SOUDAN

Reportage au Darfour

Gereida, voyage au bout de l’enfer.

"Un jour, vous vous réveillerez, et les habitants du Darfour auront été rayés de la face du monde. »

Dans la province soudanaise du sud-Darfour, les attaques de milices janjawids s’intensifient, malgré l’accord de paix signé en mai dernier. Nous avons pu nous rendre jusqu’ à Gereida, une zone interdite d’accès aux journalistes, où a surgit, en quelques mois, le plus grand camp de réfugiés du monde.

D’abord, il y a ces youyous, perçants comme des aiguilles. Le silence s’abat sur les tentes, les têtes se redressent, regards glacés d’angoisse. Puis tout le monde se met à courir. Un tourbillon noir, une troupe d’hommes voilés à cheval, traverse à bride abattue un quartier de Gereida, l’une des grandes villes du Sud Darfour. Dans la poussière, un homme en djellabah blanche, les deux mains en cercle autour de la bouche, crie à tue-tête « Ils attaquent le quartier de Babanussa ! ». Mais tout le monde a déjà compris. C’est un matin ordinaire dans le camp de Gereida, le plus grand camp de réfugiés du Darfour : les janjawids, ces terribles milices arabes surnommées ici « les diables à cheval » ont attaqué le camp. Et les réfugiés se recroquevillent sous leurs tentes, en attendant de pouvoir pleurer leurs morts. Comme tous les jours, ou presque.

Il y a un an, le « camp » de réfugiés ne comptait que quelques centaines de huttes, un bidonville construit à la va-vite aux abords de la bourgade de Gereida. Aujourd’hui, c’est un labyrinthe de ruelles sablonneuses, jonchées d’ordures : en quelques mois, l’agglomération de Gereida est passée de 25000 à 140 000 habitants. Une marée de tentes a encerclé la ville, tassées sur 10km2. « Jamais nous n’aurions cru rester aussi longtemps », soupire Ibrahim Mahmoud, l’un des deux chefs des Sheikh du camp, sous la bâche qui lui sert de « bureau ». Il y reçoit les réfugiés et note leurs doléances.

Pour mettre un peu d’ordre dans le chaos, le camp est désormais divisé en 17 quartiers : chacun doit désigner deux sheikh. Ibrahim Mahmoud, lui, est élu par les sheikh eux-mêmes. Il s’assoit sur une natte, près d’un vélo hérissé de rétroviseurs et de marguerites en plastique rose – le signe distinctif des dignitaires du camp. Les nouvelles de Babanussa ne sont pas bonnes : il y aurait un mort et trois ânes volés. « Je suis totalement impuissant face aux janjawids », se désespère le jeune chef de 32 ans. « Nous n’avons plus d’armes, l’Union Africaine n’a pas les moyens de s’interposer. Nous prions pour que les Nations-Unies interviennent ». L’été touche à sa fin. Pour la première fois dans l’histoire du Soudan, une gigantesque opération d’aide alimentaire – la plus importante des dix dernières années en Afrique – s’apprête à être lancée. Il était temps.

Depuis des mois, des années, tout le monde vit dans la peur ici. Pourtant, la ville de Gereida était réputée sûre : en 2003, le Roi des Massalit, l’ethnie dominante dans la ville, avait obtenu que l’enclave soit déclarée zone de non-guerre. Depuis, le conflit du Darfour a fait plus de 200 000 morts et 2,5 millions de déplacés. Et les habitants du sud Darfour n’ont plus le choix : il faut atteindre Gereida, dernier, fragile bastion d’un sud désormais déserté de ses habitants. Plus au nord, il y a le redoutable désert du Jebel Marra, et à l’ouest, la grande ville d’El Geneina et ses épidémies – un cul de sac.

Depuis la signature, le 5 mai 2006, d’un accord de paix entre le gouvernement de Khartoum, les rebelles du sud-Darfour et les janjawids (cf.encadré), la situation n’a cessé de se dégrader. Une déferlante de réfugiés en provenance des régions du Sud (entre 40 et 60 000 depuis janvier dernier) est arrivée à Gereida : preuve incontestable de l’inexistence du cessez-le-feu. Il y a une semaine, à peine, 1200 personnes ont encore débarqué ici, fuyant la région de Boram mise à feu et à sang. Comme à chaque fois, tout le camp s’est réorganisé dans l’urgence. Une épidémie de choléra a été stoppée de justesse en juin, après que dix-sept cas se soient déclarés. Le même mois, la Croix-Rouge, dépassée, a fait appel au Programme alimentaire mondial (PAM) et à Action Contre la Faim (ACF) pour garantir l’aide alimentaire.

Cela n’a pas été une mince affaire : nourrir 140 000 personnes, cela veut dire distribuer au moins 5000 rations alimentaires par jour. Il a fallu deux mois pour acheminer les 2400 tonnes de nourriture sur place. « La chaîne alimentaire commence à peine à se roder », déplore Alex Marinelli, chef de la logistique du PAM au Soudan. « Jusqu’à fin 2005, Port Soudan était totalement congestionné : le PAM a dû construire sa propre zone portuaire. Depuis janvier, nous commençons à garantir l’acheminement jusqu’à Nyala : après, ça se corse. » Port Soudan reçoit 90% de l’aide humanitaire. Mais sur les docks comme sur les routes, la sécurité se dégrade de jour en jour : entre Nyala, chef-lieu du Sud-Darfour, et Gereida, sur 60km de piste, il n’y a même plus de sauf-conduit ou d’escorte qui tienne. Les coupeurs de route prospèrent. « 25 camions du PAM ont été pillés depuis 2005 », poursuit Alex Marinelli, « environ 2% de l’aide alimentaire, soit 35 000 tonnes, est volée ».

A Gereida, les vivres sont stockés dans d’immenses hangars, entourés d’une mince cloison de joncs : idéalement, il faudrait les protéger de barbelés. Mais le temps fait toujours défaut au Darfour. De toutes façons, certaines zones sont interdites d’accès : les ONG ont plié bagage, les journalistes sont évidemment indésirables. Sur les 3,5 millions d’habitants de cette province maudite, un million n’a jamais vu la couleur d’un colis humanitaire : isolés, traqués, ils sont promis à une mort certaine.

A la veille de la première maxi-distribution alimentaire à Gereida, le camp est étrangement silencieux. Un calme qui n’est qu’apparent : il y a une semaine un groupe de femmes a lynché un employé d’Oxfam chargé de chlorer les puits. Elles le soupçonnaient d’empoisonner la source. A l’hôpital de la ville, le Dr Popol, le seul médecin du CICR présent sur place, ne sait plus où donner de la tête : à l’extérieur, des dizaines de femmes, portant leurs enfants décharnés à bout de bras, patientent en silence. Dans un coin de l’esplanade centrale, un groupe d’hommes enterre le mort fauché par une machette, ce matin.

La terre est comme rongée, semée ça et là de pauvres touffes jaunies. A cause de la présence des janjawids aux abords de la ville et de l’afflux de désespérés sur les terres cultivables, la production de fruits et légumes est allée decrescendo au fil des mois. La ville est désormais cernée par des terrains vagues jonchés de moignons d’arbres calcinés, où s’égarent quelques bêtes efflanquées. Certains réfugiés, les derniers arrivés, mangent de la bouillie de mauvaises herbes depuis des semaines. La famine est déjà là.

Nura, 40 ans, est arrivée au camp il y a trois ans. Les janjawids ont attaqué son village, volé ses 22 vaches, assassiné ses parents, son mari. Une histoire banale, ici… Alors Nura s’est enfuie avec ses sept enfants et depuis, elle tente simplement de survivre. « A mon arrivée, il n’y avait déjà plus de bois : alors j’ai tressé des herbes séchée et des buissons épineux pour construire ma hutte », raconte cette femme de l’ethnie Missiria aux lèvres tatouées, en montrant le toit renforcé de sacs de jute trouée. Nura est à bout de forces. Ce matin, elle a dû faire la queue pendant une heure aux robinets : à cause des nouveaux arrivants, les réfugiés ne disposent plus que de 7 litres d’eau par jour, au lieu des 15 litres normalement distribués. Ses sept enfants portent le même t-shirt troué, jour et nuit, depuis trois ans.

A cause de l’insalubrité, de la promiscuité et de la poussière, ses deux derniers souffrent d’une infection pulmonaire aïgue. Avant, Noura parvenait à améliorer l’ordinaire en transformant une partie de sa ration de céréales en farine, pour en faire des biscuits qu’elle allait vendre au marché. Mais là, plus de sucre, plus de farine : il ne lui reste qu’un peu de CSB, du Corn-soy-bean, une farine américaine infâme - « même les ânes refusent de la manger ! ». Nura brandit sa carte de rationnement poinçonnée à l’infini et rongée par la crasse. « Le mois dernier, nous n’avons eu que 300g de viande à partager en huit… ». Elle essuie une larme du revers de son voile.

Sous les abris de paille noircis par le soleil du marché d’Abuja, on ne trouve plus rien à acheter ou à échanger. Les cours des aliments ont grimpé en flèche : le kilo de viande est passé de 5000 à 8000 dinars, le sucre se négocie 1000 dinars le kilo. Ce mois-ci, ACF va distribuer à chaque déplacé une ration de sucre, huile, farine et céréales équivalente à 600 grammes par jour et par personne, soit 2140 calories : mais pour les produits frais, il faut se débrouiller. « Chaque famille revend au moins ¼ de sa ration pour pouvoir acheter de la viande et des légumes », explique Marina Fichet, 30 ans, responsable ACF pour le Sud-Darfour. « Et on estime que 10% des rations partent en redevances et taxes diverses : un impôt pour la communauté, un autre pour les porteurs, et ainsi de suite. »

Mais la situation se complique : privés de leurs terres par la municipalité, les habitants de la ville ont épuisé leurs économies et réclament eux aussi des cartes de rationnement. Les commerçants sont ruinés par le nouvel impôt prélevé par le SLA (Soudan Liberation Army) qui gouverne la ville depuis mai – depuis l’accord de paix signé avec Khartoum : 15 millions de livres soudanaises, une fortune. Pourtant, les soldats du SLA eux-mêmes n’ont plus grand-chose dans l’estomac… A la tombée du jour, des groupes de jeunes aux yeux rougis par les drogues se pavanent en ville une bouteille au poing. En bandoulière, ils portent leur kalashnikov et une myriade de colliers gri-gris, hérissés de dents, de coquillages et de pierre : dans la pénombre, on dirait des cartouchières. Depuis un mois, Khartoum ne leur a envoyé ni nourriture ni salaire.

A Gereida, le soleil se couche vite, et il vaut mieux ne pas traîner pour éviter les mauvaises rencontres. Tamia, la fille cadette de Nura, prépare le thé… « Demain, tu nous feras du Hassida, dis ? », susurre la petite fille aux cheveux blondis par la malnutrition. Elle a si faim. Le Hassida, cette boule de millet ou de sorgho gluant, accompagné d’une sauce de légumes et de viande, est le plat préféré des Darfouris. Avec six autres femmes, Nura a été choisie pour aller chercher la ration de tout son « quartier » à l’entrepôt géré par ACF. Au même moment, un autre groupe de femmes est chargé d’aller chercher du bois du côté du Ouadi, un sillon de terre qui se remplit d’eau à la saison des pluies et où poussent quelques buissons pelés. L’angoisse se lit sur leur visage. Chaque semaine, des femmes se font violer dans les bosquets du Ouadi. « Moi je préfère brûler le bois de mon enclos plutôt que d’y aller », souffle Nura.

A l’autre bout du camp, dans son bureau au toit d’épines, Ibrahim Mahmoud est inquiet. Ce matin à l’aube, deux factions rebelles se sont affrontés à l’entrée de la ville, puis ont attaqué la maison du Roi de la tribu Massalit, le souverain local. Mais il y a pire : depuis quelques jours, des avions Illiouchine déversent des flots de soldat, camions et munitions sur le tarmac de Nyala, la ville voisine. Des affrontements de grande ampleur se préparent. Et le jeune Sheikh est plus désespéré que jamais. « Le monde nous a abandonnés, nous allons nous faire massacrer ». Il secoue la tête, se résigne. « Si l’ONU et la communauté internationale n’interviennent pas, nous allons subir le sort des réfugiés du Rwanda. Vous savez, un jour, vous vous réveillerez, et les habitants du Darfour auront été rayés de la face du monde. » Dehors, des colonnes de réfugiés prennent place dans la queue, autour des hangars ACF en silence. La nuit tombe sur Gereida, ville sans arbres, sans ombres et sans espoir.

Fin août 2007, le camp de Gereida a été attaqué à l’arme lourde par un groupe de combattants, placé en embuscade de l’autre côté du Ouadi. Nous avons été évacués par hélicoptère. Le 1er septembre 2007, l’ONU a voté une résolution pour l’envoi d’une force de protection de 22 000 au Darfour. Depuis, les négociations sur ce déploiement sont au point mort et tout montre que l’on se dirige vers un nouveau conflit armé. Le 24 octobre dernier, Khartoum a donné l’ordre d’expulser Jan Pronk, l’envoyé spécial des Nations Unies. En novembre 2007, le camp de base d’ACF a été attaqué : une femme a été violée et un employé exécuté.

Cécile Allegra

HISTORIQUE

Le conflit éclate début 2003, après une attaque surprise des rebelles du Darfour contre une base de l’armée : une défaite humiliante pour Omar-Al-Bachir, le président du Soudan. Les rebelles ont pourtant des prétentions plutôt modérées : ils veulent une meilleure représentation au gouvernement central, et réclament une protection contre les Janjawids, ces cavaliers armées qui terrorisent la région.

En représailles, Al-Bachir donne carte blanche aux Janjawids pour briser l’insurrection. Pauvres et analphabètes, recrutés parmi les chameliers et les éleveurs des tribus nomades du Darfour, ces mercenaires déferlent sur le pays en pillant tout sur leur passage. Au fil des années, la situation échappe au contrôle de Khartoum, et Al-Bachir doit entamer des pourparlers avec les rebelles sous la houlette de l’Union Africaine.

Le 5 mai 2006, le principal mouvement de rébellion, l’Armé de Libération du Soudan (SLA) signe un accord de paix avec le gouvernement qui, de son côté, s’engage à désarmer les milices janjawids. Un cessez-le-feu est signé. Très vite, pourtant, la population déchante : les attaques de janjawids, et les affrontements entre factions rebelles non signataires et forces gouvernementales se poursuivent.

La mauvaise volonté de Khartoum à faire appliquer les accords de paix, les signes de plus en plus évidents d’exactions commises par l’armée soudanaise, dévoilent au fil des mois la politique criminelle de « nettoyage » du Darfour mise en place par le gouvernement d’Omar El Bechir.

Par Cécile Allegra

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