SYRIE 11 novembre 2014

Syrie : le cauchemar d’un révolutionnaire syrien.

Farad Ahmad ne rit plus

« Je me suis vu mort, j’ai senti que j’étais mort. »

Prothésiste dentaire, ce révolutionnaire syrien a échappé à une exécution jihadiste et traîne sa désespérance en exil turc.

(Tableau du peintre Syrien Khalil Younes)

Les oiseaux ne chantaient pas cet après-midi-là, sur la colline d’Atareb, dans le nord de la Syrie. Il faisait froid, il pleuvait, c’était le 15 ou le 16 janvier dernier, se rappelle aussi Farad Ahmad (1). Ses ravisseurs d’Al-Qaeda l’avaient forcé à s’agenouiller, tête cagoulée et mains liées dans le dos. « Je me suis vu mort, j’ai senti que j’étais mort. »

Durant les secondes, la minute peut-être, où il attendait d’être abattu, Farad n’a pas pensé à sa famille ou à ses amis, encore moins à cette révolution syrienne qui n’en finit plus de dégénérer. Il dit avoir juste demandé à Dieu de ne pas oublier qu’il avait été « honnête » durant les vingt-huit années de sa vie.

Mais les ravisseurs n’ont pas tiré. Après une dernière insulte, ils lui ont ordonné de rester agenouillé pendant un quart d’heure. Farad a obéi. Puis il a défait ses liens, ôté sa cagoule et a descendu la colline dans ses sandales en plastique. Un vieil homme l’a recueilli en s’étonnant qu’il soit vivant. Une vingtaine de cadavres avaient été retrouvés dans les champs les deux semaines précédentes. Farad lui-même ne sait pas pourquoi il n’a pas été tué. « Peut-être se sont-ils rendu compte que je n’étais pas un espion à la solde des Occidentaux ou de Bachar al-Assad, mais simplement un révolutionnaire qui faisait de l’humanitaire. »

Depuis cette exécution inaboutie, Farad dit qu’il est comme un « robot ». « Je mange, je marche, je dors. Mais, je ne ressens plus rien. Je suis en mode automatique, sans réflexion ni sentiment, telle une machine. » Le jeune révolutionnaire à l’allure de mannequin, silhouette musclée, pommettes hautes et lèvres épaisses, traîne son désespoir, sa dépression sûrement, en Turquie où il s’est réfugié en février.

Il travaille parfois pour des ONG, erre le reste du temps. Ses deux tentatives d’exil clandestin en Europe ont été des échecs. Les passeurs l’ont escroqué de ses économies, 10 000 dollars, sans qu’il ne voie jamais le Zodiac censé le mener en Grèce. « Je n’ai plus rien : ni argent, ni maison, ni travail », dit-il sans s’en émouvoir.

Farad ne regrette pas d’avoir participé à une révolution qui lui a pourtant volé sa vie. Avant que le soulèvement éclate, son existence était somme toute tranquille. Il avait une copine et fréquentait plus ses amis que la mosquée. Il habitait avec ses parents et ses quatre frères et sœurs à Alep, la grande ville du nord de la Syrie.

Cette famille sunnite est aisée. Le père importe des montres de Chine et de Taïwan. Farad travaille avec lui tout en suivant des études de prothésiste dentaire. Il y a un précédent révolutionnaire dans la famille. Un grand-père a participé au soulèvement de 1982 à Hama, dans le centre de la Syrie. La révolte avait été matée en quelques jours par Hafez al-Assad, le père de Bachar.

Entre 15 000 et 25 000 opposants ont été tués dans les semaines suivantes. Farad en a souvent parlé avec son grand-père. « Selon lui, leur erreur a été de ne pas s’être préparés, d’avoir agi à l’instinct. » Quand le soulèvement contre Bachar al-Assad éclate, Farad n’hésite pas, il veut en être. Il est alors au service militaire mais profite de sa première permission pour déserter. Il rejoint les manifestants et se voit chargé d’organiser le transport des blessés, victimes des balles des soldats du régime ou des couteaux des chabihas, miliciens à leur compte.

A la mi-2012, il manque de mourir. Des chabihas ont repéré l’échoppe d’Alep où il cache bandages, seringues et médicaments. Un soir, ils ouvrent le feu. Farad parvient à s’échapper mais l’un de ses amis est tué, l’autre gravement blessé. Alep est trop dangereux, il faut fuir.

Farad rejoint Atmé, un bourg adossé à la frontière turque d’où est originaire sa famille. Il habite avec son oncle Obaïda, dans une petite maison blanche au milieu des oliviers. Enseignant avant la révolution, Obaïda est devenu l’homme fort de la région, celui qui organise le passage en Turquie des hauts gradés qui désertent l’armée syrienne. Il connaît tous les chefs des groupes rebelles d’une révolution qui se mue en guerre civile.

Farad est impressionné. Il ne quitte plus son oncle. « C’est peut-être triste à dire, mais j’étais plus proche de lui que de mon propre père. » Avec un autre membre de la famille, ils décident d’aider les Syriens qui fuient les bombardements. Ils bâtissent le premier camp de réfugiés à l’intérieur de la Syrie.

Farad observe aussi ces visiteurs qui se pressent dans le bourg. Ils n’arrivent pas de Syrie mais de Turquie. Ils sont français, anglais, allemands, tchétchènes, américains, saoudiens, égyptiens, irakiens, tunisiens ou marocains. La guerre s’apprête à basculer dans le jihad. Farad les voit s’installer dans une grande maison du centre-ville, juste à côté de celle de son grand-père. Il ne s’en préoccupe pas, il a trop à faire dans le camp. Mais son oncle pressent que les étrangers ne se contenteront pas de vaquer à leur jihad.

Peu à peu, ils tentent de s’imposer, se mêlent de la gestion de la ville, critiquent les quelques ONG occidentales qui commencent à travailler à Atmé. Bientôt, ils décrètent que les employés du camp de réfugiés sont des espions, à kidnapper ou à abattre. Obaïda est enlevé alors qu’il rentre chez lui avec sa femme et deux de ses enfants.

Farad consacre ses journées à le rechercher. Il parcourt le nord de la Syrie, s’enquiert auprès des checkpoints et des quartiers généraux des brigades rebelles. Il n’obtient rien, aucune preuve de vie. Il ne sait pas si son oncle est mort. Il continue quand même, en restant le plus discret possible. L’État islamique lui fait savoir qu’il voulait sa tête.

Mais, en janvier 2014, c’est Al-Qaeda, la faction rivale, qui le kidnappe. Il passe dix jours dans diverses geôles, parfois une salle de bain, parfois un sous-sol inondé. Il est affamé et torturé. Ses ravisseurs aiment particulièrement lui éteindre des cigarettes sur le torse.

Leurs questions sont absurdes. Ils lui demandent sans cesse son nom, son âge et ce qu’il faisait dans le camp de réfugiés. Ses réponses ne varient pas, jusque dans le pick-up qui le mène sur la colline boueuse. Quand il est libéré, il retourne chez ses parents. Pour la première fois, il voit son père pleurer. Il lui demande des nouvelles de son oncle, il n’en a pas.

Farad en aura finalement, via une photo reçue sur son compte Facebook. Elle montre le cadavre d’un homme à la longue chemise blanche imbibée de sang, crucifié sur la grille d’un parc de Raqqa, le fief de l’État islamique en Syrie. Farad ne veut pas y croire. Il se refuse à agrandir le cliché pour vérifier.

Quand il s’y résout, quand il fait abstraction de la barbe trop longue et du visage déformé par les coups, il n’a plus de doute, c’est bien son oncle Obaïda. « Cette photo m’a détruit. C’était pire encore que sur la colline. J’ai senti à nouveau la mort m’envelopper. Elle ne m’a pas quitté depuis. »

(1) Le nom a été changé.

En 5 dates

Mars 1986 Naissance à Alep (Syrie).

Mars 2011 Début du soulèvement contre Bachar al-Assad.

2012 Monte le premier camp de réfugiés en Syrie.

Janvier 2014 Enlèvement par Al-Qaeda.

Février 2014 Exil en Turquie.

11 novembre 2014

Par Luc Mathieu

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