ISRAEL 18 juillet 2002

Israël-Palestine : destins croisés (1)

Histoire d’un soldat qui dit non.

« A 29 ans, dit Tal, je suis fort parce que j’ai vécu "ça" : le Liban, les territoires. Je sais. Je peux parler. » Il n’a jamais oublié le suicide de son ami Daniel, et il fait partie des 500 refuzniks qui, si l’on veut les envoyer servir dans les territoires occupés, ont décidé de dire non. Avec ce témoignage, Jean-Paul Mari ouvre une série de cinq portraits d’hommes et de femmes dont l’histoire, dans ce Proche-Orient déchiré, a bouleversé la vie

Cette nuit-là, vers 4 heures du matin, Tal les a vus. Dans une embuscade, l’essentiel est de voir les autres en premier. Au clair de lune, le petit groupe de hezbollahs libanais se détachait comme une cible sur les rochers à flanc de colline. Tal, en tête du premier peloton parachutiste israélien, a ouvert le feu avec son M16. A cent mètres de lui, il a vu nettement l’autre tomber, frappé d’une balle entre les deux yeux. Yoni, l’officier, a demandé à Tal de transporter le corps sur son dos, au cas où la prise aurait une valeur d’échange contre des soldats israéliens. Le chemin du retour a été long et pénible. Le terrain du Sud-Liban, accidenté et rocailleux, est poussiéreux et noirci par trop d’années de combats. Tal regardait les arbres. Des pins et des cèdres aux magnifiques ramures qui bruissaient doucement dans la nuit. Il dit que rien ne semblait les déranger. Indifférents aux bombes, au hezbollah, aux cadavres, au vacarme et au désespoir, les arbres s’agitaient au rythme de la brise comme s’ils dansaient dans une fête de pleine lune sur la plage de Goa. Tal reconnaissait sur le sol les traces d’un ballet harmonieux, cette puissance d’un mouvement venu de l’intérieur. Il était sûr que les arbres dansaient. Il entendait leur murmure. Il parle d’arbres en grande paix, au nirvana, comme un reflet inverse de la réalité. Des arbres-junkies. Tal portait le corps du hezbollah comme un barda supplémentaire, et il marchait, entraîné par le mouvement, écrasé, l’esprit vide. Le mort devait avoir son âge, 19 ans. Des gouttes de sang coulaient de sa blessure, comme d’un robinet mal fermé, un goutte-à-goutte agaçant qui gênait Tal. Le sang coulait sur son nez et pénétrait un peu dans sa bouche. Tal s’est arrêté, a craché et s’est mis à chanter une chanson : « Ehoud Bana ... Tu connais ? » Et il entonne : « Avant que la pluie ne devienne un déluge / Il faut trouver une porte qui ne soit pas fermée... » Yoni, l’officier, a couru vers Tal et lui a expliqué sèchement que ce n’était pas le moment de chantonner : « J’ai pointé le canon de mon arme sur sa poitrine en lui disant que s’il ne s’écartait pas tout de suite je chanterais pour son enterrement. » Yoni a reculé et a demandé à un autre soldat de porter le corps du hezbollah. Trois heures plus tard, au QG, Yoni n’a rien dit de l’incident. Laconique, il s’est contenté de souligner que Tal avait tué un terroriste. Devant l’importance de la prise, le commandant de la région Nord lui a remis une bouteille de campagne. Yoni lui a donné l’accolade. Et les deux hommes n’en ont plus reparlé. C’était il y a dix ans. Aujourd’hui, Tal vient de recevoir sa convocation pour une nouvelle période d’un mois comme réserviste. La septième en sept ans, depuis qu’il a terminé son service militaire. Il ne sait pas encore où il sera affecté. Il sait seulement que si l’on veut l’envoyer servir dans les territoires occupés il dira non. Au risque de passer sa période de réserve dans une prison militaire. « Refus... Je suis devenu l’un des 500 refuzniks. Ceux qu’on appelle des lâches, des traîtres. » Il lui a fallu longtemps, plus de dix ans, pour prendre une telle décision. L’armée, en Israël, fait partie de l’histoire, elle est le peuple, sa survie, un sujet sacré, parfois tabou. Tal est né au printemps de 1973, le jour du déclenchement de la guerre de Yom Kippour. Pendant six mois il n’a pas vu son père, envoyé sur le front du canal de Suez et fier de se battre pour défendre Israël. Le père de Tal venait de Bagdad, en Irak ; la mère, d’Istanbul, en Turquie. Ils étaient de gauche, par conformisme ambiant. Il a vécu dans un kibboutz près de Gaza et guidait des groupes arabo-israéliens en visite dans les villages bédouins, près de Beersheva. Il savait que l’armée l’attendait, quatre ans de service où il serait affecté dans le prestigieux corps des Nahal, unité composée de membres de mouvements de jeunes, comme lui, liés, solidaires, habitués à la vie en commun. Il devient parachutiste et « paramédic », infirmier en réanimation, capable d’arrêter une hémorragie ou de faire une trachéotomie sur le champ de bataille. Tal est mobilisé, en août 1990, en pleine Intifada – la première. « Arrivé à Gaza... mon rêve s’est effondré. En une minute, j’ai tout oublié de ma vie passée. » L’occupation, à Gaza, c’est patrouiller la nuit, l’œil sur chaque angle de ruelle, chaque fenêtre ; perquisitionner, taper à coups de crosse sur les portes, les défoncer si nécessaire, entrer, affronter les mères affolées et les gosses qui hurlent, en larmes ; hurler plus fort qu’eux, tout fouiller, tout renverser et tout mettre sens dessus dessous. « Parfois on trouvait des armes, parfois de la drogue, le plus souvent, rien. » Tal découvre que ses copains peuvent balancer une gifle, un coup de poing. Lui aussi est tendu à l’extrême. Il passe ses journées assis sur un toit à recevoir des pierres lancées par les gamins du camp de Jabalia, les mêmes qui acceptent une trêve de deux heures à l’heure de la sieste ou d’un match de football, les mêmes qu’une étincelle enflamme à nouveau et sur lesquels on ouvre le feu. Tal soigne aussi les blessures faites par leurs propres balles, billes de métal recouvert de plastique. Une autre de ses tâches est de faire enlever les drapeaux palestiniens. Un jour, il ordonne à un homme d’une cinquantaine d’années de grimper au sommet d’un poteau électrique. L’autre essaie deux fois, en vain. Tal menace, le Palestinien essaie encore et réussit. Sous les yeux de son fils de 3 ans, gamin en survêtement, complètement abasourdi. « Quelle humiliation... Peut-être ce gosse est-il devenu un kamikaze aujourd’hui ? » Il vit dans la peur, la honte, parfois la colère quand il surprend ses copains, tous de gauche, en train de tabasser le commerçant du coin, celui à qui les soldats achètent chaque jour une pastèque. Indigné, il intervient. Ses copains lui montrent la pastèque ouverte : elle est bourrée d’éclats de verre. Bien sûr, quand le camp de réfugiés est calme, il y a la plage des colons, celle de Goush Katif, une des plus belles de tout le pays. Les soldats de Nahal n’aiment pas beaucoup cette colonie d’extrême droite, enclavée au cœur de Gaza et qui vit sous leur protection, entourée de barbelés électrifiés. Peu importe. Ici, Tal et les autres peuvent oublier Jabalia, ses pierres et ses ruelles. Il y a Tali, une assistante sociale de l’armée, vive et souriante, au corps mince, aux seins durs et pointus. Et Roni, le médecin, avec qui Tal fait équipe. Et puis Daniel, un juif tout juste arrivé de France, jeune homme athlétique, calme et très silencieux, très courtois, loin des manières rudes et exubérantes des sabras du kibboutz. Daniel a de grands yeux verts, et Tali n’y est pas insensible. Bientôt, leur histoire n’est plus un secret. Daniel est venu servir Tsahal, la prestigieuse armée d’Israël. Il en rêvait. Parfois, il parle à Tal, et surtout à Tali, de sa famille aisée restée en France, de son éducation dans une école religieuse, des rues de Paris, de ses voyages d’école en Italie, en Belgique, en Suisse. Dans le corps d’infanterie des Nahal, on parle peu de soi et il y a des sujets qu’on n’aborde jamais : la peur et les sentiments. A force d’être aussi proche, chacun préserve son jardin secret. Aujourd’hui encore, Tal se reproche de ne pas avoir assez parlé avec Daniel. Surtout après l’affaire de la manifestation à la Mosquée verte à Jabalia. « Ce jour-là, nous étions 12... et les Palestiniens 2 000 ! » Cette fois, ce n’était pas le Hamas qui manifestait contre la paix, mais l’OLP qui soutenait la fin des hostilités. La foule s’avançait, près, trop près. A cinquante mètres, les soldats étaient à portée de projectiles, pierres ou cocktails Molotov. Chacun tenait son fusil Galil, cran de sûreté levé et balle engagée dans le canon. Accident ou nervosité, Daniel a lâché quelques coups de feu dans la foule. Une femme est tombée. Tal et le médecin se sont précipités. Elle était enceinte de cinq mois et saignait beaucoup de l’abdomen. Tal lui a mis un masque à oxygène, l’a poussée dans l’ambulance et a tenté d’arrêter l’hémorragie. En vain. La tension a chuté. Elle est morte cinq minutes plus tard. Tal et Roni, le médecin, pleuraient. Manny, le chauffeur, avait beau foncer dans Jabalia en bougonnant que « ce n’était qu’une Arabe », on voyait bien qu’il était bouleversé. Daniel était pétrifié. Ensuite, l’enquête a conclu à un « accident », et l’effrayante routine a repris : pierres, perquisitions, manifestations. Six semaines se sont écoulées, et personne n’a parlé de la tragédie avec Daniel. Tal a bien dit à Roni, l’officier-médecin, que Daniel avait besoin d’une permission, qu’il paraissait bizarre, qu’il fallait lui parler. Mais tout le monde était trop occupé. Un soir, Tal est allé rejoindre Tali et Daniel dans l’une des caravanes du campement, l’endroit où ils passaient parfois leur nuit à boire, à fumer un peu de hasch, à s’aimer et à écouter les Doors. Tal dit qu’on ne peut pas appartenir aux Nahal sans fumer, boire et écouter les Doors. Tali, la belle assistante sociale, a dansé au milieu de la caravane en répétant que Jim Morrison était un seigneur. Puis elle s’est éloignée un moment avec Daniel. En revenant, Daniel l’a embrassée encore une fois et a dit qu’il sortait prendre l’air. Tal a proposé de l’accompagner, mais Daniel a refusé en lui disant : « Veille pour moi sur Tali. » Puis il est sorti. « Une minute plus tard, nous avons entendu un coup de feu. » Tout de suite après le suicide de Daniel, l’unité doit partir au Sud-Liban. Un hélicoptère dépose les soldats à quarante-cinq kilomètres au nord-est de Marjayoun, sur la position la plus avancée en territoire libanais, devant l’énorme bunker de Sujud, surnommé ici « la forteresse des morts ». Pendant quatre mois, Tal et les autres vivent en sous-sol, dans des tranchées entourées de mines. La nuit, ils sortent et marchent de longues heures pour monter des embuscades « en étoile » : tous en cercle, allongés, une jambe contre celle du voisin ; l’un dort, l’autre veille. Le premier qui voit l’ennemi a gagné. Parfois, c’est le Hezbollah qui tire le premier. Tal a perdu ainsi David, qui venait d’Ashdod, et Alon, du kibboutz de Bet-Haemek, en Galilée. A la base, dès 5 heures du matin, on s’enterre en attendant le pilonnage quotidien au mortier lourd. « Tu sais qu’il n’y a plus un seul oiseau qui chante au Sud-Liban ? » L’embuscade, la dernière ou la prochaine, il n’y a rien d’autre à quoi penser. Sauf quand l’unité fait halte au pied des sommets enneigés du Litani, que Tal écarquille les yeux devant ce paradis sur terre et que son rêve éveillé est interrompu dans la minute par une offensive du Hezbollah. Sauf quand un de ses amis se rue au sommet d’un bunker, une ceinture de grenades autour de la taille, et menace : « Je me fais sauter si vous ne me renvoyez pas à la maison. Chez moi ! » C’est Tal qui grimpe sur le bunker, calme son ami et désamorce la ceinture. Quand le commandant veut faire passer l’insurgé en cour martiale, Tal menace de déballer ce qui est fait ici sans permission, par exemple les incursions nocturnes au-delà des lignes autorisées. Du coup, on oublie l’incident. Quand c’est trop dur, Tal le « paramédic » sort une poche de perfusion du frigo de son infirmerie, y ajoute un peu d’alcool médical à 70 degrés et, les yeux mi-clos, laisse le liquide s’écouler dans ses veines. D’autres parient leur solde en jouant à la roulette russe avec leur arme. Dans l’unité de Tal, on préfère « tromper le démon » en échangeant une mission contre une autre. David, un infirmier, doit partir pour une dangereuse embuscade. Au dernier moment, Tal décide de prendre sa place et c’est David qui part tranquillement chercher du matériel médical au QG en Israël. Nous sommes en 1995, les premiers attentats suicides ont commencé. Quand le premier kamikaze se fait sauter non loin de David, l’infirmier court soigner les victimes. Une seconde explosion le tue. Tal a appris sa mort en revenant de son embuscade où il ne s’était rien passé : « Va savoir pourquoi tu es encore en vie… » Sur quatre ans de service, il aura passé dix-huit mois à Sujud : « Le pire est qu’on préférait tous subir l’enfer du Liban plutôt que de servir dans les territoires occupés ! » La boue de Gaza, Jénine l’orientale avec ses souks des Mille et Une Nuits, Tulkarem si blanche sur sa colline, Naplouse la dure et Ramallah l’opulente, Tal est allé partout en uniforme d’appelé puis de réserviste. Surtout à Hébron. Il déteste Hébron, ce carré de colons religieux armés et fanatiques au cœur d’une ville palestinienne. Là-bas le danger est partout. Comme la haine. Les soldats de Tsahal sont au milieu. Et quand ils empêchent physiquement les colons de tout casser au marché arabe, ils entendent leurs frères juifs les « traiter de nazis... Nous ! » Hébron où Tal l’infirmier, appelé dans la grotte d’Abraham, découvre des dizaines de corps ensanglantés, morts et blessés palestiniens mitraillés par un médecin, le docteur Goldstein : « Nous le connaissions bien, il soignait tout le monde avec gentillesse... Folie, massacre, blasphème. Tout ici est blasphème. » A la fin de son service, sur les vingt hommes de son unité, deux étaient morts, deux sont devenus religieux et trois autres sont partis fumer du haschich en Inde. « L’armée nous abîme », dit Tal, qui part lui aussi courir le monde : « Il fallait digérer la bouteille de champagne. » Tali est devenue baby-sitter aux Etats-Unis et Roni le médecin pose des prothèses du genou en Australie. Tal est parti en Chine, à Shanghai, apprendre son métier d’acupuncteur. A Katmandou, par hasard, il revoit Yoni, l’officier démobilisé, qui lui rappelle sa chanson sur cette « porte qui n’est pas fermée », les arbres-junkies et le corps du hezbollah. Et, pour la première fois, ils parlent du jour où ils ont failli s’entre-tuer. Oui, il a fallu du temps et encore sept années de réserve pour que Tal en arrive à refuser de servir dans les territoires. Son père n’a pas apprécié, sa mère lui a dit que son fils ne pouvait pas faire une chose pareille et son commandant, qu’il adore, refuse désormais de lui parler. Les autres, qui savent qu’il n’est pas un lâche, ont du mal à comprendre qu’il les laisse tomber. Entre deux séances d’acupuncture dans les dispensaires de Tel-Aviv et de Netanya, Tal vit avec Nira, sa femme, et ses deux gosses à Bat Hefer, à la frontière des territoires occupés. On pénètre par un portail blindé gardé par un vigile armé dans le lotissement résidentiel, à moins d’un kilomètre de Tulkarem, dont on voyait autrefois les ruelles, le marché et les mosquées blanches. C’est fini. Du jardin de sa villa noyée sous les bougainvilliers, Tal vit à dix mètres de la barrière fortifiée qui sépare désormais les deux mondes. D’abord, un mur de quatre mètres de haut jalonné de tours de guet ; puis un chemin de ronde, dénudé et violemment éclairé la nuit, avec une deuxième ligne de fils électrifiés ; enfin, une troisième ligne de grillage croisé surmonté de fil de fer barbelé. Tulkarem a disparu, et des bulldozers escortés de tanks sont en train d’étendre ce mur sur des dizaines de kilomètres. Tal a essayé d’oublier, dans sa maison truffée de jouets d’enfants, d’œuvres de Yeshayahou Leibowitz, du livre de Jean-François Revel et de son fils bouddhiste « le Moine et le Philosophe », de reproductions de Renoir. Et puis est arrivée la convocation, assortie d’une lettre personnelle écrite par l’état-major : « Depuis un an et demi, ils nous ont apporté la guerre. La ligne de front passe par nos femmes et nos enfants que l’Armée de Défense israélienne doit protéger. Inutile de dire qu’il est très important de faire cette période militaire en ce moment... » Tal sait que certains ont marché sur leurs convictions, ont devancé la convocation et se sont portés volontaires. Il sait que les 500 refuzniks sont très minoritaires et à l’encontre du courant populaire. Pourtant il n’ira pas. Pas par mollesse. En cas d’attaque, il est prêt à se battre et à bombarder Beyrouth. Mais il est convaincu que « l’occupation est le mal absolu, elle corrompt, et les juifs ne peuvent pas occuper un territoire étranger. » Il l’a dit à son commandant, qui lui a conseillé avec tristesse de se munir de bouquins à lire en prison. Il l’a écrit sur le site des refuzniks et sur les affiches qu’il va placarder, la nuit avec un groupe d’amis, sur les murs de Tel-Aviv, de Netanya ou de Kfar Saba. « A 29 ans, je suis fort parce que j’ai vécu "ça" : le Liban et les territoires. Je sais. Je peux parler. Même si cela me fait mal au ventre de ne pas affronter le danger avec mes frères d’armes. » Tal dit qu’il n’oubliera jamais l’histoire de Daniel. La nuit où il s’est mis une balle dans la bouche. Victime de l’occupation. Pourtant, « nous étions l’élite des soldats, nous étions les meilleurs. »

JEAN-PAUL MARI

18 juillet 2002

Par Jean-Paul Mari

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