HAITI

« Tu frôles les murs, tu lâches pas un mot... Hé ! Qu’est-ce qui t ’arrive ? »

Haiti : Les cauchemars des hommes en blanc

Entre eux, ils se surnommaient « les chasseurs de fantômes ». Chirurgiens, sauveteurs, humanitaires, ils se sont battus jour et nuit contre la mort dans Port-au-Prince en ruine. Et en sont revenus gravement traumatisés. A Jean-Paul Mari, ils ont raconté les souvenirs qui les hantent

Quand il est arrivé sur le parking de la clinique près de Rouen, Roberto Beccari, chirurgien, a cligné des yeux sous le soleil. Etonné, un peu incrédule. Depuis son retour d’Haïti, il a toujours l’impression qu’il fait noir, partout. Puis une rafale de vent l’a surpris. Et, venue du fond de sa mémoire, une odeur effroyable de chair morte, de gangrène et de pourriture l’a littéralement soulevé du sol. Il s’est senti projeté à des milliers de kilomètres, vers un conteneur de métal surchauffé, le bruit des générateurs électriques, le grésillement d’une mauvaise lampe scialytique, l’odeur écoeurante du sang, de la poussière, des membres à amputer et du charnier tout proche, les corps encore enfouis sous les gravats, à 3 mètres de la table d’opération.

En une fraction de seconde, il était « là-bas », là où il a opéré quinze, dix-huit heures d’affilée, sept jours sur sept, jour et nuit. « Aujourd’hui, j’ai peur, tout le temps. Peur d’être surpris par cette odeur », dit le chirurgien.

A 44 ans, Roberto n’est ni un amateur ni un débutant. Solide, sportif, marathonien, spécialiste de la microchirurgie et de la replantation des membres, il a créé voilà dix ans SOS-Main dans la région, enseigne cette surspécialité à des internes et des chefs de clinique, sait récupérer un bout d’os, un ligament, le moindre fragment d’un bras écrasé pour reconstituer un membre, le sauver. Il est déjà parti en mission en Palestine, à Madagascar, en Irak et était en stand-by pour MSF-France au Sri Lanka.

Le séisme d’Haïti le surprend en vacances. Le lendemain matin, à 5h30, il est dans un train pour Paris, perd du temps à cause d’une grève à Roissy, dort à Saint-Domingue dans un hôtel sans fenêtres où le réceptionniste porte un colt à la ceinture et arrive dans un paysage d’après-guerre. Le séisme est une arme de destruction massive. Les bombardements de Dresde, trois vagues successives aux bombes incendiaires, ont fait 40000 morts ; la bombe atomique sur Nagasaki, 70 000 morts ; Hiroshima, 140 000 et le tsunami, 220 000 morts dans 14 pays d’Asie du Sud-Est. Ici, à Port-au-Prince, en une minute trente secondes, l’explosion sou-terraine a détruit deux miasons sur trois, tué 217 000 personnes et fait 300 000 blessés.

Devant l’hôpital MSF de la Trinité, rasé, on a reconstitué les services à même l’herbe de la cour : urgences, local technique, pharmacie, bloc, post-op. Roberto croise le pharmacien en poste, regard vide, sidéré, mutique. Un premier bloc opératoire est installé sous des bâches, le deuxième dans un conteneur de cargo, une cage de métal de 6 mètres sur 3. Une table, un ventilateur poussif, de quoi stériliser les instruments, mais 50 °C sous le soleil et des mouches noires dans le champ opératoire. Dehors, à 10 mètres, des corps sous les décombres et, à quelques pas, allongés sur des cartons, des bâches plastique, une palette en bois, dans le sang, la merde et la sueur, un flot continu de 150 blessés qui saignent, gémissent, meurent, collés les uns aux autres.

Le premier patient de Roberto est un enfant de 8 ans, Richard, le bras écrasé, sans fracture : « Je sais faire », se dit Roberto, sûr de lui sauver son bras. Il ouvre, découvre les chairs broyées, comprimées par le poids du béton et privées trop longtemps d’oxygène. En expert, il veut nettoyer les tissus nécrosés, s’acharne plus d’une heure. A côté de lui, Inga, une collègue allemande arrivée avant lui, le regarde bizarrement. Qu’est-ce qu’il fout ? « Moi, je n’arrivais pas à me dire qu’il fallait amputer... » Trois jours plus tard, le gosse reviendra, en danger de septicémie, d’infection généralisée, et Roberto devra finalement amputer

Entre-temps, il est passé dans un autre monde, loin de la microchirurgie d’orfèvre, des chambres stériles, des clous, des prothèses et des soins post-opératoires minutieux, coûteux. Du luxe. Dans ce conteneur où une heure d’opération vous vide de 2 litres de sueur, où le temps qui passe tue les blessés qui attendent, où la crasse de la ville infecte les plaies, il faut faire vite et bien, choisir, trancher des jambes grouillantes d’asticots, pour sauver. De la chirurgie de guerre. Et Roberto en est malade.

Pourtant, tout le monde se bat ! Joël, l’ami orthopédiste lyonnais, 68 ans, qui travaille avec la fougue d’un adolescent. Les chirurgiens américains, généralistes expérimentés, qui veillent les patients opérés. Florian, l’anesthésiste, qui ventile à la main des heures une gamine de 5 ans atteinte du tétanos, condamnée sans une évacuation d’urgence sur le navire-hôpital US et qu’il finit par arracher aux militaires américains. Le matin, Roberto fait le tour de ses opérés. Où est cette femme, trauma crânien, bras amputé, début d’infection ? Roberto cherche, ne la trouve pas, s’obstine dix minutes. Inga passe, lui lâche : « Laisse tomber. Elle n’est plus là... » Echec.

Et cette cinquantenaire, un « ventre chirurgical », hémorragie interne, péritonite, non opérable, qu’il voit tous les jours. Il se penche sur elle, regarde les vers ramper sous les plaies du cou et du visage... « J’étais là, impuissant ! » Elle mourra après avoir déliré des jours à voix haute, posée sur une simple palette de bois dans la cour. Le plus dur est d’aller expliquer aux parents qu’il faut amputer leur enfant. Au début, il leur parle doucement, longuement ; à la fin, il leur annonce en quelques mots, prend l’enfant, l’opère derrière un rideau et le rend mutilé, « avec l’impression d’être un prédateur d’enfants ! »

Le reste ? Il se perd dans un coma intellectuel, mélange de travail intense, de sueur, de torpeur et d’une douche nocturne qui ne parvient plus à chasser cette odeur de monde putréfié. Un soir, Roberto entre dans le blockhaus de la pharmacie au moment où une réplique de 6,2 ébranle le sol. Dans les yeux du pharmacien, il voit l’horreur, se dit : « Je suis fait comme un rat. Mort. »

Et puis il y a le retour, brutal, Saint-Domingue, l’odeur des vivants, Paris, Rouen et sa clinique : « J’étais content de revenir et malade d’être parti. Qu’est-ce que je fous ici ? » Dans son bloc ultramoderne, il sifflotait. C’est fini : « J’opère. Ma tête part ailleurs Vers le visage de Richard, mon petit amputé. » Là-bas ? Il n’arrive pas à en parler. « Tu frôles les murs, tu lâches pas un mot... Hé ! Qu’est-ce qui t ’arrive ? », lui a dit un collègue. Au rendez- vous prévu, dans un café parisien, il attend, assis loin de la porte, dos au mur, collé à un pilier comme pour mieux se protéger : « Arrive pas à dormir. M’écroule trois, quatre heures par nuit... peur des cauchemars. » Un homme entre par effraction dans sa voiture, le couloir de sa maison, il se réveille trempé, en sueur, verrouille tous les volets, fait trois fois le tour de sa maison, une lampe à la main... « Impression de manquer d’oxygène. D’être seul, enfermé dans mon histoire. J’étouffe ! »

Haïti est là, en lui, tout le temps, sa douleur et ses blessés : « On les a soignés comme on pouvait, c’est-à-dire mal. Et ils nous disaient merci ! Est-ce que j’ai fait au mieux à chaque fois ? J’ai l’impression de les avoir abandonnés. » Depuis, Roberto se bat, contre la culpabilité, le sentiment d’impuissance, l’hypervigilance, les cauchemars... les premiers symptômes de la névrose traumatique. « Le plus dur est cette odeur terrible, écoeurante, obsédante. Comme un lien avec ceux qui sont restés là-bas. » Et il a décidé de se soigner par la parole, chez un psy. Il n’est pas le seul.

Dès les premières semaines, l’ONU, dont la mission a été écrasée par le séisme, a envoyé une équipe de psychologues qui ont commencé à consulter au rythme de 120 patients par jour ! Comme David Wimhurst, porte-parole en Haïti de la Minustah, en apparence infatigable, précis et solide. Il était dans son bureau quand l’immeuble s’est écroulé. Lui a survécu, debout, accroché à sa table, sauvé par un pilier qui a résisté. Dans le bureau d’à côté, tous ses collègues sont décédés. Qu’il commence à vous raconter ce face-à-face avec la mort et il s’effondre, visage défait, les yeux emplis de larmes.

Ou Eric Levron, un jeune urbaniste français de 36 ans, consultant expérimenté pour une ONG norvégienne. Sa chambre de l’hôtel Kinam, à Pétion- Ville, a tenu bon. Dehors, enveloppé de poussière, il a vu un monde en ruine. Aujourd’hui, ses nuits parisiennes sont peuplées d’hommes emmurés, les sous-sols du Carrousel du Louvre le paniquent, et le grondement du métro le fait partir en courant d’un café de Saint-Germain. Eric ne sait plus ce qu’il doit faire de sa vie.

« Pourquoi me remercier ? » Pendant le séisme ou après, tout le monde peut-être touché. Le pire, sans doute, a été vécu par ceux qui ont dû extraire les cadavres des décombres. Bastien Bizieux a 28 ans à peine et déjà une grosse expérience du désastre. En septembre 2001, le père de son amie est pompier à New York. Le World Trade Center s’écroule et Bastien se porte volontaire pour fouiller les décombres. Devenu sergent à la Sécurité civile de Nogent-le-Rotrou, il a multiplié les missions. Et il ne comprend pas pourquoi ce matin-là, devant l’hôpital écrasé de Diquini, il a senti « le sol se dérober sous [ses] pieds, un état incroyable de mal-être, la sueur glacée dans [son] dos, la nausée, [son] corps devenir tout mou, paralysé... »

Devant lui, un nouveau-né, mort-vivant, et sa mère, d’une maigreur effroyable, gisant sur une palette de bois. Bastien a deux enfants de 2 mois et de 1 an et demi. Face à la mort programmée du nouveau-né, il se fige, ne pense plus, ne dit pas un mot, devient une « chose » dépourvue de langage. Quelques secondes, quelques minutes ? Il ne sait plus. Il faut qu’un Haïtien le bouscule pour qu’il émerge de sa torpeur.

Le lendemain, on appelle son équipe au Montana, le plus bel hôtel de Port-au-Prince, 4 étages, 400 chambres, une piscine, des commerces. Dormir ici, c’était l’assurance de la tranquillité et d’une vue panoramique sur la capitale. Le bâtiment, mille-feuille aplati, a écrasé 200 occupants. Les Américains, à la recherche d’un gradé militaire, ont apporté leurs pelleteuses, les Mexicains et leurs chiens jouent les taupes dans les ruines, les Français fouillent et poussent leurs caméras télescopiques dans les trous. Au début, chacun se regarde un peu défiant ; quelques jours plus tard, on se quittera en pleurant.

C’est épuisant, dangereux, et ça pue la mort. Marteaux-piqueurs, disqueuses, pelles et pioches, on creuse pour désincarcérer les corps. A 3 mètres de hauteur et dans un trou profond, sous trois dalles de béton, Bastien tombe sur une tête d’enfant broyée. Deux corps sont « fusionnés », l’enfant et l’adulte qui le gardait. Il éloigne le père du petit, qui cherchait avec eux, et commence à la truelle et à la brosse un travail d’« archéologue ». Au quatrième jour, Bastien peut rendre le corps du gamin à son père. Celui-ci se jette sur Bastien, l’embrasse en pleurant : « Merci ! Oh ! Merci ! »

Brutalement, Bastien est submergé par une vague de colère, de tristesse et d’écoeurement : « Je lui rendais son gosse en morceaux... et il me remerciait ! » La nuit suivante, il est réveillé par un horrible songe : « Je revivais la scène, mais les rôles étaient inversés. J’étais le père, lui le sauveteur, et le corps celui de ma fille... A devenir fou ! » Le commandement envoie toute l’équipe un jour au repos sur le bateau français le « Sirocco ». Pour Bastien, c’est l’horreur. Etendu dans sa cabine capitonnée, il étouffe. L’inactivité le renvoie à ses visions. Le cauchemar d’abord, quand il s’assoupit. La réalité du Montana ensuite, quand il se réveille en hurlant. Le corps noir du gosse, le visage informe et le père qui l’embrasse... « Oh ! Merci ! »

De retour sur cette terre ferme qui ne cesse de trembler, il voit un psy, incompétent, qui lui répète : « Je comprends... Oui, oui, je comprends. » (Qu’est-ce qu’il peut comprendre, l’imbécile !) En voit un autre qui passe, très à l’écoute, mais pressé par le temps. Et finit par se confier au médecin généraliste de l’équipe, vieux routier, humain, fraternel. Les nuits se succèdent, brisées par les appels de détresse. On a découvert un survivant ici, là... A chaque fois, ils partent à la recherche de « zombies », faux espoirs qui butent sur de vrais cadavres : « A la fin, on se surnommait « les chasseurs de fantômes » ! » Une nuit, nouvel appel. Deux semaines après le séisme ? Personne n’y croit mais tout le monde y va. Alain Serrie, président de Douleurs sans Frontières, est tombé sur un attroupement d’Haïtiens occupés à déblayer à grands coups de masse.

Au-dessous, sous une plaque de tôle et une dalle de béton, une voix de jeune fille. Elle s’appelle Darlène, demande à prévenir ses proches. Les pompiers et les hommes de la sécurité civile se précipitent. Ils creusent. A 18 heures, un fantôme émerge, blanc de poussière, amaigri, hagard mais vivant : « Je lui donnais 11, 12ans au plus. Elle en a 16, dit Bastien, stupéfait. Quinze jours sous terre, vivante, pas une blessure... Nom de Dieu ! » Au pied des décombres, les sauveteurs s’embrassent en pleurant comme des gamins.

Pour tenir, Bastien s’accroche à cette histoire de miraculée, même s’il redoute le retour en France, les cauchemars, les flash-back, l’angoisse et les questions : « Ce corps d’enfant retiré de l’hôtel Montana, ce père en larmes... Pourquoi me remercier ? Et cette torpeur, ce moment de blanc où je ne pensais à rien, où je n’étais plus rien. Mon Dieu ! Qu’est-ce qui s ’est passé ? »

Jean-Paul Mari Le Nouvel Observateur

Trop d’amputations ?

C’est une polémique incroyable, grotesque ! » Jacques Bérès, chirurgien envoyé par l’AMI en Haïti, ne décolère pas. Dès les premières semaines, 4 000 amputations ont été réalisées. Et des voix se sont élevées pour dénoncer des amputations massives (réalisées notamment par des praticiens américains), inutiles, faites à la hâte, sur de simples fractures, sans précautions voire... sans anesthésie ! « Aucun chirurgien n’aime amputer. Pour nous, c’est un échec. On appelle cela « battre en retraite » ! »

Jacques Bérès a une très longue expérience des interventions humanitaires : « Et je me surprends encore à ne pas amputer assez vite et assez haut, comme ce gamin à qui j’ai voulu sauver le talon... et que j’ai dû réopérer trois jours plus tard. » Bien sûr qu’on aurait pu sauver des bras et des jambes « à condition d’avoir un caisson hyperbare, de l’oxygène pur, un goutte-à-goutte en permanence sur la plaie, des chambres stériles, etc. En Europe. Pas en Haïti, où les blessés attendaient sur des bâches en plastique dans l’herbe !

Oui, nous avons fait de la chirurgie de guerre. C’était pire que bien des guerres ! » Certains amputés ont été laissés avec leur plaie ouverte ? « C’est bien, et courageux. Le microbe de la gangrène est tué par l’oxygène. » On aurait amputé sans radio ? « Cela ne sert à rien ! » Et sans anesthésie ? « Où et quand ? Allons donc ! » Pourtant, il y a bien eu des « opérations-guillotine », qui consistent à trancher tout droit un membre ? « Là, c’est une faute professionnelle puisqu’on est condamné à réopérer. »

Endurcis, les chirurgiens ? « Après quarante-trois ans de chirurgie de guerre, il m’ arrive encore de pleurer. Et je ne suis pas le seul. »

Par Jean-Paul Mari

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