EX YOUGOSLAVIE

"Merci mon Dieu, je suis Serbe !"

Etrange paix à Belgrade

Cela pourrait-être la paix. Bruyante, avec des grands tramways rouges qui passent en soufflant, des coups de klaxons, une foule qui se gave de hamburgers au piment, de glace, de pop-corn et quelques orchestres débraillés de cuivres dissonants qui crachent une musique à la Kusturica. Les terrasses des brasseries sont bondées, les arbres encore gorgés de verdure et les couples d’amoureux traînent sur les berges du grand fleuve en profitant de la lumière encore chaude d’un été qui s’en va. Mais ce n’est pas la paix

. On fume trop, on boit trop de cafés et de petits verres d’une eau de vie raide qui arrache une grimace. La guerre en Bosnie, elle est là, assise à la table d’un restaurant où un homme épais, en uniforme, arbore une énorme cicatrice fraîche sur son crâne rasé. Elle est là, surtout, dans le premier journal du matin qui annonce que les forces croates et musulmanes sont en train de couper la Bosnie occidentale en deux. On titre sur la prise de Jajce, ville où Tito a proclamé la Fédération Yougoslave et les quatre-vingt dix mille réfugiés déjà jetés sur les routes. Le revers de la guerre, le poids de l’embargo, on le voit, dans la rue, sur le visage fatigué de ces femmes agées qui vendent des cigarettes américaines au marché noir ; on l’entend dans le bruit des moteurs cassés par manque de pièces de rechange ou, plus fort encore, dans le silence d’une télé officielle où les discours d’idéologues ont laissé la place à d’interminables compétitions sportives. Et quand on parle, il n’est plus question d’une guerre à gagner mais d’une paix à accepter. Le ressort est cassé. Belgrade est sonnée, prise entre l’aiguillon de l’amertume et la force de l’apathie. Sur un trottoir du centre historique de la capitale, un jeune homme barbu vend des cartes de Bosnie où on a redessiné aux feutres de couleur jaunes, rouges et bleus, les dernières modifications politiques. Les passants s’arrêtent, se penchent, étudient les tracés..."Quoi ! Cette partie est déjà aux mains des Oustachis croates ?" "Et ici, cette région, il faudrait la rendre..Mais la Serbie, c’est plus grand que cela, n’est-ce pas ?" Devant eux, la carte a beau être barrée d’un "Merci mon Dieu, je suis Serbe !", elle n’en concrétise pas moins le décalage entre le mythe de la Grande Serbie, le rêve nationaliste et la réalité au delà de la rivière Drina, ce dessin biscornu, compliqué avec ses poches, ses enclaves et l’absurdité d’un puzzle en cours d’élaboration. Ne leur parlez pas de Sarajevo, des trois ans et demi de siège, d’une ville moderne assiégée par la faim, le froid et les obus..Ils n’en savent pas grand-chose. Et ne retiennent que la double trahison. Celle de l’Europe, de "la France, notre amie de toujours qui aujourd’hui nous bombarde" et celle de leur président, Slobodan Milosevic, qui est resté silencieux lors de la chute de la Krajina. Des mains rageuses ont traçé quelques croix gammées sur les murs du centre culturel français et quelques milliers de manifestants ultra-nationalistes sont allés devant l’ambassade américaine crier : "Clinton assassin-fasciste" et "Slobodan-trahison. On a brulé un drapeau américain. Et après ? C’est tout. Belgrade la cultivée, l’européenne sait bien, au fond d’elle même, les excès des Serbes de Pâle, la brutalité de cette Bosnie proche et lointaine, à l’accent rocailleux si différent de celui de la capitale. Même si elle ne peut s’empêcher d’enrager quand elle croit que le reste du monde s’en prend à des Serbes. Une dernière fois, on exhume le culte du "peuple Serbe, isolé, persécuté et martyr". En vain. Déjà, au début de la guerre, près de quatre-vingt pour cent des jeunes Yougoslaves avaient refusé de rejoindre leur unité. Et quand, au détour d’un récent sondage, on leur demande comment il faudrait réagir en cas d’attaque Croate contre la Slavonie orientale ou comment aider les frêres de Serbie, ils sont près de la moitié à évoquer la neutralité, l’assistance économique ou l’appel à l’aide internationale...Allons, l’heure n’est plus aux discours enflammés. Témoin une petite phrase simple, lachée en public par le chef d’un parti nationaliste. "Les vies" a t-il dit, "sont plus importantes que les territoires."

Jean-Paul Mari.

[Entretien avec Milan Bozic,(43 ans, doyen de la faculté de mathématiques), conseiller politique de Vuk Draskovitch, parti SPO, 1er parti d’opposition en Yougoslavie.]

"""" N-obs : En quelques jours, tout semble redevenu possible. A Genêve, les trois parties, serbe, croate, bosniaque, ont trouvé un début d’accord à Genêve ; à Belgrade, les discussions entre l’émissaire américain Richard Holbrooke et le président serbe Milosevic ont débouché sur la décision de retirer les armes lourdes autour de Sarajevo, un accord qui semble se concrétiser sur le terrain...Est-ce un début de paix ? ou une simple trêve ?

- Milan Bozic : ..Un début de paix ? Cela ne fait aucun doute. Mais je crains que ce ne soit que le début d’une longue démarche. Un processus à la libanaise. Nous, depuis le début de la crise, avons pris résolument position contre la guerre. Contre Milosevic qui avait, à l’époque, un discours nationaliste très fort. Le régime nous a violemment attaqué. Aujourd’hui, il reprend pratiquement nos idées. Bravo. Et dommage qu’il ne l’ait pas fait quelques années plus tôt. Cela aurait évité beaucoup de morts et la destruction de monuments historiques. Notre désir reste la paix. Elle sera difficile. Parce nous sommes parfaitement conscient du niveau primitif des rapports des peuples dans les Balkans.

- N-obs : Quelles sont les limites de cet accord ?

- M.B : Il y en a deux. Le premier principal est que la négociation se déroule sur deux voies parrallèles. La guerre en Bosnie est une guerre de conquête de territoires. Or, la nouvelle initiative d’Holbrooke ne veut considérer que la situation globale. C’est un défaut majeur de la politique américaine, soumise à la pression de ses propres élections, de vouloir trouver très vite une issue à la crise. D’où une navette incessante entre tous les camps en disant à chacun ce qu’il veut bien entendre ! Le problème apparaît bien sûr, lors de la synthèse, quand il faut passer à l’action... Un exemple : on dit "La Bosnie est entière avec deux parties." Sans définir ce que sera cette entité ! Du coup, Izetbegovic affirme que le Bosnie est reconnue comme un véritable état et, à Pâle, Karadzic exulte en parlant de reconnaissance internationale de la République Serbe. Le deuxième problème est le flou du partage territorial. Le plan Vance-Oven, bien meilleur, définissait des zones précises à négocier. Aujourd’hui, on ne parle plus que de 49-51 %. Sans plus. Mais sur le terrain, les attaques Croates et Musulmanes sont en train de reddessiner la Bosnie. Prenez une carte et regardez. On en est déjà à 51% pour les uns et à 49 % pour les Serbes de Bosnie. C’est la politique du fait accompli. On est loin de la protection de Sarajevo !

- N-obs : Vous ne semblez pas convaincu que les bombardements de l’Otan aient pour but le retrait des canons autour de Sarajevo ?

- M.B : Cet objectif, proclamé, est réel. Mais il en cache deux autres, moins évidents. Derrière les bombes de l’Otan, il y a aussi la vengeance de l’ONU après la prise d’otages des casques bleus l’été dernier. Mais l’important n’est pas là. Il s’agit avant tout d’affaiblir les forces de la République Serbe, de permettre l’avancée des troupes croato-musulmanes et donc une application par la force du plan du groupe de contact.

- N-obs : Et quand le secrétaire de l’Otan exige l’arrêt de ces combats...

- M.B : ..Le message est simplement :" Cela suffit. Vous avez assez pris de territoires !" Comprenez : l’Otan a pris parti pour les Croates et les Musulmans, pas par amour pour eux, mais pour appliquer sur le terrain le plan 49-51 %

- N-obs : Ici, à Belgrade, la télévision officielle ne cesse de répéter que l’avancée actuelle pour la paix est "l’oeuvre du Président Milosevic".

- M.B : C’est la bonne vieille règle du marketing politique. Il a le contrôle absolu des médias et il en profite. Rien d’étonnant. Mais cela ne fait aucun doute que la démarche vers la paix est son oeuvre. Comme ses responsabilités d’hier. Son pouvoir dans ce pays est total. Nous ne l’amnestions pas mais nous le soutenons aujourd’hui si cela permet à la Serbie de sortir de la guerre. L’attaquer, jouer les revanchards ne ferait qu’encourager les ultras-nationalistes ici et leurs alliés à Pâle. Je vis mal dans un pays en guerre sous Milocevic mais je n’aimerais pas vivre dans un pays gouverné par les ultras- nationalistes. Ce n’est pas une question de confiance mais de raison. Un soutien tactique sur sa politique extérieure actuelle.

- N-obs : Qu’y a t-il de commun entre le Milosevic nationaliste d’hier et le président de la paix aujourd’hui ?

- M.B : Un seul lien : le désir de pouvoir. La condition d’un homme politique qui veut s’y maintenir. En 90, au début de l’éclatement de la Yougoslavie, il a enfourché le cheval du nationnalisme dans les meetings. Quand la guerre a échoué, il a changé son discours. Il est nationaliste ou homme de paix par opportunisme. Tout simplement. Mais il reste le politicien le plus compétent de ce pays. La seule chose que je ne comprenne pas est pourquoi il a fait l’erreur de croire qu’il pouvait conquérir un tiers d’un nouvel état en prônant, dans un monde moderne, une rhétorique nationaliste démodée issue du dix-neuvième siècle ? De sa part, l’erreur m’étonne. Pas le changement de discours.

- N-obs : Quel est le vrai Milosevic ?

- M.B : Difficile à dire. Il dissimule beaucoup. Il serait plutôt social-démocrate. Mais toujours prêt à adapter son parcours. Mais c’est valable pour Tudjman ou Izetbegovic. Et dans tous les Balkans.

- N-obs : Quel a été l’effet de l’embargo ?

- M.B : Paradoxal. Comme expression du rejet international, l’embargo a forcé Milosevic a revenir vers cette communauté. Mais l’effet a été inverse sur le plan intérieur. Quand un pays se ferme et s’appauvrit, le pouvoir se renforce. Ici, on est passé de 3500 dollars de revenu individuel en 1990 à moins de 1000 dollars aujourd’hui. La difficulté économique a fait toucher du doigt la guerre à une population qui avait développé une réaction de défense psychologique : "La guerre ? On n’est pas au courant !" L’embargo, c’est vrai, a donc ébranlé l’opinion publique mais elle a durci les radicaux et a renforçé Milosevic.

- N-obs : Le rêve de la Grande Serbie est-il enterré ?

- M.B : Quelle grande Serbie ? Celle des Serbes du 19éme siècle correspond aux limites de la Serbie actuelle ! On a promis aujourd’hui beaucoup plus aux Serbes, au delà de la Drina. Ce rêve là est terminé. Les gens oublieront vite. On n’est pas parti en guerre pour reprendre des "Alsace- Lorraine" mais .. des collines que l’on ne connaissait pratiquement pas ! Les 600 000 personnes de la République de Serbie représentent à peine 5% de la Yougolavie actuelle. C’était bien un Mythe. On nous a vendu davantage une idée qu’un territoire !

- N-obs : Et quand Eltsine frappe du poing sur la table ?

- M.B : Le discours fait partie de sa campagne électorale. Psychologiquement, le soutien russe est important pour les Serbes. Dans les faits, on ne voit aucune possibilité d’action concrète.

- N-Obs : Qu’est-ce que la Yougoslavie ne peut pas accepter ?

- M.B : Qu’on touche au Kossovo. Les américains se sont beaucoup intérressés à ce qui se passe là-bas. S’il s’agit de discuter une autonomie du Kossovo...Soit. Mais il ne faudrait pas aller au delà. Le Kossovo fait partie intégrante de la Yougoslavie.

- N-obs : On parlait de paix... Sur ce chemin là, quel serait la prochaine étape ?

- M.B : Un cessez le feu stable et durable, de quleques mois au moins, pour intensifier les négociations. Une reconnaissance entre les états. La définition d’une aide financière à la Yougoslavie pour réintégrer des institutions monétaires, FMI, qui ont évolué entre temps. Sur le reste, je crois que la phase de guerre totale est désormais derrière nous. On entre dans une phase de guerre de moindre intensité qui va aller vers la paix. En cela, nous vivons un tournant de l’histoire.

Par Jean-Paul Mari

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