GRANDE BRETAGNE janvier 2005

Fléchettes...Un sport de cousette, les “ darts ” ? Vous n’y êtes pas du tout.

GB : Coeur de cible

“ Le jeu de fléchettes est aussi renversant que le rock’n’roll. ” C’est certain, Martin Fitzmaurice, le M. Loyal du Lakeside Country Club, oasis un rien kitch échouée à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Londres et hôte de l’annuel championnat du monde de la spécialité, pousse un peu ! Il n’empêche. Ses arguments frappent. Et plus encore le décorum qui l’entoure. Une salle en forme d’amphithéâtre. Mille cinq cent convives au total. Des Everest de bière et de poulet rôtis. Un joyeux charivari de chemises hawaïennes, de tatouages suggestifs et de bonnets d’Arlequin. Des slogans encartonnés par centaines et des chants de ralliement à la commande. Et une tribune bien sûr. Toisée par une armée de projecteurs surpuissants et arrosée, point d’orgue vertigineux, par une sono à réveiller un mort.

Un sport de cousette, les “ darts ” ? Vous n’y êtes pas du tout. C’est un spectacle, un vrai. Avec ses accents à la Blues Brothers, ses bras agités en tous sens et ses claques à répétition. Avec ses personnages aussi. Martin Adams, alias “ Le loup ”, qui, bien en vue, porte son surnom en or et en sautoir. Darryl Fitton, “ le magicien ”, et ses lunettes opaques. Ted “ Dracula ” Hankey et ses avant-bras à la Popeye. Et l’immense Raymond van Barneveld, ancien postier d’Amsterdam, champion en titre (et à venir), l’as des “ pitmen ”, le Tyson de la “ torpedo ”, digne incarnation de Keith Talent, le héros des “ London Fields ”, cher à Martin Amis, le plus décoiffant des écrivains anglais contemporains. Une galerie échappée de la foire du trône ou d’une bande dessinée de Will Eisner réunies. Des stars à part entière à ceci près qu’elles ne cessent, avant et après chaque rencontre, de se soutenir et de se congratuler. Derrière la scène, dans un carré enfumé, la petite famille des “ archers ” ne fait qu’une. Pas de clan, aucune distance. Juste l’envie de passer un bon moment ensemble. A proximité, quatre pistes d’échauffement, quatre cibles de quarante-cinq centimètres et quatre raisons de tomber de sa chaise… Mais comment font-il ? Pas de doute : leurs fléchettes en tungstène sont aimantées et leurs bras mieux huilés qu’un piston de moteur V8 ! Oubliés les décibels, les lux et les fumigènes. En coulisse, comme une contradiction souhaitée, l’épure du jeu reprend tous ses droits. Nul besoin de roulements de tambour et d’écrans géants : juste des gestes millimétrés, leurs infinies précisions et leurs invraisemblables répétitions. Bobby George, multi-collectionneur de chaînes et chevalières aussi discrètes que des fers à cheval : “ Les fléchettes sont une science exacte. C’est un exercice usant pour les nerfs, fatal aux cœurs légers et aux cerveaux en vacances. ” Là où la culture du pub est élevée au rang de priorité nationale et la compétition au niveau de catharsis obligatoire, les “ darts ” ont trouvé un terrain d’élection inespéré. Et ce, vous vous en doutez, depuis des lustres ! Depuis 1908 pour être exact. Cette année là, un magistrat de la cour de Leeds, “ Foot ” (à cause de ses grands pieds !) Anakin fut incapable de projeter correctement dans une cible ne serait-ce qu’un seul missile alors que son voisin, épinglait, dans le même temps, trois “ double ” 20 de rang ! Preuve que la distraction qu’il était venu jauger devait plus au talent qu’au hasard et qu’elle échappait donc à la catégorie des activités illégales. Au sortir de la guerre de 14-18, pas moins de 200 000 amateurs sévissaient en Grande Bretagne. Juste avant que la bien nommée “ brewery ligue ”, la “ ligue des brasseurs ” ne voit le jour. Aux dires de Robert Holmes, vétilleux responsable de la British Darts Organisation (BDO), les pratiquants ont, aujourd’hui, “ atteint le chiffre sept millions. ” Tous n’obéissent pas aux mêmes règles – la cible est noire dans le Lincolnshire et dotée d’un système comptable différent dans le Yorkshire –, mais tous adhèrent à la religion de la Déesse fléchette et du Dieu houblon dont cultes mélangés invitent, c’est certain, à la convivialité. Sur la tribune, c’est au tour de Simon Whitlock de se distinguer. Il est Australien, pas plus épais qu’un boomerang de compétition et affublé d’une queue de cheval qui lui bat le bas des reins. Mais quelle fléchette l’a piqué ? Le pied bien calé sur le “ oche ” (prononcez “ oqui ” en souvenir des trois caisses de bière Hockey – on n’en sort pas ! – qui, alignées les unes derrière les autres délimitaient, au début du siècle dernier, l’exacte distance entre le lanceur et son objectif), les épaules d’équerre et menton tendu, il n’en finit plus d’aligner les coups gagnants. Une pluie de triple 20 ! Des doubles comme à Gravelotte ! Olly Croft, premier président de la BDO, récemment anobli par la Reine : “ Aux darts, comme dans n’importe quel autre sport, il y a des moments de pur miracle. Question de nerfs. Question, surtout, d’entraînement. ” Le vénérable Croft qui porte des rouflaquettes et un blazer pareillement cramoisis a bel et bien dit “ sport ”, un mot qui, appliqué aux fléchettes, semble, même en Angleterre, faire débat. Martin Adams, n°1 national : “ Pourquoi faire des tireurs au pistolet ou des tireurs à l’arc des vedettes olympiques et nous traiter, dans le même temps, de ‘’Charlot’’ ? Non, si nous sommes victime d’ostracisme c’est que les “ darts ” sont le sport des classes laborieuses par excellence. Et c’est ce distinguo qui pousse les plus hautes autorités à se pincer le nez… ” Et plus encore. Depuis huit ans, la BDO est en procès avec le ministère des sports version british. L’objet du litige ? Le refus d’accorder aux “ darts ” la moindre subvention à l’inverse du billard, de la pêche à la ligne ou de (l’indispensable) triwling bâton. Pas assez “ physique ” les fléchettes ! Trop liées à la consommation de tabac et d’alcool ! Holmes encore : “ Impossible de revenir en arrière. Nos fans ne nous le pardonneraient jamais. ” Vaille que vaille, les champions lâchent un peu de lest. Depuis peu, ils s’interdisent de boire autre chose que de l’eau pendant un match. A Frimley, certains arboraient un podomètre à la ceinture. Mais avec 2,8 kilomètres recensés chaque jour, les lanceurs d’aiguilles éprouvent somme toute quelques difficultés à se faire passer pour des leveurs de fonte ! S’il est un secteur qui ne se plaint ni des habitudes ni des particularismes des “ darts ” c’est la télévision. La vache à lait du secteur et son principal promoteur. Au Lakeside, les caméras sont partout. Mobiles, suspendues, inquisitrices. Qui répercutent (avec un luxe de ralentis et de statistiques étonnant) l’événement dans trois millions de foyers en Grande Bretagne. Entre la BBC et ITW, première chaîne privée du pays, la concurrence est si forte qu’un second championnat du monde (et donc une seconde fédération) a vu le jour, il y a dix ans. Aux dernières nouvelles même la puissante FOX américaine serait en passe de signer un contrat d’exclusivité. Mieux, à la fin de la présente saison une douzaine de joueurs embarqueront pour Pékin, à charge pour eux de conquérir un nouveau territoire… Une nouvelle fois sacré champion du monde, gratifié d’un chèque de 50 000 £ pour la peine, Raymond van Barneveld peut sourire. Mais prévenir aussi : “ Les ‘’darts’’ sont un sport sérieux qui ne se prend pas au sérieux. Pourvu que cela dure… ”

janvier 2005

Par Benoît Heimermann

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