Femmes militaires en Afghanistan

Album de 22 photos.

Photos Marie Dorigny

Engagées en Afghanistan

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“Yasmina ! Yasmina !”, crient à tue-tête un groupe d’enfants afghans surexcités au passage de la jeep militaire française dans un épais nuage de poussière. Yasmina ? C’est le surnom local du jeune caporal-chef Corine Chaillan dans la plaine de Chamali, au nord de Kaboul. « Yasmina c’est plus facile à retenir pour eux que Corine » s’amuse la jeune française de 26 ans accrochée au volant de sa jeep, chahutée par les ornières de la piste en terre. L’arrivée de Yasmina-Corine et des militaires français fait toujours sensation dans le district de Dih Sabz, une région montagneuse longtemps zone de combats, contre les Soviétiques puis contre les Taliban. Aujourd’hui, les gamins rient et courent jusqu’à ce que le convoi s’arrête. Corine et son supérieur, l’adjudant-chef Michel Thomas rendent cette fois-ci visite au village pashtoune de Manskala, à une heure de route de la capitale afghane. Même si l’accueil y est cordial, l’escorte militaire se déploie tout de même pour surveiller la zone : on n’est jamais à l’abri d’une embuscade. De son coté, le malek afghan (chef du village) fait apporter un large tapis pour installer le lieu de la réunion aux pieds de l’arbre à vœux séculaire et des montagnes arides Khodja perchées à 2700 mètres d’altitude. Pas une seule femme n’est visible à l’horizon. Seules quelques petites filles, intimidées, s’accrochent aux mains calleuses de leur père. Voir une femme à visage découvert dans ses contrées tient de l’exceptionnel. Ici, les femmes ne sortent pas sans burqa, cette longue tenue traditionnelle qui couvre la plupart des Afghanes de la tête au pied. Mais Corine sait déjà tout ça et elle n’est pas impressionnée pour autant par cette foule masculine aux visages saisissants, tout droits sortis de l’Ancien Testament. Une fois les formules de politesses échangées, la conversation amicale « entre hommes » peut enfin commencer.

Un homme s’impose et partage sa douleur. « Ma femme est morte en couche en donnant naissance à notre troisième enfant il y a quatre jours. Je suis maintenant tout seul pour élever mes enfants. » Un drame quotidien dans un pays qui détient l’un des plus importants taux de mortalité infantile au monde et où l’espérance de vie nationale atteint à peine 45 ans. D’ailleurs, « il n’y a pas un seul docteur pour femmes aux alentours » précisent les militaires français. C’est pour remédier à ce genre de problème que les équipes des CIMIC (Coopération civilo-militaire) du contingent français de la Force d’Assistance à la Sécurité en Afghanistan (ISAF) se rendent sur le terrain. Yasmina-Corine prend notes. « J’évalue les besoins urgents en matière d’éducation, la nécessité d’un vétérinaire, de faire installer ou de réparer la pompe d’un puits… » Elle envoie ensuite ses estimations à sa direction qui travaille sous contrôle de l’OTAN et qui décide, en fonction de son budget, des aides qu’il peut apporter.

Corine n’est pas l’unique femme militaire française dans cette contrée d’Asie centrale. Elles sont 34 au total parmi les quelques 680 militaires français déployés dans le pays dans le cadre de l’opération Pamir. Toutes sont reparties dans l’ensemble des unités opérationnelles ou de soutien. En ce moment, la plupart d’entre elles appartiennent au Régiment de marche du Tchad, les célèbres Marsouins des troupes de Marine, basés à Noyon, dans l’Oise en France. En Afghanistan, « les femmes militaires représentent 5% des effectifs français, tout grade confondu. C’est peut-être le record ici » annonce fièrement le chef de corps, le colonel Thierry Ducret. A ces mots, on se doute bien que rares sont les femmes militaires étrangères à croiser sur le terrain. Le sergent Magali Tortevoix fait exception. A 26 ans, le fusil mitrailleur au poing, elle escorte régulièrement les équipes du CIMIC de Corine à la rencontre des Afghans. « Je pensais que l’on aurait plus de problème pour se faire accepter par les hommes vue la situation des femmes dans le pays » admet Magali. Le contact avec les Afghanes reste tout de même délicat. « Dès notre arrivée, elles se voilent le visage ». Lors de campagnes d’aide médicale Corine l’a remarquée aussi. « Il faut attendre plusieurs minutes avant qu’une femme fasse le premier pas pour nous rencontrer. Elles sont très timides et restent en retrait. Mais après la consultation, elles sourient, nous remercient beaucoup, et nous montrent leurs enfants. Notre présence détend l’atmosphère ». Corine se souvient de cette journée où elle a pris un bain de foule avec près de 10 000 lycéennes, toutes en uniforme noir et blanc, à Bibi Sara. « Elles étaient très curieuses. Elles voulaient connaître mon âge et elles me demandaient en anglais les études qu’elles devaient faire pour devenir militaire. »

Un souvenir inoubliable qui ne doit pas faire oublier la situation sécuritaire générale du pays, toujours fragile. Magali, le gilet pare-balles de 15 kg toujours sur les épaules et le Famas en bandoulière, rappelle à l’ordre. « Je suis une combattante et un soldat. Mon rôle est d’assurer la protection de mes collègues ». Mais, malgré les récents incidents depuis les élections parlementaires, elle ne se laisse pas prendre « par un sentiment de psychose, sinon cela nous empêche de faire notre travail ». Cependant les risques sont bien présents. « Le danger provient plutôt des explosifs placés sur les bords des routes et les mines. » Effectivement, les Taliban piègent régulièrement les chaussées et le sol du pays est infesté pour au moins 15 ans par 600 000 tonnes de mines.

Mesures de sécurité oblige, Corine, Magali et toutes les équipes sur le terrain gardent constamment le contact avec l’opérateur radio du Q.G. Au centre de transmission, c’est la jeune première classe Esen Bayindir, qui gère les appels et les urgences. Pourtant, à 22 ans et avec 6 mois de classe seulement avant de partir pour sa toute première mission, ici en Afghanistan, la benjamine de la compagnie garde la tête froide. « C’est un poste-clef car sans transmission, les gars sur le terrain sont coupés du monde. » Poste stratégique donc, mais qui n’empêche pas Esen de garder son petit clin d’œil privé dans le bureau, une photo de ses parents et de son petit frère de 6 ans en fonds d’écran de son ordinateur pour se réconforter. « Ma mère est assez inquiète, et mon petit frère n’arrête pas de parler de moi à l’école. Depuis que je suis à l’armée, il ne veut s’acheter que des vêtements de camouflage » confie-t-elle d’un ton amusée. « Je suis fière de lui car depuis mon départ pour Kaboul, il a appris à écrire mon nom ». Le cœur un peu serrée, elle ajoute : « il me manque beaucoup et j’imagine ce que doivent ressentir les militaires avec des enfants et qui doivent partir en mission. Heureusement, ma mère m’envoie des photos et des vidéos pour garder le contact avec la famille ».

En mission 24h/24, 7j/7 les militaires ont peu de distractions. Les journées de travail se terminent rarement avant l’heure du diner, et continuent même après parfois. Sinon, « c’est quartier libre ». L’occasion est belle pour sympathiser avec les soldats d’autres nationalités au sein de l’ISAF, Belges, Croates, Italiens, également basés sur KAIA, l’aéroport international de Kaboul. S’amuser un peu, c’est ce qui manque souvent aux troupes. « Ce serait bien une petite soirée dansante le vendredi suggère Corine, mais c’est interdit chez les soldats Français ». Règlement du chef de corps sous peine de sanctions et d’un vol retour direct au pays. « Les militaires français n’ont pas à se trémousser sur une piste de danse ici » rappellent à l’ordre certains officiers. Reste tout de même quelques popotes dont celle de la compagnie des Marsouins, la Caverne des dragons, pour se détendre le temps d’un baby-foot ou de verres entre potes et collègues. Dans cette ambiance très masculine et bien souvent macho, « il faut avoir du répondant » soutient le caporal Suylenne Page. « On a beau nous surnommer « les Barbies » ou « les Ginettes des bois » et porter le treillis comme eux, je ne vais pas me laisser marcher dessus soi-disant parce que je suis une fille ! ». Mais à côte de ça, ni Suylenne, Corine ou Magali, ne réclament de privilèges dû au fait qu’elles soient une femme. Et qu’on se le dise, « Nous ne sommes pas dans la logique de la lutte des droits des femmes » cingle le colonel du régiment. « Le discours militant des féministes n’est pas adapté chez nous et nous ne poursuivons pas les mêmes combats. »

Sur la base, tout le monde est logé à la même enseigne. Sauf que les femmes ont décoré de tissus afghans leur chambre de 20 mètres carrées à peine pour quatre. Pour le reste, la couleur kaki est de rigueur, de la moustiquaire à la trousse de toilettes. « La coquetterie c’est pas trop ça à l’armée » confirme Magali. Pas de maquillage, ni parfum et de cheveux aux vents. Sous le béret, le chignon est règlementaire pour les cheveux longs. Seule petite touche de féminité pour Magali, la retaille de ses treillis afin « qu’ils dessinent un peu plus la silhouette. Je reste une femme malgré tout ! » « Les femmes ont beau être militaires et véhiculer une image de femmes fortes, elles souffrent néanmoins du regard des autres », regrette le caporal Katia Haddadou. Cette jeune tireuse de précision de 24 ans qui peut tuer jusqu’à 650 mètres de distance, souffre d’avoir perdu « beaucoup d’amis qui ne comprenaient pas pourquoi je m’étais engagée dans l’armée ». Résultat, « la plupart d’entre nous avons plus d’amis militaires que civils par la force des choses vu que nous sommes plus souvent en caserne qu’à la maison. Mais de retour après quatre mois de mission, on a besoin de faire un break avec l’armée et de renouer avec la vie de Monsieur-tout-le-monde ». Alors comment gérer l’avenir d’une vie personnelle dans ces conditions ? Katia hésite. « C’est le jour où ma vie de famille m’obligera à faire des concessions. C’est difficile de concilier une vie familiale et militaire. Ca me fait d’ailleurs un peu peur. Et pour l’instant, je vis au jour le jour ». En attendant, demain matin, c’est sous la lumière filtrée de milles poussières de Kaboul que Katia, Corine, Magali et toutes les femmes militaires françaises vont remplirent leur devoir avant de rentrer à la maison.#

Vivre avec les hommes à l’armée Etre une femme dans l’armée, est un combat au quotidien. Et les soldates françaises à Kaboul donnent leurs petits conseils aux nouvelles recrues :  Avoir une solidité mentale à toute épreuve  Eviter surtout de se faire une mauvaise réputation. Il faut faire attention à tout ce que l’on dit et à ce que l’on fait. On est en permanence surveillée et vite pointée du doigt. Il ne faut pas oublier que nous sommes en minorité.  Ne pas avoir la langue dans sa poche et avoir du répondant. Même si beaucoup d’hommes jouent un peu le rôle de grand-frère et de protecteur, il faut savoir aussi parfois les remettre à leur place. Mais attention, vivre entre femmes n’est pas facile non plus. Il faut gérer les jalousies et c’est parfois plus difficile qu’avec les hommes !

Les femmes françaises sous l’uniforme, n˚ 1 en Europe 44 000 femmes servent dans les Armées françaises soit un taux de féminisation de 12%, le 1er rang des armées européennes. Les femmes sont activent dans toutes les spécialités, y compris dans les armes de contact ou l’aviation de combat. Deux carrières militaires leur restent cependant fermées : les postes à bord des sous-marins, en raison de la promiscuité excessive, et dans les escadrons de gendarmerie mobile, en raison des conditions d’emploi.

Lire le reportage en Afghanistan "Commando contre Taliban