FRANCE , GUADELOUPE 19 février 2009

Le chaos antillais.

Et la Guadeloupe est devenue un volcan...

Alors que le pouvoir hésite entre pourrissement et répression, c’est tout le passé colonial qui remonte à la surface. Mais la grande rupture avec la métropole est désormais sociale plus qu’idéologique. Un reportage de notre envoyé spécial, Jean-Paul Mari

Il pleut. Le ciel est de plomb fondu, l’air étouffant. Pointe-à - Pitre, en grève générale depuis un mois, est sinistre. Des quartiers modernes en lambeaux, un centre colonial fantôme, des murs sales, tâchés de plaques sombres d’humidité, des quais déserts, des trottoirs crevés et des rues commerçantes sans charme abandonnées dès le coucher du soleil aux ivrognes. Capitale de tiers-monde dans une île française, cette ville se déglingue chaque année un peu plus, au rythme régulier des Alizés. D’emblée, l’envie vous prend de fuir ce simulacre de paradis aux Antilles où les cocotiers sous la pluie ont des allures de drapeaux mouillés. Direction Gosier, ses grands hôtels et ses plages de sable fin, univers propre, ratissé, épouillé, peuplé de touristes éphémères qui connaissent par cœur le prix du forfait avion et la température de l’eau de mer, mais ignorent les chiffres accablants de la réalité sociale. Il suffit pourtant de prendre les chiffres de la mal-vie en métropole et de les multiplier. Vingt-trois pour cent de la population active au chômage, trois fois plus qu’en France. Quatre fois plus de RMIstes, 8 % d’une population de 450 000 habitants, contre 2 % au niveau national. Et deux fois plus de pauvres, malgré un seuil de pauvreté fixé plus bas, à dix euros à peine par jour. Ici, les statistiques donnent le tournis comme cette route en lacets qui quitte la côte pour entrer dans une Guadeloupe plus authentique. Au centre du vieux Gosier, une jolie maison coloniale de planches blanches et bleues, sur le boulevard Charles de Gaulle, face au monument aux « Morts pour la France ». Le docteur Michel Numa a la peau noire, l’énergie d’un gamin rebelle, une saleté de maladie osseuse qui le force à piétiner et trois-quarts de siècle d’expérience à observer le volcan qui ébranle régulièrement son île. Son père vénéré était un mulâtre bourgeois, citoyen modèle, amoureux de la France et de ses valeurs. À l’époque, la Guadeloupe est département français depuis 1946, le Pointe-à Pitre colonial, entouré de bidonvilles, est en pleine extension, les usines de canne à sucre ferment l’une après l’autre et les ouvriers du bâtiment manifestent contre un SMIG inférieur à celui de la métropole. Le premier film sur la traite négrière « Tamango » est interdit aux Antilles et la presse de gauche, déclarée « subversive », n’arrive pas encore à Pointe-à-Pitre. Le 14 février 1952, dans la commune du Moule, bastion communiste, la police ouvre le feu sur des coupeurs de canne qui osent réclamer 2% d’augmentation : quatre morts, le « Massacre de la Saint-Valentin. » À vingt ans, notre jeune étudiant guadeloupéen part faire sa médecine à Paris. Dès son arrivée, à la recherche d’une chambre, il s’inscrit au bureau des étudiants. Il y a deux listes, une pour les Français, l’autre réservée aux étrangers. Le fonctionnaire lui présente la deuxième. Lui s’étonne, croit à une erreur et brandit sa carte nationale d’identité. Nouveau refus. Derrière lui, un Africain s’esclaffe : « T’as pas compris qu’ils veulent pas de Nègs ! » À l’hôpital Lariboisière, dès la première visite, un médecin lui diagnostique une SPLA, Spondylarthrite Ankylosante, gravissime : « Vous serez mort avant la fin de vos études. Abandonnez. » À la sortie du cabinet, ses rêves abimés, l’étudiant a deux certitudes : il survivra, deviendra médecin et rejoindra le GONG, Groupe d’organisation nationaliste de la Guadeloupe, le premier parti indépendantiste de l’île. Quelques années plus tard, il est anesthésiste-réanimateur à l’hôpital de Constantine en Algérie, chargé par l’organisation des contacts avec le FLN. À l’heure de l’Indépendance, il assiste au massacre des combattants algériens de l’intérieur par l’armée des frontières de Ben Bella et Boumediene, perd quelques illusions de plus et accepte un remplacement comme chef de service à l’hôpital de Longwy, où il restera vingt-cinq ans. Entretemps, le sang a encore coulé en Guadeloupe : « Vous avez remarqué la fresque près des chantiers navals du Carénage ? » Oui. Sur un mur, discret, près d’une baraque de frites et de glaces, un grand panneau mural, en relief, avec des hommes blancs casqués qui mettent en joue et tirent sur une foule d’hommes noirs ensanglantés. C’était en 1967. À cette époque, la Guadeloupe a du mal à se remettre du passage du cyclone Inès qui a laissé derrière lui un champ de ruines et de mort. La situation sociale est tendue, le mois de mai a mal commencé, des émeutes ont éclaté à Basse-Terre quand un commerçant raciste a lâché son chien sur un réparateur ambulant. Le matin du 26 mai, des ouvriers en grève du bâtiment manifestent pour une augmentation salariale. Parmi eux, des membres du GONG, le parti indépendantiste du docteur Numa. Vers midi, les négociations sont rompues. Une rumeur circule : « Quand les nègres auront faim, ils reprendront le travail », aurait dit le représentant du patronat. La colère éclate, les Forces de l’ordre chargent, et parmi eux des militaires, qui ouvrent le feu. S’ensuit trois jours d’enfer, de fusillades, d’affrontement à la machette, de voitures brûlées et de magasins mis à sac. Les journaux parlent de huit morts. Bien plus tard, le ministre des DOM-TOM de la gauche fournira un autre bilan : 87 morts. À Paris, Jacques Foccart a pris les choses en main et attribue la responsabilité des massacres au GONG : dix-huit de ses membres sont arrêtés. Le Dr Numa se retrouve incarcéré à Fresnes, entame avec les autres une grève de la faim, avant d’être transféré à la Santé en attente du jugement. Son père est mourant, la justice autorise une dernière visite, mais, à la porte de la chambre d’hôpital, les gendarmes refusent de lui enlever les menottes. Les deux hommes pleurent, l’un de honte, l’autre de colère. Cinquante plus tard, le vieux Dr Numa n’a pas oublié. Envoyé en Guadeloupe pour enquêter sur le massacre de Pointe-à-Pitre, le célèbre commissaire Gévaudan conclut à l’innocence des inculpés. Le dossier est vide, mais la guerre des Six Jours éclate, Mai 68 approche et la France regarde ailleurs. Finalement, les accusés seront acquittés, dans la quasi-indifférence générale : « en faisant tirer sur la foule, le pouvoir a réussi à nous éliminer », dit le Dr Numa. Après, il y aura d’autres tentatives indépendantistes, l’ARC, l’UPLG, des manifestations violentes, des arrestations, une tentative de maquis et pas mal d’échecs électoraux. Longue histoire. Aujourd’hui, l’heure n’est plus à l’idéologie. À quelques encablures de la Guadeloupe, le spectacle du naufrage d’Haïti ou des boat-people de la Dominique a éloigné l’idée de l’Indépendance comme solution miracle à tous les maux. « Pourtant, rien n’a changé dans la réalité socio-économique de l’île », dit le Dr Numa. Non, rien. En débarquant sur l’île après plus de quinze jours de grève et de manifestations, Yves Jego, ministre de l’Outre-mer a écarquillé les yeux devant l’ampleur de la catastrophe. Injustices, abus, monopoles, marché débridé, profits injustifiés...Yves Jego, technocrate mais honnête homme, a découvert que la caste des grands Békés, les blancs-créoles, ont mis l’économie de l’île en coupe réglée. Historiquement, à l’inverse de la Martinique, les terres des grands propriétaires ont été redistribuées et les Békés grassement indemnisés. Les bénéfices ont d’abord été réinvestis dans la canne à sucre puis, après son déclin, dans la grande distribution et le pétrole. Aujourd’hui, une poignée de grandes familles blanches, 1% de la population, contrôlent 40% de l’économie des Antilles. Il suffit de descendre de l’avion, de louer une voiture, de prendre de l’essence, de réparer un pneu crevé ou de faire ses courses dans un grand magasin pour se retrouver dans le circuit commercial des grands groupes qui étranglent le marché de l’île. Parmi eux, celui de Bernard Hayot (GBH), fondé en 1960 et spécialisé dans l’agroalimentaire et la construction, s’est investi depuis 1980 dans la Grande Distribution et l’automobile. Aujourd’hui, GBH est implanté dans quinze pays, départements et territoires d’Outre-mer et le clan Hayot a vu sa richesse passer en trois ans de 250 à 350 millions d’euros. En Guadeloupe, il contrôle entre autres Audi, Mitsubishi, Renault, Audi, Seat, Toyota, Michelin, des sociétés de locations ou de services, Rent a Car, Holiday by Car, Mr Bricolage, des grands magasins, Décathlon, Casino Cafeteria, Yves Rocher... sans oublier Le Carrefour Destreland, une petite ville de 34000 m² de surface commerciale, louée à 180 boutiques. Avec un chiffre d’affaires annuel d’1,5 milliard d’euros, Bernard Hayot est aujourd’hui la 114ème fortune française. Dans ses magasins, les marges sont à la mesure de ce succès inespéré. Dans un rapport, intitulé « Vie chère pour petits budgets », un directeur de recherches du CNRS pointe les différences de prix entre un supermarché de métropole et le panier de la ménagère à Basse-Terre : + 42 % pour l’eau minérale, + 50,8 % pour un rumsteck, + 93 % pour une plaquette de beurre, + 113,8 % pour des biscottes, + 173 % pour une boite de haricots verts...Arrêtons-là. D’autant que le scandale qui a jeté les Guadeloupéens dans les rues en décembre portait sur le prix du carburant. Yves Jego a demandé une mission d’inspection sur le système de distribution de l’essence mais, déjà, un pré-rapport accuse la SARA, société locale de raffinage rachetée par Total. Tout y passe : faux-bordereaux qui transforment Sainte-Lucie, dans les Caraïbes, en Sainte-Luce, en Martinique, pour éviter les taxes européennes, essence dilatée par la chaleur, livrée aux stations-service à 30 degrés de température, mais payée à 15 degrés, - différence par camion, 240 litres ! -, prix artificiellement hauts, ententes entre pétroliers... le pré-rapport conclue en évoquant pudiquement un « enrichissement sans cause des compagnies pétrolières ». Prix scandaleux, vie chère et petits salaires, ne restait plus aux Antillais qu’à se jeter dans le piège de la consommation à crédit. Les banques refusent souvent des prêts à la création de petites entreprises mais les Békés sont toujours là, eux, pour offrir un crédit revolving ou l’achat d’une Mercédès à de petits fonctionnaires ou à des salariés du privé déjà fragiles. Victime d’un mimétisme à outrance, la Guadeloupe a perdu la tête et s’est surendettée, jusqu’au crack final. Du coup, le 16 décembre, quand l’UGTG descend dans la rue pour manifester contre l’essence trop chère, tout le monde fait corps avec les syndicalistes. À leur tête, une nouvelle race de leaders, incarnée par Élie Domota, 42 ans, élu au printemps dernier. Il se prénomme Élie, et Moïse, est le fils d’un charpentier et cela suffit aux Guadeloupéens pour le parer des habits de sauveur moderne, version noir, comme Obama. D’ailleurs, il a lancé sa grande grève le 20 janvier, jour de l’investiture du président américain et son entourage a fixé la première rencontre avec Yves Jego un 4 février, date anniversaire de l’abolition de l’esclavage en 1794. À chaque apparition, dans les cortèges ou sur une tribune, la foule vibre. Et pourtant, Élie Domota ne cultive pas le charisme, les discours vibrants et modulés. Il est brillant, froid, précis, sans affect et sans états d’âme. Ses héros ne sont pas Martin Luther King ou Patrice Lumumba mais des hommes d’ici, des Antillais, tombés en février 1952 au Moule ou en mai 1967 à Pointe-à-Pitre. Il est noir, créole, antillais et le revendique. Dans son bureau face au Palais de la Mutualité, il peut vous parler pendant des heures du cortège d’injustices et de scandales qui gangrène l’île et sa relation avec « l’État colonial ». Il a fait ses études à Limoges mais n’a pas de tendresse pour la France. À son retour, nommé directeur-adjoint à l’emploi, il dénonce : « Nous, les Nègres, cadres de l’ANPE, du RMI, de la Cmu... nous gérons la misère. A la tête de la DDE, les blancs, eux, gèrent la richesse. » Sa liste de revendications - avec une exigence phare de 200 euros d’augmentation pour les bas salaires - touche tous les domaines de la vie politique, économique et environnementale. Du prix du pain à la discrimination raciale à l’embauche, de la qualité de l’eau à la dépendance énergétique de l’île, des marges abusives des groupes Békés à l’explosion du foncier, de l’échec scolaire à la vérité sur les massacres de 67. En ligne de mire, les grands Békés, qui ont bâti leur fortune sur un crime contre l’humanité, la traite négrière, demandent des indemnités à l’Etat pour la moindre grève, des prêts d’état transformés en subvention, des compensations chaque fois qu’on leur arrache une augmentation de salaire : « Normal. Ils nous prennent toujours pour leurs nègres. Une sous-race que Dieu a voulue... ». En quelques semaines, Elie Domota a réussi à mobiliser des foules énormes au nom du LKP, le « Collectif contre l’exploitation outrancière » qui regroupe syndicats et organisations culturelles mais tient soigneusement à l’écart les partis politiques traditionnels. Depuis un mois, à Pointe-à-Pitre, au Moule et dans toute la Guadeloupe, les cortèges contre la « Pwofitasyon » qui marchent sans faiblir ont très vite adopté un refrain aux accents plus nationalistes : « La Gwadloup sé tan nou, la Gwadeloup a pa ta yo ! » (« La Guadeloupe est à nous, elle n’est pas à eux. ») Le ton est souvent insolent, rarement menaçant, le rythme parfois dansant, se fait comptine, berceuse ou gronde comme un hymne, scandé des centaines, des milliers de fois, pendant des heures, jusque tard dans la nuit. Quand on lui parle d’Indépendance, Élie Domota se fait prudent : « Ce mouvement est d’abord construit pour changer la vie durablement. Plus rien ne sera jamais comme avant. » Avant de concéder : « Dire que nous sommes Français est difficile, non ? Un jour, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane auront leur propre drapeau...C’est dans l’ordre naturel des choses. » Élie le pragmatique sait qu’il doit gérer la révolte dans la durée et sans la violence qui a pourri tant de conflits en Guadeloupe. C’est l’heure de la grande rupture avec le système ancien, avec à l’horizon, le changement progressif du statut de l’île, jusqu’au divorce. « La Gwadloup sé tan nou... », ce soir, au Moule, une foule en sueur danse dans la lumière rose du couchant qui redonne sa sensualité au ciel des tropiques. Dans le cortège de la manifestation, la foule a immédiatement reconnu un quinquagénaire habillé en noir, Luc Reinette, un historique de l’ARC. Avant d’acclamer un autre homme appuyé sur ses béquilles, Solange Coudrieux, sportif autrefois populaire, qui a perdu sa jambe droite, arrachée par une balle dum-dum, lors des évènements de mai 67. Près de la tribune, le Dr Numa était là, lui aussi. Membre actif du collectif du LKP, malgré ses 76 ans et son corps malade, il ne rate jamais une manifestation ou une négociation avec les patrons et l’État. Tous ont longtemps cru qu’il fallait d’abord arracher l’Indépendance politique pour changer le réel de la Guadeloupe. Élie Domota lui préfère renverser le sablier, bouleverser le système pour arriver un jour au même but. Et la France ? Face aux Guadeloupéens qui lui demandent depuis si longtemps la rupture avec le système Béké et une véritable justice sociale, elle n’a répondu jusqu’ici que par des actes de compassion occasionnels, arrachés par la violence de la rue. Sur les hauteurs de Gosier, dans sa maison coloniale bleue et blanche, le vieux docteur Numa a un sourire d’excuse : « Les hommes nouveaux, comme Élie, n’ont pas de sympathie pour la France. Nous, nous étions déçus, mais amoureux. Nous sommes des sentimentaux. Pas lui. »

19 février 2009

Par Jean-Paul Mari

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