HAITI

Deux mois dans les décombres du séisme de Port au Prince

Haïti : Journal de campagne d’un chirurgien français

Antoine Perrin, 54 ans, est chirurgien. A la suite du séisme du 12 janvier 2010 à Port-au- Prince, il a passé deux mois à Haïti, pour une mission de coordinateur médical des actions de la Croix Rouge Française. Il y a écrit un journal, sous forme de blog quotidien, Au départ, c’était un lien, précieux, destiné à sa famille et à ses proches, pour partager ses émotions, ses difficultés, ses questions, ses doutes et ses espoirs. Une fois achevé, c’est un journal de campagne d’un chirurgien français de haut-niveau confronté au quotidien d’Haïti, du grand bouleversement du séisme, des hommes et des femmes d’une île martyre, toujours blessée, jamais broyée. Une plongée au cœur de l’humanité. Un témoignage, réaliste, pragmatique, sans littérature inutile, un document qui nous a touchés. Aujourd’hui, Antoine Perrin a accepté de confier ce journal à « grands-reporters.com ».

Nous sommes heureux de le publier.

Grands-Reporters

Jeudi 28 janvier

C’est le départ.

Je rejoins à l’aéroport 3 autres volontaires dont mon binôme, Sébastien, « évaluateur Santé », avec lequel je travaillerai. Nous rejoignons une équipe sur place d’environ 20 personnes, expatriés et haïtiens, qui travaillent déjà sur l’eau, l’hygiène et les soins de premier recours dans diverses zones de Port au Prince. Notre mission, Sébastien et moi, consistera à prospecter pour identifier les zones où la population se concentre, cerner les besoins à court, moyen et long terme et construire un projet réaliste dans le domaine de la santé au sens large. Cela pourra concerner aussi bien la santé primaire que l’hygiène, l’hospitalisation ou le psychosocial.

A priori, mais la réalité du terrain pourra nous faire modifier ces prévisions, nous commencerions par un hôpital dans Port au Prince qui manque de tout à commencer par l’eau et la ville de Petit Goâve à l’Ouest où l’office des migrations internationales a signalé un regroupement de population en cours de constitution.

La journée d’hier à la Croix Rouge, m’a impressionné par la qualité et le sérieux de la préparation. Au-delà des formalités administratives (assurance, mutuelle, …) qui n’ont rien à voir avec l’improvisation que j’ai connu il y a 20 ans lorsque je suis parti en Erythrée, les briefings et les documents qui nous ont été donné (géopolitique, besoins sanitaires, répartition des rôles, etc) sont d’une qualité remarquable, jusqu’à l’entretien individuel avec une psychologue clinicienne pour se préparer à la gestion du stress, de la fatigue, voire du burn out dans une situation de catastrophe telle que celle qui nous attend.

La Croix Rouge n’a, d’après ce qui m’a été dit hier, jamais engagé de dispositif d’une telle ampleur auparavant.

Vendredi 29 janvier

Voyage sans histoire hier dans un avion bondé de volontaires de toutes sortes et de toutes nationalités.

Je commence à faire connaissance avec mon coéquipier Sébastien qui est évaluateur, très sympa. Il parcourt le monde depuis 10 ans en participant à divers projets portés par diverses ONG. Il a déjà une sacrée bouteille, de même que Caroline, la logisticienne franco canadienne qui a, par exemple, passé un an et demi dernièrement en Haïti justement, avec le CICR pour s’occuper des détenus.

Aujourd’hui transfert en bus de Saint Domingue à Port au Prince (PAP). 8 heures de routes de qualité variable. Les paysages côté Saint Domingue sont beaucoup plus verts. La déforestation n’y a pas été aussi dramatique qu’en Haïti. Le passage de la frontière a été impressionnant. En une seconde tout change : la pauvreté des gens, la rareté des arbres, le délabrement des routes. Saisissant. Je ne vous décris pas ce que nous avons trouvé en arrivant à PAP. Les différents articles de presse que vous avez pu lire et les reportages télé que vous avez pu regarder le font très bien. Tout est vrai. C’est simplement effrayant.

On ne sait pas quoi dire et on a du mal à savoir par quoi commencer. Ceux qui sont là depuis le début sont bien fatigués et touchés par ce qu’ils ont vu. Il y a beaucoup, beaucoup d’ONG de tous bord. La CRF est installée dans PAP. Nous vivons sous tente dans le jardin d’une résidence bien entourée de murs et bien gardée, avec un confort rustique mais sans problème d’hygiène.

L’ambiance est excellente dans le groupe croix rouge. Les besoins en santé sont énormes. Il nous faut mettre en place rapidement des centres de santé primaires. Un fonctionne déjà dans un quartier de PAP et nous sommes allés, dès notre arrivée, explorer dans un autre quartier, Delmas 19, qu’on nous avait signalé comme sans ressources. C’était bien le cas. Nous y retournons demain pour choisir le terrain et prévoir ce qu’on va y implanter. A priori, l’eau, le dispensaire et peut-être ultérieurement de l’assainissement.

Après demain ce devrait être le départ pour Petit Goâve où nous irons à 3 seulement pour voir ce qu’il en est d’une situation dont nous n’arrivons pas à recueillir la moindre information si ce n’est celui de rassemblement de population. Nous devrions y rester plusieurs jours.

Samedi 30 janvier

Journée bien dense aujourd’hui.

Nous avons, Sébastien et moi, démarré ce matin tôt par un déplacement au centre de gestion des médicaments de l’OMS qui s’appelle « PROMESS ». Tout un programme. Nous avons ainsi pu savoir que nous pouvions disposer de tout un panel de médicaments, dont la liste nous a été donné, à condition de le demander suffisamment à l’avance. C’est pour nous une excellente nouvelle car ça nous libère de la gestion de ce point tant en ce qui concerne l’approvisionnement que le transport.

Nous pouvons donc ouvrir et pérenniser nos centres de santé, en toute tranquillité pour ce qui concerne les médicaments. La suite de la journée a été tout aussi fructueuse même si tout n’a pas été aussi simple et rapide. Nous sommes allé à la MINUSTAH (mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti), où la mission de l’OMS qui coordonne les ONG est hébergée, pour connaître les orientations proposées et les appuis sur lesquels nous pouvons compter.

Le nombre des ONG présentes en Haïti est considérable (plus de 160 recensées) mais peu ont exposé leurs projets à la coordination onusienne. (une quarantaine) Mais le problème vient aussi de l’incapacité dans laquelle est actuellement l’OMS et le gouvernement haïtien à coordonner les actions. Du coup, chaque organisation cherche par ses propres réseaux et moyens à savoir ce qu’elle peut faire et où elle peut s’installer. La situation n’est pas claire, c’est le moins qu’on puisse dire.

Nous avons la chance de bénéficier du soutien et de l’appui de la croix rouge haïtienne qui est, par nature, totalement impliquée dans le pays. Nous avons donc quitté la MINUSTAH pour rejoindre nos amis haïtiens de Delmas 19, un quartier pauvre de l’Est de PAP, qui nous avait été signalé comme sans ressources en santé. Nous avons exploré avec eux le quartier où nous avons eu la confirmation du besoin. Il restait à trouver un terrain pour s’installer. C’est le plus difficile car tout ce qui peut être disponible est déjà occupé par des familles dont les maisons ont été détruites.

Grâce à nos amis, nous avons pu en deux heures trouver le terrain idéal, moyennant quelques marchandages avec les familles qui l’occupent et le propriétaire. L’accord a porté sur un loyer pour le propriétaire, le don de tentes aux familles contre leur regroupement un peu plus rationnel sur une partie du terrain, nous libérant ainsi la surface nécessaire et le paiement d’une dizaine de journaliers pour nettoyer le terrain et l’aplanir.

La question des tentes est un sujet majeur. Tous ceux qu’on rencontre nous en demandent pour eux ou leurs familles : le policier qui nous permet d’entrer une zone réservée, le responsable d’un quartier qui nous guide, le chef d’équipe des journaliers qui viabilisent le terrain. Il faut comprendre que, depuis le tremblement de terre, tout le monde dort dans la rue. Les maisons sont, soit détruites, soit fragilisées. Et les répliques qui ont suivi le 12 janvier ont maintenu la population dans une angoisse bien légitime qui les empêche de réintégrer leurs foyers si tant est qu’il leur en reste.

Ainsi, dès le début de l’après midi, les travaux de nettoyage de la parcelle ont débuté et ce soir tout est prêt. Demain nous installerons notre équipement et lundi nous ouvrons. L’intérêt est quadruple puisque nous nous installons à proximité immédiate d’un lieu où nous avons déjà installé un point d’eau potable (c’est un point fort de la croix rouge française), nous allons installer des latrines (également un point fort) et nous allons mettre en place une équipe de soutien psychosocial aux enfants du quartier traumatisés par le séisme et livrés à eux même maintenant que les écoles sont détruites.

Pendant que toute l’équipe constituée à la hâte travaillait et que Sébastien repartait pour une réunion à l’OMS, je négociais les derniers détails de l’accord, m’assurais de nos capacité logistiques à démarrer le centre de santé dès lundi puis partais sillonner le quartier avec le responsable de la croix rouge haïtienne pour faire connaissance de la population et annoncer l’ouverture du dispensaire. Tous les 10 mètres, mon compagnon haïtien, qui est lui-même du quartier, s’arrêtait pour expliquer en créole la démarche engagée et l’ouverture prochaine du dispensaire.

Je ne peux décrire ce quartier ni la population qui y vit. Les mots seraient insuffisants et ne pourraient traduire sans les trahir les images, les odeurs, les rires des enfants, les inquiétudes des mères et leurs réactions aux annonces de mon nouvel ami. Pour ce qui concerne le quartier lui-même, imaginez le pire, vous n’y êtes pas encore. La misère préexistante, à laquelle se sont surajoutés la destruction et le deuil rend le tableau indescriptible. C’est un bidonville aux ruelles étroites dans lesquelles les gens vivent, les déchets s’accumulent et les eaux usées croupissent, au milieu des maisons misérables maintenant effondrées. Il n’empêche que les enfants, nombreux et dépenaillés rient et jouent comme… des enfants.

Les parents par contre, même s’ils ont, semble t-il, un naturel plutôt heureux, ne manquaient pas d’interroger leur compatriote une fois son annonce faite sur ce que nous pouvions faire pour les nourrir et les reloger. Le meilleur moment a été déclenché par une certaine Gwendoline, habitante du quartier, lorsqu’elle a découvert sur le badge pendu à mon cou, que nous partagions le même nom de famille. Elle n’en croyait pas ses yeux et son entourage non plus, pensant avoir l’exclusive de ce rare nom de famille…

Et oui, un certain Perrin a, dans les siècles précédents, laissé son nom à sa descendance haïtienne, de même qu’un certain Ménard d’ailleurs, si j’en juge par la carte de visite que m’a laissé le maire du quartier à qui je suis allé présenter notre projet. C’est amusant de retrouver ici des noms bien de chez nous, portés tout aussi naturellement que nous le faisons, par des haïtiens pure souche n’ayant en apparence rien à voir avec notre race, notre culture et notre histoire. Et pourtant…

Nous sommes donc rentrés ce soir fourbus mais heureux d’avoir pu, en si peu de temps, identifier un besoin et créer une structure complète répondant à la demande en eau, en hygiène et en santé somatique et psychique pour tout un quartier défavorisé, dans une zone où personne n’était passé avant nous. Compte tenu de l’avancée plus rapide que prévue du projet sur PAP nous devrions rester sur place demain pour consolider l’ouverture du centre de santé et reporter au début de la semaine prochaine le déplacement vers Petit Goâve.

Dimanche 31 janvier

Je pensais pouvoir ouvrir le dispensaire dès lundi, c’était un peu présomptueux.

Je n’imaginais pas, alors que tout me paraissait calé, qu’il pouvait y avoir encore autant de choses à régler : Une fois le site choisi, il a fallu que le responsable de la logistique de la croix rouge française vienne sur place pour réaliser que celui qui s’était dit propriétaire du terrain n’était en fait que le locataire et que la sécurisation du site nécessitait des travaux.

Il a fallu donc se mettre en recherche du vrai propriétaire pour apprendre qu’il vivait aux USA et que son mandataire, dont la maison avait été détruite par le séisme, n’était pas joignable. Il a fini par l’être au bout de quelques heures… La négociation du loyer a pu alors commencer. Elle a été âpre pour aboutir au ¼ du prix initialement demandé. Les ONG constituent en effet pour ce pays miséreux une source de revenus non négligeable qu’il faut savoir exploiter au mieux.

Les travaux de sécurisation ne pourront être entrepris que demain et, en attendant, nous avons procédé aux recrutements des personnels locaux nécessaires au fonctionnement. Les choses se sont là compliquées. Le chômage est tel ici que nous avons vu converger toutes les compétences disponibles du quartier, et surtout toutes celles dont nous n’avions pas besoin : psychologues, chargés de communication, technicien de laboratoire etc, alors que nous cherchions seulement deux infirmières, deux gardiens et deux personnes d’accueil.

C’est au responsable de la croix rouge haïtienne à qui il a incombé de se charger des recrutements. Nous avons alors vite compris que, entre les personnes inscrites à la croix rouge, les habitants du quartier et les membres des comités locaux, les équilibres étaient complexes à trouver. Enfin, ce soir tout est calé et nous savons pouvoir monter les tentes demain pour démarrer les consultations après demain, enfin, si tout se passe bien.

Pour l’anecdote, les débats ont été interrompu par une réplique assez nette du séisme qui nous a donné une très petite sensation de ce qu’a pu être le tremblement de terre du 12 janvier mais nous a surtout montré, à la réaction des enfants mais aussi des adultes, le niveau persistant de leur inquiétude.

Un petit mot sur les comités locaux. Ils fleurissent ici dans les quartiers. Ils ont l’avantage de fédérer les hommes et les femmes sur une identité commune et des projets, comme par exemple le dégagement des gravats, mais ils ont l’inconvénient de se transformer parfois en groupe de pression aux intentions peu claires voire troubles, avec dans certains cas une ambition de contrôler toutes les initiatives, dont le travail avec les ONG. C’est ainsi que j’ai eu la visite des représentants du « CRI » (comité de réflexions intellectuelles) dont j’avais vu sans le comprendre le sigle tagué sur quelques murs et qui m’ont proposé leurs « services ». Je les ai délicatement orienté vers les membres de la croix rouge haïtienne…

Nous allons avoir besoin de renforts médicaux. Il faudra miser sur des profils de médecins généralistes, ou, et c’est probablement plus facile, des internes de médecine générale. L’idéal serait des missions de 1 à 2 mois. J’aimerais que nous puissions organiser un turn over de 2 à 4 médecins en permanence sur place. En effet, nous comptons, en plus des deux dispensaires sur PAP, ouvrir des structures sur Petit Goâve où nous devrions partir demain évaluer les besoins. Il s’agit d’un travail de consultation avec une pathologie courante mais aussi le suivi des blessés du séisme et les pathologies liées aux mauvaises conditions de vie et d’hygiène.

Mercredi 3 février

De retour de deux jours dans l’Ouest, Petit Goâve, Grand Goâve et Léogane.

Déplacement assez éprouvant par ce que nous avons vu. Les dégâts sont énormes. Sur tout le trajet de 50-60 km, des maisons détruites, des camps de fortunes installés le long de la route, une route défoncée par endroit, avec des grandes fentes irrégulières dans le goudron, des tronçons enfoncés, d’autre surélevés, de plusieurs dizaines de centimètres, des éboulements de la falaise surplombant la route réduisant le passage et surtout, sur tout le parcours, des panneaux en carton devant chaque entrée de camp avec écrit en grand « We need help, aidez-nous ! »

Sur place, en plus des dégâts, la désorganisation. Impossible de trouver une autorité haïtienne compétente. Les ONG se sont, comme à PAP mais en bien moindre nombre, installées là où elles ont trouvé de la place, sans accord des autorités et sans cohérence globale. Certaines ONG installées sur place avant le séisme pour des projets à long terme, tentent de coordonner ceux qui veulent bien l’être. Nous nous sommes ainsi retrouvé lundi soir à une réunion de coordination menée par une ONG canadienne qui travaille sur l’hygiène et l’éducation, avec MdM suisse, une ONG allemande dont j’ai oublié le nom, Handicap international France et International Médical Corps, une ONG américaine.

Nous sommes sur des thèmes parfois identiques et il ne faut pas se marcher sur les pieds, mais parfois complémentaires et il faut le valoriser. L’idéal, et nous allons tenter de le faire, serait d’assurer dans chaque secteur en même temps : l’eau potable, l’assainissement, le soutien psychologique (la demande est impressionnante, le séisme les a énormément traumatisé mais ça ne se voit pas : « sans blessure apparente » pour reprendre le titre d’un livre sur le thème du traumatisme psychique en temps de guerre), le soin, la nourriture, l’habitat (la saison des pluies commence dans 2 mois ) et l’éducation à l’hygiène et à la prévention.

Certaines ONG préfèrent travailler seules et ne cherchent pas à expliquer ce qu’elles font, y compris aux haïtiens, ni à rendre compte. Cela posera un problème à terme, c’est évident. Pour la santé, nous nous sommes bien coordonnés avec MdM Suisse, appuyée d’ailleurs par MdM Spain, IMC américain et la Croix Rouge Haïtienne bien sûr avec laquelle nous travaillons, pour se répartir les secteurs et les domaines. Et maintenant que c’est fait, nous avons obtenu un rendez-vous avec les responsables régionaux et nationaux (équivalent du DARH et du DHOS si j’ai bien compris) pour leur proposer notre action concertée et la leur faire valider.

Nous les voyons demain. C’est un peu le monde à l’envers. Côté des élus, c’est le vide ou la récupération. Le peu d’élus que nous avons pu voir nous ont reçu avec beaucoup de gentillesse en nous souhaitant un bon accueil et nous remerciant de ce que nous faisions mais ont toujours fini en nous demandant, au nom de la cohérence et de la rigueur, que les médicaments, le matériel, les dons, etc, passent par eux, de même que toute aide que nous pourrions apporter. Une manière élégante de récupérer voire de détourner.

Nous sommes allés aussi nous rendre compte directement de la situation en visitant deux camps de réfugiés. C’était impressionnant. Les populations sinistrées se sont installées sur les places disponibles. En l’occurrence ici un stade et une décharge sauvage, mais tout est bon : parc municipal, carrefour, terrain vague, jardin privatif etc.

Très saisissant : chacun est venu avec ce qu’il a pu retirer des ruines de sa maison : meubles, linges, fond de commerce… et tout le monde tente de restaurer une vie individuelle, familiale et communautaire. Des reconstitutions de bâtis de fortunes, avec tôle, planches, draps etc, des ruelles (dont certaines sont déjà baptisées avec une pancarte), des petits commerces (un bien grand mot pour le peu qu’ils vendent : quelques légumes, un fond d’épicerie) … Et puis, il y a le problème de l’eau potable et des latrines. Une catastrophe dont ils sont conscients et souffrent énormément pour eux et leurs enfants.

A chaque fois que nous sommes entrés dans le camp, en quelques minutes, un attroupement se faisait autour de nous et toujours les mêmes questions et les mêmes plaintes et demandes : « Que pouvez-vous faire pour nous ? Nous avons besoin de latrines, de nourritures, de tentes, les élus ne font rien et ne servent que leur famille, nous sommes abandonnés… »

Je ne vous ai pas encore parlé des distributions de nourriture. Elles sont à haut risque et c’est toujours à partir d’elles que démarrent les émeutes. Nous avons d’ailleurs, en matière de sécurité, la consigne d’éviter à tout prix les zones où elles ont lieu. Elles se font sous la protection de la MINUSTAH et de l’US Army. Une foule immense, pressante et impatiente et une tension palpable des militaires armés postés autour du camion. Mais malgré tous les efforts de ceux qui distribuent, ce sont souvent les plus costauds qui récupèrent le plus.

On e encore signalé aujourd’hui à la radio des pillages de camion. En rentrant à PAP, j’ai pu, avec grand plaisir, me rendre au dispensaire qui fonctionne enfin ! Ils ont démarré cet après midi et ont vu déjà une quarantaine de patients. J’ai senti les gens heureux et apaisés de voir du concret. Ca fait plaisir. Nous avons sur place Jean François Mattei, président de la croix rouge française. Je devrais le voir ce soir.

Je souhaite pouvoir faire valider les grandes lignes du projet que je propose, qui se concentre sur Petit Goâve avec un volet santé primaire en appui aux dispensaires tenus par la croix rouge haïtienne (deux pour le moment mais 4 en objectif) et un volet santé de recours avec l’installation sur l’hôpital de ce qu’on appelle en jargon croix rouge un BHC (Basic Health Care) en attendant la reconstruction sur laquelle nous pourrions aussi nous investir.

Cet hôpital était déjà en mauvais état avant le séisme mais est maintenant pratiquement inutilisable alors que c’est l’hôpital de référence du territoire. Il n’y a donc, pour la zone, aucune hospitalisation, si ce n’est un poste militaire américain qui ne devrait pas rester plus que quelques semaines. Sur PAP, je propose de garder les deux dispensaires mis en place mais de ne pas aller au-delà car les offreurs sont nombreux et puis nous ne pouvons pas être partout. On verra demain le résultat des courses entre la validation française et la validation haïtienne. A suivre donc.

Merci à tous ceux qui me répondent. Je ne fais pas toujours de réponse personnelle car le réseau internet est vraiment défaillant mais sachez que ça me touche beaucoup de savoir votre soutien.

Jeudi 4 février

J’ai retrouvé avec plaisir Jean François Mattei hier soir et la réciproque m’a touché.

Il a souhaité me voir en tête à tête tout de suite. Il a validé immédiatement le projet que je proposais et m’a demandé d’y rajouter une autre dimension : Il avait en effet vu le ministre haïtien de la santé publique et de la population l’après midi même et lui avait proposé de construire, au sein d’un hôpital partiellement abîmé mais réhabilitable, l’hôpital de l’« OFATMA » (hôpital « mutualiste » dépendant de l’Office d’Assurance Accident du Travail, Maladie et Maternité) que j’avais visité deux jours avant, un service de médecine physique et de réhabilitation appareillage pour les amputés et traumatisés du séisme.

Il souhaite que ce projet soit fait en jumelage avec l’hôpital des Massues à Lyon, que la croix rouge française vient d’acquérir et dont il m’avait d’ailleurs demandé de faire l’évaluation avant l’acquisition il y a trois mois. Pour lui, et je pense qu’il a raison, ma présence ici ne peut pas mieux tomber puisque je connais cet hôpital lyonnais. Il m’a du coup demandé clairement si je pouvais prolonger ma présence ici un mois de plus, ce que je vais bien sûr faire.

La barque commence à bien se charger et cela risque de ne pas s’arrêter là car les ONG qui se sont engagées pour l’urgence ne sont pas toutes dans une perspective de moyen terme. Il va donc falloir prendre le relais de certaines. On verra en temps utile.

Aujourd’hui, plusieurs rendez-vous utiles : le directeur de l’unité communale de santé de Petit Goâve d’abord, que nous avons vu dans le jardin d’une institution d’œuvres sociales car le ministère est détruit et il n’a plus de bureaux pour travailler. Il est d’accord avec notre projet sur Petit Goâve et souhaite même que nous prenions en charge un dispensaire de plus. Nous ne nous sommes pas engagés. Tout dépendra des volontaires que nous allons trouver.

Rendez-vous ensuite avec le responsable de la cellule de coordination sur la santé, sorte de cellule de crise du ministère. Nous sommes allés le voir avec MdM Suisse pour lui dire notre demande d’une coordination haïtienne et notre engagement à la respecter, démarche semble t-il peu habituelle. Il a beaucoup apprécié et nous a expliqué que sur 60 000 fonctionnaires haïtiens, il n’en restait en activité actuellement que 4000 !

Tous les autres sont morts, blessés ou trop perturbés par la perte de leurs familles ou de leurs biens pour pouvoir reprendre leur travail. Ces chiffres nous permettent de mieux comprendre l’absence de pilotage que nous ressentons. Sur le principe, notre démarche et nos propositions sont validées et nous en saurons plus, au plus tard lundi sur les modalités pratiques de l’officialiser. Rendez-vous ensuite avec les responsables régionaux de la croix rouge haïtienne avec lesquels nous devons organiser la montée en charge du projet, qui repose beaucoup sur les ressources humaines qu’ils peuvent y mettre.

J’ai d’ailleurs pu recruter ce matin deux médecins locaux que j’ai d’emblée mis en renfort sur les deux dispensaires pour préparer le départ, samedi, des médecins français. La période prochaine va être tendue car les premiers médecins partent et les renforts ne sont pas encore là, alors même que nous devons nous investir sur Petit Goâve

Un petit regard sur la vie haïtienne : je suis sidéré par la place de la foi chrétienne dans la vie quotidienne. Tout est l’occasion d’évoquer et de vivre sa foi. Les bus et les « tap tap », camionnettes servant au transport en commun, ont tous sur leur fronton une phrase, ou quelques mots, évoquant la foi : « Jésus mon sauveur », « en toi mon espérance », « loué soit le seigneur » etc Même les commerces, y compris les banques, y font référence sur leurs enseignes.

Il y a partout des cérémonies improvisées ou organisées, assemblées de prières évangéliques, messes catholiques, en plein air, etc. Hier soir, nous sommes pour la première fois sortis de la résidence pour dîner. Nous sommes tombés au coin d’une rue sur une assemblée qui chantait des cantiques. Les chants étaient très beaux, non seulement par leur qualité mais aussi par la profondeur qu’ils traduisaient. C’est incroyable et admirable de voir une telle conviction dans une telle situation.

Mais ça devient un peu troublant quand on entend à la radio que « Dieu ne nous envoie pas d’épreuve que nous ne soyons capable de supporter » et quand on est réveillé à 5 heures du matin, comme cette nuit, par une assemblée évangélique dans le quartier qui hurlait « Alléluia ! Alléluia ! » à tue tête. Il n’empêche que, même si cette foi dérange, elle permet à la vie de repartir et à l’espoir de reprendre le dessus.

La vie, en effet, redémarre. C’est ce que je veux retenir de cette journée. Dans tous les quartiers, on voit des hommes déblayer les gravats et commencer à détruire, pour en évacuer les fragments, les maisons effondrées. Ils sont en majorités payés par l’ONU ou des ONG selon le principe « cash for work ». Les résultats sur le paysage ne sont pas encore là mais ça va venir. Les commerces reprennent aussi. Les légumes frais sont à nouveau présents sur les marchés et on revoit même sur les trottoirs, au milieu des ruines, des vendeurs d’objets d’art haïtien pour touristes ! Ils sont superbes de formes et de couleurs.

Et le plus surprenant, mais symboliquement le plus représentatif, on voit dans le ciel, au dessus des baraquements des bidonvilles des cerfs volants ! Et oui ! Bon d’accord, il s’agit de bouts de sacs en plastiques tendus entre deux bouts de fils de fer mis en croix et tenus par une ficelle, mais ils sont superbes d’espérance. Dans leur malheur extrême, ces enfants et leurs parents ont reconstitué des jouets. Question pratique enfin, maintenant que je sais que je reste deux mois, le logisticien m’a proposé une tente plus grande que ma petite une place, où je pourrai tenir debout, mettre un lit picot et ranger mes affaires. Un luxe incroyable qui va peut être me permettre de dormir un peu mieux, si toutefois, les chiens, les coqs et les voitures du quartier veulent bien baisser un peu le ton la nuit, sans compter les petits malins qui s’amusent à tirer des coups de feu en l’air pour marquer leur territoire.

Mais dans la seconde qui a suivi sa proposition pour la grande tente, le logisticien m’a demandé si j’avais l’intention de ramener en France ma tente personnelle car le gardien dormait dans une caisse en bois… J’ai donc fait un heureux à un point que je n’imaginais pas en lui donnant une tente qui ne m’appartenait pas puisque je l’avais emprunté à ma fille.

Elle aura le droit à une neuve à mon retour. Elle le sait puisqu’elle m’avait proposé avant mon départ de la laisser sur place. Merci Charlotte ! Tout ça pour monter à quel point le problème du logement est aigu ici, dans l’attente de la saison des pluies.

Vendredi 5 février

Il y a des jours où tout démarre bien et d’autres moins. C’était le cas aujourd’hui.

Le projet étant validé, il nous reste la mise en œuvre. Et c’est là que les problèmes commencent. C’est pour l’hôpital de Petit Goâve que j’ai le plus de craintes. En réinterrogeant ce matin le directeur par téléphone, j’ai pu prendre conscience du désastre. J’avais bien vu que les bâtiments vétustes n’avaient pas résisté au séisme, de même que le matériel de laboratoire.

Mais je ne m’attendais pas au tableau qu’il m’a décrit des ressources humaines : Pas d’interniste, un seul chirurgien mais sans anesthésiste, pas d’infirmières, pas d’administration, rien. Et puis, notre déplacement à la fédération internationale de la croix rouge en fin de matinée nous a fait prendre conscience que nous n’avions pas beaucoup d’aide à espérer de ce côté-là car ils sont totalement débordés par leur activité à laquelle s’ajoute celle d’une grande campagne de vaccination qui démarre lundi. Il nous reste un espoir du côté des croix rouge canadienne et norvégienne mais j’ai bien peur qu’ils soient eux aussi dans l’incapacité de nous aider.

Retour donc à la base un peu découragé. Heureusement, du côté des dispensaires, tout va bien. L’après midi un peu morose a été consacré à des activités peu palpitantes comme la rédaction du projet, l’élaboration d’une fiche de recueil de l’activité des dispensaires pour faire un peu d’évaluation et d’épidémiologie et la constitution d’une liste de médicaments pour les futurs dispensaires que nous comptons ouvrir à Petit Goâve. Mais la surprise est arrivée en début de soirée avec la venue d’un chirurgien haïtien, le docteur Camille Archange.

A vue de nez, 55-60 ans. Il a perdu dans le séisme sa femme, médecin comme lui, sa fille, jeune diplômée en médecine également, sa belle mère et une nièce. Quant à sa dernière fille, elle a eu le pied écrasé et a été évacuée vers les USA. Et bien sûr, il a également perdu sa maison, qui est tombé sur ses deux voitures et son cabinet médical. Et bien, cet homme que l’on aurait pu, à juste titre, penser accablé, venait me voir pour me demander de l’aider à créer à Petit Goâve une cellule de soutien psychologique pour la population qu’il savait en demande sur ce sujet !

Son parcours est très intéressant. Après sa formation et quelques années d’activité, il a cumulé les séjours à l’étranger (Israël, Belgique, France, Suisse) pour se former à l’organisation, à la gestion de crise etc. Il a dirigé dans sa carrière deux hôpitaux et a créé il y a deux ans une fondation FRED (fondation pour la réhabilitation et le développement) pour dynamiser la ville de Petit Goâve dont il est originaire. Son discours était impressionnant. Aucune plainte, aucune évocation de son drame personnel, il n’a parlé que de projets pour dynamiser sa ville en en faisant un exemple pour Haïti. Il veut développer un pôle universitaire, en faire un lieu touristique, attirer les investisseurs etc.

Son discours est clair, calme, déterminé, cohérent et lucide. J’aurais pu avoir des doutes sur sa crédibilité s’il n’était pas l’ami de longue date d’un des membres de la mission avec lequel il a, depuis vingt ans, développé des actions concrètes de développement et de coopération. Son souhait, contribuer au redressement de son pays. Le membre de la mission croix rouge qui le connaît m’a dit que, malgré de multiples sollicitations, il a toujours refusé de quitter son pays.

Il avait entendu parler de ce que nous envisagions de faire sur Petit Goâve et voulait en savoir un peu plus et proposer ses services. Je me sentais découragé par les difficultés et l‘ampleur de la tâche et c’est un homme qui a tout perdu qui vient me proposer son aide. Quel courage, quelle force ! Nous avons tout de suite sympathisé. Résultat, dès demain matin, des membres de sa fondation viennent sur le site du dispensaire de Saint Pierre, où nous développons une action psychosociale pour les enfants, pour se former auprès de notre psychologue dans le but de commencer à travailler sur Petit Goâve dès lundi prochain.

Et nous partons avec lui mardi à sur place pour rencontrer les élus, qu’il connaît bien sûr et rencontrer tous les acteurs importants dont il va nous faciliter le contact. La journée termine mieux qu’elle n’avait commencé. Mais je me sens bien petit en face de cet homme. Et, pour couronner la journée, j’apprends que nous venons de trouver une jeune pharmacienne haïtienne pour s’occuper de notre approvisionnement en médicaments, matériel et pour suivre la consommation de nos dispensaires.

Je la vois lundi matin et, si elle convient, elle démarre dans la foulée. Un petit mot sur la vie haïtienne. La reprise des activités se confirme. Les magasins qui ne sont pas tombé ont ré ouvert et les gens y rentrent. C’est nouveau et montre que la crainte d’une nouvelle secousse diminue. La dernière réplique date en effet de 4 jours maintenant. Et puis, signe hautement symbolique, le loto a repris !!! Cette reprise se sent aussi sur l’activité de démolition et de déblaiement qui induit une noria de pelleteuses et de camions à l’origine de splendides embouteillages. J’ai même vu la première bétonneuse sur un site où la reconstruction a effectivement démarré.

Allez, il faut y croire.

Samedi 6 février

La journée a mal commencé,

car les deux médecins haïtiens qui remplacent les médecins français aux dispensaires n’avaient pas compris qu’on travaillait le samedi. Du coup, lorsque je suis arrivé à 7 heure au premier dispensaire, il n’y avait que le personnel infirmier qui, fidèle au poste commençait à recevoir les malades et faire les premiers pansements. En appelant le deuxième dispensaire j’ai pu savoir que la situation était la même. Un peu de panique, quelques coups de fil, et tout s’est résolu. J’ai dû quand même reprendre une activité de médecin généraliste pendant quelques temps pour permettre aux médecins concernés d’arriver, mais à 10 heures les deux dispensaires fonctionnaient normalement. Ouf !

Ca a eu au moins un avantage, celui de me faire prendre conscience, directement, de la pathologie générale. Je ne pensais vraiment pas que ce que j’ai vu pouvait encore exister ! La pauvreté, le manque d’hygiène et les conditions de vie de la population, remettent en scène des pathologies de la misère dont l’évocation d’un seul cas ferait scandale en France. Un exemple, le dispensaire de Saint Pierre a traité aujourd’hui 60 cas de gale !

Je suis ensuite allé à l’hôpital de l’OFATMA pour travailler au projet médical de médecine physique et réadaptation. L’accueil a été excellent. Le projet les emballe et ils apprécient beaucoup la croix rouge française qui leur fournit d’ailleurs de l’eau potable depuis le séisme. J’ai visité les locaux, commencé à travailler sur le bilan de l’existant et esquissé les premiers traits du projet. J’ai fait la connaissance d’un deuxième chirurgien haïtien, orthopédiste. Je sais que nous allons nous entendre.

Le bâtiment a globalement bien résisté au séisme. Beaucoup de fissures mais pas d’effondrement. Un premier bilan des murs a été effectué et laisse à penser que l’on s’oriente plus vers un programme de consolidation que de destruction reconstruction.

Nous avons été interrompus par la visite impromptue d’un chirurgien d’une ONG (que je ne nommerai pas) qui venait expliquer au chirurgien orthopédiste haïtien qu’ils étaient installés à proximité avec un hôpital de campagne et étaient prêts à opérer tout malade que l’hôpital voudrait bien leur confier. En clair, ils n’avaient rien à faire et venaient chercher le client jusque dans les hôpitaux haïtiens. Il a même rajouté qu’une camionnette était là, prête à transporter les malades. Cet épisode résume pour moi tout le problème de l’humanitaire, où la générosité et l’engagement, parfois trop spontanés et mal évalués, amènent des afflux d’aide immédiate, non contrôlée et non coordonnée, à l’origine de frustrations, de maladresses voire de blessures, alors que c’est sur le long terme et dans la coordination que tout doit se construire, surtout dans une catastrophe aussi importante.

Nous savons bien que dans moins d’un mois, tout ce beau monde aura disparu, alors que les vraies questions se poseront et les vrais problèmes s’identifieront : la reconstruction, la réhabilitation, la formation… En quittant l’OFATMA, je reçois l’appel d’une équipe de la croix rouge en charge de la distribution de tentes qui vient de prendre en charge un jeune homme victime d’une plaie par arme blanche. Un coup de couteau dans la cuisse lors d’une bagarre.

Rendez-vous est pris dans le dispensaire le plus proche où je me suis retransformé en chirurgien, le temps d’explorer la plaie et de la suturer. C’est, je dois l’avouer, avec un certain plaisir que j’ai pu constater que je n’avais rien perdu de la gestuelle. Il me faut néanmoins avouer que, question matériel, l’acte a plutôt relevé du style Mac Giver, car, en l’absence de porte aiguille, c’est avec la pince Leatherman, non stérile mais fournies dans le paquetage de la croix rouge et que je porte en permanence à la ceinture, que j’ai pu faire les points de suture.

J’en profite pour écrire quelques mots sur la violence en Haïti. C’est vrai que le pays n’est pas un exemple de stabilité et de sérénité. Il ne faut toutefois pas exagérer, en particulier sur la sécurité des expatriés. Nous sommes parfaitement protégés. Les règles de sécurité sont très strictes et respectées : Nous vivons dans une résidence close et surveillée jours et nuits par des gardiens.

Pas de sortie seul, couvre feu à 18 heure, déplacement toujours à deux et en voiture avec chauffeur, portes verrouillées à l’approche de tout attroupement, que nous avons d’ailleurs l’ordre de contourner et dont nous sommes informés par radio dès qu’ils sont identifiés. Et lorsque l’on s’arrête quelque part, le chauffeur doit immédiatement positionner la voiture dans le sens du départ.

Enfin, tout déplacement à l’extérieur de PAP doit faire l’objet d’une demande au CICR. Et nous partons toujours avec une radio VHF, avec laquelle nous devons informer de toutes les étapes de notre déplacement et de tout incident rencontré. Du coup, nous vivons dans une parfaite sérénité, à tel point que le sujet de la sécurité n’est jamais abordé entre nous. Bonne nouvelle en sortant du dispensaire, un appel de la croix rouge canadienne qui, en accord avec la croix rouge norvégienne, me proposait un déplacement demain sur Petit Goâve pour évaluer la faisabilité du projet hospitalier qu’ils pourraient nous aider à porter. Résumons : Sur Petit Goâve, travaillent actuellement dans le domaine de la santé, MdM Suisse, IMC (international médical Corps) et la Croix rouge haïtienne. Je ne cite que les principaux.

Demain, travailleraient en plus de ces ONG : MdM Spain, en appui de MdM Suisse, la croix rouge française, en appui de la croix rouge haïtienne et les croix rouges norvégienne et canadienne en appui de la croix rouge française. Bon, d’accord, ça peut paraître un peu compliqué. Mais ce qui est merveilleux, c’est que tout ce beau monde accepte de travailler ensemble sur des projets à long terme, de se coordonner et de s’appuyer. Ceux qui connaissent l’humanitaire pourront apprécier, car ce n’est malheureusement pas toujours le cas.

Enfin, dernière bonne nouvelle de la journée, je suis informé de l’arrivée d’un médecin de Guadeloupe, le premier expatrié en renfort ! Je vais pouvoir lui confier la responsabilité des dispensaires et me consacrer pleinement à l’OFATMA et Petit Goâve. Une petite note quand même de l’ambiance de Port au Prince, pour ne pas vous laisser dans le sentiment surfait que tout va bien. Sur la route du retour vers le camp de base ce soir, nous avons vu sur le trottoir, devant une maison détruite dont ont commençait à évacuer les gravats, un drap recouvrant un cadavre enfin libéré des ruines. Quelques centaines de mètres plus loin, sur les ruines de ce qui avait été un hôpital, une eucharistie était célébrée avec deux prêtres entourés de trois religieuses à la mémoire des nombreux morts qui reposaient encore sous leurs pieds. Un orchestre haïtien les accompagnait.

Et puis, lorsque nous avons traversé la place Saint Pierre de Pétion ville où des centaines de familles sinistrées s’étaient regroupées sous des abris de fortune, c’est l’odeur qui nous a submergé. Celle du manque d’hygiène et de la misère, d’une population sans eau potable et sans assainissement. Allez, positivons ! Demain matin 7 heures, départ pour Petit Goâve, avec l’espoir de convaincre les norvégiens et les canadiens d’accepter de nous aider sur le projet hospitalier.

Dimanche 7 février

Encore une journée d’une grande richesse.

J’ai donc retrouvé ce matin les canadiens et norvégiens pour partir sur Petit Goâve. Ils étaient venus en nombre : 2 canadiens ; un médecin généraliste et une anesthésiste d’origine haïtienne, la diaspora haïtienne est très nombreuse en Amérique du Nord 3 norvégiens ; un chirurgien, un administratif et un logisticien. Nous avons rapidement fait connaissance. Leur situation est la suivante : Rompus à la médecine d’urgence, de guerre et de catastrophe puisqu’ils ont, surtout les norvégiens, déjà parcouru, avec la croix rouge, une bonne partie du globe en crise, ils ont installé à PAP un hôpital de campagne complet dès le lendemain du séisme.

Ils font de la médecine, de la chirurgie et de l’obstétrique, du psychosocial et disposent de deux salles d’opérations, d’une salle de radio et d’un labo, tout ça sous tente. Les suites du séisme étant maintenant traitées, leur activité diminue et ils envisageaient de rentrer. Mon appel les a mis dans une toute autre perspective, celle de changer de lieu mais de repartir sur un projet à long terme, tout juste ce que je cherchais. En quelques minutes de dialogue nous avons compris à quel point nous étions sur la même logique et la chance que ça pouvait représenter pour Petit Goâve.

Le reste du trajet a permis de préciser le projet et quand nous sommes arrivés sur place, nous étions prêts à rencontrer ensemble le directeur, l’administrateur de l’hôpital et le responsable de la croix rouge haïtienne de Petit Goâve que j’avais pris le soin d’avertir de notre venue en leur proposant une rencontre. La visite de l’hôpital a duré deux heures, pendant lesquelles ils ont tout passé en revue : les locaux ou ce qu’il en reste, le personnel, le matériel, la population desservie, les partenaires. Le directeur et l’administrateur se sont montrés très demandeurs et très ouverts.

Le principe du projet qu’ils proposent est le suivant. Ils rétablissent l’intégralité des activités de l’hôpital, en complétant ce qui se fait déjà et assurant ce qui ne se fait pas. Ils partent donc des ressources locales qu’ils valorisent au mieux, y compris en assurant la paie du personnel. Pour l’anecdote, le directeur nous a dit que sur les 20 derniers mois il n’a été payé que 6. Ce projet a remotivé tout le monde car cet hôpital qui ne remplie pas son rôle de recours territorial est vécu très douloureusement, tant par la population que par le personnel qui, du coup, s’est désinvesti. Et le plus beau, c’est la rapidité de la mise en œuvre : un rapport précis est envoyé à Oslo dès ce soir. La réponse est attendue dans les 48 heures. 4 jours après, l’hôpital, de 50 lits, sera monté et commencera à fonctionner.

Mes nouveaux amis étaient très optimistes sur le sens de la réponse du siège. Je croise les doigts. Par conséquence, si les norvégiens et canadiens s’occupent de l’hôpital, la croix rouge française peut, du coup, se concentrer sur les dispensaires avec la croix rouge haïtienne. Et le responsable local, regonflé à bloc, m’a dit que, en plus des deux dispensaires sur lesquels nous allons commencer à les appuyer, il en propose 8 autres, soit un total de 10 !

Un beau partenariat entre ces 4 nations, Norvège, Canada, France et Haïti, affiliées à la grande famille de la croix rouge. Je ne sais si nous arriverons à ce niveau idéal qui donnerait, si on inclue les équipes mobiles de MdM et de IMC, une couverture globale du territoire de plus de 120 000 habitants jusqu’ici quasiment dépourvu de toute structure sanitaire.

Mais on a le droit de rêver et je n’ai pas l’intention de m’en priver. Pour illustrer le besoin, pendant les deux heures qu’a duré notre visite, nous avons vu entrer dans l’hôpital, un homme, malheureusement décédé à son arrivée d’un hémorragie digestive faute de soins et de rapidité de transport, et 8 accidentés de la route sur une collision qui avait fait par ailleurs 2 morts, dont la mère d’un petit garçon de 5 ans grièvement blessé.

Bon nombre de ces personnes ne pouvaient se faire prendre en charge sur place faute de moyens et de compétences. A ce triste tableau, il faut ajouter celui des quelques patients hospitalisés que notre médecin canadien a pu voir et parmi lesquels il a vu un enfant en train de mourir d’une pneumopathie faute d’antibiotiques.

Notre motivation est totale, nous avons donc décidé de revenir sur place dès demain pour rencontrer les autorités et les autres ONG. Avant notre départ, le responsable de la croix rouge haïtienne a encore insisté sur l’accompagnement psychosocial qui fait partie du projet. Il m’a parlé d’une conséquence inattendue du séisme dans ce domaine : les haïtiens, me dit-il, pratiquent dans leur majorité le culte du Vaudou.

Du coup ils craignent les ténèbres et ses esprits et ferment toujours soigneusement leur porte la nuit. Maintenant qu’ils sont sans maison, ils vivent dans la crainte de ces esprits dont ils ne peuvent plus se prémunir, ce qui constitue une cause supplémentaire d’angoisse. Même si ces croyances nous sont éloignées, elles méritent à mon sens notre respect et doivent être prise en compte dans notre action auprès et avec eux. Sur le chemin du retour, nous sommes passés sur les lieux de l’accident. Trois voitures totalement explosées. La cause, une rupture de frein d’un des véhicules dans une forte pente.

En rentrant à PAP, j’ai pu visiter l’hôpital de la croix rouge allemande, un autre pays investi sous ce drapeau en Haïti, installé sur un stade : Enorme ! Un service d’urgence, 200 lits, 4 salles d’op, toutes les spécialités représentées et tout ça sous tente, monté en quelques jours. Une remarquable organisation. En passant déposer mes futurs collègues à leur base, nous sommes passés devant les ruines de l’école d’infirmière de PAP sous lesquelles gisent toujours les corps de 130 élèves.

Pour ne pas terminer sur cette triste note, quelques mots sur la place que prend la musique dans la vie des haïtiens. Elle est très importante. Et d’ailleurs leurs chants sont très beaux. Hier soir par exemple, jusqu’à pas d’heure, des habitants du quartier s’étaient réunis pour faire la fête et chanter. C’était spontané mais très bien structuré et rythmé. Et tout à l’heure en rentrant, devant un camp de réfugié, un chanteur s’était installé avec un petit orchestre pour un concert improvisé.

Mardi 9 février

Grosse fatigue hier soir au retour de Petit Goâve

Il faut dire que c’était le deuxième déplacement en deux jours avec, pour chacun, 120 km en 4x4 sur des routes assez abîmées. Je suis de plus rentré tard et ai enfilé à la suite deux réunions de synthèse. Enfin disponible à 22 heures, je n’avais plus beaucoup d’énergie. Je n’ai donc rien écrit me promettant de me rattraper par la suite, ce que je fais ce soir. Hier matin, donc, la journée a commencé par une réunion à l’ambassade de France avec le conseiller médical de l’ambassade et la délégation du ministère des affaires étrangères et européennes mise en place à la suite du séisme en vue de réfléchir au soutien que pourrait apporter la France dans le processus de reconstruction du pays. Ces contacts sont toujours très riches, par la diversité des personnes concernées.

Le conseiller médical de l’ambassade en particulier, marié à une haïtienne, connaît très bien le pays. Son appui, qu’il a spontanément proposé, me sera précieux. Je me suis ensuite rendu à l’OFATMA pour ma deuxième réunion de travail, avec cette fois-ci, l’administrateur, le directeur médical et le chef de service d’orthopédie. Tous sont très motivés par ce beau projet.

Nous avons donc convenu de nous voir tous les 4 deux fois par semaine. Dans l’intervalle des réunions, je structure progressivement par écrit le projet, que je leur soumets à la réunion suivante. La première étape consiste à faire l’état des lieux en matière de traumatisés et handicapés tant en terme de nombre que de type. L’organisation « handicap international » a déjà fait une première évaluation. Les chiffres font frémir. C’est en milliers qu’on compte les amputations, on parle de 2000 à 4000, dans une population qui se caractérise par sa jeunesse.

Ces amputations sont très majoritairement du membre inférieur. Il faut bien sûr y ajouter toutes les autres blessures traumatiques, en particuliers les fractures, opérées dans des conditions difficiles et qui, pour certaines, laisseront des séquelles importantes nécessitant une prise en charge lourde.

L’état des lieux en matière de structure de rééducation-réadaptation-appareillage est simple : il existait bien une institution américaine de bonne réputation dans ce domaine mais ses bâtiments ont été détruits dans le séisme. Il ne reste donc rien. Rien non plus dans le domaine de la formation, tant en ce qui concerne la médecine physique et réadaptation, que la kinésithérapie, l’ergothérapie et l’appareillage. Une note positive, de nombreuses institutions se positionnent sur le sujet dont la coordination a été intelligemment donnée à Handicap international.

J’ai donc pris contact avec eux pour signaler notre démarche et leur demander une rencontre de façon à bien insérer notre projet dans le dispositif général. Départ ensuite pour Petit Goâve, avec le directeur de l’hôpital qui était sur PAP et a souhaité profiter de mon véhicule. La réunion sur place s’est d’autant mieux passée que j’avais reçu sur la route un appel du responsable norvégien qui me faisait part d’un « feu vert à 98 % » en me disant que je pouvais en faire état à leur place lors de la réunion, lui préférant rester sur PAP pour finaliser le dossier complémentaire demandé par leur siège à Oslo. Toutes les personnes autour de la table étaient heureuses de cette solution enfin trouvée et de son échéance rapide.

Une seule ONG n’a pas accepté de participer à la réunion, préférant jouer cavalier seul. La seule ONG présente autour de la table qui était en décalage avec les autres était une nouvelle venue que nous ne connaissions pas et qui était arrivé le jour même avec une dizaine de personnes, pour opérer pendant… 5 jours puis repartir. Quid du suivi de leurs patients opérés ? Pas de réponse. La discussion, calme et respectueuse de cet engagement généreux, a tourné très vite en une expression unanime de toutes les autres ONG vis-à-vis d’eux, leur expliquant que ce type d’action s’inscrivait difficilement dans le projet qu’attendait la population de Petit Goâve.

Retour ensuite sur PAP avec un nouveau coup de téléphone m’informant que le feu vert norvégien était acquis. Le déploiement est bien prévu pour la fin de la semaine. Un petit évènement en apparence insignifiant était survenu pendant la nuit précédente : quelques gouttes de pluie sur PAP, une pluie un peu plus marqué sur Petit Goâve Rien de bien méchant vous me direz, mais qui a suffit à alimenter toutes les conversations de la journée sur le manque de tentes pour les sans abris et la crainte de la saison des pluies qui arrive. L’inquiétude a été même à l’origine de quelques points de tension lors de distributions avec une foule inquiète d’une aide qui n’arrive pas assez vite.

Après donc une bonne nuit de sommeil, j’ai décidé aujourd’hui de rester sur place, pour me concentrer sur le projet de l’OFATMA et jeter un œil sur les dispensaires, la mise en place dans chacun d’eux d’un circuit de douche et de traitement spécifique de la gale, la question cruciale des médicaments dont on manque cruellement. Mon travail a été interrompu par un appel de mon ami de la croix rouge canadienne qui avait vu arriver dans son unité une femme âgée, envoyée par un dispensaire du CICR de Cap Haïtien, la deuxième ville du pays au nord, qui présentait une énorme tumeur de la parotide. Il s’agit, pour les non initiés, d’une glande salivaire située dans la joue. Il a fait le tour de toutes les ONG pour trouver un chirurgien de la spécialité à même d’opérer la patiente. Il n’a trouvé que moi.

Je lui ai bien expliqué que je n’avais plus opéré depuis 6 ans mais il a insisté pour que je vienne voir la malade en m’expliquant qu’un chirurgien viscéral de MdM France acceptait de l’opérer s’il était en équipe avec un ORL. Un peu inquiet et prêt à refuser, je me suis néanmoins déplacé pour voir la malade et sa famille. La tumeur a la taille d’un melon. Oui, un melon. Elle évolue depuis 8 ans et est maintenant ulcérée. A l’examen, je constate qu’elle est bien isolée, mobile par rapport aux plans profonds, distante de l’axe carotidien, avec une bonne mobilité faciale et sans adénopathies palpables. En dehors de ce problème, l’état général est bon.

La femme, qui n’en peut plus, est prête à prendre le risque de l’intervention plutôt que de rester comme ça. Sa famille l’appuie. Et quand je parle des risques opératoires avec, au minimum une paralysie faciale, ils insistent quand même pour que j’accepte de l’opérer. Et le chirurgien de MdM, dont je viens de faire connaissance et à qui je fais part de mes craintes, m’explique avec un grand sourire que la chirurgie, ça ne s’oublie pas.

Le problème est difficile : Si je refuse, elle ne sera pas opérée, il n’y a aucune perspective de voir arriver d’autres chirurgiens de la spécialité dans les mois qui viennent. La tumeur est énorme, la patiente âgée et le risque opératoire non négligeable, mais ses conditions de vie sont devenues insupportables. Je ne suis pas venu en Haïti pour opérer, je n’ai plus de pratique depuis plusieurs années mais comment refuser ? J’ai dit oui, sous la même condition que le chirurgien de MdM, une intervention à deux. L’intervention aura lieu demain à 8 heures.

Depuis cet après midi, je fouille ma mémoire pour retrouver l’anatomie de la région et la technique opératoire et j’ai l’impression que ça revient bien. Il s’agit d‘une technique que je faisais souvent, mais jamais sur des tumeurs de cette taille.

Le reste de l’après midi a été plutôt calme, consacré à l’écriture du projet de l’OFATMA, appui aux norvégiens pour la rédaction de leur convention avec le ministère de la santé haïtien pour l’hôpital de Petit Goâve et quelques autres menues tâches qui me permettent de me préparer calmement à la journée de demain.

Mercredi 10 février

L’intervention s’est bien passée. Elle a duré 4 heures, dans une ambiance sérieuse mais détendue et sympathique.

Michel, le chirurgien généraliste, avait très bien compris que j’avais besoin d’être mis en confiance et il a tout fait pour ça. Calme, amical, aidant, amusant, il m’a tout de suite mis à l’aise et toujours encouragé dans les moments difficiles.

Mais, curieusement, c’est en me voyant évoluer et en m’entendant donner des ordres et préparer la table que je me suis vraiment mis à y croire. J’ai tout de suite retrouvé les gestes : lavage de mains, habillement, installation de la malade, badigeonnage, pose des champs opératoires, installation de la table etc, et quand je me suis entendu demander, comme il y a 6 ans : « baquet à ma gauche, pince à disséquer sans griffes, bistouri lame 15… » j’ai souri sous ma bavette sachant que ça allait bien se passer.

Et effectivement, après le premier coup de bistouri, et malgré la taille inédite de la tumeur, j’ai déroulé l’intervention, défilant les uns à la suite des autres les différents temps opératoires, retrouvant tout naturellement les repères anatomiques d’une région pourtant complexe, jusqu’au fameux « repérage du tronc du nerf facial à sa sortie du rocher ». J’ai pu ensuite le dégager et le suivre sur une partie de son trajet. Mais malheureusement, il pénétrait dans la tumeur et n’ai pas pu garder ses branches terminales. La paralysie faciale post opératoire est donc inévitable mais sera partiellement compensée par la tension de la peau de la joue dont j’ai dû enlever une partie pour la remplacer par un lambeau prélevé au niveau du cou, ce qui équivaut à une sorte de lifting.

La patiente n’en est pas sauvée pour autant. Le choc opératoire est important et il faut attendre quelques jours pour savoir si elle va récupérer. La pesée de la tumeur après son exérèse nous a révélé son poids : 1,5 Kg.

Une équipe d’orthopédie opérait également dans notre salle, sur une autre table installée à deux mètres de nous. Et pendant 4 heures, j’ai vu ainsi défiler plusieurs drames personnels liés au séisme. Entre autres, un jeune de 22 ans s’est fait amputer de la jambe au dessus du genou dans une tentative un peu désespérée de le sauver d’un état de choc infectieux lié à son membre broyé et en voie de nécrose. L’ambiance de ce bloc d’ONG de l’urgence m’a rappelé de vieux et bons souvenirs de l’époque où le crapahutais en Erythrée avec Aide Médicale Internationale. Un matériel incomplet et parfois un peu abîmé obligeant à simplifier ses exigences et aller à l’essentiel. Des personnes de profils et d’horizons très différents les uns et autres, parfois un peu tête brûlée mais tellement généreux et sympathiques et prêt à aller au bout du monde si on a besoin d’eux.

Il y a, c’est vrai, la limite de l’engagement à court terme, mais lorsque celui-ci est fait par des ONG sérieuses, c’est un travail essentiel et irremplaçable dans des circonstances comme celle que nous vivons aujourd’hui.

Je dois quand même reconnaître que je me sens maintenant plus à l’aise dans une croix rouge qui s’engage non seulement dans la phase d’urgence mais également et surtout sur le long terme. Je suis aujourd’hui interpellé par le sujet de l’emploi : c’est une préoccupation majeure ici. Il ne se passe pas de jour où nous ne soyons pas sollicités, que ce soit individuellement ou collectivement. Hier, on me donnait les CV de deux techniciens de laboratoire à qui, malheureusement je n’ai rien à proposer. En me rendant au bloc ce matin, deux personnes m’ont approché, voyant ma tenue croix rouge, pour me demander si je n’avais pas besoin de chauffeur.

Lorsque je me préparais à opérer, un haïtien m’a expliqué qu’il était auxiliaire infirmier, ce qui veut simplement dire qu’il a une expérience en soins et qu’il souhaitait me donner son CV pour une embauche. Enfin, pendant toute la matinée opératoire, les haïtiens de l’équipe, qui savent que la mission MdM s’arrête le 20 février, ne cessaient d’interroger les uns et les autour de nous en leur demandant s’ils pourraient les aider à trouver un boulot ensuite.

Ce problème de l’emploi, surtout depuis le séisme, prend des dimensions dramatiques. Le besoin d’un travail, déjà très préoccupant avant la catastrophe, est devenu encore plus criant depuis. Bon nombre des haïtiens ont vu leurs maisons et leurs entreprises, pour ceux qui avaient un travail, disparaître. Du coup, ils sont prêts à tout pour y arriver et on voit fleurir les candidatures spontanées et les diplômes plus ou moins arrangés. Mais comment les blâmer ?

Nous tâchons d’employer des haïtiens dès que nous le pouvons, mais souvent pour des postes qui ne correspondent pas à leur qualification dont nous n’avons pas le besoin. Ainsi, le chauffeur qui me conduit tous les jours est technicien en télécom et en 3ème année de fac d’économie. Il m’a expliqué hier, avec le large sourire qui ne le quitte jamais, que sa maison est détruite, que son université s’est effondrée et que, de fait, ses études sont interrompues.

Il est fort à craindre que, si un effort international d’une très grande ampleur n’est pas conduit très rapidement, les haïtiens diplômés, encore présents dans le pays, vont prendre, comme toute la diaspora qui les a déjà précédés, le chemin des pays industrialisés. Demain, journée consacrée à l’OFATMA !

Jeudi 11 février

Cette nuit, nous avons été réveillés par la pluie.

Une pluie forte qui a duré une bonne heure. A l’abri dans ma tente, je pensais à tous ces gens dormant à même le sol dans les rues ou abrités sous de dérisoires toiles tendues entre quelques arbres ou poteaux plantés à la hâte. Et ce matin, comme nous le craignions tous, une manifestation spontanée a bloqué la zone de l’aéroport où sont stockés les secours. La population inquiète protestait contre la lenteur du déploiement. Comme je l’ai déjà dit, ce déploiement a pris du retard et la majorité de la population sinistrée n’est pas abritée. Il faut dire que la distribution des tentes n’est pas un processus aussi simple qu’il y parait.

Cela nécessite de déterminer une zone où une installation est possible, de recenser la population qui peut y loger, puis de procéder à l’installation organisée de la zone dans laquelle cette population risque de rester des mois voire des années. Pour apaiser l’inquiétude des haïtiens qui travaillent pour la croix rouge française et qui sont dans la même situation que la population générale, le chef de la mission a décidé de leur distribuer de quoi s’abriter provisoirement, ce qui a mobilisé les équipes une bonne partie de la journée.

Il est fort à craindre que cette averse annonce l’arrivée un peu précoce de la saison des pluies. Si tel est le cas, cela risque d’être dramatique tant la population sans abri est nombreuse. Les familles sans abris ont investies toutes les places disponibles. Le champ de mars par exemple, qui est la grande place de PAP à proximité du palais présidentiel et des ministères et qui a environ la taille de la place de la Concorde et du jardin des Tuileries réunis, n’est plus maintenant qu’un immense bidonville.

Avant d’aller à l’OFATMA, je suis allé voir l’opérée d’hier. Elle va bien ! Sa fille qui était à ses côtés m’a accueilli avec un immense sourire. Je me suis réjoui avec elle. La nuit a été difficile mais ce matin elle dormait paisiblement. Le choc opératoire est passé. Toute l’équipe du bloc opératoire que j’ai pu revoir était sur un petit nuage. Ils en ont tant vu depuis un mois. Et oui, cela fait un mois demain que le séisme a frappé le pays. Ce devrait être le grand carnaval de PAP, un grand évènement de liesse, de chants et de danses que toute la population attend chaque année. A la place, ce sera trois jours de deuil national pour se recueillir, prier et pleurer.

Une bonne nouvelle quand même : hier est né au dispensaire de Saint Pierre un petit garçon. Tout s’est bien passé. Les parents l’ont appelé Pierre-François. Pierre car il est né place Saint Pierre et François en l’honneur de la croix rouge française !

Vendredi 12 février

Aujourd’hui démarre le deuil national de 3 jours.

La vie s’est presque arrêtée. Une foule s’est rassemblée sur le champ de mars pour prier. Les dispensaires sont presque vides. On entend autour de la résidence les chants d’assemblées de prière réunies pour la circonstance. Ils ont la beauté qui caractérise la musique haïtienne mais, leur tristesse en fait un immense cri de désespoir.

Je travaille à la finalisation du projet de l’OFATMA. Après la réunion d’hier à l’hôpital, où j’ai rencontré le ministre de la santé haïtienne, très intéressé par le projet, nous avions rendez-vous aujourd’hui, le chef de la mission croix rouge française et moi, avec la coordinatrice nationale du projet « infirmité », membre de l’ONG Handicap International.

Notre projet, inscrit dans leur coordination, leur plait beaucoup. Ils nous ont exprimé deux demandes en ajout :
  Démarrer vite, sous tente si nécessaire, tant le besoin est immense et urgent
  Prendre en charge les blessés médullaires (para et tétraplégiques) recensés au nombre de 100 environ et dont aucune structure ne semble positionnée sur la prise en charge. Nous les avons bien sûr intégrés au projet.

J’apprécie de plus en plus ce monde de la prise en charge du handicap. C’est un monde généreux, que la vue de la personne réduite, que l’on aimerait souvent ne pas voir, ne rebute pas et dont l’engagement à long terme permet de vraies rencontres entre soignants et soignés. La coordinatrice est ergothérapeute. Un métier que, pour des raisons personnelles, j’apprécie particulièrement. N’est-ce pas Soline ?

Elle m’expliquait ce matin que, en Haïti, le handicap était, dans la symbolique, plus mal considéré que la mort. Ca en dit long sur l’importance du travail qui nous attend pour réhabiliter cette population et la rendre « acceptable », y compris vis-à-vis d’elle même. Sébastien, mon compère évaluateur, est revenu hier de 3 jours passés à Petit Goâve Le projet prend corps. Les norvégiens canadiens s’installent ce WE sur l’hôpital et notre investissement sur les dispensaires aux côtés de la croix rouge haïtienne se précise. Au-delà des deux dispensaires existants, il nous est demandé d’aller travailler dans ce qu’on appelle les mornes, c’est-à-dire la montagne.

Une région particulièrement reculée en dehors de tous les circuits structurés et dont certains groupes d’habitations ne sont accessible qu’à pied. Je vais tâcher d’y faire un tour la semaine prochaine. Autre rendez-vous de la journée, le CICR, qui agit également sur des projets de prévention sur Petit Goâve. A la fin de l’entretien, une de nos deux interlocutrices me dit que mon nom lui dit quelque chose et que nous nous sommes certainement déjà vu. Après deux minutes de recherche dans nos mémoires respectives nous trouvons : nous étions ensemble à l’AMI en 1985, elle sur le Kurdistan, moi sur l’Erythrée ! Le monde de l’humanitaire conduit toujours à se revoir. Le tout est de savoir où et quand.

Je suis enfin retourné voir mon opérée de l’avant-veille. Je l’ai trouvé assise sur son lit en train de manger. Elle s’est plainte de son rhumatisme des genoux. J’ai pris ça pour un signe de rétablissement… Notre équipe bouge et s’agrandit. Départ aujourd’hui des plus anciens, ceux qui sont arrivés juste après le séisme, remplacés par des nouveaux, aux profils parfois différents et plus orientés vers la reconstruction. Nous avons vu ainsi arriver ce matin toute une équipe d’ « ingénieurs sans frontières » spécialisés dans le risque sismique des bâtiments. Et ils ne perdent pas de temps : Rendez-vous est déjà pris pour qu’ils aillent demain matin inspecter l’OFATMA.

Nous formons dans la délégation croix rouge française un petit monde hétéroclite aux parcours et aux personnalités variés qui donnent à notre rencontre improbable un goût tout aussi insolite que passionnant. Les échanges, le soir au dîner, me permettent de découvrir des itinéraires étonnants de jeunes et de moins jeunes dont l’engagement à agir prime sur la recherche de leur propre équilibre et bien sûr de leur propre intérêt.

Et puis, dans une telle situation, on ne triche pas avec soi même et avec les autres. Les relations sont simples, vraies et c’est ce qui les rend si fortes. Et le but que nous poursuivons en commun constitue un ciment formidable qui nous conduit tous et toujours à concilier et souder le groupe.

Samedi 13 février

Je suis parti tôt ce matin pour l’ambassade de France où le conseiller médical me demandait de venir explorer nos capacités à soutenir un dispensaire de « service œcuménique d’entraide » une structure bénévole haïtienne engagée dans différentes actions de soutien à la population. Pendant le trajet en voiture, je constate que, pour cette deuxième journée de deuil, la radio haïtienne ne sert que des chants religieux. Une banderole est déroulée en travers d’une rue, condamnée pour la journée, par la population en prière : « Repentance, Louange, Action de Grâce ». Comme si ce malheur ne se suffisait pas à lui même, la culpabilité fait son travail de mine, au nom d’un Dieu vengeur tout aussi craint qu’adoré.

Je retrouve à l’ambassade les responsables de la sécurité civile déléguée par la France pour le séisme. Quelle ne fut pas ma surprise de retrouver, à leur tête, le colonel de la sécurité civile de la zone de défense Ouest auprès du préfet de Région de Bretagne avec lequel je travaillais, il y a encore un mois à peine, sur la grippe H1N1 ! Nous avons immédiatement remplacé les « monsieur le directeur » et « mon colonel » « vous » par « Antoine » et « Daniel », « tu ». Vivre ensemble de tels évènements rapproche.

Autre surprise, celle de découvrir que le médecin colonel qui l’assiste n’est autre qu’un ancien anesthésiste de l’hôpital Laennec à Paris où j’ai exercé en 1984. Je n’en ai donc pas fini avec les retrouvailles au bout du monde. Ca a été un plaisir de pouvoir se raconter nos parcours différents depuis cette lointaine époque et de noter que des vies professionnelles à priori bien planifiées peuvent basculer, pour de multiples raisons, vers des directions aussi inattendues que passionnantes.

En conclusion de cette rencontre, nous nous positionnerons en appui du service œcuménique d’entraide qui, plus que d’hommes et de médicaments dont il dispose déjà, a besoin d’un appui organisationnel et méthodologique (protocoles de traitement, circuit du médicament…) Comme nous étions près du champ de mars, nous en avons profité pour en faire le tour de façon à mieux situer les points d’eau et les équipes mobiles qui y travaillent.

La population qui y vit est impressionnante, estimée à plus de 50 000 personnes, installée dans une ville précaire reconstituée en lieu et place de cette immense esplanade. A ces familles il fallait ajouter aujourd’hui la population venue pour les assemblées de prière et qui n’a cessé de converger vers la place pendant toute la matinée. Une foule compacte au milieu de laquelle on distingue de nombreuses femmes et fillettes habillées de blanc pour la circonstance.

Plusieurs rassemblements se sont fait autour d’orateurs charismatiques qui tentent de galvaniser ce peuple immense par des harangues très volontaristes, des prières et des chants. Certaines paroles qu’ils lancent avec force sont reprises ensuite par la foule. J’arrive à attraper quelques bribes de créole haïtien : « Mon Dieu donne moi la force ! », « Alléluia ! ».

Pendant les chants, la foule lève les bras au ciel en les agitant, pour mieux faire monter ses supplications, y compris les gardes du palais présidentiel positionnés autour du bâtiment en ruines. Les mots me manquent. Mais est-il besoin d’en rajouter ?

Lundi 15 février

Hier, première vraie journée de repos depuis mon arrivée en Haïti.

Ce dimanche était le troisième est dernier jour de deuil national. Nous avons décidé, un groupe de 6, de partir nous promener dans les montagnes au dessus de PAP à une heure de voiture en 4x4. Nous tombons juste après le départ, quasiment au premier carrefour, sur une impressionnante procession religieuse de plusieurs centaines de mètres de long, précédée du drapeau haïtien. Les gens de tous âges, chantent en marchant et en agitant les bras vers le ciel pour implorer Dieu.

La radio de la voiture nous livre sans interruption ses chants religieux. L’un d’eux est une invocation à Marie, la patronne d’Haïti. Le paysage change rapidement dès la sortie de PAP. Les maisons sont moins nombreuses, les arbres aussi, dont certains manifestement centenaires. Il y a quelques maisons abîmées mais les dégâts n’ont rien à voir avec ceux de PAP, Léogane ou Petit Goâve. Après avoir garé la voiture au bord d’un chemin, nous commençons à marcher pour découvrir un paysage et une population complètement différente de celle de la capitale.

Les terrains agricoles sont bien entretenus et certains cultivés en terrasse. La nature est belle, verte, presque luxuriante. Les maisons sont simples, espacées, parfois regroupés en hameaux, avec autour en liberté, des poules, des cochons noirs, quelques chiens, des vaches de petite taille et des chevaux, pas plus grands, dont certains servent de monture. La température est fraîche. Quel changement par rapport à la foule, la chaleur et la poussière de PAP !

Et puis les gens sont détendus et souriants. Ils ne parlent que le créole et les dialogues sont moins faciles, mais paradoxalement la relation semble plus simple. Les « bonjour » sont chantants, presque riants, qu’ils viennent des hommes, des femmes ou des enfants. Nous ne sentons plus la tension et l’insécurité qui rythme notre quotidien. Puisque c’est à la fois un jour de deuil et un dimanche, l’expression de la foi imprègne la journée. Elle est partout : dans le chant de cette femme que nous croisons, dans celui de ces trois autres, que nous distinguons à peine tant elles sont loin sur l’autre versant de la colline mais que nous entendons parfaitement, dans la méditation de cette assemblée regroupée dans une salle de prière d’un hameau que nous traversons, dans le prêche de ce pasteur que nous voyons dans une cour de ferme entouré de dizaines de personnes, dans la prière enfin de cette foule rassemblée dans une misérable chapelle au toit de tôle.

A la porte de ces lieux de culte, des personnes, qui n’ont pas pu entrer faute de place, suivent les offices de l’extérieur avec attention. Sur le chemin, nous croisons encore des familles retardataires. Les hommes portent des chemises à manche longue, avec cravate pour les adultes, les femmes et les fillettes de superbes robes blanches. Ils ont tous un missel à la main. Les maisons semblent peu nombreuses et disséminées dans les collines. Pourtant, la foule regroupée pour exprimer sa foi semble innombrable.

Je ne pourrai dire combien il y a eu d’offices et combien de temps ils ont duré ce jour là dans ce petit coin d’Haïti. Je sais seulement que, en fin d’après midi sur le chemin du retour, nous avons à nouveau croisé des familles rentrant chez elles, quittant à peine ces assemblées religieuses. Nous rentrons heureux, même si un peu fatigués, de cette journée de détente, qui nous a qui plus est permis de faire plus ample connaissance.

Aujourd’hui, reprise du travail qui pour moi est celui du médicament. Je m’attelle en effet sérieusement à en organiser toute la chaîne, approvisionnement, stockage, dispensation etc. Nous avons à cet effet recruté une jeune pharmacienne haïtienne qui va m’accompagner toute la journée.

Nous commençons par faire un tour à l’hôpital pour rendre visite à la malade que j’ai opérée la semaine dernière en passant par le champ de mars où, depuis samedi, ont été mis en place des rangées de latrines chimiques à côté des points d’eau ! Enfin ! Quel soulagement pour ces 50 000 personnes !

La malade va bien, assises sur son lit, elle parle, boit seule sans difficulté. La récupération est en de bonne voie. Direction le dépôt de la croix rouge ensuite, où je découvre les médicaments au milieu de tous les stocks acheminés sur place. Le dépôt est immense, renfermant une véritable caverne d’Ali Baba de tout ce qui est nécessaire aux actions de la croix rouge. C’est pour moi la découverte de la logistique de l’humanitaire. Un monde remarquable, de personnes qui ne sont pas au contact direct des haïtiens, que l’on ne voit pas en action, mais sans lesquels ces actions sont tout simplement impossibles. La rigueur de leur organisation permet d’atténuer les inévitables dysfonctionnements et insuffisances de ce pays blessé.

Et le résultat est bien là : Leur demande est simple : « tu me dis ce que tu veux, je m’en occupe ». Je demande donc, sur les conseils de ma pharmacienne, un lieu fermé, ventilé, éclairé, propre et permettant de préserver la chaîne du froid nécessaire à certains produits. Pour eux, pas de problème, la commande est claire, ce sera fait, et avec le sourire en plus. Rassurés, nous pouvons nous consacrer maintenant au travail d’inventaire, de façon à prévoir les futures commandes et à organiser les dépôts de chacun des dispensaires.

Dans la voiture du retour, les chants de la veille ont été remplacés par une musique plus enjouée mais dont les paroles évoquent pourtant un autre drame que vit ce pays, celui de la déforestation : « Haïti, pardonne à ceux qui te font du mal ». Comme quoi, tout peut ici se dire en chanson.

Mardi 16 février

Hier soir, alors que nous rentrions en voiture d’une réunion tardive au bureau, il était plus de 21 heures, nous sommes tombés sur une scène effroyable, un lynchage : En abordant la montée d’une rue étroite, nous avons vu arriver vers nous une foule hurlante qui cernait un homme, que chacun essayait d’approcher pour le frapper tout en avançant. Notre chauffeur nous a dit rapidement : « c’est un voleur ». L’homme titubait sous les coups et ne tenait debout que grâce aux bras hostiles qui l’empêchaient de s’échapper. Lorsqu’il est passé tout contre la voiture, j’ai pu distinguer, dans son visage tuméfié, son regard terrifié. Cet homme, quoi qu’il ait pu faire, était des leurs, vivant avec eux, aussi misérable qu’eux. Et je ne pense pas, vu le bidonville d’où ils venaient qu’il ait pu commettre un méfait d’une ampleur justifiant un tel déferlement.

Mais le sort réservé aux « voleurs » lorsqu’ils sont démasqués est traditionnellement peu enviable en Haïti. Et il vaut mieux pour eux être rapidement récupérés par la police, si tant est qu’elle soit disponible et à proximité, que de rester aux mains de la population qui se montre alors d’une extrême et inexorable brutalité. La présence d’un commissariat de quartier un peu plus bas m’a fait espérer que ce serait le cas pour celui-ci.

Je n’en ai malheureusement pas eu l’assurance. Le pays a beaucoup souffert, il y a quelques années, du banditisme. Les règlements de comptes des bandes étaient quotidiens, comme les enlèvements contre rançon. Le rétablissement d’une police efficace, aidée par la MINUSTAH, a permis de faire disparaître cette situation de non droit. PAP n’en est pas pour autant devenu une villégiature mais on peut s’y promener sans risque, le jour au moins.

Mais lorsque la grande prison de PAP, détruite par le séisme, a vu s’échapper plus de 3000 « bandits », comme on les appelle ici, la population a craint de voir revenir cette période noire et a réagi. Ainsi, alors que la police, désorganisée par les ravages du tremblement de terre n’avait pas encore réussi à se reprendre et à réoccuper le terrain, ce sont les habitants eux même qui ont fait la chasse aux évadés et, lorsqu’ils en retrouvaient un, ils se chargeaient de l’éliminer, dans des conditions assez ignobles. Les choses se sont maintenant relativement stabilisées, bon nombre d’évadés ont été repris, et la crainte de la reprise de la violence ne s’est pas vérifiée.

Cette scène m’a profondément heurté. La violence, exacerbée par l’effet masse d’une foule qui ne contrôle plus rien et qui permet même à tous les instincts de se libérer, semble pouvoir exploser chez les plus calmes et les plus doux à partir du moment où un évènement inattendu intervient et que le groupe fait son travail de catalyseur.

Alors que je racontais ce matin en voiture au chauffeur, un autre, l’évènement de la nuit, celui-ci m’a expliqué cette scène par l’inquiétude de la population vis-à-vis des esprits de la nuit dans le culte Vaudou. On assimile parfois les délinquants, m’a-t-il dit, à des loups garous. Ces animaux de légendes obscures seraient capables de se transformer la nuit en animaux féroces. J’ai été surpris par son sérieux lorsqu’il a évoqué ce sujet et je n’ai pas eu envie de sourire tant je le sentais troublé. Il a éprouvé le besoin de rajouter qu’il n’en avait jamais vu, mais m’a évoqué une nuit où dans la lumière de ses phares, il aurait vue femme habillée de rouge et de noir cherchant à se cacher derrière un arbre. Le doute quant à sa nature était clairement sous entendu dans ses propos.

Tout ceci pour explique, d’après lui, l’extrême violence que certains pourraient développer vis-à-vis de ces malfaiteurs. Cette nuit, j’ai mal dormi en pensant à ce pauvre homme dont j’ignore encore le sort qui lui a été finalement réservé. Et en plus il a plu pour la deuxième fois. La journée qui a suivi a été suffisamment riche pour me changer les idées. Le projet de l’OFATMA est terminé et validé, de même que celui sur Petit Goâve. Nous entrons maintenant dans la deuxième phase, la mise en œuvre.

Il reste aussi à consolider les deux dispensaires de Saint Pierre et de Delmas 19 à PAP, dont je compte me servir du modèle pour l’exporter à Petit Goâve. Les deux autres médecins expatriés qui complètent notre équipe s’en chargent en écrivant des protocoles assez particuliers comme, la prise en charge adaptée au bidonville de la gale et de la teigne…

Une bonne nouvelle est pourtant venue semer le trouble dans l’équipe, celle de la réouverture prochaine des écoles, prévue au 1 mars. La décision a été annoncée avec l’objectif, malgré toutes les difficultés humaines et matérielles que cela va engendrer (enseignants manquants, écoles détruites) de relancer la dynamique positive. C’est pour nous pourtant une difficulté car notre dispensaire de Saint Pierre, qui voit passer plus de 150 malades par jour et qui suit plus de 200 enfants en psychosocial chaque demi journée, est situé dans la cour d’une école. Nous devons déménager.

Rendez-vous est pris avec la maire de Pétion ville pour trouver une solution. Je reste là-dessus optimiste. Le besoin auquel nous répondons est trop criant pour qu’on ne nous permette pas de continuer à travailler.

Dernière nouvelle de la journée, notre parc informatique a été attaqué par un virus. Tous les ordinateurs de l’équipe se sont retrouvés paralysés pendant plusieurs heures, juste le temps suffisant pour nous montrer notre dépendance vis-à-vis d’internet. Je ne pensais pas que ce serait si vrai. L’humanitaire sur ce sujet ne fait pas exception.

Mercredi 17 février

Début aujourd’hui donc, de la deuxième phase de notre mission, celle de la mise en œuvre de nos projets à long terme. On commence par l’OFATMA. Pour Petit Goâve, nous sommes dans l’attente des renforts qui devraient arriver de la métropole la semaine prochaine. Je suis d’abord allé voir l’opérée à l’hôpital. Je pense pouvoir maintenant dire qu’elle est tirée d’affaire. Sa cicatrice est belle, le lambeau a tenu et son état général ne cesse de s’améliorer.

Direction ensuite l’OFATMA pour la première réunion de travail en vue de la mise en œuvre. Nous nous retrouvons autour du conseil de direction de l’hôpital, Handicap International, la croix rouge espagnole et la croix rouge française. Je pourrais résumer cette réunion en parlant de spirale gagnante. Chacun dans son rôle veut que ça marche et apporte sa pierre à l’édifice.

L’hôpital, dont les experts en bâtiment ont révélé que la structure était saine, propose d’ouvrir le service de rééducation dans 3 semaines. Ils réintégreront dès que possible les malades actuellement hospitalisés sous tente et mettront ces tentes libérées à disposition du nouveau service de médecine physique et réadaptation. Reste à trouver le personnel et le matériel, pour lesquels la croix rouge française et HI se mobilisent. HI prendra également à son compte la formation initiale indispensable pour le personnel haïtien, dans un pays où ce type de compétences n’existe pas.

Enfin, la croix rouge espagnole se fait la porte parole d’une fondation ibérique qui se propose de prendre en charge l’appareillage de 200 amputés ! Une mission de deux orthoprothésistes devrait arriver dès que nous donnons notre feu vert, ce qui est fait séance tenante. La réunion, courte et concrète, a duré moins d’une heure. Nouveau rendez-vous est pris pour dans deux jours avec des éléments concrets sur les besoins précis en homme et en matériel. Dans 3 semaines, nous ouvrons. J’aime quand ça avance comme ça !

Départ ensuite pour Petit Goâve, pour faire le point sur l’installation de l’hôpital des canado norvégiens. Juste avant la sortie de PAP, nous tombons sur une file impressionnante de plus de un kilomètre de long, exclusivement composée de femmes, faisant la queue devant l’entrée d’une caserne de la MINUSTAH pour une distribution de sacs de riz. Le fait qu’il ne s’agisse que de femmes est délibéré. C’est la MINUSTAH qui l’a imposé pour éviter les bagarres et les vols par les gros bras. Du coup, les femmes se mettent à deux pour sortir le sac de 50 kg et atteindre un lieu un peu distant où leurs hommes les attentent. Le résultat est là, pas de dispute et même une relative détente dans la queue qui avance sagement au soleil.

Sur la route, le chauffeur se concentre sur la radio pour sélectionner les chaînes diffusant les meilleures chansons haïtiennes. Il chante en conduisant, hilare, s’interrompant de temps en temps pour me traduire quelques paroles significatives. Sa joie de vivre est communicative. Et il en rajoute en m’affirmant : « Même dans ce malheur, les femmes sont toujours belles ! ». Je me détends. Le paysage défile. J’arrive enfin à admirer la nature, luxuriante par endroit et à ne plus voir que les ruines et les camps de réfugiés.

A Petit Goâve, je trouve les canadiens et les norvégiens totalement installés. L’hôpital, dont les bâtiments ayant obtenus de feu vert des experts ont été réinvestis, est propres et rééquipés. Des tentes ont été installées pour accueillir les activités ne pouvant être logées dans du dur. Ils ont fait tout ça en trois jours. Tout est prêt pour démarrer demain matin. Et encore, un malade hospitalisé en urgence a déjà été opéré, alors que l’installation n’était pas terminée. L’ambiance est euphorique. Ils sont tellement heureux de ce nouveau challenge qui va leur permettre de servir une population de plus de 120 000 habitants. Je discute avec leur psychologue qui rentre d’une visite exploratoire. Elle s’est concentrée sur les orphelinats.

Il y en a, parait-il, 20 dans la ville et sa périphérie. Elle en a visité deux. L’un est vide, détruit par le tremblement de terre, l’autre héberge 20 enfants de tous âges, gardés par une seule personne chargée de les nourrir et de leur donner à boire. Rien, aucune activité, aucune perspective. Elle a terminé sa tournée en visitant un refuge de l’armée du salut qui héberge 20 à 30 enfants et dont le responsable lui a demandé de quoi nourrir les enfants dont il avait la charge car les rations du jour étaient insuffisantes.

C’est effrayant. Nous prévoyons tous les deux d’organiser dès la semaine prochaine une réunion de toutes les ONG concernées pour tenter de prévoir une action concertée sur ce sujet. Le retour en voiture est moins gai qu’à l’aller. Ce soir, lors que j’écris, la troisième averse tombe. La saison des pluies semble bien avoir démarré.

Jeudi 18 février

Journée plus calme aujourd’hui.

J’ai peu bougé si ce n’est pour chercher un nouveau point de chute pour nos activités sur Saint Pierre. Je tâche en ce moment de structurer un peu mieux les dispensaires avant de m’en détacher partiellement pour m’occuper pleinement de l’OFATMA qui avance et de Petit Goâve qui va démarrer. Sur les dispensaires donc, je travaille à la compilation de documents (protocoles, procédures, fiches de postes etc) qui pourraient être regroupés sous forme de livret du style « dispensaire, mode d’emploi ».

Il y a déjà beaucoup de fait dans ce domaine et la croix rouge française nous a fourni un CD d’une grande richesse, mais je souhaite un outil simplifié et adapté de façon à pouvoir transposer le principe rapidement sur un autre site, à commencer par Petit Goâve justement. Et bien parlons en de Petit Goâve : le versant dispensaire du projet est quasiment bouclé par Sébastien qui a fait un gros boulot. Nous n’attendons plus que les renforts de métropole pour démarrer. C’est le versant psychosocial qui me préoccupe maintenant. Les sujets s’accumulent : La croix rouge haïtienne m’avait déjà demandé un soutien pour l’accompagnement des adultes. Nous avons également la fondation du docteur Camille Archange, dont j’ai déjà parlé, qui a aussi identifié un besoin énorme auquel elle souhaite répondre avec notre aide. Et puis s’est rajouté hier le problème identifié par les canadiens dans les orphelinats.

Bref, j’ai organisé pour lundi prochain une réunion sur place de toutes les ONG volontaires pour se coordonner sur le sujet. Et comme nous attendons un renfort de métropole dans cette compétence, je compte aussi sur notre travail de préparation pour lui permettre de démarrer ses activités sur un terrain défriché. Pour ce sujet comme pour les autres, nous travaillons en liaison étroite avec les autorités sanitaires. L’avantage est double, nous sommes sûrs de la légitimité de notre action et nous sommes assurés de ne pas faire de bêtises. C’est donc avec l’aval et c’est peu dire, de la « commission nationale de coordination des secours dans le secteur de la santé » que ce nouveau projet est lancé.

Mon interlocuteur, le docteur Jean Hugues Henrys, est un homme exceptionnel. Spécialiste de santé publique, doté d’une grande intelligence et d’une remarquable capacité d’analyse, calme, pragmatique et visionnaire, il est corps et âme dévoué à son pays. J’ai fait sa connaissance dès mon arrivée, lors d’une réunion regroupant toutes les ONG au siège de l’OMS. Il plaidait alors pour des actions concertées et coordonnées. La suite lui a donné raison.

Maintenant, il réfléchit au plan de reconstruction. Il m’a fait passer, en me demandant mon avis, un document de travail ébauchant une stratégie d’avenir. Son intuition, se servir, comme d’un tremplin, de l’élan de solidarité des haïtiens entre eux et de la communauté internationale vis-à-vis d’Haïti, pour repenser le système de santé et de protection sociale. Il pense nécessaire de se donner un an avant toute décision de façon à ne pas partir sur des projets portés par l’émotion mais de bâtir un nouveau système solide et pérenne.

Si cette stratégie est adoptée pour la santé et si la même stratégie est menée pour la reconstruction, l’éducation, l’alimentation en eau, l’assainissement etc, alors on peut parler d’avenir pour Haïti. Ce soir je veux y croire.

Vendredi 19 février

La journée a débuté par un rendez-vous avec la maire de Pétion ville, proche banlieue de PAP, où nous habitons et où est le dispensaire de Saint Pierre. Je parlais toujours de PAP mais nous sommes en fait dans son agglomération. Nous avons évoqué, sans trouver de solution, le problème de la reprise prochaine de l’école qui nous oblige à déménager alors qu’il ya encore tant de besoins non couverts en santé.

Aucune solution ne se dégage. Nous repartons déçus et inquiets quand la maire nous conseille pour conclure de demander à l’Etat dont c’est la responsabilité. Ce jeu de la patate chaude devant les problèmes sans solution n’est malheureusement pas propre à Haïti. Mais au retour au dispensaire, la psychologue tombe sur le frère qui dirige l’école et qui accepte, moyennant quelques aménagements dans l’occupation du terrain, que nous restions encore quelques temps. Ouf !

Déplacement ensuite au siège de la MINUSTAH pour une réunion. Il fait chaud et, après la nuit pluvieuse, l’atmosphère est très sèche. Le flot de voiture dégage une poussière dense qui nous oblige à fermer les fenêtres et à allumer la clim. L’abord de la MINUSTAH est toujours difficile car elle est située dans le nœud névralgique de la ville, contre l’aéroport. Nous n’avançons qu’au pas. La radio haïtienne chante dans un rythme gai et soutenu : « la femme de mon patron, je l’aime, je l’adore, c’est mon fruit défendu ». Pourquoi s’énerver ? La réunion se tient, un peu raccourcie du fait de la perte de temps dans les embouteillages, puis départ pour l’OFATMA pour avancer dans le projet. Ca se concrétise encore un peu plus. L’unité de médecine physique ouvrira donc sous tente avec deux unités de 10 lits pour amputés et fracturés et une unité de 8 lits pour traumatisés médullaires. On calcule à quoi cela correspond en terme de personnel et matériel. On se revoit dans 4 jours pour l’étape suivante.

Nouveau départ vers l’hôpital pour voir l’opérée. J’entends à la radio une adaptation haïtienne de la chanson de Francis Cabrel : « Je l’aime à mourir ». Un pur délice. La malade va tellement bien qu’elle rentre chez elle. Sa fille est aux anges. La cicatrice est très belle, à peine une petite zone de désunion sans gravité en haut. Les fils sont enlevés, le pansement allégé et… elle part. Je ne la reverrai pas. Un petit bout d’aventure qui se termine bien.

Dernier déplacement pour rentrer à la base. Le trajet est difficile tant les rues sont encombrées. Les travaux de démolition et de déblaiement vont en effet bon train. Partout des pelleteuses et des camions déplacent des monceaux de gravats pour dégager les ruines. Sont associés à ce travail des centaines de journaliers arborant les tee-shirts de l’ONG qui les paye selon le principe « cash for work ». Ce travail de déblaiement est confondu avec celui du nettoyage. PAP est en effet une ville très salle, surtout dans certains quartiers. Les haïtiens, comme souvent dans les pays en voie de développement, ne sont pas assez volontaristes dans l’élimination des déchets. Et puis la culture n’y est pas. Du coup, il y a des déchets partout. Le pari semble être, à l’instar de la santé dont j’ai parlé hier, de se servir de ce désastre et de l’élan de solidarité qu’il a déclenché, comme un tremplin pour réagir en profitant du déblaiement pour nettoyer la ville. Pourvu que ça marche et que ce ne soit pas qu’un feu de paille !

Dans les ruines des maisons, on voit souvent des personnes fouiller. Il s’agit parfois des propriétaires qui cherchent à retrouver quelques biens, mais souvent, ce sont tout simplement de pauvres gens qui cherchent à récupérer quelques restes pour eux même et leur famille. Et on en voit certains repartir avec quelques vêtements déchirés, un bout de ferraille, deux trois planches de bois, ou pour les plus chanceux qui ont pu se procurer une brouette, quelques pierres suffisamment grosses pour être réutilisées à la construction et donc peut-être revendues.

Ces hommes font peine à voir. Ce sont des pauvres parmi les pauvres. Ils n’avaient presque rien, ils l’ont perdu. Et quand je lis dans la presse que des « pillards » ont profité du séisme pour voler dans les ruines, je sens monter en moi un vent de révolte contre ceux qui ont osé écrire ça. Dans ce drame, le devoir premier de ces pilleurs de misère est de nourrir leur famille. Quel qu’en soit le moyen. Comment oser le leur reprocher ?

Alors que nous arrivons, j’entends à la radio un avis de la police égrainer une liste de « brigands » recherchés depuis leur évasion de la prison de PAP le soir du tremblement de terre. La voix précise, menaçante, que les haïtiens ne se laisseront plus tuer, violer, enlever et rançonner. Et elle incite la population à dénoncer ces fuyards en précisant que toutes les polices du monde, via Interpol, sont mobilisées et qu’ils n’auront aucun répit jusqu’à ce qu’ils soient repris.

Samedi 20 février

Aujourd’hui samedi.

Je me mets un peu en retrait pour finir de rédiger quelques notes et prendre un peu de recul. Les semaines sont denses. Je me suis installé sur la terrasse au premier étage de la maison. Depuis que les ingénieurs en bâtiments spécialisés en sismologie nous ont dit que nous pouvions la réintégrer sans crainte, certaines chambres ont été réinvesties. Je garde quant à moi ma confortable tente.

Il fait beau. J’entends le bruit de la rue toute proche, régulièrement masqué par celui des hélicoptères militaires qui sillonnent le ciel de PAP. En regardant un arbre dont les branches à un mètre de moi atteignent la balustrade, j’y découvre un colibri butinant une fleur violette. Que c’est petit ! Et que le battement d’ailes est rapide ! Au début, j’ai cru voir un gros insecte. Je distingue également d’autres oiseaux plus ou moins colorés. Je ne pensais pas trouver une telle faune en plein PAP. J’en profite pour regarder un peu le jardin.

Il est tout simplement superbe. J’ai l’impression de le découvrir alors que j’y dors depuis plus de 3 semaines. L’herbe est exceptionnellement verte et dense, les arbres sont grands et d’essences variées. Certains, comme celui qui flirte avec la terrasse, sont fleuris. Je prends enfin conscience de la chance que nous avons, en plein PAP, de vivre dans de telles conditions alors qu’à notre porte même, des centaines de personnes vivent dans des cabanons.

Dans l’équipe, nous avons deux médecins qui viennent de Guadeloupe. Ils sont bourrés de générosité. Pierre, un grand bavard d’origine roumaine, a pris très à cœur sa mission eu sein des dispensaires. Il y a suivi les enfants d’un orphelinat dans lequel a été détectée une épidémie de gale. Hier, il est allé à l’orphelinat vérifier que la gale, une fois traitée, n’était pas réapparue. C’est gagné, il n’y en a plus. Il faut dire que le traitement a été de choc puisque, au-delà du traitement des enfants, la literie a été éliminée et tout le linge traité. Mais à la place, il découvre une épidémie de teigne.

Et bien Pierre, qui s’est attaché à ces enfants, a décidé de financer, par des dons qu’il a reçus d’amis, 40 matelas neufs. Une petite goutte d’eau peut-être, mais de celles qui font les grandes rivières.

Dimanche 21 février

J’ai profité du repos dominical pour aller rendre visite à un ami, moine, que j’ai connu il y a 30 ans et qui vit depuis 8 ans dans le seul monastère contemplatif d’hommes d’Haïti. Je suis parti seul avec Jean Rénal, qui, plus qu‘un simple chauffeur, est devenu un véritable ami.

Direction le Nord, route des Gonaïves. Dès la sortie de PAP, le paysage change. A la densité urbaine oppressante chargée de pollution succède un paysage rural dépouillé et aéré. Les stigmates du séisme diminuent également au fur et à mesure que nous nous éloignons de l’épicentre. J’ai le sentiment de reprendre ma respiration. A notre gauche, la mer, à notre droite, les mornes, les fameuses montagnes d’Haïti. Elles sont d’une aridité presque choquante. Pas un arbre, quelques rares buissons. Quand on pense que, lors de sa découverte, l’île était couverte d’une épaisse forêt aux riches essences, au point d’être surnommée « la perle des Antilles ». La déforestation l’a complètement défigurée.

Le monastère est situé à une soixantaine de kilomètres de PAP, en contre haut de la route, sur la pente des mornes. On y accède par un chemin caillouteux de plusieurs centaines de mètres qui monte en lacets jusqu’au portail d’entrée dans la clôture. Un mur entoure les quelques hectares qui appartiennent aux moines. Au sein de la clôture, la nature, protégée, a repris ses droits et les arbres couvrent tout le terrain. Retrouvailles émouvantes avec frère Michel qui me présente sa communauté. Ils sont 5 moines bénédictins, 3 français dont deux de Landévennec dans le Finistère et un de la Pierre qui Vire dans le Morvan et deux haïtiens.

Le cadre est sobre. Les offices simples, en créole, changent de l’exubérance des manifestations religieuses qui m’a troublé à PAP. Le repas pris en commun avec les moines et une famille hébergée à l’hôtellerie est un moment de vraie rencontre. Ce lieu respire la paix. Peu de bruit si ce n’est le ronronnement léger des voitures sur la route au loin en dessous.

Nous passons une partie de l’après midi, frère Michel et moi, à nous promener au sein de la clôture en nous racontant nos vies si différentes. Nous contemplons le paysage.

Côté mer, au Sud, le panorama est splendide. La mer est bleue turquoise bordée de plages avec au loin l’île de la Gonaïve. Frère Michel me montre de superbes tâches de verdures qui bordent ça et là les plages. Il s’agit, m’explique t-il, de plages privées auxquelles accèdent par bateau des touristes fortunés. Ils y trouvent tout le confort qu’ils peuvent attendre et repartent par le même chemin quelques heures ou quelques jours plus tard sans avoir franchi la limite de la propriété. Ils pourront ainsi raconter à leur retour qu’ils ont mis les pieds en Haïti. Côté montagne, au Nord, les mornes.

On y distingue au loin ça et là quelques baraques en pierre. Frère Michel m’explique que dans chacune d’elle vit une famille parfois nombreuse. Cet abri constitue, pour ces pauvres parmi les pauvres, leur seul bien. Et ils n’ont pour subsister, en dehors de la maigre production de leur lopin de terre, que le commerce du charbon de bois, des pierres à bâtir et des lianes tressées pour les couronnes mortuaires. Comment éviter donc cette dramatique déforestation ?

Mon ami m’explique que tous les matins, le frère portier voit arriver à la porte du monastère une trentaine de ces personnes venant quémander un peu de nourriture, des médicaments ou du travail. Mais il conclut avant que nous nous séparions avec un grand sourire en me disant : « Les Haïtiens sont foncièrement gentils. Plus ils sont pauvres, plus ils sont accueillants et le peu qu’ils ont, ils le partagent ».

Lundi 22 février

Nous avons été réveillés cette nuit par une forte réplique. Et il y en a eu encore une ce matin. Dans le quartier de Delmas un escalier s’est effondré blessant plusieurs personnes.

Je n’en parle pas mais elles n’ont en fait pas cessé. Rien de bien méchant la plupart du temps, mais à chaque fois on vérifie autour de soi que rien n’est susceptible de tomber et puis, rassuré par l’absence de suite, on reprend ses activités. Il en reste toutefois une sourde inquiétude, d’avoir senti la terre gronder des profondeurs, dont j’imagine le degré pour les personnes ayant vécu la fin d’après midi du 12 janvier.

Aujourd’hui, comme je l’avais dit, journée psychosociale. Colette, qui s’occupe de PAP, fait la synthèse d’une réunion de parents qu’elle a tenue samedi à Saint Pierre. Plus de 150 adultes s’étaient déplacés, très intéressés par la démarche et très reconnaissants du travail accompli vis-à-vis de leurs enfants. Ils en ont parfaitement senti les bienfaits en voyant leurs enfants s’apaiser progressivement après le traumatisme subi. 25 d’entre eux sont demandeurs d’accompagnement personnel. Colette prévoit donc la mise en place de groupes de parole. A Petit Goâve, réunion cet après midi d’un groupe de travail psychosocial, animé par Denyse de la croix rouge canadienne et moi.

Nous avions réuni tous les acteurs locaux, la croix rouge haïtienne, FRED (Fondation pour la Réhabilitation et le Développement) de mon ami Camille Archange et le service de l’hôpital chargé de l’accompagnement des malades HIV. Pour faire court, les besoins ont été exposés par les haïtiens et les croix rouge françaises, canadiennes et norvégiennes se sont proposées en soutien de chacun de leurs projets. Il est en effet essentiel que nous ne cherchions pas à nous substituer à eux qui resteront lorsque nous serons partis. Les canadiens et norvégiens appuieront l’action dans les camps de sinistrés et la croix rouge française celle sur les enfants, les malades HIV et au sein des dispensaires dans les mornes.

Un bel exemple de coopération. Juste avant que je ne reparte pour PAP, un médecin canadien que je ne connaissais pas est venu me voir pour me parler d’un malade qui présente une énorme tumeur de la thyroïde et que leur chirurgien ne veut pas opérer… L’histoire de la malade de PAP avait circulé. J’ai cherché quelques dixièmes de seconde une bonne raison de refuser et, n’en trouvant curieusement pas, j’ai accepté de l’opérer. Je verrai donc le malade lors d’un prochain déplacement pour vérifier l’indication opératoire et, si tel est le cas, fixer la date opératoire.

Mardi 23 février

Encore une secousse cette nuit, et suffisamment forte pour avoir créé un vent de panique. Il faut dire que c’est la troisième en deux jours. Le président de la république haïtienne a dit publiquement hier à la radio ce que tout le monde disait tout bas depuis plusieurs jours : le bilan du tremblement de terre s’élèverait, si l’on compte les 217 000 morts dégagés des décombres et ceux qui sont toujours dans les ruines, à 300 000 morts. La plus grosse catastrophe naturelle jamais identifiée.

En partant travailler au bureau ce matin, j’ai senti le chauffeur inquiet. Il a fini par me dire qu’un des gardiens du bureau a eu cette nuit un accès de démence. Il a commencé à devenir agressif, puis violent, puis enfin totalement incohérent et incontrôlable. Il a fallu appeler des renforts pour pouvoir le maîtriser. L’équipe est très affectée par ce qui s’est passé.

Lorsque je suis arrivé, j’ai trouvé le gardien allongé sous un auvent, ligoté, pieds et poings liés. Ca a été, malheureusement pour les autres membres de l’équipe, le seul moyen de le calmer et se protéger. Ils ont pris soin de mettre une couverture sous lui sur le sol et de lui apporter son sac avec ses effets personnels.

Je suis allé le voir. La crise de démence était totalement passée. Il était parfaitement cohérent et parlait simplement de ce qui s’était passé et du sentiment qu’il avait eu de perdre la maîtrise de lui-même. Il a évoqué des épisodes passés et un traitement qu’il n’a pas suivi. Il a parlé ensuite du séisme qu’il rend responsable de sa crise. Mon premier réflexe a été de vouloir le libérer de ses liens, mais l’équipe m’a fait part de ses craintes que je n’ai pu que comprendre. Cette crise étant intervenue la nuit, on retrouve, mêlées, la peur de la maladie mentale et celle de l’intervention des esprits de la nuit si présents dans l’imaginaire haïtien.

Nous avons fait venir la psychologue de la mission, qui l’a vu, a vu l’équipe et a fini par le libérer de ses liens pour un transfert à l’hôpital. Comme toutes les prises en charge en santé, la psychiatrie doit être appréhendée ici avec peu ou pas de moyens. Et les conséquences, souvent moins visibles que pour les pathologies somatiques, n’en sont pas moins dramatiques.

Je me suis ensuite transformé en juriste. Non. Sans exagérer, je me suis à la rédaction de ce que l’on appelle ici un « Mémorandum of Understanding » ou MoU. Il s’agit de l’accord liant une, ou des, ONG et une institution locale, en l’occurrence ici, la Croix Rouge Française, Handicap International et l’hôpital de l’OFATMA. Tout ça pour dire que le projet se structure et que l’on envisage même d’ouvrir l’unité sous tente de médecine physique et réadaptation à la mi mars prochain.

Mercredi 24 février

Journée consacrée à la prise en charge du handicap.

J’ai travaillé ce matin sur les besoins en personnel et en matériel du service de médecin physique et réadaptation que nous comptons ouvrir sous tente le 15 mars prochain. Plusieurs allers et retours par téléphone et par mail avec l’hôpital et Handicap International. Les choses se calent bien, nous ramons tous dans le même sens. Le projet prend corps.

Cet après midi, cluster « Infirmités ». Nous nous retrouvons dans une grande salle proche de la base de la MINUSTAH autour des coordinateurs nationaux de l’OMS et de deux représentants du gouvernement haïtien. Il y a là tout ce que le pays contient d’ONG impliquées dans la prise en charge du handicap. Toutes les nations sont là, toutes les compétences aussi. Par rapport aux réunions initiales, qui se sont tenues dans les tous premiers jours, les choses ont fort heureusement bien changé. La réunion est bien menée, le principe de la coordination est affirmé d’emblée et la méthode rigoureuse permet de la concrétiser. Le bruit incessant des hélicoptères qui passent et repassent au dessus de nos têtes rend l’écoute difficile mais c’est la motivation qui domine. Nous supportons.

Les deux représentants du gouvernement haïtien sont d’une grande clarté et d’un grand pragmatisme. Ils annoncent d’emblée l’incapacité dans laquelle ils sont de faire face à la situation sans l’aide des ONG et de la communauté internationale, qu’ils remercient, mais affirment le besoin de structurer cette action. Tout le monde en convient. Ils rappellent que la prise en charge des blessés du séisme s’est fait dans des conditions difficiles et avec des moyens humains et matériels souvent insuffisants, ce qui a conduit à un nombre considérable d’amputations qui n’auraient pas été pratiquées si la catastrophe était arrivée dans un pays européen par exemple. Ils expliquent ensuite que, au nombre impressionnant d’amputés initiaux déjà recensés, risque de s’ajouter un nombre tout aussi important d’amputés secondaires. En effet, si les blessés opérés sont renvoyés chez eux sans précaution ni accompagnement des familles, il risque d’y avoir des complications majeures avec, dans certains cas, l’obligation de recourir secondairement à des amputations.

Ces déclarations sincères et lucides jettent un froid dans l’assemblée mais nous motivent encore plus à agir en coordination pour éviter cette deuxième catastrophe. Il y a plus de 30 ONG dans la salle, aux origines, préoccupations et mêmes intérêts différents. Et pourtant, non seulement la coordination est acceptée, mais l’assemblée unanime demande qu’un cadre précis soit défini et exposé aux participants lors de la prochaine réunion. Une première à ma connaissance. En rentrant, je reçois un appel de Sébastien qui est dans la région de Petit Goâve pour structurer le projet d’appui aux dispensaires. De ce côté aussi les choses avancent bien et toujours en coordination avec les haïtiens et les autres ONG qui travaillent sur le terrain. Il me fait part du premier accueil, assez froid, qu’il a reçu d’une ONG anciennement implantée dans la région lorsqu’elle a vu arriver la croix rouge française, puis de l’évolution de son attitude après que Sébastien lui eut expliqué notre démarche, jusqu’à une acceptation de notre présence, puis une demande d’appui, compte tenu des difficultés non résolues qu’elle rencontre sur le terrain.

A Petit Goâve aussi, le principe de la coordination s’affirme. Tiens, ça me fait penser que je n’ai pas parlé de la suite de l’installation des croix rouges canadiennes et norvégiennes sur l’hôpital de Petit Goâve. Peut-être vous souvenez vous que j’avais parlé d’une ONG qui, seule, refusait le dialogue et la coordination ? Et bien, il y a une suite à cette histoire. Cette fameuse ONG, qui avait posé une tente au centre de l’hôpital où un médecin consultait et distribuait des médicaments, a bien dû accepter l’installation, validée par le gouvernement haïtien, de l’hôpital de la croix rouge.

Les médecins norvégiens m’avaient alerté une première fois en s’étonnant des méthodes du médecin, qui se faisait appeler Dr M., et qui consultait, entouré d’une infirmière et d’un logisticien, en public, au milieu d’une vingtaine de personne. Aucune intimité pour les patients, aucun secret médical.

La surprise est arrivée il y a quelques jours lorsqu’un membre de la croix rouge haïtienne de Petit Goâve l’a reconnu. Pour lui, il ne s’appelle pas M., il n’est pas médecin et il a été écarté il y a quelques années d’un projet sur la jeunesse pour indélicatesses financières. Les autorités haïtiennes ont bien sûr été alertées et, curieusement, le Dr M. a immédiatement disparu. Etonnant non ?

Jeudi 25 février

Bonnes nouvelles aujourd’hui, des renforts arrivent.

Le psychologue que nous avions demandé pour Petit Goâve est annoncé pour le 4 mars et la mission d’experts en médecine physique et réadaptation de l’hôpital des Massues de Lyon pour le lendemain. Un médecin est également en cours de recrutement pour Petit Goâve, j’ai reçu plusieurs réponses à ma demande d’un chirurgien pour former l’orthopédiste de l’OFATMA à la chirurgie du handicap et une personne est pressentie pour suivre le projet jusqu’à son terme.

Et puis, ma mission prenant fin dans moins d’un mois maintenant, mon remplaçant est d’ores et déjà en cours d’identification, de façon à permettre une arrivée prochaine en vue d’un tuilage de 1 à 2 semaines. Si l’on regarde les choses avec un peu de recul, on s’aperçoit que, mine de rien, ça avance. De toute façon, pour en être sûrs, nous avons annoncé publiquement que le service de médecine physique ouvrirait sous tente le 15 mars. On est donc bien obligés d’y arriver.

L’organisation des dispensaires aussi évolue. Le départ aujourd’hui et demain des deux médecins expatriés qui les supervisaient correspond à la fin de la phase de montée en charge. Il reste à consolider ce qui a été bâti de façon à le pérenniser et en faire un modèle pour Petit Goâve dont l’activité du même type devrait débuter également vers la mi mars. J’ai fait ce matin une visite approfondie de chacun d’entre eux, pour rencontrer les équipes, voir avec eux les problèmes non résolus et positionner un des deux médecins haïtiens qui y travaillent en responsabilité directe. Il faut, maintenant que ça fonctionne en se passant des renforts expatriés, de façon à mettre ceux qui nous parviendraient encore sur Petit Goâve.

A l’issue de la réunion à Saint Pierre, le médecin haïtien me demande, compte tenu de ma spécialité, de voir une malade qui présente une petite fistule à la base du cou. Je reconnais immédiatement une fistule congénitale de la deuxième fente cervicale. Une rareté qui fait le bonheur des chirurgiens de la spécialité. J’extraie immédiatement de ma mémoire la genèse embryologique de la fistule et la technique chirurgicale d’exérèse. On ne se refait pas. Mais, bon, ce n’est pas grave, il n’y a aucun caractère d’urgence ni de gravité et je ne suis pas venu pour ça. Et puis, lundi, je vais à Petit Goâve où les médecins des croix rouges norvégiennes et canadiennes vont me présenter un malade qui, lui, semble avoir une pathologie grave et dont l’exérèse présente un caractère d’urgence.

Une petite nouveauté toutefois, nous démarrons dans les dispensaires une nouvelle activité de sensibilisation aux règles élémentaires d’hygiène. Nous avons pour cela des panneaux très didactiques avec dessins et commentaires en créole. Une infirmière, profitant de l’engorgement des « salles d’attentes » fait plusieurs fois par jour, devant un auditoire attentif, un commentaire de ces panneaux en donnant en plus quelques conseils et répondant aux questions. Un seul chiffre, celui des infections génitales des femmes : le médecin Haïtien responsable du dispensaire de Saint Pierre me disait ce matin que lors d’une journée de consultation, sur 50 femmes qu’il voyait, 45 présentait une infection vaginale, qu’il liait à des problèmes d’hygiène.

J’ai également revu aujourd’hui Camille Archange, ce courageux chirurgien haïtien qui porte le projet de sa fondation FRED sur Petit Goâve tout en vivant le deuil de sa femme, d’une de ses filles, de sa belle mère et d’une de ses nièces, sans oublier son autre fille qui se remet aux USA d’une grave blessure au pied et qui plonge dans la dépression. Il m’a présenté le projet d’accompagnement psychosocial des enfants qu’il nous demande d’appuyer sur Petit Goâve Un remarquable projet, liant dynamisme, dévouement, méthode et pragmatisme, que nous avons ensuite présenté tous les deux au chef de mission. L’approbation de principe a été donnée d’emblée. Il reste à attendre l’arrivée de notre psychologue la semaine prochaine, pour la mise en œuvre. Début des activités au 15 mars.

Nous serons alors à une semaine de mon départ et je devrais pouvoir assister le même jour au démarrage du service de médecine physique de l’OFATMA et à celle des activités sur Petit Goâve Je croise les doigts. Ce soir, nous recevons un bulletin météo qui annonce pour cette nuit de fortes pluies. Moins de la moitié des camps sont équipés de vraies tentes.

Vendredi 26 février

J’ai terminé ce matin mon « dispensaire, mode d’emploi, version 1 »

C’est peut-être succinct, quelques protocoles thérapeutiques, quelques procédures, mais c’est toujours ça. L’objectif est de l’enrichir au fur et à mesure pour que, lorsque les dispensaires de Petit Goâve ouvriront, ils puissent disposer d’une base sérieuse pour pouvoir se structurer rapidement. Cet après midi, j’ai profité d’une réunion supprimée pour m’éclipser. Je suis allé au Nord de PAP à « la croix des bouquets » un quartier où se sont regroupés les artisans ferronniers. Il s’agit d’une spécialité haïtienne, avec la peinture naïve, dont les réalisations artistiques peuvent être d’une remarquable beauté. Dans ce quartier, on peut voir, non seulement les œuvres réalisées, mais les artisans au travail.

Ceux-ci forgent, à même le sol, à coup de marteau et de ciseau, sur des tôles en fer, dans un bruit épouvantable. Je n’ose imaginer leur niveau auditif après quelques années de ce travail. Les œuvres mêlent, dans un parfait syncrétisme, des images de l’ancien testament, de nouveau testament et du culte Vaudou.

Sur le trajet aller et retour où nous peinons dans les embouteillages, le chauffeur m’interroge : « Docteur Perrin, même si ce n’est pas dans ton domaine, peux-tu me dire dans combien de temps les personnes des camps pourront rentrer chez elle ? » Question terrible, dont la réponse l’est encore plus car, en, réfléchissant, je réalise que, au mieux, il faudra deux ans pour reconstruire les maisons de tous ces sinistrés. Et en attendant, il y aura deux étés et donc deux périodes à risque majeur de cyclone pendant lesquels on peut imaginer la difficulté qu’auront ces villes de toile à résister.

Une autre question suit, plus redoutable encore et formulée comme une simple réflexion : « Quand je vois notre pays si pauvre et si sale, je me demande toujours pourquoi nous en sommes arrivés là. Sommes-nous un peuple mauvais ? » La réflexion me sidère. Comment une personne aussi cultivée, le chauffeur est comme tous nos chauffeurs de niveau bac + 3 ou 4, peut-elle penser ainsi ?

La culpabilité est ancrée dans la société haïtienne. Un article lu ce jour dans la presse locale m’éclaire sur le sujet. J’en cite quelques extraits : « Chacune des religions a son explication du tremblement de terre du 12 janvier 2010 » Pour les catholiques, Dieu est Amour. Il ne saurait donc autoriser désastre aussi monstrueux contre ses enfants. Ce sont les péchés de l’homme qui sont responsables des misères de l’humanité. Dans de telles conditions, l’homme pris isolément paie pour des maux qui ont été semés par d’autres, pour lesquels il ne porte aucune responsabilité personnelle. (…) Donc il y a là une injustice quelque part. Si Dieu est bon, dit Ivan Karamazov, pourquoi la souffrance d’un enfant innocent ?

L’interrogation dostoïevskienne se trouve au centre du drame que nous vivons en ce moment, tout à fait, au cœur de chacun d’entre nous. Et aucune des religions n’y répond vraiment. Le catholicisme, parce que refusant le débat en se réfugiant dans la vérité révélée : « A la yon bèl bagay lè nou kwé san n pa bezwen wé ». Ce qui veut dire « C’est une bonne chose de croire dans ces chose qu’on ne voit pas » (…) Tandis que les deux autres religions principales en Haïti, le Vaudou et le protestantisme, ne le voient pas de la même façon. L’une comme l’autre interpréteraient plutôt le séisme du 12 janvier comme une punition du Créateur, du Grand Maître.

Pour les vaudous, c’est pour avoir tourné le dos aux dieux de Guinée qui ont fait de nous un peuple libre et souverain nous conduisant à la victoire contre l’occident chrétien et esclavagiste que nos dieux nous envoient aujourd’hui toutes ces catastrophes comme les dix plaies d’Egypte.

(…) Cependant, là où il existe un problème potentiel à notre avis c’est du côté des sectes protestantes qui sont en train de propager une image d’un Dieu terriblement vengeur qui aurait envoyé ces plus de 200 000 morts et le chaos infernal que nous sommes en train de vivre pour punir les haïtiens »

Séb log est parti en WE à Saint Domingue. L’évènement parait insignifiant pourtant il ne l’est pas. D’abord, qui est Séb-log ? Il faut dire que l’équipe a compté jusqu’à 4 Sébastien, au point qu’ils ont été surnommés par leur diminutif affublé du sigle de leur fonction. On a eu ainsi, Séb-log, Séb-admin, Séb-WASH et Séb-éval.

Séb-log, donc, est parti en WE à Saint Domingue et nous nous en sommes tous réjouis pour lui.

Il faut dire que Séb, un type adorable, faisait partie de l’équipe de la croix rouge française qui était présente en Haïti avant le séisme. Il a donc vécu l’évènement de plein fouet et en particulier la soirée et la nuit qui ont suivi le séisme du 12 janvier lors de laquelle il a dû, sans aucune compétence dans le domaine, transformer le bureau de la croix rouge française en dispensaire avancé, où ont été accueillies des dizaines de victimes dans des états épouvantables.

Séb a tenu. Il est ensuite parti se reposer une semaine en vacances aux Antilles avant de revenir ici et de reprendre son travail, dans une mission qui avait quadruplé de volume. Il a tenu, jusqu’à ce qu’il ne tienne plus. Et il a eu l’intelligence et la simplicité de le reconnaître et d’en parler. Toute l’équipe s’est retrouvée solidaire autour de lui. Il part se reposer ce WE avant de prendre 3 vraies semaines de vacances. Ces blessures cachées sont décidément d’une redoutable dangerosité, surtout si on cherche à les enfouir et à les nier. Cela n’a pas été le cas ici. Nous nous en réjouissons tous pour lui.

Samedi 27 février

Décidément les journées qui se suivent ne se ressemblent pas.

Aujourd’hui, j’ai commencé par superviser le déménagement du dispensaire Saint Pierre, de façon à libérer l’espace des cours de récréation et permettre la reprise des cours. Ce sont les membres de la croix rouge haïtienne qui travaillent au dispensaire qui se sont chargés de tout transporter. Ils sont remarquables d’engagement et de dévouement. Toujours sur la brèche pour aller au devant des besoins des sinistrés. Leur dynamisme fait mon admiration car ils sont, eux aussi certainement, dans une situation personnelle difficile.

Heureusement pour nous, le frère responsable de l’école a accepté que nous restions dans son enceinte. L’opération de déménagement ne consistait donc qu’à nous déplacer de quelques mètres. En échange de cet accord, le frère nous a demandé des toiles de tente pour couvrir la cour de récréation qui servira d’école. En effet, les familles refusent que leurs enfants réintègrent les classes de peur d’un nouveau séisme. Il faudra beaucoup de temps pour que cette population se remette d’un tel traumatisme.

Départ ensuite pour Delmas 19 où le personnel du centre m’a demandé à ce qu’on leur installe des toilettes. Ils ne veulent, en effet, pas avoir à vivre les mêmes contraintes que la population qu’ils soignent pendant leur travail. Il faut aussi creuser une petite tranchée entre deux tentes pour diriger l’écoulement des eaux de pluie et éviter de noyer le sol des tentes de consultation.

Je leur fait livrer tout le matériel nécessaire (pelle, pioche, plaque de toilette à la turc, toile de tente et piquets) et demande à ceux qui s’occupent du gardiennage de faire ces travaux. En effet, tout le personnel WASH disponible est dans les camps et ces gardiens peuvent fort bien, tout en surveillant, se charger de cette tâche. Du coup, ils me demandent à être payé en plus. C’est un peu la difficulté ici. La misère est telle que tout est occasion de demander quelque chose en plus. Je ne peux leur en vouloir mais dois leur explique alors qu’ils ont déjà un salaire et que ces aménagements, qui sont pour eux, peuvent justifier de leur part un certain engagement. Ils finissent par en convenir mais m’expliquent alors qu’ils n’ont pas de tentes et souhaitent que la croix rouge leur en donne.

Cette demande est permanente, surtout depuis le début des pluies. Mais malheureusement, nous n’avons pas de stocks de tentes. Celles que nous installons dans les camps ne font que passer entre nos mains en vue d’un objectif bien précis et nous ne pouvons en user pour nos personnels. Difficile à expliquer à ces gens qui n’ont rien. En partant, je sens que tout n’est pas dit. Une certaine tension émane de l’équipe et j’ai beau demander s’il y a un autre problème, la réponse reste négative. Delmas 19 est un quartier très pauvre et socialement difficile, je ne l’oublie pas.

Je passe rapidement à l’OFATMA livrer 5 fauteuils roulants qui nous avaient été donnés et reçois sur le chemin du retour un appel du responsable local de la croix rouge haïtienne qui m’explique enfin de qui se passe. Il y a eu hier soir une dispute entre plusieurs personnes qui travaillent au dispensaire et deux d’entre eux se sont fait sortir de l’enceinte où ils vivent tous. J’apprends alors que, sous les deux seules tentes que nous avions pu leur donner lors de l’ouverture du dispensaire, vivaient plusieurs familles dans une promiscuité insupportable.

La dispute, qui a dû être suffisamment forte pour aboutir à la déchirure d’une tente, n’est est que la conséquence. Il me demande d’arbitrer le conflit en me faisant part de son souhait que je sanctionne les responsables. Mais sanction pour qui ? Je sens bien que, quelque soit les tords que je pourrais dégager à l’encontre de l’un ou de l’autre, il s’agit d’une triste histoire de misère humaine. Je repousse délibérément à lundi mon retour au dispensaire pour régler cette affaire qui, me semble t-il, a besoin de décanter un peu avant d’être analysée.

Ce soir, je me sens un peu las. Fort heureusement, nous partons demain matin à une petite dizaine faire une grande ballade dans les mornes, histoire de nous détendre et de nous changer les idées.

Dimanche 28 février

Nous sommes en fin de compte partis à cinq ce matin marcher à la morne Cabrit.

Un petit groupe de 4 expatriés avec Jean Rénal, le chauffeur haïtien, si enjoué et sympathique. Une petite heure de voiture sur la route du Nord, puis marche à partir d’un village en bord de route, sur un sentier empierré. Nous entendons du village que nous quittons les chants entraînants d’un office religieux. Nous sommes bien dimanche. Sur le chemin, nous sommes accompagnés d’un groupe d’enfants qui rentrent de la messe. Ils ont mis manifestement leurs plus beaux habits, les filles en robes blanches pour celles qui en ont, et les garçons en tenue propre, chacun tenant à la main son livret de première communion.

Nous conversons comme nous pouvons avec eux, en essayant de comprendre les mots communs au créole et au français. Notre groupe, au fur et à mesure que nous montons dans les mornes, se densifie, avec des adultes et encore des enfants. Le paysage vallonné est très sec, les collines sont pratiquement nues, la déforestation n’ayant laissé qu’un sol caillouteux au milieu duquel les paysans tentent de faire pousser du manioc et des patates. La ballade est un grand plaisir. La bonne humeur est de rigueur. Nous nous demandons comment ce territoire si aride peut abriter une telle population car les maisons sont rares et isolées les unes des autres.

En les interrogeant sur leur approvisionnement en eau, nous apprenons que la seule source est à une heure de marche. Nous croiserons d’ailleurs à plusieurs reprises des hommes, des femmes, des enfants et même un âne, chargés de bidons, allant à la source ou en revenant. Nous traversons deux hameaux de quelques maisons. Dans chacun, une assemblée religieuse, regroupée dans une maison au toit de tôle, prie et chante. Au loin, le panorama nous permet de distinguer en contre bas la plaine de Port au Prince et la mer des caraïbes.

Au bout de deux heures de marche nous nous arrêtons à l’ombre de quelques arbres pour un casse croûte. Les enfants ne nous ont pas quittés et nous regardent manger avec envie. Une distribution de quelques friandises les ravie. Ils repartent partager leur trésor nous laissant enfin un peu seuls.

Ce temps de détente et un délice. Nos semaines sont un peu chargées, tant en travail qu’en émotion, et cette coupure est la bienvenue. Retour ensuite par le même chemin. La glace semble brisée avec les habitants de ces mornes : En passant devant un groupe de maisons, une femme nous demande des médicaments pour un malade. Nous n’en avons pas mais je propose de voir le malade. On me fait rentrer dans une maison de terre. La pièce sombre, qui ne fait pas plus de 10 m², abrite un lit sur lequel est allongé un adolescent à côté d’une femme qui allaite. Celle-ci se lève pour me laisser la place.

Je me penche sur le malade pour l’examiner. Une extrême maigreur et une altération de l’état général. Les signes sont apparus progressivement depuis un peu plus de 6 mois et son état n’a fait que s’aggraver depuis. Il ne me faut que quelques minutes pour faire le diagnostic. J’ai déjà vu ce type de maladie dans les années 80 lors de mon internat, lorsque le SIDA est apparu et avant que le virus ne soit identifié et la trithérapie instaurée. Il s’agit bien d’un sidéen en phase terminale. Dans les pays occidentaux, depuis que les antirétroviraux ont été découverts, nous ne voyons pratiquement plus de malades dans cet état. Le SIDA n’est certes pas vaincu, mais les malades sont stabilisés et peuvent vivre presque normalement. En Haïti, c’est différent et ce jeune homme risque bien de mourir.

Je dis qu’il faut aller consulter à l’hôpital pour faire des examens. On me répond que c’est déjà fait et on me montre l’ordonnance de prise de sang qui a été prescrite mais qui n’a pas été faite, faute d’argent vraisemblablement. Le diagnostic transparaît dans la prescription : Numération formule sanguine et sérologie « spéciale ». Un peu honteux de mon impuissance, je ne peux que les encourager à suivre ces prescriptions avant de sortir de la maison devant laquelle se sont regroupés une bonne vingtaine de personnes, parmi lesquelles un nombre impressionnant de jeunes femmes avec des bébés dans les bras. Ce sont de très nombreuses familles qui vivent ici pratiquement sans ressource.

La fin de la ballade n’a plus pour moi la même saveur qu’au début, mais l’humeur du groupe se charge de me remonter le moral. Il ne faut pas se laisser submerger par la souffrance. Elle est à tous les coins de rues, se présente sous de multiples aspects et risquerait de nous étouffer. A l’inverse, il nous faut faire face et mettre toute notre détermination à l’atténuer, dans la mesure de nos possibilités, tout en reconnaissant et acceptant nos propres limites. En relisant mes dernières lignes, il me vient ce commentaire un peu lapidaire que je vous livre : Facile à dire.

Demain lundi, je commencerai ma journée par Delmas 19 pour tenter de régler le conflit au sein de l’équipe du dispensaire, avant de partir pour deux jours à Petit Goâve J’y verrai le fameux malade dont on m’a parlé et, si je confirme l’indication, je l’opérerai mardi.

Lundi 1 mars

Lorsque je suis arrivé au dispensaire Delmas 19 ce matin, j’ai vite perçu la mauvaise ambiance dans l’équipe.

Après quelques entretiens individuels j’ai pu me faire une idée de la querelle de la fin de la semaine dernière. Il s’agissait, sur fond de promiscuité, de pauvreté et d’inquiétude, d’un conflit entre la coordinatrice du dispensaire et les autres membres de l’équipe. Autoritarisme ? Maladresse ? Toujours est-il qu’il n’a fallu qu’un élément mineur surajouté, la disparition d’un tensiomètre, pour que le conflit éclate.

S’en est suivi le départ de deux personnes et la dégradation volontaire d’une tente. L’auteur ayant reconnu les faits en exprimant ses regrets, le responsable de la croix rouge haïtienne me demande devant tout le monde ma décision.

J’ai pris alors le ton le plus solennel pour dire que les disputes et la dégradation volontaire d’une tente n’étaient pas compatibles avec un travail au sein de la croix rouge française et que, si de telles situations devaient perdurer ou se reproduire, nous ne garderions pas dans l’équipe les personnes qui seraient en cause. Un avertissement, mais pas de sanction. Cette décision a semblé satisfaire tout le monde, y compris et surtout les responsables de la dispute qui craignaient manifestement que je ne prononce leur renvoi. Ils se sont alors excusés et ont assuré que cela ne se reproduirait pas. J’ai par ailleurs promis à la femme et sa fille qui avaient quitté le campement de leur fournir une tente dès que possible.

Le calme étant revenu et le travail ayant repris, je m’apprête à partir quand un homme qui m’attendait devant la voiture m’interpelle. Il est du quartier me dit-il et veut que je lui donne du travail. Il me demande même, puisque le dispensaire fonctionne depuis un mois, de renvoyer les gardiens pour les remplacer par lui-même et quelques uns de ses amis, insistant sur le fait qu’ils sont du quartier et doivent avoir du travail. Il s’agit malheureusement d’une petite bande de ce quartier difficile cherchant à prendre la main sur l’activité et l’emploi.

C’est courant dans les zones défavorisées et impose de notre part de ne pas y céder. Je lui explique que je ne peux le faire comme je ne peux donner du travail à tout le monde mais il n’en démord pas et devient même presque menaçant pour le dispensaire de la croix rouge. Avec le responsable de la croix rouge haïtienne, nous discutons encore plusieurs minutes avec lui, lui expliquant pour finir que si nous sentons un danger sur le dispensaire et ses personnels, nous serons dans l’obligation de le fermer. Ce serait alors la population toute entière qui serait pénalisée.

Nous en restons là et je repars. Pas tranquille, je rappelle en fin de matinée le responsable de la croix rouge haïtienne resté sur place. Il m’apprend que, quelques temps après mon départ, l’homme a décroché le drapeau de la croix rouge et subtilisé le cadenas de la grille au gardien. Je lui demande de prévenir la police et de le faire savoir. Cette démarche semble porter ses fruits car, en début d’après midi, j’apprends que le drapeau est à nouveau à sa place et que le cadenas a été restitué. L’intimidation n’ayant rien donné notre homme semble avoir renoncé. Il n’en reste pas moins que ce quartier reste sensible et que nous aurons maintenant à être très vigilants.

Je me rends ensuite à la nouvelle résidence. La délégation croix rouge devenant conséquente, il a été décidé de la dédoubler et donc de louer une autre maison. Elle est plus vaste, dans un quartier bien isolé, a passé avec succès l’examen minutieux des ingénieurs en sismologie et nous offre ainsi la possibilité de réintégrer une structure solide. Même si je n’en profiterai pas aujourd’hui car je pars à Petit Goâve, je découvre « ma » chambre. Le privilège de l’âge m’en a fait attribuer une grande avec douche et toilettes personnelles et même une petite terrasse donnant sur un grand jardin en contre bas. Un super luxe après ce mois sous tente.

Mercredi je vais enfin dormir dans un lit !

Départ ensuite direction Petit Goâve pour notre réunion sur le psycho social. J’y ai convié le représentant de la coordination de l’OMS. Nous officialisons ainsi notre démarche et l’intégrons dans le dispositif global. En créole on dit « ti pa, ti pa n’arivé » ce qui pourrait se traduire pas « doucement mais sûrement » ou, « pas à pas on y arrive ».

Les chirurgiens canadiens et norvégiens m’attendaient au sortir de la réunion. Le fameux patient avec le gros goitre ne s’est pas présenté mais ce sont quand même quatre autres malades qui m’attendent ! Je pose deux indications opératoires, tumeur de la parotide et kyste du tractus thyréoglosse pour les spécialistes, demande des examens complémentaires pour le troisième et récuse le quatrième qui présente une énorme tumeur de la bouche au dessus de toute ressource thérapeutique.

Demain, journée opératoire donc, pour mon plus grand plaisir je dois le reconnaître. Les chirurgiens désolés de la disparition de leur malade le plus difficile m’assurent le faire rechercher pour mon prochain déplacement. Si ça continue, je vais finir par avoir chaque semaine ma journée opératoire !

Mardi 2 mars

Et bien ce n’étaient pas deux malades qui m’attendaient ce matin au bloc, mais quatre.

Deux personnes ont été rajoutées en début de matinée, un homme avec fracture du malaire (l’os de la joue pour les non initiés) secondaire à un accident de la route et une femme avec une ostéomyélite de la mandibule d’origine dentaire fistulisée à la peau. David, que tu m’as beaucoup manqué !

Les interventions se sont bien passées, dans un environnement totalement improbable : L’équipe d’anesthésie et la panseuse étaient norvégiennes, le chirurgien qui m’aidait canadien, et les autres personnels haïtiens, sans oublier deux ambulanciers israéliens, membres du cristal rouge, la petite sœur de la croix et du croissant rouge. Bien sûr, peu de matériel et surtout pas celui que j’aurais aimé avoir, mais c’est comme ça et puisqu’il n’y pas d’autre solution, on y va dans la bonne humeur.

Retour en fin d’après midi sur Port au Prince, fatigué mais heureux. Le chauffeur n’est pas celui dont j’ai l’habitude. Peu bavard, il se concentre sur sa conduite. Je tente de lier la conversation en lui posant une question assez classique dans ces circonstances : « Est-ce que ta maison a souffert du tremblement de terre ? » « Oui, » me répond t-il. « Elle est tombée. Il y avait à l’intérieur ma sœur, ses trois enfants et des amis. 17 personnes sont mortes. Mon beau frère et moi on était dehors. »

Je me sens incapable de rebondir. Le reste du trajet se fait en silence. La route, que je commence à bien connaître, a changé. Sur les bas côtés s’accumulent maintenant sur des kilomètres les gravats déversées par les camions des équipes en charges de l’évacuation des ruines des villes traversées.

A l’entrée de Port au Prince, c’est sur un immense terrain que les gravats sont accumulés. Il sert du coup aussi de dépôt à ordures. Le feu a été mis à certains tas, sans doute pour en réduire le volume. Une épaisse fumée s’en dégage et traverse la route. L’odeur acre prend à la gorge et nous devons fermer les fenêtres en traversant la zone. Sur le terrain, des dizaines de personnes, adultes et enfants, fouillent à la recherche du moindre rien.

J’écris beaucoup sur le secteur de la santé qui m’occupe mais, comme je l’ai déjà évoqué, ce n’est qu’une des activités de la croix rouge française.

Il y a en fait trois secteurs, avec donc trois coordinateurs, sous l’autorité du chef de mission. En dehors du secteur santé psychosocial qui est le celui dont je m’occupe, il y a la logistique dont j’ai déjà parlé et le « WASH - Relief », qui constitue un des points forts de la croix rouge française et ici le plus gros pôle d’activité. Parlons du « WASH » d’abord. Cet acronyme anglais signifie : Eau, Assainissement, Sanitaires, Hygiène.

Les équipes qui y travaillent sous la coordination remarquable de Jérôme, un fonceur au grand cœur et au parcours en humanitaire impressionnant, s’emploient, sur les camps de sinistrés des secteurs qui leurs ont été désignés, à mettre en place toutes les structures de première nécessité dans ces domaines.

Ce travail complexe nécessite une parfaite entente avec les comités locaux. Les changements de comportement qu’ils impliquent ne sont pas neutres et nécessitent un minimum d’appropriation par les personnes qui en bénéficient. Cela demande donc en amont, du dialogue, des explications, de la concertation et parfois de la négociation.

Pour l’eau, il s’agit de bladders, grandes poches de 5 à 10 M3, posées à même le sol, un peu en surplomb, et desquels part un tuyau terminé par quelques robinets. L’idéal serait de pouvoir aussi y brancher des douches mais il ne s’agit pour le moment que d’un vœu pieu. Il y a malheureusement d’autres priorités.

L’eau, potabilisée, est amenée par camions citernes. L’équipe a déjà équipé 64 sites dont elle assure chaque jour l’approvisionnement en eau. Imaginez le travail et les norias de camion que cela nécessite. 700 M3 d’eau distribuée par jour, de quoi abreuver 140 000 personnes. Pour les latrines, la technique est assez simple. On creuse à la pelleteuse une tranchée de 10 m de long, 2 m de profondeur et 60 cm de large. On recouvre la tranchée avec des planches non jointives sur lesquels on pose 10 toilettes « à la turc » préfabriquées. On isole ensuite les 10 toilettes par des cloisons en tissus tenues par des piquets de bois. Et en en faisant deux par camps, on obtient 10 toilettes hommes et 10 toilettes femmes. C’est rudimentaire mais ça marche. Et question hygiène, c’est une révolution. Le problème, c’est qu’il faut le faire comprendre et le faire accepter.

Cela ne pose le plus souvent pas de problème tant les sinistrés souffrent du manque d’hygiène. Mais dans les milieux les plus défavorisés où ces notions ne sont pas connues, ces latrines sont parfois rejetées. Elles localisent, en effet, les lieux d’aisance et donc les odeurs, alors qu’il est tellement plus simple d’aller se soulager plus ou moins discrètement tout autour du camp, en pensant que les traces ne résisteront ni à la pluie ni aux animaux.

Une fois ces latrines installées, il faut passer à la deuxième étape, celle de l’appropriation de façon à obtenir que les sinistrés eux même s’organisent pour en assurer l’entretien. Les « WASH » tentent donc de sensibiliser à l’hygiène. Un travail de longue haleine, qui ne peut intervenir qu’une fois les constructions faites mais qui se heurte à des générations d’ignorance et à l’accablement de ces populations déplacées.

Désolé de ces détails un peu scabreux, mais ils constituent la réalité du travail de ces volontaires qui doivent faire preuve parfois de beaucoup de persuasion pour convaincre les sinistrés des bienfaits de leur constructions. A ce jour, près de 57 structures ont été posées, soit 570 latrines. Une autre de leur mission est le creusement de fosses à ordures. Là aussi, il faut discuter et négocier pour choisir le lieu et explique à la population la nécessité d’y regrouper les ordures plutôt que de les répandre n’importe où.

Le Relief maintenant : Parallèlement si possible à l’action « WASH », des tentes sont distribuées et installées. Il s’agit probablement du sujet le plus sensible. Chaque famille veut sa tente, ce qui est bien légitime, mais ce qui impose une logique collective de distribution et de mise en place. Et c’est là que les difficultés commencent. Il y a en effet généralement plus de famille sur les sites à aménager, que le camp, une fois organisé, ne pourra en contenir.

Comment faire comprendre que la distribution ne sera que la démarche ultime de tout un processus de réflexion et de négociation, sur la localisation du site, le dessin de ses axes, le calcul du nombre de familles logeables et la recherche de solution pour celles qui seront logées ailleurs ? La tension, induite par ces semaines de vie précaire et d’inquiétude sur l’avenir, peut facilement dégénérer, d’où la nécessité de consolider ce travail par un sens aiguë de la diplomatie et un appui sans faille des comités locaux. Tout ça pour dire que l’équipe a permis à ce jour l’installation de plus de 1100 tentes.

Ces chiffres peuvent paraître dérisoires au vu du million de sinistrés que compte le pays, mais à côté de notre petite et courageuse équipe, d’autres ONG travaillent sur d’autres zones, dans le but de gagner la course contre la montre qui se joue actuellement alors que s’annonce la saison des pluies.

Mercredi 3 mars

J’ai eu la surprise hier soir tard de voir arriver un médecin guadeloupéen que je n’attendais plus et que j’ai pu, dès ce matin, mettre sur les dispensaires. Il semble avoir une grosse expérience de ce type de situation et je compte beaucoup sur lui pour lever le pied sur ce sujet. J’ai besoin, pour mes deux dernières semaines, de me concentrer sur l’OFATMA dont le projet doit être totalement bouclé avant mon départ.

Le projet a d’ailleurs pris de la consistance aujourd’hui. Nous avions une réunion importante avec le directeur général pour caler les termes précis de l’accord qui sera signé prochainement en présence, s’il vous plait, du ministre de la santé publique et de la population. Nous rentrons d’autant plus dans le concret qu’arrivent de Lyon à la fin de la semaine un médecin physique, un kiné et une ergo. Ils seront chargés d’élaborer le projet médical de façon précise et de le traduire en terme architectural. Ils travailleront d’ailleurs avec un architecte local au dessin des plans. L’objectif est de construire au plus vite de façon à ce que le service soit fonctionnel dans ses bâtiments au plus tard dans 18 mois. Manifestement, le processus administratif d’autorisation de la construction est plus court qu’en France…

Un chirurgien arrive aussi au début de la semaine prochaine. Il travaillera avec le chirurgien orthopédiste de l’hôpital sur la chirurgie de reprise des traumatisés, y compris des moignons, de façon à les rendre appareillables. Par contre, la piste espagnole que nous avions pour nous soutenir sur les ortho prothèses ne s’est pas confirmée. Nous nous trouvons donc démunis sur ce sujet alors que l’hôpital confirme sa demande de débuter au plus vite cette activité. Il va nous falloir trouver un autre partenaire.

Deux autres arrivées sont également attendues pour la semaine prochaine : un logisticien spécifiquement dévolu à la santé et … ma remplaçante !!! Nous aurons ainsi un tuilage de près de deux semaines et je pourrai partir l’esprit tranquille, enfin, peut-être.

Jeudi 4 mars

Mon court message d’hier l’a peut-être laissé transparaître, j’étais bien fatigué.

Mais après une bonne nuit, j’ai découvert ce matin un mail émanant du ministère de la santé publique et de la population. Le ministre, qui avait fait hier le déplacement à Petit Goâve avec les responsables de son cabinet et qui avait constaté que l’hôpital fonctionnait maintenant parfaitement, me faisait transmettre, pour les croix rouges française, norvégienne et canadienne, ses remerciements pour le travail accompli.

Et, suprême reconnaissance, mon interlocuteur nous sollicitait pour intégrer dans notre dispositif les jeunes médecins en service social afin de parfaire leur formation. Même si nous ne recherchons pas ce type de reconnaissance, je peux dire que ça m’a fait le plus grand bien au moral pour démarrer la journée. Nous vivons une telle situation, en tension permanente, toujours le nez dans le guidon, sans avoir même la capacité de juger de la qualité de ce que nous faisons, que ce regard positif venu des haïtiens est plus que bienvenu. Je me sens remonté à bloc, pour les deux dernières semaines de ma mission.

Une autre bonne nouvelle aussi, mais qui datait d’hier soir tard, l’arrivée d’un « psycho social » pour Petit Goâve. L’équipe « Santé Psychosociale » devient conséquente. Cette partie essentielle du projet de Petit Goâve, que nous avions dû jusqu’à maintenant mettre en attente, peut démarrer dès la semaine prochaine.

J’appelle donc les canadiens à Petit Goâve pour les en informer et prendre des nouvelles des malades opérés mardi. Tout va bien pour eux, me dit mon interlocuteur, tout en rajoutant immédiatement que deux autres malades porteurs de tumeurs de la thyroïde m’attendent pour la « consultation » de lundi prochain. Le pli est donc pris, j’opèrerai bien encore, au moins la semaine prochaine. Concernant les dispensaires, le médecin nouvellement arrivé en a bien pris la dimension du sujet.

Après sa première journée d’évaluation avec la croix rouge haïtienne, nous avons convenu qu’il devenait urgent de déménager Delmas 19 dans un secteur moins sensible. En effet, les intimidations de la bande locale n’ont pas totalement cessé et nous ne devons une paix relative qu’aux rondes de polices qui sécurisent maintenant relativement la zone. Ce n’est pas suffisant pour travailler en paix. La recherche d’un nouveau terrain d’accueil a démarré.

Je réalise ce soir que je n’ai jamais parlé d’un personnage clé de notre délégation, la chargée de « com’ » : Laetitia est directement reliée au chef de la délégation et n’appartient donc à aucun des pôles. Son rôle discret mais oh combien essentiel, consiste à recueillir le maximum d’information sur nos actions et à en faire le retour au siège et à la fédération internationale. C’est elle aussi qui écrit les articles qu’on peut lire sur le site de la croix rouge française dont je ne peux que recommander la lecture…

Une ONG ne peut fonctionner aujourd’hui sans communication. C’est par le retour qu’on leur fait des actions conduites avec l’argent qu’ils ont versé que les donateurs peuvent se faire une idée de ce à quoi ils ont participé. Tout le monde ne peut pas partir en mission, mais nombreux sont ceux qui veulent agir, chacun selon ses possibilités, physiques, familiales, professionnelles ou financières, quand une catastrophe survient ou, tout simplement, pour accompagner une ONG dans ses actions de fond pour le développement. Ce retour indispensable leur est dû.

La chargée de « com’ » a donc, comme la « log », le rôle ingrat d’accompagner sans y participer directement, ceux qui sont en action et qui, sans elle, ne disposeraient d’aucun moyen.

Vendredi 5 mars

Ce matin , nous avons longé un chantier de déblaiement de ruines d’un quartier.

De nombreux « cash for work » s’employaient à réduire à coup de masse les blocs de béton effondrés tandis que d’autres munis de pelles remplissaient les bennes qui attendaient le long de la route. J’ai remarqué, au passage de notre voiture, deux hommes, le visage protégé par un masque chirurgical, qui descendaient du talus un volumineux sac noir, en le traînant plus qu’en le portant. L’odeur épouvantable qui nous a brutalement submergés ne laissait aucun doute sur le contenu du sac.

J’ai plaint ces hommes dont la tâche, déjà lourde, était rendue totalement inhumaine par cette atroce odeur de putréfaction. Je pense qu’elle restera le souvenir le plus pénible et le plus traumatisant de mon séjour ici. Je l’ai découvert dès mon arrivée en longeant certains bâtiments détruits. Elle signait, sans ambiguïté aucune, la présence de corps encore enfouis sous les décombres. Je l’ai reçue à chaque fois comme une agression douloureux dont, je le sais, je garderai la cicatrice.

J’ai souvent côtoyé la mort dans ma vie professionnelle de chirurgien. Elle m’a toujours laissé une marque douloureuse que je reliais selon les cas, à la souffrance du malade et de sa famille devant l’inexorable, à la brutalité d’un accident de la voie publique, ou encore à mon incapacité de soignant à guérir ou tout simplement soulager. C’est la première fois, je crois, que je la côtoie dans un tel contexte de violence absurde.

Je savais par ailleurs, avant de venir en Haïti, que l’on pouvait être blessé dans son âme par une parole, par un écrit, par un geste, par un acte ou par une atteinte physique.

J’ai maintenant découvert qu’on pouvait l’être par une odeur.

Samedi 6 mars

Hier soir tard sont arrivés les trois personnes que j’attendais de l’hôpital des Massues de Lyon.

Il s’agit d’un médecin physique, Isabelle, d’un kinésithérapeute, Marc et d’une ergothérapeute, Isabelle. Leur arrivée m’a tout d’un coup donné une sensation de grande légèreté, comme si je pouvais maintenant répartir sur plusieurs autres épaules le poids que j’avais le sentiment de porter sur les seules miennes. Dès ce matin, je les ai conduits à l’hôpital de l’OFATMA pour qu’ils fassent connaissance avec l’équipe médicale et soignante et puissent commencer leur expertise.

Ils sont là pour deux semaines, avec l’objectif d’écrire le projet précis du futur service de médecine physique et réadaptation. Ils auront à travailler avec un architecte et devraient nous laisser à leur départ les plans du futur bâtiment. Et ce n’est pas tout. Ce soir arrive ma remplaçante, qui sera, dès lundi, mise sur la partie « Petit Goâve » du projet, en tuilage avec Sébastien, mon compère évaluateur qui nous quitte dans une semaine. Je la brieferai sur la partie « Port au Prince » du projet la semaine d’après, ma dernière semaine.

Demain, nous attendons la « log santé », en clair, une personne chargée de toutes les questions logistiques qui concernent la santé. Avec la montée en charge du projet de l’OFATMA, qui doit nous permettre d’ouvrir la structure sous tente dans deux semaines, elle aura du travail.

Enfin, lundi arrive un chirurgien orthopédiste chargé de former le chirurgien de l’OFATMA à la chirurgie du handicap en général et des moignons en particulier. Notre équipe « santé psychosociale » expatriée sera ainsi passée de 4 à 11 personnes en 4 jours. Et ce n’est pas tout car nous avons en prévision des renforts médicaux et infirmiers pour Petit Goâve. Si je compte tous les haïtiens qui travaillent sous contrat dans les dispensaires et le psychosocial, notre pôle doit maintenant dépasser la cinquantaine de personnes.

J’ai pu voir en fin d’après midi les deux responsables de la cellule de crise du ministère de la santé publique et de la population, dont mon ami Jean Hugues Henrys, pour un bilan d’étape de notre action. Je suis toujours aussi séduit par son intelligence, sa détermination et son engagement au service de son pays. Il est heureux que ce pays puisse encore compter sur des hommes de cette trempe.

Je leur ai présenté le travail maintenant finalisé sur Petit Goâve pour qu’ils le valident avant qu’on ne lance concrètement les opérations sur les dispensaires. C’est maintenant chose faite. J’ai ensuite évoqué avec eux la date prochaine de mon départ. Ils m’ont demandé la date prochaine de mon retour. Ils souhaitent en effet réfléchir, comme je l’ai déjà évoqué, à la mise en place d’un système généralisé d’assurance sociale et sembleraient intéresser à ce que je puisse contribuer à la réflexion. La perspective d’un retour en Haïti me rendra très certainement moins difficile mon départ prochain alors qu’il reste tant à faire ici.

J’ai peu parlé de la résidence dans laquelle nous habitons maintenant. Il s’agit au départ d’une luxueuse maison, construite par un riche architecte, avec de multiples pièces, un grand jardin et une superbe piscine, hors d’eau depuis des années. Ce genre de maison n’est pas rare ici. Et ce qui n’est pas rare non plus, c’est que ces maisons sont vides. Leurs riches propriétaires haïtiens ont le plus souvent fui le pays pour l’Amérique du Nord lors des troubles liés à la période « Aristide » et ne sont jamais revenus. C’est ainsi que les ONG trouvent assez facilement des maisons à louer de la taille requise mais dont le style ne correspond en rien à l’esprit de leur mission.

Leur état s’est souvent altéré par des années d’inoccupation, voire de dégradation, mais elles nous permettent d’imaginer le fossé qui pouvait séparer à une époque la population miséreuse de l’élite protégée par le pouvoir.

Dimanche 7 mars

Journée de repos aujourd’hui.

Nous sommes partis à trois voitures pour Saut d’eau, une petite ville au Nord où l’on nous avait parlé d’une superbe cascade sous laquelle il est possible de se baigner. L’ambiance était détendue, nous pouvions souffler un peu et prendre du champ par rapport à notre travail si compliqué. Mais après moins d’une heure de route, nous tombons sur un très impressionnant accident de la route qui venait à peine de se produire. Un tap tap, transport en commun monté sur un pick-up, gisait, explosé, dans le fossé avec tous ses passagers et leurs bagages. Nos trois voitures croix rouges pleines de médecins et d’infirmières ne pouvaient mieux tomber.

Nous sortons donc pour nous porter, anxieux, vers les victimes. Je ne sais si ce que j’ai lu dans les yeux, dont j’ai pu croiser le regard, de mes amis correspondait bien à ce qu’ils pensaient mais, cela pouvait se résumer à : « Même aujourd’hui ! Il n’y aura donc pas de journée sans ». En tous cas, c’est ce que moi je pensais. Pensée très égoïste, j’en conviens, qui ne m’a pas empêché de me préoccuper sans délai des victimes, mais qui en dit long sur ce que nous vivons.

Fort heureusement, il n’y avait que des blessés, sept, et sommes toutes relativement mineurs : beaucoup de bosses et de plaies à suturer, deux ou trois fractures, clavicule, cheville, ou jambe, mais rien de vital. Nous nous sommes donc contentés, grâce à notre trousse de secours, de conditionner les malades, qu’une ambulance est venue prendre, une heure après à peine, pour les emmener vers l’hôpital le plus proche. En l’attendant, nous avons eu l’explication de l’accident : le tap tap, probablement un peu vétuste, avait tout simplement perdu dans un virage la cabine arrière où siégeaient tous les passagers. Celle-ci avait été projetée avec son chargement dans le fossé, de même d’ailleurs que la voiture, délestée mais déséquilibrée, qui a fait un tête à queue avant de s’encastrer dans le talus.

Nous sommes repartis après le départ de l’ambulance pour rejoindre la fameuse cascade. Il nous a fallu quitter la route et prendre pendant une bonne heure une piste plus que passable où nos 4X4 ont été bien sollicités. Mais l’isolement dans lequel nous étions et la beauté du paysage nous ont bien vite rendu notre bonne humeur. Le résultat valait le déplacement. La cascade était bien là, superbe, et le bain délicieux. Le lieu a été choisi pour le déroulement, tous les ans en juillet, d’une des plus célèbre cérémonie vaudou du pays. Pique nique, repos, puis retour sans incident. Une belle journée finalement.

Lundi 8 mars

Ce jour est pour moi celui de la montée d’un nouveau cran dans la mise en œuvre des activités, mais aussi celui du début de la passation : Chantal, ma remplaçante a, dès aujourd’hui, commencé à prendre connaissance avec Sébastien du projet de Petit Goâve, dont j’ai reçu, pas plus tard qu’hier soir, la validation par le ministère. Ils prévoient de s’y rendre dès mercredi pour qu’elle puisse rencontrer les personnalités locales et les partenaires. Sébastien partant en fin de semaine, il faut qu’elle soit, à ce moment, totalement opérationnelle sur le sujet. Je lui transmettrai les autres dossiers ensuite.

Les trois experts des Massues ont continué à travailler sur le projet de l’OFATMA en rencontrant le directeur et l’ingénieur en particulier, une journée très intéressante et productrice à les entendre. Véronique, la logisticienne arrivée hier soir s’est rendue ce matin dans les dispensaires avec Jean Claude, le médecin qui les supervise, puis sur les activités psychosociales avec Colette la psychologue, pour prendre contact avec notre réalité. Elle s’est plongé cet après midi dans le dossier de l’OFATMA pour s’occuper des nombreux achats de matériel que nous devrons avoir fait pour l’ouverture de l’unité sous tente. J’ai, de mon côté, emmené Nicolas, qui prend en charge le psycho social de Petit Goâve sur place, de façon à ce qu’il participe à la réunion hebdomadaire et qu’il se présente aux autres partenaires.

J’en ai d’ailleurs profité pour consulter encore une fois. Je reviendrai donc mercredi pour opérer les deux malades dont j’ai validé les indications, voire un troisième dont on m’a parlé mais que je ne verrai que le jour même.

Enfin, Jacques, le chirurgien orthopédiste que nous attendons, arrive demain. Il sera au travail dès le lendemain avec le chirurgien orthopédiste haïtien qui l’attend. Ca avance donc de tous les côtés et c’est bien.

C’est la même chose pour les autres activités. Nous avons eu ce soir la réunion hebdomadaire de l’équipe où les présentations des autres secteurs étaient du même style, tout en mouvement et en dynamisme. Par exemple, du côté de l’eau, on rentre maintenant dans une phase de développement à long terme avec raccordement aux réseaux urbains quand il y en a un, quitte à le réhabiliter.

Du côté de la « com’ », ça prend également une autre ampleur avec le recrutement d’un pigiste et l’objectif de créer une lettre mensuelle. La « log » s’est elle aussi musclée pour « assurer » toutes ces activités. Enfin, sujet moins fun mais tout aussi important, les « admin » cherchent à se structurer un peu plus, en particulier du point de vue budgétaire car tous ces projets maintenant mis en oeuvre ont un coup faramineux qu’il faut calculer, suivre et contrôler. J’entends et je lis beaucoup de commentaires sur notre action. Ils sont à la fois touchants et troublants.

Touchants bien sûr car ce ne sont que des compliments ou des remerciements et, même si ce n’est pas ce qui nous motive, c’est bien agréable à recevoir. Mais ils sont aussi troublants car, à mon sens, excessifs ou plutôt en décalage. Les personnes qui travaillent dans l’humanitaire sont des personnes que je voudrais qualifier de « normales ». Nous n’avons rien d’exceptionnel. Bien sûr nous partageons le même goût du voyage voire de l’aventure, ne sommes pas effrayés par l’inconfort, l’instabilité voire le risque, et avons, comme beaucoup, le souci de l’autre, mais ce tout cela n’a rien d’exceptionnel.

Si donc notre action parait aussi forte, c’est plutôt qu’elle se fait dans des circonstances qui sont, elles exceptionnelles. C’est donc bien l’histoire dans laquelle nous sommes qui est à considérer, pas nous. C’est bien ce séisme qui a fait 300 000 morts, autant de blessés et un millions de sans abris qui sort du commun. J’ai donc envie de dire que nous sommes des gens ordinaires qui vivons une histoire extraordinaire.

N’y voyez surtout aucune fausse modestie. C’est très sincère et important à entendre car à leur retour, les personnes qui ont vécu une telle histoire, se sentent souvent en décalage avec leur entourage, qui leur retourne une image d’eux même dans laquelle ils ne se retrouvent pas.

Mardi 9 mars

Nous avions rendez-vous ce matin, le chef de la délégation, le directeur général de l’OFATMA et moi, avec le ministre de la santé publique et de la population. Le ministère de la santé ayant été détruit par le séisme, le ministre et son cabinet se sont installés dans une annexe du ministère. Le bureau, que le ministre partage avec son chef de cabinet, n’a rien de ministériel : une pièce sobre de moins de 20 m², un bureau en contreplaqué, une armoire et quelques chaises. Rien d’autre que du fonctionnel.

L’accueil a été chaleureux. Le ministre, un médecin, très cultivé, qui a fait de nombreux séjours à l’étranger, est l’ancien directeur général de l’OFATMA, ce qui ne peut qu’aider à l’aboutissement du projet. Ce projet, dont il avait manifestement été largement instruit avant la réunion, a bien évidemment été totalement et immédiatement validé. Le seul point non résolu est celui de la prise de relais par le ministère du financement des activités après le désengagement de la croix rouge française.

Comme je l’ai déjà expliqué, nous engageons des projets sur le long terme, en finançant le lancement et les premières années, mais avec l’objectif de leur pérennisation par une reprise progressive par les autorités du pays concerné. Le ministre nous a expliqué que, du fait du séisme, la situation financière du pays, déjà peu reluisante, s’était gravement altérée. Il se trouve donc dans l’incapacité de prendre un tel engagement aujourd’hui. Mais il a poursuivi, avec un petit sourire, en nous assurant qu’il saurait trouver, en Haïti ou ailleurs, les bailleurs dont il avait besoin. J’ai donc été chargé de finaliser le document en vue d’une signature officielle, à priori la semaine prochaine, juste avant mon départ. Il en est de plus en plus question de ce départ. J’ai même reçu, signe tangible, mon billet d’avion.

Je l’attends autant que je le redoute ce retour. J’ai vraiment envie de rentrer, pour retrouver les miens, pour me reposer, pour reprendre le cours de ma vie personnelle et professionnelle.

Mais je sens déjà la peine que j’aurai à quitter ce pays et ses habitants dont les problèmes restent entiers. Un sentiment de culpabilité aussi, de les abandonner, alors que si peu a été fait et que tant reste à faire. J’aurai aussi beaucoup de tristesse à quitter cette formidable équipe dans laquelle j’aurai vécu une aventure d’une rare intensité. Je sais que les liens tissés resteront. Il ne peut en être autrement. Demain matin, je pars très tôt pour Petit Goâve pour opérer. Encore une journée bien différente de celle qui l’a précédé. C’est aussi ce qui fait la richesse de cette mission.

Mercredi 10 mars

Départ aux aurores pour Petit Goâve, seul avec le chauffeur. A 6 heures les routes sont libres. Tout est encore calme. La ville se réveille à peine. Quoique : Ce matin à 4 heure, nous avons été réveillés par le prêche vigoureux, avec mégaphone pour que tout le monde puisse bien entendre, d’un pasteur qui ouvrait pour sa communauté une journée de prière. Il a bien parlé pendant une demi-heure, laissant ensuite l’assemblée méditer ses paroles, puis commencer à chanter, avec un entrain aussi surprenant que matinal. Pour revenir donc à notre route, le trajet s’est fait dans le calme du matin naissant, avec un fond musical créole choisi avec attention par le chauffeur, qui connaît maintenant mon attirance pour la musique haïtienne.

Arrivé à Petit Goâve, j’ai pu voir que l’hôpital était en pleine effervescence. Un monde fou, en quête de consultation, d’examens complémentaires, d’accouchement ou d’intervention chirurgicale. Mes amis norvégiens et canadiens semblaient débordés, fatigués, mais heureux. Une salle d’opération fonctionnait déjà, une équipe étant en train d’opérer un patient victime dans la nuit d’un accident de voiture. Quand je pense que la première fois que j’y suis venu, cet hôpital était totalement désert. Il est maintenant redevenu ce qu’il n’aurait jamais du cessé d’être, un hôpital de référence pour un territoire de plus de 120 000 habitants.

Quatre malades m’attendaient en vue d’une intervention. J’ai retrouvé le bloc avec plaisir et détente, presque comme un vieil habitué. L’inquiétude des premiers jours avait disparue. Juste le petit piquant d’adrénaline que tous les chirurgiens connaissent bien et dont ils ne sauraient se passer. L’équipe était composée d’un anesthésiste espagnol d’origine haïtienne, d’une infirmière anesthésiste et d’une panseuse norvégiennes et d’une aide opératoire canadienne d’origine japonaise. Il s’agissait d’une étudiante en 4ème année de médecine qui, de son propre chef, s’était proposé pour venir passer un mois en mission en Haïti. Tout s’est encore et fort heureusement, très bien passé. Et j’ai réalisé, en finissant la dernière intervention, que j’étais tellement bien dans ce bloc, dans cette tenue et au sein de cette équipe, que je n’avais absolument plus la perception d’avoir interrompu pendant 6 années mon activité de chirurgien.

En sortant du bloc, une petite consultation m’attendait, juste de quoi alimenter mon programme opératoire de la semaine prochaine… Pendant le retour en voiture, je me suis vraiment demandé si je ne souhaitais pas reprendre mon activité chirurgicale. La réponse m’est venue très naturellement. Oui, en mission, non en France. C’est effectivement cette ambiance étrange et décalée qui me plait : Au bout du monde, avec des personnes blindées de motivation, et prêtes à accepter de vivre et de travailler dans des conditions plus que précaires. On ne dispose de rien, mais tout est possible, et dans la bonne humeur en plus. A l’inverse, j’aurais vraiment du mal je pense, à retrouver l’ambiance confinée, normée et hyper sécurisée d’un bloc opératoire français.

En réintégrant la résidence ce soir, je trouve Jean Claude, le médecin en charge des dispensaires, qui m’annonce qu’un nouveau terrain sécurisé a été trouvé pour repositionner Delmas 19, le chirurgien orthopédiste, arrivé hier soir, qui me parle avec bonheur de sa première journée de travail à l’OFATMA, au cours de laquelle il a pu d’emblée consulter et opérer et enfin les trois des Massues, qui ont non seulement bien avancer dans leur projet mais aussi consulter et qui se déclarent enchantés du climat qui s’est créé à OFATMA entre eux et les haïtiens. Elle est pas belle, la vie ?

Alors que j’écris, à quelques pâtés de maisons de distance, la communauté religieuse chante toujours à tue tête, terminant la journée de prière dans une véritable liesse. Le pasteur de ce matin n’a pas prêché dans le désert.

Jeudi 11 mars

J’étais ce matin, avec Florent, le chef de la délégation et Chantal ma remplaçante, à l’ambassade de France sur invitation de représentants du ministère des affaires étrangères et européennes, pour coordonner les actions françaises, en particulier dans la perspective de sensibiliser les bailleurs.

En effet, l’engagement du gouvernement français ne pourra porter que sur la reconstruction de l’hôpital d’Etat haïtien et sur l’appui aux actions portant sur la santé maternelle et infantile dans 3 régions du pays. En clair, la majorité de nos actions ne rentre pas dans ce cadre et nous devons chercher des soutiens financiers ailleurs. Pourtant, ne sont restées en Haïti que les ONG qui s’investissent sur le long terme et sur des projets structurants. L’objectif que nous partageons tous est de faire redémarrer le système de santé, en appuyant, sans les remplacer, les structures haïtiennes. Cet engagement a un coût qu’aucune ONG ne peut longtemps supporter sans être accompagnée. Et dans ce contexte, un abandon des projets pour défaut de financement passerait plutôt mal.

Il a donc été convenu que l’ambassade se chargerait de recevoir les projets de toutes les ONG et d’en faire une synthèse suffisamment pertinente et attirante pour appeler l’attention de ces fameux bailleurs sur les actions françaises dans leur ensemble. Nous nous accrochons d’autant plus à cet espoir qu’on évoque de plus en plus une seconde catastrophe sanitaire à venir.

En effet, bon nombre de blessés ont été mal opérés ou mal suivis après leur opération et on les voit maintenant réapparaître : fracture non consolidée ou en mauvaise position, sepsis, etc. Les nombreux orthopédistes mobilisés lors du séisme sont repartis pour la plupart alors que de nouveaux besoins chirurgicaux se font jour. Et si on rajoute l’arrivée imminente des « vraies » pluies, cela risque d’être à l’origine de situations dramatiques pour cette population sous tente. Il ne manquerait plus qu’un cyclone comme il y a deux ans pour aboutir à un véritable chaos.

Autre bonne mais préoccupante nouvelle : deux femmes, membres de MSF Suisse, enlevées en fin de semaine dernière, viennent d’être libérées, contre rançon vraisemblablement. Je n’en ai pas parlé jusqu’à ce soir car nous avions une consigne de discrétion pour ne pas gêner les probables négociations. L’ambiance de la semaine a donc été plutôt désagréable. Nous avons attendu tous les jours des nouvelles de ces deux femmes, sans en obtenir avant ce soir. Les enlèvements contre rançons étaient monnaie courante en Haïti ces dernières années, jusqu’à ce que la police, aidée de la MINUSTAH, y mette un terme relatif l’année dernière. Cependant, ces enlèvements touchaient en général de riches haïtiens et certains étrangers liés à des sociétés ayant des intérêts en Haïti, mais pas les ONG.

La crise sociale provoquée par le séisme, aidée probablement par les évasions de la prison de Port au Prince, a changé la donne. Du coup, les consignes de sécurité ont été encore renforcées : sortie de jour exclusivement en voiture aux portes verrouillées, obligation de réintégrer la résidence avant 18 heures, attention particulière aux entrées et sorties de nos résidences, si sortie après 18 heures, convoi de deux voitures minimum et couvre feu obligatoire à 23 heures. Finies les petites sorties le soir au resto ! Nous n’avons, pour la plupart, pas vécu dans l’inquiétude pour notre propre sécurité, mais le climat a quand même changé.

Ce soir, ça va donc mieux. Seule la suite nous dira si cet épisode restera isolé ou s’il signe le début de la reprise de ces pratiques franchement ennuyeuses et dangereuse pour le travail des ONG.

Vendredi 12 mars

Le pôle Santé-Psychosocial étant maintenant bien constitué, mon travail s’en trouve bien allégé.

Je suis depuis quelques jours strictement dans mon rôle de coordinateur, chacun connaissant bien sa tâche et s’y employant avec ferveur. C’est le bonheur. Ce soir, nous avons eu une réunion de toute l’équipe au cours de laquelle chacun a pu expliquer ce qu’il faisait et où il en était. Je l’ai animé conjointement avec Chantal, en poursuivant l’objectif de lui permettre de prendre concrètement ma place sur la coordination de tous les projets dès la semaine prochaine.

Ma dernière semaine sera celle de la passation avec toutefois ma petite escapade chirurgicale de Petit Goâve. Je pourrai prendre le temps, avec elle, de faire le tour de mes contacts de façon à leur faire mes adieux et à la présenter. On nous annonce toutefois une visite du siège qui risque de modifier un peu ces projets. On verra. On parle de plus en plus ici de la grande réunion qui se tiendra à New York le 31 mars prochain. Cette réunion permettra aux chefs d’Etats, entourés des bailleurs, de faire des propositions en vue du plan de reconstruction d’Haïti. Elle suscite beaucoup d’espoirs bien sûr, mais aussi pas mal de craintes quant au résultat à espérer.

Le gouvernement prépare un PDNA (Post Disaster Needs Asssessment) qui sera décliné en 7 secteurs, dont celui du Social qui inclue la Santé. Ce PNDA, qui part de la situation peu brillante d’Haïti avant le 12 janvier, fait le constat de l’effroyable dégradation survenue depuis et finit en proposant un programme très volontariste et, à mon avis, un peu trop idéal de ce vers quoi il faudrait tendre. Même avec la meilleure volonté du monde il est difficile d’y croire.

Les montants chiffrés de l’évaluation des dégâts humains et matériels sont astronomiques. Il est difficile de se prononcer sur leur fiabilité mais il semble bien d’ores et déjà que l’ardoise risque de dépasser largement les montants des aides annoncées. Et encore faudrait-il avoir la certitude, loin d’être garantie à ce jour, d’un consensus politique fort autour d’un projet réaliste.

Samedi 13 mars

C’est des mornes Saint Benoît que j’écris cette page.

J’ai souhaité retourner au monastère avant mon départ, pour dire aux revoir aux moines en général et à frère Michel en particulier et aussi me « retirer » un peu. L’ambiance de l’équipe de la croix rouge française est excellente, mais nous vivons à plus de 20 dans la résidence et, même si je suis un privilégié avec ma chambre seule, il n’est pas facile de s’isoler. Et puis, lorsque j’ai tenté en début de nuit de faire le bilan de ma mission à moins d’une semaine de mon départ et que le seul qualificatif qui me soit venu à l’esprit a été « dérisoire », j’ai compris que j’avais besoin de prendre un peu de recul et de repos. J’ai donc annulé tous mes rendez-vous de la journée et pris dès le matin la route du Nord. Le calme et la beauté du site, malgré l’aridité du terrain, constituent un remède en soi.

L’accueil, la simplicité et la profondeur de la communauté font le reste. Les offices, le repas en commun, une promenade en solitaire, un temps d’échange avec frère Michel, ont remplis ma journée et m’ont permis de reprendre pied. La proximité du retour est une période connue pour être fragilisante. C’est le temps du bilan qui, s’il se fait tout seul, sans recul, avec une accumulation de fatigue, d’épreuves, de retards dans les projets et de petites déceptions, peut être dévastateur. Je repars donc avec l’esprit un peu plus clair, au moins sur la nécessité d’attendre mon véritable retour et le regard que pourra porter la croix rouge elle même sur ce que j’ai fait avant d’en tirer mes propres conclusions.

S’il y en a d’autres par contre qui peuvent faire un bilan positif et se réjouir de leur travail, ce sont les psychosociaux de Saint Pierre. Ils ont eu droit en effet hier à un reportage de plus de 2 minutes pendant le JT de 13 heures sur TF1. De l’avis unanime, ce reportage est remarquable de fidélité à leur action, à sa spécificité et à sa pertinence. C’est par ailleurs, pourquoi le cacher, un superbe coup de projecteur sur l’action de la croix rouge en Haïti.

Il s’agit donc d’une formidable consécration pour l’action, non seulement des psychosociaux, Maureen et Pierre hier et Colette aujourd’hui, mais aussi pour notre chargée de « com’ » Laetitia, qui si bien su orienter l’équipe de TF1 rencontrée, presque par hasard à l’ambassade de France.

Dimanche 14 mars

Il y a eu, hier soir, une soirée organisée à la résidence de la croix rouge française.

150 personnes environ, un joyeux mélange international : français, anglais, canadiens, allemands, burundais, haïtiens et j’en oublie certainement. Ambiance détente et convivialité. Au cours des conversations nouées le long de la soirée, j’ai pu prendre conscience de ce que je pourrais appeler l’alchimie improbable de la rencontre.

Nous sommes tous venus ici pour des raisons humanitaires. Au-delà du mot, chacun y met sa propre motivation. Chacun part également de sa propre histoire, et vie son propre cheminement. Nous nous retrouvons ainsi, en particulier au sein de l’équipe croix rouge française, venant d’horizons parfois très éloignés, animés par un même idéal mais dont la traduction peut varier. Ce qui est frappant, c’est que l’équipe du début s’est retrouvée hier soir, alors que la date de départ de chacun se précise, avec un sentiment d’unité que seule la traversée commune d’une difficile épreuve peut expliquer.

Le premier noyau, dont je fais partie, finit sa mission, pour laisser la place à la relève. Nous sentons confusément le lien improbable qui nous a uni et qui ne peut se défaire par une simple séparation physique. Nous avons vécu côte à côte une histoire bouleversante. Rien ne nous destinait à la vivre ensemble, si ce n’est le hasard de l’évènement et de la rencontre. Mais cette épreuve commune nous lie dorénavant de façon inaliénable. Nous n’avons pas besoin de mots pour nous comprendre dans l’évocation de ce que nous avons vécu. Chacun de nous a eu son moment de faiblesse que les autres ont su, solidairement, percevoir et accompagner.

Florent, Jérôme, Séb log, Guerrick, Séb admin, Caro, Valérie, Laetitia, Hélène, Fred, Nico, pour ne citer que les principaux, autant de noms qui résonneront définitivement dans ma mémoire comme ayant fait partie de cette aventure, où toute tricherie, que ce soit avec soi même ou avec les autres, était impossible. Aujourd’hui, dernière ballade en montagne de notre « amicale rando » du bout du monde. Toujours le même plaisir à être ensemble, un peu teinté néanmoins pour la circonstance d’une certaine nostalgie. Nous ne nous retrouverons à nouveau réunis qu’en France, lorsque la dernière aura rejoint ceux qui rentrent cette semaine.

Lundi 15 mars

La dernière semaine a démarré.

C’est celle de la passation et de l’écriture du rapport, dit, « d’activité et de tuilage ». Tout est dit dans le titre. Je m’y atèle donc. Je me suis dès aujourd’hui retiré de la coordination des dispensaires et du psychosocial pour la laisser à Chantal, qui ne demandait qu’à démarrer. Je garde encore le projet de l’OFATMA qui est plus complexe et plus politique et dont je veux finaliser au maximum le projet avant mon départ.

En fait, on en parle dans la mission comme de « mon bébé », comme si j’avais du mal à le lâcher. C’est bien possible et je me sens du coup un peu penaud d’être pris en flagrant délit de paternalisme. Mais dans 4 jours je vais devoir le lâcher définitivement ce bébé et c’est un peu dur. Et ça l’est d’autant plus que Je sais d’ores et déjà que je ne verrai pas le service sous tentes fonctionner.

Il y a plusieurs raisons à ça : La première est que les patients des services existants qui y sont hébergés n’ont toujours pas réintégré les bâtiments. Ils ont peur d’une nouvelle réplique, de même que les personnels hospitaliers, qui ont demandé à la direction l’aménagement d’issues de secours pour pouvoir sortir plus rapidement en cas d’alerte. Tant que ces travaux n’ont pas été effectués la réintégration n’est pas envisageable. La deuxième est que la commande du matériel destiné à équiper les tentes de médecine physique et réadaptation tarde un peu à se concrétiser. Il fallait s’y attendre. Le désordre qui a suivi le séisme n’a pas facilité le travail des importateurs d’un matériel qui, pour la plupart, vient de l’étranger.

Tout cela nous laisse un peu plus de temps pour que les experts des Massues finalisent leurs recommandations sur le service de MPR et que Jacques, le chirurgien, précise les siennes sur la chirurgie du handicap. Ce devrait être chose faite en fin de semaine, juste avant mon départ. J’ai fait avec lui un point d’étape de sa mission tout à l’heure. Il m’a expliqué que le vrai problème n’allait pas être celui des amputés, moins nombreux qu’annoncés et plutôt bien opérés pour ce qu’il a pu en juger, mais celui des fracturés en tous genres, non ou mal réduits, voire mal opérés, et qui en nombre considérable, nécessitent une reprise chirurgicale d’autant plus difficile qu’elle est tardive. Ses consultations, depuis son arrivée, en sont pleines. Il y a pour lui des mois d’activité chirurgicale intense et hautement spécialisée, dans un pays où les chirurgiens en capacité de la faire sont peu nombreux et les blocs opératoires hyper aseptiques quasiment inexistants.

Il y a donc pour lui une nécessité de muscler beaucoup plus que je ne l’avais envisagé le volet chirurgical du projet. Quant à l’accord cadre, entre la croix rouge française, l’hôpital, le ministère de la santé publique et de la population et celui des affaires sociales, il est maintenant prêt et devrait être signé également avant mon départ.

Le seul sujet pendant restera celui de l’appareillage pour lequel nous avons interrogé la coordination nationale. Il est essentiel à la cohérence globale du projet mais ne pourra passer que par un autre partenaire encore à identifier. Ce sera pour Chantal. Ce soir, nous avons eu la grande réunion hebdomadaire de la mission. Les représentants du siège, qui étaient présents, nous ont fait un retour assez impressionnant de ce qu’ils voyaient de notre action et que nous n’avions pas bien perçus.

Notre mission, depuis mon arrivée, a tout simplement triplée. Nous sommes maintenant 31 expatriés et 197 salariés haïtiens. Il s’agit de la plus importante opération internationale de la croix rouge française. Elle a permis par ailleurs, et c’est une première aussi semble t-il, que différentes direction de la croix rouge française travaillent ensemble sur ce projet qui dépasse le simple cadre de l’international. Ainsi, la direction de l’urgence et du secourisme, participe à l’accueil et la prise en charge des enfants en France et la direction de la santé et de l’aide à l’autonomie, s’est engagée par la participation de l’hôpital des Massues sur le projet de l’OFATMA.

Leur regard sur notre action est franchement sympathique. Des nouvelles têtes sont arrivées et avec elles des nouveaux métiers. Il y a maintenant des chimistes pour analyser l’eau, des spécialistes de l’organisation et de la démarche qualité. On nous a parlé ce soir de mutualisation, de reporting, d’évaluation, d’optimisation. Une nouvelle étape se franchit qui montrent que nous quittons la phase de l’urgence pour entrer dans celle du projet à long terme. Et c’est maintenant que je pars. En relisant ce que je viens d’écrire, je suis obligé de sourire en constatant à quel point ma propre contradiction est flagrante. Car je sais aussi au fond de moi l’impatience qui est la mienne de retrouver les miens.

Mardi 16 mars

Bon, j’ai commencé à le lâcher mon « bébé » comme ils disent.

J’ai passé une bonne heure ce matin avec Chantal à lui expliquer les tenants et les aboutissants du projet de l’OFATMA, en espérant presque qu’elle ne comprenne pas tout et que je sois contraint de le garder. Mais elle a tout compris. Je l’ai même emmené cet après midi sur place pour la présenter à l’équipe médicale et lui faire visiter la structure. Elle sait maintenant presque tout et assume parfaitement bien le relai, ce qui rend mon départ encore plus inéluctable.

Lorsque j’ai confirmé mon départ à mes amis médecins de l’OFATMA, ils ont tous les trois réagi de la même manière en me regardant bien fixement dans les yeux de façon à ce que je ne puisse pas me dérober : « Quand reviens-tu ? » S’ils savaient à quel point je n’attends que ça ! Cette séparation est très difficile pour moi, mais elle doit l’être encore plus pour eux, qui restent dans leur pays martyrisé et qui voient passer, mais rarement rester, des personnes auxquelles ils s’attachent. Charles, Silvéra, Max, Armel, j’ai l’impression de toujours les avoir connus. Ne pas garder le lien et ne pas les revoir n’est tout simplement pas concevable. On ne commence pas une telle histoire pour l’interrompre au bout de deux mois.

Le reste de la journée a été consacré à l’écriture de mon rapport de fin de mission. Demain, départ aux aurores pour ma dernière journée opératoire à Petit Goâve. Encore des adieux en perspective.

Mercredi 17 mars

Dernière journée à Petit Goâve, aujourd’hui.

Départ tôt avec Pierre Paul, le chauffeur qui m’est attitré depuis une quinzaine de jours. J’ai déjà évoqué dans mes écrits notre première rencontre : un homme quasiment silencieux, ne répondant que par oui et par non et qui m’avait expliqué sobrement lorsque je l’avais interrogé sur l’état de sa maison que 17 personnes y étaient mortes dont sa sœurs avec ses 3 enfants.

Depuis nous avons fait plus ample connaissance et appris à nous connaître et nous apprécier. Pierre Paul est un homme discret mais foncièrement bon et sage. Il parle peu mais toujours avec délicatesse et n’hésite pas à aborder des sujets de fond, avec manifestement une réflexion humaniste très poussée. Il ne se cache pas d’être protestant et ne se sépare pas de sa bible qu’il lit fréquemment en m’attendant entre deux trajets. Il aime. Son regard pour ceux qui souffrent est plein d’empathie.

Il n’hésite jamais à donner une pièce lorsqu’un enfant lui tend la main après avoir vaguement essuyé de son chiffon crasseux le pare brise de la voiture pendant un arrêt. Il ne s’énerve jamais au volant et cède toujours le passage au lieu de chercher à le forcer comme la plupart. Et puis, comme tous les chauffeurs, il a un sens aigue de sa mission. Le chauffeur est le seul maitre à bord du véhicule. Nous n’avons que le droit de leur indiquer la destination. Il est responsable de la sécurité et à toute latitude pour ça.

Il exige le port de la ceinture de sécurité et vérifie que chacun a bien mis la sienne avant de démarrer. Il verrouille les portes dès qu’on traverse un quartier un peu chaud ou qu’on passe devant un rassemblement. Et il choisit son itinéraire avec la plus parfaite liberté et parfois originalité. Pierre Paul, pour en revenir à lui, sentait bien comme moi ce matin que ce voyage à Petit Goâve était bien le dernier et qu’il fallait qu’il soit inoubliable. D’emblée, il a mis la radio en choisissant minutieusement la fréquence de façon à me faire entendre le meilleur « compas », comme on appelle la musique haïtienne.

Plein de délicatesse pendant tout le trajet, lui habituellement discret, n’a cessé de parler pour me dire à quel point il avait apprécié de travailler avec moi et que j’étais si ceci et si cela. Autant de compliments que je lui ai rendus tout aussi spontanément. Nous avions, en quinze jours, totalement comblé et sans même nous en rendre compte, le fossé naturel qui existe entre le médecin européen en mission et le chauffeur haïtien. C’étaient bien deux amis qui cheminaient ensemble ce matin, sans hiérarchie ni réserve et qui avaient plaisir à se le dire. Arrivé à l’hôpital, j’ai retrouvé la ruche toujours aussi active, mais encore sous le choc d’un dramatique accident de la voie publique datant de dimanche dernier et au cours duquel un bus, qui avait perdu ses freins, avait foncé dans la foule, faisant 8 morts et 15 blessés graves dont 3 ont du être d’emblée amputés. Les équipes ont travaillé toute une nuit et une journée pour arriver à opérer et soigner tous ces malheureux.

J’ai eu à opérer les deux malades prévus, plus deux autres, comme la semaine dernière. La jeune étudiante en médecine japano-canadienne m’attendait pour m’aider. Sans trop réfléchir, je lui ai tendu le bistouri en lui proposant de l’aider. En voyant son regard pétiller de bonheur je me suis retrouvé plus de trente ans en arrière. Comment avais-je pu oublier la joie qui envahit l’étudiant quand le « patron », ou celui qui en fait état, s’intéresse à lui au point de lui donner la main et de l’assister ? Je ne pouvais pas mieux faire pour rendre ma dernière journée de bloc inoubliable. Elle était drôle de bonheur la jeune Wendy, ayant même pris le soin de confier, avant de s’habiller, son appareil photo à la panseuse, pour qu’elle la prenne sous toutes les coutures en train d’opérer. Et elle s’est très bien débrouillée mon élève, écoutant consciencieusement ce que je lui disais dans un anglais de cuisine et m’obéissant scrupuleusement.

Le plus amusant, c’est que, une fois le bloc terminé, elle est venue me voir, toute intimidée, pour me demander si je voulais bien lui faire son évaluation et son rapport de stage. J’ai failli m’étrangler de rire mais, à son air très sérieux, j’ai compris qu’elle ne plaisantait pas. Je lui ai donc promis d’assumer jusqu’au bout ma fonction d’enseignant et de lui faire parvenir, par mail, sur le modèle qu’elle allait m’envoyer, son évaluation en bonne et due forme. Au sortir du bloc m’attendait une copieuse consultation, comprenant entre autres, des traumatisé de la face de l’accident de dimanche. Les effusions, lorsque est venue l’heure du départ, m’ont montré que, dans cet hôpital hétéroclite, peuplé à l’international, nous avions, mine de rien, créés de sacrés liens.

Sur le chemin du retour dans l’après midi, Pierre Paul s’est préoccupé de ma faim et de ma soif. Je n’avais, en effet, pas déjeuné. Il a tenu à ce que ce soit lui qui m’invite. Il souhaitait me faire connaître des spécialités haïtiennes, sans toutefois trop oser, de peur que ce ne soit pas dans mes goûts. Je l’ai tout de suite mis à l’aise. Premier arrêt donc dans un petit troquet pour un pur jus de fruit made in Haïti. Tout simplement délicieux.

Deuxième arrêt vingt kilomètres plus loin au bord de la route où, sous un arbre, un vieil homme vendait des noix de coco. Muni d’une machette, il a habilement ouvert un petit orifice à la pointe de deux noix, nous permettant d’en boire le jus. Un autre délice. Puis, une fois les noix vidées, il nous les a repris pour les fendre en deux et nous les rendre, avec un fragment d’écorce en guise de cuiller, pour en manger la pulpe. Nous étions au comble du bonheur partagé. Mais ce n’était pas fini ! Juste avant l’entrée de Port au Prince, Pierre Paul me demande si je me suis déjà baigné en Haïti.

A ma réponse négative, il réagit par un « Non, sérieux ?! » incrédule. Puis, avec un sourire malicieux : « On y va ? ». « On y va ! ». Il arrête la voiture, fait demi tour et nous voila partis en chantant à tue tête comme des collégiens faisant l’école buissonnière : « travailler, c’est trop dur et voler, c’est pas beau… », terminant la chanson dans un formidable fou rire. L’accès à la plage a dû être beau avant le séisme. Le site s’y prête : la mer, le sable, les palmiers. Mais toutes les maisons qui la longent sont tombées lors du tremblement de terre, la faille passant précisément à son niveau. Un vrai massacre.

Nous avons néanmoins décidé de pleinement profiter de ce bain atypique. L’eau était délicieuse et nous étions les seuls, en dehors toutefois de trois jeunes enfants qui s’ébattaient un peu plus loin. Ils se sont prudemment approchés, interrogatifs sur la présence de ce blanc à cette heure et à cet endroit, mais rassurés par celle de Pierre Paul. Et puis, la spontanéité a pris le dessus. Dans mon plus beau créole, j’ai interrogé la fillette, moins timorée que les deux garçons restés un peu à distance : « Kôman ou rélé ? » ce qui veut dire « comment tu t’appelles ? » « Sherryl ! » Et bien, avec Sherryl d’abord, puis les deux autres garçons ensuite, nous avons joués dans l’eau comme je l’ai fait souvent avec mes enfants lorsqu’ils avaient le même âge, à les attraper et les lancer au loin, inondé de leurs rires aux éclats.

Le bluzz du départ était bien loin. J’étais en Haïti, en train de me baigner, avec mon ami Pierre Paul au milieu des palmiers. Nous avons délibérément et pour une fois, occulté le contexte dramatique et les maisons détruites, pour ne retenir de ce moment que le plaisir immédiat. Et oui, ce dernier déplacement à Petit Goâve, a bien été inoubliable.

Jeudi 18 mars

Avant dernier jour en Haïti.

La matinée a été consacrée à la transmission maximum d’information à Chantal. Peu de choses à raconter sans rentrer dans des détails inintéressants. Le sujet qui nous a le plus occupé aujourd’hui, a été l’accès internet. Le bureau et chacune de nos deux résidences en sont équipés. Le problème est que, régulièrement, cet accès ne marche pas. Et aujourd’hui, ça a été le pompon. Chacun des trois sites est tombé en panne à un moment ou à une autre, parfois de façon prolongée. Nous avons donc tous passé notre temps à nous renseigner les uns auprès des autres par téléphone pour savoir quel site marchait et pour nous y précipiter, dans l’espoir que ça fonctionnerait toujours à notre arrivée, ce qui a été loin d’être la règle.

Une perte de temps considérable. Cet après midi, réunion plus politique à l’OFATMA, avec le directeur général, en présence des représentants du siège, Antoine et Grégory, venus faire le point sur l’état d’avancement des projets. La douche froide : Le directeur général, dans un discours des plus châtié, nous explique que le ministère de la santé publique et de la population se trouve dans l’impossibilité d’assurer, comme le lui demande la croix rouge française, la reprise financière du projet à partir de 2011. En conséquence, et plutôt que de nous faire une promesse qu’ils ne sont pas en mesure actuellement de tenir, il préfère que l’on sursoit à l’ouverture du service sous tentes, plutôt que de s’engager sans visibilité sur un projet à long terme qu’ils ne sont pas en mesure de pérenniser.

Le ton est des plus cordial, mais le résultat est là, le projet est gelé, dans l’attente d’une hypothétique solution de financement sur le long terme. Rien n’est compromis bien sûr, ce n’est probablement qu’un retard supplémentaire, mais le service n’ouvrira pas dans les semaines qui viennent et aucune date ne peut nous être donnée. Je ressors abasourdi. Si on veut positiver, on peut dire qu’il a eu l’honnêteté de nous dire son incapacité à prendre le relai, plutôt que de nous engager dans un marché de dupes. Ce que je constate, c’est que je pars dans deux jours et que ce sur quoi j’ai travaillé depuis près de deux mois, ne reste qu’au stade de projet avancé. Rendez-vous est pris au sortir de la conférence des bailleurs du 31 mars à New York.

C’est bien loin pour moi, qui ne serai de toutes façons plus en Haïti. Sur le chemin du retour, j’explique la situation à Pierre Paul. Il m’écoute sans répondre. Les mots sont devenus inutiles entre nous. Il a bien compris. Il partage ma peine. Il comprend aussi parfaitement ce que ce retard représente pour les haïtiens blessés par le séisme. Je décroche mon téléphone et appelle Jérôme. Pourquoi Jérôme ? Parce que Jérôme ! Il a vingt ans de moins que moi, il sort d‘une banlieue chaude, ce qui n’est pas mon cas, il vit dans l’humanitaire depuis des années, contrairement à moi, il s’occupe d’eau et moi de santé, cependant, c’est lui que j’appelle.

Je lui demande seulement de me sortir ce soir. Il me répond oui d’emblée, sans poser de question. Lorsque j’arrive à la résidence une petite heure après, je réalise que l’information a déjà filtrée. Ils sont plusieurs à venir me voir pour me dire leur amitié. Ils ne savent manifestement pas ce qui s’est passé, mais Jérôme a dû probablement leur dire tout simplement que j’étais dans la peine. Chacun d’entre nous sait ce qu’est la difficulté de construire un projet en Haïti. Comme je l’ai déjà dit, nous passons tous par des moments difficiles, et le lien qui nous unit après ces deux mois, nous permet de sentir, au-delà des mots, la peine de l’autre et le besoin qu’il peut avoir d’être entouré.

Jérôme, toujours sans aucune question, m’a emmené passer la soirée chez des amis d’une autre ONG. Nous avons effectivement passé une excellente soirée, insouciante et joyeuse. Tout ce qu’il me fallait pour encaisser et me permettre de rebondir. Demain, dernier jour en Haïti. Une très belle journée, obligatoirement.

Vendredi 19 mars

Dernière page de ma chronique haïtienne.

Comment conclure ?

Peut-être en exprimant ce qui m’a le plus marqué dans cette histoire bouleversante. Les haïtiens d’abord. Rarement un peuple aura vécu une telle suite d’épreuves en quelques années. Plusieurs cyclones, de graves crises sociales et politiques et puis maintenant ce désastre qui a sinistré plus d’un million d’une population qui en compte huit. Et bien malgré tout ça, les haïtiens sont profondément gentils, sensibles et accueillants. Certes ils ne cessent de tendre la main, oui la délinquance, parfois violente, est importante, bien sûr la désorganisation, qui préexistait au séisme, ne contribue pas à leur développement, mais ils sont tellement attachants. Leur contact ne se fait pas spontanément, car ils sont plutôt sur la réserve vis-à-vis des occidentaux qui représentent la réussite et la référence inaccessibles. Mais lorsqu’ils ont un interlocuteur ouvert et respectueux, ils se révèlent particulièrement chaleureux. Je l’ai bien vu avec les différents chauffeurs. Le temps passé ensemble nous a permis de bien nous connaître et de nous apprécier, comme de vrais et simples amis.

L’équipe croix rouge ensuite. D’une dizaine au début, nous nous sommes retrouvés à plus de trente aujourd’hui. Une formidable solidarité entre nous, surtout dans les coups durs et nous en avons tous eu. Jamais un conflit, alors que la tension dans laquelle nous avons vécu l’aurait bien permis. Et puis, des liens d’une grande profondeur qui se sont créés jour après jour au fil des évènements et entre des personnalités que rien ne prédisposait à se rencontrer et à s’apprécier. L’alchimie de la rencontre improbable entre des gens ordinaires dans une histoire extraordinaire.

La mission : l’eau, les sanitaires, les abris, la prévention et la santé, somatique et mentale. Un essentiel dont plus d’un million d’haïtiens a été privé après le séisme. Jour après jour, un peu plus de la population sinistrée a pu en disposer, modestement distribué par rapport à tous les besoins, mais avec déjà l’ambition de leur permettre de retrouver un minimum de dignité. Cet apport reste précaire et ces centaines de milliers de personnes ne retrouveront pas, pour la plupart de logement décent avant un voire deux ans, en passant par autant de saisons cycloniques. Le drame n’a pas terminé de se vivre malheureusement. Ce matin, nous avons été réveillés par la pluie. Je pense à toutes ces familles sous leurs abris de fortune et alors que la saison ne fait que commencer.

Et puis vous, qui m’avez fidèlement lu, qui avaient réagi à mes écrits et qui m’avaient donné de vos nouvelles. Merci à vous. Ce lien constant m’a beaucoup aidé. Ce carnet de bord a pris une grande importance pour moi au fil des jours. Il m’a permis de traduire ce que je vivais, de le transmettre et de recevoir vos réactions. J’en mesure aujourd’hui l’importance. Je sais que le retour en sera facilité car beaucoup de choses auront déjà été partagées.

Je pars donc, laissant un travail inachevé, totalement partagé entre le bonheur de retrouver les miens et la tristesse de quitter la mission. Pour autant, l’histoire continue. Je formule le simple vœu qu’elle aille le plus loin possible et que ce séisme abominable se transforme en fin de compte en un superbe tremplin, permettant à ce pays de repartir sur de nouvelles bases.

La reconstruction représente aujourd’hui le seul et vrai sujet. Espérons que des décisions claires seront prises, que l’aide internationale sera à la hauteur des besoins et qu’elle permettra à Haïti de prendre définitivement le virage du développement.

Il ne doit pas être interdit d’être optimiste. « L’avenir appartient à ceux qui croient en la beauté de leurs rêves. » Eleonora Roosevelt

ANTOINE PERRIN

Lui écrire

Antoine Perrin. Après des études à Paris, il a exercé pendant plus de 20 ans, entre l’hôpital Necker Enfants malades à Paris et l’hôpital du Mans dans la Sarthe. Il s’est progressivement intéressé à l’organisation hospitalière et au management et a opté en 2004 pour la haute fonction publique, renonçant du même coup à son activité chirurgicale. Son parcours est émaillé de missions humanitaires : D’abord comme simple médecin à Madagascar (1977) et en Syrie (1981), puis comme chirurgien à trois reprises en Erythrée avec Aide Médicale Internationale (1985, 1986, 1990). Il a ensuite contribué à former des chirurgiens ORL au cours de 6 séjours au Vietnam (de 1992 à 1996) et en accueillant des étudiants dans son service, à l’hôpital du Mans.

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