qui restera pour combattre le Taghout,(tyran) !" Voilà pour l’ampleur du massacre. Mais comment expliquer la nature de cette violence algérienne ? Si la fascination de la mort est nouvelle,-le martyr et l’attentat suicide semblent directement importés d’Iran -, la fascination de la violence est vieille comme le pays. A l’arrivée du colon, l’Algérie n’est pas encore un Etat mais une petite nation avec une structure néo-tribale, sous domination ottomane. L’occupant a imposé, ici, comme en Bosnie, son code de l’honneur et de la vengeance. Décapiter, c’est couper le corps en morceaux, interdire le repos éternel ; égorger, c’est le traiter comme un animal ; émasculer, c’est le nier en tant qu’homme ; violer renvoie au déshonneur, en souillant la virginité, en rendant les futurs enfants "impurs". Ici ou en ex-yougoslavie, la culture populaire a gardé l’héritage ottoman. La colonisation française sera, elle même, très violente. Témoins, entre 1844 et 1846, les "Enfumades" du Colonel Saint Arnaud : on encerclait une tribu rebelle, jusqu’à trois cent personnes, hommes, femmes et enfants que l’on poussait à l’intérieur des grottes de Dahra. Puis, on faisait brûler de grands feux de bois à l’entrée...Jusqu’à l’asphyxie mortelle. Plus tard, le 8 mai 1945, la répression d’une insurrection dans le Constantinois fera des milliers de victimes. Puis viendra la guerre d’Algérie avec son cortège d’exactions, de torture et de "corvées de bois". Guerre d’abord et surtout entre le FLN et l’Etat français mais aussi, à un moindre niveau, guerre civile entre Algériens. Le FLN affronte le MNA de Messali Hadj : dix mille morts dans les deux camps avec, en mai 1957, le "massacre de Melouza" où une unité de l’ALN égorge, à l’arme blanche, 374 villageois soupconnés de sympathie pour le MNA. Le chef de l’opération deviendra plus tard un des dirigeants du FIS. A l’indépendance, la population participe au massacre de 57 000 harkis, "ceux qui ont trahis". Un rapport du sous-préfet d’Akbou parle de dizaines d’hommes, "nez, oreilles et lèvres coupés, émasculés,enterrés vivants dans la chaux ou le ciment, brulés vifs à l’essence...crucifiés sur des portes ou nus sous le fouet en traînant des charrues, la musculature arrachée par des tenailles." Tous ces drames sont présent, enfouis dans la mémoire de l’Algérie. "Il existe des similitudes troublantes entre la guerre qui s’est livrée entre 1954 et 1962 et le drame qui s’y déroule depuis janvier 1992.." note l’historien Benjamin Stora. Il remarque d’abord la reprise des mots : "poignée de rebelles, ratissages, égorgeurs, terroristes, dernier quart d’heure"..Dans la presse, emportée par la violence verbale, on se traite de "fils de harki", on écrit que les Comités d’Autodéfense entendent mener, contre les islamistes, "une deuxième guerre de libération nationale". C’est toujours, note l’historien, une "guerre sans front" où l’ennemi reste invisible ; une "guerre sans nom" parce que c’est une guerre civile non avouée ; une "guerre sans visages" sans véritable interlocuteur connu ; et enfin, une "guerre sans images," à cause de la censure. Comme si on assistait, dit Benjamin Stora, à un "schéma du recommencement". Là s’arrête la comparaison. La violence en Algérie a toujours accompagné l’histoire. "la colonisation française, sa longue et profonde influence, a atomisé la société traditionnelle" explique Mohamed Harbi. En Tunisie ou au Maroc, on a laissé un Etat qui a permis de rassembler les élites. En Algérie, pas de mouvement Destour, pas de Sultan. Plusieurs visions de la sociéte s’affrontent : arabo-islamiste ? Arabo-berbère ? Méditerranéene ? Africaine ? "Le problème de l’identité collective, le déchirement, passe à l’intérieur des gens", explique l’historien. Pour trancher le débat politique, il faut une légitimité. "Et, en Algérie, la légitimité s’est toujours construite dans l’opposition à la France". Pour les islamistes, la caste des dirigeants a chaussé les bottes du colon et les anciens combattants, cadres de l’Etat éduqués en Français ne sont pas vraiment différents du français, - "Hezbi França !", le parti de la France-, alors que le vrai "moujahid", musulman radical et arabophone, ne fait aucun compromis avec l’étranger ! En trente ans, ils les ont vu s’enrichir, sous leur yeux, devenir méprisants et hautains. Du coup, seule, la dureté peut réparer une telle injustice. Pendant la guerre, la haine de l’intellectuel était la haine de celui qui s’était françisé ; aujourd’hui, on le hait parce qu’il soutient l’Etat. Derrière lui, une deuxième rangée d’intellectuels, arabophones, ambitieux, veulent prendre la place. Celle que Bourdieu appelle "l’intelligentsia prolétaroïde". C’est elle qui désigne au gamin de quartier le sociologue ou l’écrivain à abattre. A l’intérieur des élites, la bagarre est sans merci ! C’est une guerre communautaire où il ne peut y avoir deux voix, où il faut l’unité dans la pureté, où l’on assassine tout ce qui n’est pas musulman tel qu’on le conçoit. Guerre religieuse ? "Non" répond Mohamed Harbi, "on utilise, dans la religion, tout ce qui permet de prendre de l’ascendance sur l’autre, de prendre le pouvoir." Certains tueurs des quartiers populaires sont capables d’aller abattre les "buveurs impies" des beaux quartiers et de revenir fêter leur acte autour d’un verre. Au nom de la religion ! Gilles Perrault a décrit, pendant la guerre d’Algérie, "Ces dockers algériens au visage sans nez, sur le quai de Bône. le FLN venait de lancer une campagne de boycott du tabac (jamais compris pourquoi)..." Et dans les maquis de la Willaya IV, on a assassiné des femmes pour "Zina", pour licence sexuelle. L’histoire, le politique et le religieux s’entremêlent mais le moteur reste toujours la force et la violence. D’ailleurs, que disent les manuels scolaires ? "Le peuple algérien, depuis 1830, se bat les armes à la main." Voilà le chemin. Encore un effort, plus de dureté et on jettera le nouvel occupant à la mer, comme les pieds-noirs d’hier. Même si ce sont les frêres d’une même famille. L’ennemi est partout : le salaud du troisième étage, la femme médecin, le concierge..."Méfie-toi surtout de ton voisin.." chuchote Alger. Pour se libérer, il faut tuer, mutiler, violer, dégrader, anéantir l’autre, arracher cette mauvaise partie de soi-même. L’Algérie a toujours cru que seule la violence est fondatrice. "La violence existait déjà sous l’empire ottoman" résume Mohamed Harbi, "la colonisation l’a conforté et l’après colonisation en a fait quelque chose de légitime. Une culture.." En plein centre d’Alger, cet hiver, un imam ventru et barbu a croisé un jeune, cheveux long, jeans et boucle à l’oreille. Quand le jeune homme a voulu sortir son arme, le cheikh a dégainé son révolver et l’a abattu de deux balles. Puis une voiture de policiers s’est arrêtée et ils ont aidé le flic déguisé en cheikh a ramasser le corps du faux rocker-islamiste. A ce rythme là, l’Algérie risque un jour de ne plus savoir reconnaître ses enfants.

Jean-Paul Mari.

23 mars 1995

Par Jean-Paul Mari

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