CUBA 15 décembre 1994

Cigares cubains : les vrais et les autres

Fin de siècle à la Havane

Economie et marché noir

Quand le vieil Alejandro vous tend un long cigare ocre brun, couleur de glaise alentour, souple et vivant comme les grandes feuilles dorées qui sèchent abandonnées à la brise du soir, on se tait. Et on craque une allumette. Le tabac exhale des senteurs de bois frais, de réglisse, de miel et d’épices mêlées que l’on retient en bouche, paupières closes, le temps de voir défiler les voiles blanches d’antiques caravelles et des conquistadors assis sur de lumineux butins. Puis on souffle une longue volute de fumée, forte et savante, porteuse de la mémoire de la terre, légère et sensuelle comme l’air chaud de la nuit des Caraïbes. Alors on comprend que le tabac d’Alejandro est un trésor. A 75 ans, Alejandro Robaina Pereda, cultivateur de San Luis, au coeur de la région de la Vuelta Abajo, le filon noir de Cuba, est le meilleur producteur de havanes au monde. Il vous observe en silence, paysan et seigneur, le dos appuyé contre son rocking-chair, la tête un peu rejetée en arrière et les godillots bien plantés sur le seuil de sa vieille ferme. Comme si, dans la fumée d’un havane qui se consume, il passait en revue un siècle qui s’éteint avec lui. Son père a quitté autrefois San Luis en char à boeufs, laissant derrière lui les décombres de la propriété ravagée par deux cyclones tropicaux. A 200 kilomètres de là, près de La Havane, la famille construit une nouvelle ferme, et Alejandro se rappelle la maison coloniale, le mouvement du bétail et l’odeur de la canne broyée. Quand le cours du sucre s’effondre, l’or se transforme en plomb, et tout le monde repart vers San Luis, entassé dans un camion Dodge aux roues de fer. Ils sont sept enfants pour 4 hectares. Alejandro travaille la faim au ventre dans les champs, son tabac manque d’engrais, et il court jusqu’aux écuries des casernes ramasser le crottin de cheval. Face à tant d’acharnement, la misère finit par capituler. La Seconde Guerre mondiale fait flamber le prix du tabac, les marchands venus de Floride se disputent ses feuilles à grandes liasses de dollars, il embauche quarante personnes et achète, en 1951, son premier tracteur : un Ferguson. C’était il y a plus de quarante ans... Et le Ferguson est toujours là, noirci, usé, rouillé jusqu’à l’os, cent fois réparé, fossile mécanique animé par un vieux moteur russe : un des derniers tracteurs encore en service dans la région. Entre-temps, il y a eu la grande Revolucion et l’espoir d’un monde meilleur, puis l’embargo américain a jeté Fidel dans les bras de Moscou et le régime a vécu sur une économie de troc avec l’Est. Après l’effondrement du mur de Berlin, le grand frère communiste s’en est allé, son pétrole avec lui, mais pas l’embargo américain. Le reste se décline en quelques chiffres ronds comme un noeud coulant. Le PNB, en chute libre, est passé en quatre ans de 32,5 à 18,3 milliards de dollars. Les ressources extérieures, 8 milliards de dollars en 1989, plafonnent cette année à 1,7 milliard. L’île a perdu ses ressources et son énergie. Cuba, privée du pipe-line russe, ne dispose plus que du dixième du carburant dont elle a besoin. Aujourd’hui, l’appareil économique est aussi rouillé que le Ferguson d’Alejandro. Et quand le vieil homme relève la tête et qu’il contemple la campagne alentour, il soupire, incrédule : « Regardez ! Nous sommes revenus... au temps du char à boeufs ! » Il dit vrai. Il faut parcourir ces routes de campagne pour ressentir l’étendue de la pénurie. D’abord, le silence, inhabituel, sur des kilomètres d’asphalte vide. Puis de grands zébus, bosse sur le dos, gorge pantelante, qui traînent lentement un simple madrier de bois, et un paysan, debout, fouet à la main. On plonge dans la masse de fumée noire que crache un camion soviétique, lourd et austère comme une fonderie d’Ukraine, ou un énorme conteneur métallique découpé à la scie, posé sur un tracteur et rebaptisé autobus public. Les dernières voitures sont américaines, Chevrolet, Buick, De Soto, Oldsmobile, venues d’un temps où l’essence coulait à flots. Elles ont des couleurs acidulées, rouge fraise, jaune citron ou vert pistache, avec d’énormes feux clignotants, des ailes fuselées et de petits Boeing d’acier qui font mine de décoller sur des capots trop grands. Rouillées et clinquantes, rafistolées avec du fil de fer, elles avancent toujours, comme au sortir d’une fête foraine d’avant-guerre, voyageurs fantomatiques qui semblent flotter entre l’ocre frais de la terre et le vert des rizières. Autour d’elles, le décor industriel paraît intact. Tout y est : les routes, les coopératives, les pylônes électriques, les panneaux de signalisation, les ponts et les rails de chemin de fer. Mais rien ne fonctionne : les usines sont fermées ou tournent au tiers de leur capacité, les fils électriques ne distribuent que la pénurie et les rails de chemin de fer sont couverts d’herbes folles. Ne cherchez pas les bidonvilles des banlieues de Mexico, de Lima, de Rio, de Bogota ou de Caracas, la misère puante des cabanes de tôle, les mendiants qui exhibent leurs plaies, les fillettes qui se vendent ou les gosses au ventre gonflé. Ici, la police ne flingue pas les enfants des rues. Le dénuement n’a pas le visage cruel et impitoyable des villes du tiers-monde. Même si les Cubains ont perdu 4 à 5 kilos en moyenne à force de se battre contre le manque de nourriture, d’essence, de courant, d’air conditionné, d’eau, de transports, de pièces détachées. A force de vivre dans un pays en panne. Pour produire les meilleurs cigares de la terre, le vieil Alejandro sait bien qu’il faut recouvrir ses champs d’un grand voile de tissu blanc, seul moyen de faire pousser le tabac à l’abri de la pluie, dans une atmosphère plus douce, pour obtenir ces feuilles dorées et sans taches que l’on s’arrache sur le marché mondial. Voilà quinze jours qu’il aurait dû commencer à installer l’armature de bois qui soutient le tissu. « Et je suis bloqué, impuissant... à cause de la pénurie de fil de fer ! » Alejandro le paysan enrage. A quoi bon les prix, les médailles et les diplômes que l’Etat lui remet chaque année pour le féliciter d’être le meilleur ! L’année dernière, Fidel Castro, le Comandante, l’a même invité à un meeting révolutionnaire. « Pourquoi n’as-tu pas intégré une coopérative ?, lui a demandé Castro. - Parce que je suis bien trop vieux, a souri Alejandro. - Ton champ est grand ? - Pas assez pour faire brouter ma mule ! - Tu as des enfants ? - Oui, Comandante. Un fils, métallurgiste à La Havane. Même que je dois lui envoyer de la nourriture. Son salaire ne lui permet pas de manger ! » Les délégués ont éclaté de rire, et Fidel, bon prince, lui a offert une voiture Lada toute neuve. Elle est toujours là, sous une bâche, dans le garage de la ferme de San Luis, à côté d’une vieille Chevrolet des années 50 : « De toute façon, aucune des deux ne peut rouler, sourit, malicieux, le vieillard. On ne trouve pas d’essence. C’est comme le fil de fer... » La vie est devenue âpre dans la campagne cubaine. Mais en ville l’obsession de la survie touche au désespoir. Jusqu’à jeter cet été 30 000 personnes à la mer, des balseros accrochés à des radeaux dérisoires, planches de bois ou chambres à air de camion, sous un soleil de plomb, au milieu des vagues et des requins, à la recherche du nouvel eldorado américain. Le désespoir... Pour en prendre la mesure exacte, il faut éviter La Havane, qui ne concentre que les maux du système, et laisser derrière soi les ghettos à touristes où les Cubains sont condamnés à faire du lèche-vitrines. Il vaut mieux filer vers le centre de l’île, le long d’une côte superbe et déchirée qui mène à la plus belle ville du pays, la plus riche autrefois et la plus démunie : Trinidad. Hier, c’était le port du centre des Caraïbes, entre les trésors du Nouveau Monde et le royaume de Castille. Les bateaux qui y faisaient escale emportaient la marchandise précieuse et laissaient des milliers d’esclaves noirs pour peupler les champs de canne à sucre. Les négociants ont construit ici des palais, débordant de cristal de Bohême, d’opales françaises, d’azulejos d’Espagne et de baignoires

en marbre de Carrare. C’était avant que les temps modernes, l’arrivée des bateaux à vapeur et la fin de l’esclavage sauvent les Noirs mais ruinent la ville. Du coup, on évite son port peu profond, le chemin de fer ne passe pas la montagne, les grands bourgeois s’en vont, ne restent que les Noirs et les petits paysans, et Trinidad s’endort dans ses draps de soie déchirés. Pour ne plus se réveiller. Aujourd’hui, on ne visite que des palais décatis, envahis par les plantes sauvages, les ordures et les cochons. Entre un plafond de cèdre crevé, des fresques moisies et un reste de plancher où flotte, suspendu, un piano baroque et muet. « La ville est morte deux fois », dit Rodrigo l’architecte, en montrant un palais du XVIIIe siècle et la nouvelle usine de cellulose paralysée par manque d’électricité. Plus de production de papier, plus de caramels exportés à l’étranger. « Depuis deux ans, le pays s’enfonce à l’oeil nu », explique le jeune architecte. Il a en lui cette extraordinaire gentillesse du peuple cubain, une chaleur de tous les instants, la culture-mémoire d’une île entre deux continents et, toujours, cette dignité dans le malheur. Rodrigo travaille avec passion à la restauration du quartier historique déclaré patrimoine de l’humanité. La nuit, il trace ses plans à la lumière d’une lampe à kérosène, sans ventilateur pour lutter contre la chaleur et les moustiques ; le jour, il file à son officine municipale reproduire les documents sur une photocopieuse artisanale qu’il a construite : une rangée de néons, du papier traité à la vapeur d’ammoniaque et... « ça marche ! ». Au bureau, chaque matin, architectes et secrétaires passent des heures à échanger des informations : où trouver du fromage, quelques légumes, du café, des chaussures ou des cigarettes. Un casse-tête. Rodrigo tousse de plus en plus fort, un ami directeur de la fabrique des cigarettes Popular l’a averti : « Ne fume plus cette saloperie. Des tiges de tabac sans feuilles, importées d’Italie et hachées menu. » A Cuba ! Architectes, médecins, petits fonctionnaires ou ouvriers : chaque Cubain vit aujourd’hui grâce à l’économie parallèle. Rodrigo gagne 340 pesos par mois, il en faut près de 5 000 pour survivre. La fameuse libretta, ration alimentaire mensuelle à bas prix délivrée par le gouvernement, assure à peine une semaine de provisions. Le reste ? « Certains volent les usines ou les fabriques : c’est dangereux. D’autres confectionnent de mauvaises chaussures au noir, plantent un avocatier dans le jardin, louent leur chambre ou ouvrent un resto clandestinµ » On n’achète plus, on troque. Des oeufs contre des stylos ; du fromage contre des cigarettes. Tous sont condamnés au trafic. « Aujourd’hui, un flic honnête serait le policier le plus maigre du monde ! », sourit Rodrigo. Il vous entraîne dans les vieilles rues de Trinidad, qui se lisent comme un manuel d’économie à ciel ouvert. On vous hèle gentiment au passage pour vous vendre un fruit unique, une paire de maracas, une noix de coco sculptée, pour 2 ou 3 dollars, l’équivalent ici d’un salaire. Au coin d’une rue, on bute dans la foule d’un bal organisé par les autorités. A Cuba, le pouvoir a gardé le goût de la fête. Longues queues pour un rouleau de pâte sucrée, parfumée d’une virgule de chocolat et, surtout, pour des bouteilles de mauvais rhum agricole, celui qu’on a surnommé le « ni-ni-ni » parce qu’après en avoir bu on ne peut plus « ni marcher, ni manger, ni faire l’amour ». Musique, orchestre, danseurs au corps cambré, en sueur, mains levées, c’est toute l’Afrique et les Caraïbes qui d’un coup éclate dans ce carnaval hebdomadaire du pauvre. Nègres aux cheveux blonds, mulâtres à la peau caramel, Blanches aux yeux bleus : la foule a cette couleur cubaine, celle du sucre de canne, poudre blanche, mélasse ou sucre roux ; celle du rhum, vieux ou agricole ; celle des cigares, blonds ou « colorados » ; celle de la terre des champs d’ici, sèche ou retournée ; un mélange des tons qui ne fait plus qu’un, unique : couleur cubaine ! On avance et, un peu plus loin, Rodrigo éclate de rire en passant devant une porte signalée par un écriteau : « Membre de garde du comité de vigilance. » Le panneau peut bien changer de titulaire chaque nuit, tout le monde dort à poings fermés. Et dans les comités révolutionnaires des entreprises, à chaque fin de mois, le plus inspiré des employés prend sa plume pour rendre compte au Parti de réunions de cellule qui n’ont jamais eu lieu. La réalité n’est plus dans les documents officiels. Elle est là, dans la maison de ce pédiatre, transformé le soir en restaurateur clandestin, et qui vous propose, au prix du dollar, langoustes, gâteau et cigares : tout ce qu’il ne peut plus payer à sa famille. Ou chez ce médecin, spécialiste de traumatologie, démuni de médicaments mais reconverti en acupuncteur pour soigner ses malades. Rodrigo l’architecte pourrait vous parler des heures durant des tares du système, des compétences dévoyées, de la bureaucratie et des spasmes d’une révolution grabataire. De cet énorme gâchis. Mais il n’est pas de ceux qui partiraient, même avec un visa et dans un grand bateau, vers les plages de Floride. Même s’il lui arrive de courir des heures après un comprimé d’aspirine, il n’a pas oublié le jour où, adolescent terrassé par une terrible maladie de la moelle osseuse, on l’a transporté jusqu’à La Havane et sauvé à grandes doses d’Interféron, un médicament hors de prix : « Des mois de traitement. Gratuit. Comme tous les soins importants. Comme les livres, l’école, l’Université. Pour tous. » Il sait que depuis quelques années tout se dégrade : l’alimentation, la santé, l’éducation ; que les années 80 ont été obscures, marquées par la répression, le flicage et l’abêtissement de la « période spéciale » ; que l’autoritarisme d’un caudillo vieillissant a envoyé des opposants à la torture et à la mort. Il sait aussi que le désespoir pousse ses frères à marcher sur leur dignité, que les hommes commencent à mendier à la porte des grands hôtels de La Havane, que les femmes se vendent sur le front de mer et que d’autres jeunes, suicidaires, se sont inoculé le sida, histoire de changer d’enfer. Rodrigo sait tout cela. Mais il ne croit pas aux discours des radios d’exilés cubains à Miami, aux cris de l’extrême-droite et au credo du paradis ultralibéral libéré de Fidel, le diable communiste... Rodrigo hausse les épaules : « Qu’est-ce qu’ils feraient ? Recréer une classe de riches, transformer nos Noirs en nègres, en finir avec l’éducation et la santé pour tous. La croissance au prix des bidonvilles de Rio, de la mafia de Moscou, de la violence du Bronx ? Non merci ! » En secret Rodrigo peste contre la rigidité du Comandante et rêve d’une évolution du système vers une économie plus libérale, débarrassée du monopole de l’Etat. Il n’est pas le seul. On entend le même discours dans l’entourage du chef de l’Etat. Et Fidel lui-même, entre deux coups de sang où il affirme que « la révolution ne capitulera jamais », a accepté à contrecoeur une lente marche vers l’économie de marché. En quelques années il a autorisé le dollar, décrété le tourisme prioritaire et institué un impôt sur le revenu. En octobre, il ouvre les marchés paysans et permet aux entreprises d’écouler leurs surplus sur le marché libre... « Le régime a fait une partie de son aggiornamento, analyse un diplomate à La Havane. Le modèle actuel a échoué. Les dirigeants savent que le peuple a besoin de manger. Mais ils veulent une transition douce, sans les erreurs du mauvais exemple russe. » Il ouvre un livre de photos d’une trentaine d’années, sur la révolution des barbudos : « Ce sont ces hommes du mouvement populaire qui ont abattu la dictature de Batista. Ils ont fait des sacrifices, se sont battus, sont prêts aujourd’hui à réformer, mais sans sacrifier l’esprit de leur révolution. Alors ils tentent le pari impossible. » En cas d’échec, on connaît déjà la fin du film. Mais s’ils réussissaient, peut-être qu’un jour le vieil Alejandro ne sera plus obligé de courir après un bout de fil de fer pour fabriquer les meilleurs cigares du monde, et que le baiser de l’économie réveillera Trinidad, la belle endormie de Rodrigo.

JEAN-PAUL MARI

15 décembre 1994

Par Jean-Paul Mari

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