FRANCE 1996

"Retrait du Plan Juppé !"

Histoire de la grande grève

C’est beau, un fonctionnaire serein. Surtout quand il s’agit d’un Haut fonctionnaire de Matignon. Ce jour là, un conseiller très proche d’Alain Juppé, affirme : "Ce n’est pas une grève qui est faite pour durer. Une grève, dure, démarre toujours en milieu de semaine. Jamais un vendredi !" Il a raison sur un point. Nous sommes bien un vendredi, le 24 novembre. La SNCF vient d’entrer dans la grève et les fonctionnaires manifestent. Trois semaines plus tard, il est difficile de trouver, en France, un fonctionnaire serein. Paralysé par le manque de transports, le pays se déplace à pied. La tourmente sociale a gagné la RATP, les centres de tri de la Poste, les télécomunications, EDF-GDF, les mines, l’Education Nationale et la presse ; dans les rues de Paris et en province, des centaines de milliers de personnes défilent, toujours à pied mais avec des mégaphones, pour exiger le "retrait du Plan Juppé ! Jamais, depuis 1968, le pays n’avait connu une protestation de cette ampleur. La grève est dure, les PME et l’Etat font et refont leurs comptes en grimaçant. Et les salariés ont des ampoules.

Pour en arriver là, il a fallu plusieurs mois, une grande illusion électorale, la volte-face politique d’un président, les profondes erreurs d’analyse de techniciens surdoués et sûrs d’eux-mêmes, une superbe ignorance de la réalité sociale de la France et toute une panoplie de cafouillages, de gaffes ministérielles et de manipulations ratées. Loin du bruit de la rue, voici un bout d’histoire secrète de cette grande bévue. Tout commence le 26 octobre par une intervention de Jacques Chirac à la télévision. Le message est clair : l’heure est à la rigueur. On est bien loin du printemps électoral, des grandes phrases et de la main sur le coeur. Le candidat avait promis de réduire la "fracture sociale", le président prescrit un corset de fer. Un brin embarrassé, "j’avais peut-être un peu sous-estimé l’ampleur des problèmes..", il accuse : "c’est la faute aux déficits !" Il déçoit, il le sait. En fait, il n’a pas le choix. Le gouvernement a construit son budget 96 sur une croissance de 2,8% et les dernières prévisions ne dépassent pas 2% pour l’année. D’où une baisse des recettes fiscales à prévoir. l’Etat aura moins de sous. Plus grave : la maîtrise des déficits conditionne la baisse des taux, la solidité du franc et l’entrée dans la monnaie unique européenne. Jacques Chirac peut-il sortir la France de l’Europe ? Non. En coulisses, un homme l’a convaincu du contraire : "Je ne me fais aucune illusion sur Chirac mais il peut écouter. D’ailleurs, je le vois régulièrement..." confie Valéry Giscard D’Estaing. A l’aise, apaisé, presque rajeuni depuis que son vieil adversaire, François Mitterrand a quitté la scène politique, VGE a su se montrer persuasif : "J’ai dit à Jacques Chirac qu’il devait être le premier président de la république à faire entrer la France dans l’union monétaire à la veille du 21ème siécle. Et pas celui qui aura torpillé l’Europe." Question d’histoire. Avec ses habits de président, Jacques Chirac a endossé le choix d’une France dans l’Europe. Avec ses contraintes. Le président a proclamé, le premier ministre peut continuer à travailler. En réalité, depuis les rencontres de l’été au Fort de Bregançon, Alain Juppé dort peu et toujours la main posée sur le dossier de la réforme de la sécurité sociale. C’est son dossier, son obsession, à la fois sa grande oeuvre et son lego. Le week-end, pour oublier les désagréments de "l’affaire de son appartement", il se plonge voluptueusement dans les chiffres et les arcanes du casse-tête d’un "dispositif de sauvegarde sur la sécurité sociale". Ce n’est pas une réforme, c’est le plan-Juppé, mené comme l’opération Overlord." Un mot d’ordre : le secret. "Surtout ne jamais livrer la totalité du plan à l’ensemble des intervenants, ministres compris..." Une dizaine de personnes dans la confidence. Pas plus. Alain Juppé, son directeur de cabinet, deux conseillers économiques, deux commis de l’Etat et quelques autres à l’Elysée. Les nuits sont courtes et les ordinateurs ont les écrans rougis à force de traiter des montagnes de données sur la maîtrise comptable des dépenses, l’amortissement de la dette, la répartition des pouvoirs entre la caisse et le parlement, les régimes spéciaux de retraitres...l’intelligence travaille en silence, l’appareil d’Etat a été déconnecté, la matière grise politique est à l’ouvrage. Le plan-Juppé sera comme lui, brillant. Et livré, clés en main. Chut ! On va voir ce qu’on va voir ! Jacques Chirac suit l’affaire d’un oeil quasi-paternel, ému et un peu inquiet de tant d’ardeur au travail. "Il se fatigue trop.."répète le président, "Il faut qu’Alain dorme !". Un soir, il n’y tient plus, appelle un membre du cabinet d’Alain Juppé et apprend que le premier ministre a encore prévu un dîner de travail.." Quoi ? Encore un dîner ! Dites-moi de quoi s’agit-il...Oui, bon, ce n’est pas capital. Alors, vous annulez tout. Et vous dîtes à Alain qu’il dorme !" D’autres, au gouvernement, sont un peu moins vigilants. Les universités sont sur le point d’exploser et personne ne s’en soucie. Dès le moi de mai, les conseils d’administration des facs ont refusé de voter un budget de pénurie. Depuis deux ans, le retour du temps des vaches maigres et la gestion catastrophique de François Fillon ont rendu moroses profs et étudiants. "Attention au risque d’explosion à la rentrée" prévient le syndicat Unef-Id. Le budget 96, qui prévoit la nomination de 738 enseignants contre plus de deux mille sous la gauche, est reçu comme une gifle. François Bayrou, nouveau ministre de l’Education nationale, ne connait rien aux universités. Il ne prend pas la mesure de la tension. Son secrétaire d’état, Jean de Boishue, est hors-jeu. Il vient d’écrire un livre au joli titre "Banlieue mon amour",... objet de plusieurs plaintes en justice pour racisme. Le 23 octobre, Bayrou prend contact avec le CNESER, sorte de parlement universitaire, très inquiet de la grève en cours depuis le 9 octobre à Rouen. Réponse de Bayrou : " Une seule UFR ( département d’université) en grève sur 700 ! Comment osez-vous dire que c’est une mauvaise rentrée ?" Puis, il se lance dans un grand discours pour dire aux universités..qu’il les aime. Quand Rouen explose, un conseiller de Bayrou lui chuchote que c’est le résultat d’une manipulation de l’extrême-gauche. Mais quand Jacques Chirac a une parole charitable pour les "petits gars de Rouen", le ministère puise dans sa cassette personnelle pour débloquer 188 postes. Le feu s’éteint à Rouen. Ouf ! Mais il reprend à Metz. On envoie Nicole Ferrier, directrice-adjointe du cabinet. Les étudiants sequestrent "Tante Nicole" qui doit s’enfuir du campus par un petit chemin de terre. Bayrou a compris. Trop tard. Les finances à Bercy bloquent toute action. Il va - enfin !- mettre toute son énergie à renverser la vapeur. Et il réussira à arracher près d’un milliard d’argent frais. Pour lors, il accumule les faux-plans d’urgence, parle de "concertation", d’Etats Généraux, de médiateurs..et la colère des universités s’enfle. Le 21 novembre, il y aura jusqu’à 100 000 étudiants dans la rue. Une certaine cécité parait d’ailleurs avoir gagné les sphères dirigeantes. Depuis un an, la SNCF gronde. Les cheminots, inquiets, attendent le prochain contrat de plan, document d’application d’une logique d’effort partagée, donnant-donnant, entre l’argent de l’Etat et la productivité des cheminots. Une logique qui hérisse les syndicats. Chaque contrat de plan donne lieu à quelques jours de grève. D’autant que, cette fois, les cheminots n’ont pas été associés à la préparation du document. Un autre sujet est ultra-sensible : les régimes spéciaux de retraite. Les cheminots y sont attachés comme des paysans à leur terre. Qu’on prononce la formule "régime spéciaux"..et ils déposent aussitôt un préavis de grève. Alain Madelin, ministre déchu, a osé en parler. Provoquant la fureur du premier ministre et la "démission" du coupable. A 56 ans, Jean Bergougnoux, président de la SNCF, sait tout cela. Nommé en avril 94, après 26 ans à l’EDF, c’est un homme massif, introverti, qui communique peu. Et parfois mal, quand il laisse échapper "EDF" au lieu de "SNCF" dan une conversation...Ca énerve les cheminots. Lui reste toujours calme. Personne ne l’a jamais vu taper du poing sur la table ou pousser un coup de gueule :"Il est totalement impénétrable" dit un proche. "Quand il est vraiment furieux, il hausse un sourcil." Le 15 novembre, devant son téléviseur, quand il entend Alain Juppé dire qu" on engagera la réforme des régimes spéciaux de retraite..", Jean Bergougnoux, stupéfait, va hausser les deux sourcils ! Personne n’a prévenu le président de la SNCF. Il n’a rencontré Alain Juppé qu’une seule fois, au mois d’aôut, pour constater ensemble qu’on ne peut plus différer la signature du contrat de plan, prévu en 94 mais courageusement retardé par Edouard Balladur. En octobre, Bergougnoux a aussi rencontré un conseiller social ; on a parlé salaires, productivité et, forcément, retraites. Bergougnoux a prévenu : "Attention, à la SNCF, le sujet est affectif. Extrêmement sensible." Apparemment, personne n’en a tenu compte. Mieux ! Le contrat de plan est présenté le 25 octobre aux cheminots peu avant que le premier ministre lâche sa bombe sur les régimes spéciaux de retraite ! Du coup, la SNCF sera le fer de lance de la grève. Question : quel sont les saboteurs qui ont allumé en même temps, la mèche de deux dossiers connus comme explosifs, contrat de plan et retraite ? Réponse : ceux qui, chez Alain Juppé à Matignon ou chez Bernard Pons aux transports, ne savent pas lire un calendrier social et prèférent travailler, en petit cercle, dans le secret. Pauvre Bergougnoux ! Il tiendra malgré tout sa réunion sur le contrat de plan, sans connaître les arbitrages de Matignon, ne pourra rien répondre aux questions ulcérées sur les retraites et se fera malmener par les syndicats avant que Juppé, ne l’assassine tranquillement un soir de décembre, au journal de 20H :" Il faut prendre le temps nécessaire , pour qu’à l’intérieur de la SNCF, le dialogue s’établisse." Devant son téléviseur, l’homme visé a du avoir un dernier mouvement de sourcil. C’est bien peu, comparé à la colère historique de Marc Blondel, secretaire de FO ! Nous sommes au soir du 15 novembre, à l’émission la Marche du Siècle. L’aprés-midi, Alain Juppé, brillant et et sur de lui, a révélé l’architecture draconienne de son plan de sauvegarde de la sécurité sociale : augmentation des cotisations, encadrement des dépenses de santé, contribution au remboursement des dettes, contrôle du parlement sur la gestion des caisses d’assurance-maladie, allongement de la durée de cotisation des fonctionnaires...A l’assemblée nationale, sa majorité l’ovationne, debout. Marc Blondel, lui, est fou de rage. Sur le plateau de télévision, il jette des regards noirs à Nicole Notat, secretaire de la CFDT. Le "Plan-Juppé" ? Il tape du poing, cherche ses mots, "C’est la plus grande opération de...Comment pourrais-je appeler cela ?..de rapt que je connaisse dans l’histoire de la république !" Floué, trahi, piégé..Marc Blondel, en quelques phrases d’Alain Juppé, vient d’apprendre que le pouvoir lui a menti. Lui, l’interlocuteur privilégié du gouvernement, héritier syndical de la politique de Bergeron de "la porte de derrière" ? Lui, favorable au candidat Chirac et à la tête d’un syndicat en partie gagné au RPR ? Il vient de comprendre que le gouvernement a décidé de s’attaquer à la gestion de la CNAM, Caisse nationale d’assurance maladie, le bastion de FO, ce qui lui permet d’entretenir plusieurs centaines de permanents. C’est une attaque directe. Pourtant, cinq jours plus tôt, le 10 novembre, Blondel s’et rendu confiant à une rencontre secrète avec Chirac à l’Elysée. "Le père Chirac", comme il l’appelle, voilà vingt ans qu’il le connait. "Pour la première fois", raconte Blondel, "je vois Chirac avec des papiers. il m’explique comment on va rembourser la dette de la sécu par des prélèvements supplémentaires. Moi, je lui dis : "Arrêter de charger la bourrique !" Le président lui parle aussi de la maitrise médicalisée...mais ne dit mot de la maitrise des dépenses par le parlement et surtout pas du futur rôle de la CNAM." Ce qui fera dire à Blondel, plus tard : "On m’a menti par omission !" Pour lors, à la sortie, sur le perron de l’Elysée, Blondel, souriant, ne peut s’empêcher, face à un journaliste de l’AFP de se déclarer "rassuré sur certains points". S’il savait ! Pourquoi l’a-t-on trahi ? "la priorité était qu’il n’y ait pas de fuites", avoue un conseiller de Juppé." C’est vrai qu’on a rien dit à Blondel. Mais s’il avait su que le budget de la sécu serait voté par le parlement, il aurait hurlé quatre jours avant l’annonce du plan. Et il l’aurait tué !" On peut aussi se poser une autre question : A-t-on voulu "tuer" Blondel ? Au sommet du RPR, on raconte que Juppé, dont on connait la haine qu’il voue à Blondel, a demandé à Chirac de déstabiliser le secretaire de FO, à deux mois des elections de son bureau. Le président aurait donc appelé un député RPR qui se targue d’avoir des contacts avec les trotskystes de FO. "Où en sont-ils à propos de Blondel ? Sonde-les..." L’alliance aurait permis de renverser Blondel pour le remplacer par un de ses prétendants. Contactés, deux trotskystes passent par l’Elysée, rencontrent Maurice Ulricht, premier conseiller politique de Chirac. Finalement, les deux syndicalistes préfèrent garder Blondel, laïque et anti-Mastricht. L’offre d’alliance est repoussée. Blondel sait-il tout cela ? Sans doute. En tout cas, l’amateur de corridas est un taureau blessé. On a agité le chiffon rouge de la CNAM. Il fonce. Il lance une journée d’action pour le 24 novembre. Et une autre pour le 28 novembre. On a voulu l’isoler ? Soit. En secret, il envoie en mission Claude Jenet, un trostskyste de son bureau, rencontrer Jacques Potavin, un homme de l’ombre de la CGT, qui n’apparait sur aucun organigramme. Objectif : négocier avec la CGT, les modalités de la journée d’action. Et le mardi 28 novembre, pour la première fois depuis la scission de 1947, Marc Blondel leader de FO et Louis Viannet, pour la CGT, se serrent historiquement la main, sourire aux lèvres, devant les caméras de télévision. Mort Marc Blondel ? Que non ! Plus combattif et remonté que jamais contre le pouvoir. Fallait pas "charger la bourrique" ! A l’autre bout du plateau de télévision, ce soir du 15 novembre, Nicole Notat, leader de la CFDT, ne partage pas la colère de Blondel et la déception de Viannet. Elle fait taire ses critiques, défend le Plan-Juppé et traite les autres leaders d’archaïques. "Elle se prend pour un ministre.."lâche un militant CFDT énervé. Il ne sait pas que Nicole Notat, depuis quinze jours au moins, ne cesse de batailler avec le pouvoir sur le contenu du Plan dont elle connaissait l’essentiel. Elle confie : "Si Blondel et Viannet ont été surpris par le plan Juppé, ils pouvaient aller aux nouvelles, comme moi." Le 2 novembre, elle rencontre en secret Chirac et son conseiller social, Olivier Dutheillet de Lamothe, à l’Elysée. Chirac pose des tas de questions mais ne dit pas dans quel sens il veut aller. Notat, elle, lui "vend sa soupe" : " Si vous voulez une réforme crédible, il faut un nouveau mode de financement, élargir l’assiette de la CSG. Mais pas de nouveaux prélèvements. Sauf pour rempbourser la dette." Chirac écoute, jette de temps à autre un coup d’oeil à son conseiller social et prend note. Nicole s’oppose à l’augmentation de la cotisation-vieillesse, à la franchise de 10 francs sur les feuilles d’assurance-maladie et sur les boites de médicaments. Une heure plus tard, elle sort de l’Elysée. Le 11 novembre, après le changement de gouvernement, la voilà chez Jacques Barrot, nouveau ministre du travail et des affaires sociales. Ils se connaissent et s’entendent bien. Au passage, Nicole Notat conseille à Barrot " de ne pas virer Blondel de la CNAM". Le ministre lui apprend que la réforme sera profonde. Têtue, elle redit son opposition à la franchise de 10 francs. Trois jours plus tard, elle appelle le directeur de cabinet de Juppé, Maurice Gourdault-Montagne. Nicole Notat raccroche, rassurée : elle a obtenu tout ce qu’elle demandait. Aussi, au matin du 15 novembre, avant même que le premier ministre parle à l’assemblée, Nicole Notat est parfaitment à l’aise en ouvrant la réunion du bureau national de la CFDT. Devant une trentaine de responsables, elle parie que "80%" du plan qu’elle prône sera dans le discours de Juppé. Du coup, le bureau entérine à la majorité moins deux abstentions, et refuse de "rejoindre le camp de l’immobilisme", petit pavé dans la mare de Blondel et de Viannet. D’ailleurs, la CFDT ne s’associe pas à la grève générale lancée par FO pour le 28 novembre. A 16h00, Juppé parle. Sur l’assurance-maladie, elle gagne son pari. Mais l’affaire des régimes spéciaux l’énerve. Elle sait que "ses cheminots" vont gronder. Depuis le 22 novembre, le leader des cheminots CFDT, opposée à la "ligne Notat", a écrit pour annoncer une grève longue et dure. Il demande à être recu par Nicole Notat. Elle ne leur répond pas. Pas un mot, pas un conseil. Le 4 décembre, elle écrit au premier ministre pour lui rappeller "son soutien critique" à la réforme de l’assurance-maladie. Mais elle va plus loin et dit "comprendre" les usagers qui "ne contestant ni le droit de grève, ni l’action des salariés" ...demandent l’application d’un service minimum. Entretemps, dans les manifs, certains dénoncent le "plan Juppé-Notat". A la CFDT, les "moutons noirs" enragent contre Notat-la-traitresse. Deux cent militants déchirent leur carte. Ils menacent, deviennent violents, la chassent d’une manifestation. Elle résiste, tient bon, sûre d’avoir choisi le bon chemin. Dans les regards noirs de Blondel à Notat, au soir du 15 novembre, il y a tout cela : l’interlocuteur "privilégié" furieux d’avoir été floué, l’homme de FO "cocufié" par le pouvoir avec sa concurrente directe de la CFDT, et le responsable syndical qui appelle à la grève pour repousser un plan défendu par Nicole Notat. En cette fin novembre, pourtant, ce ne sont plus les appareils qui décident mais la base. Elle gronde, s’indigne et refuse ce plan venu d’en haut. En France, ce n’est pas le chaos mais c’est toujours l’embouteillage. Et au milieu du concert bruyant des affirmations de Matignon, quelques initiatives résolument maladroites de ministres et d’hommes politiques vont ajouter ce qu’il manquait de confusion. C’et d’abord Arthuis qui, le 19 novembre, annonce la suprression des 20% d’abattements sur les impots au moment même où Juppé est sur le plateau de 7 sur 7. Le premier ministre a beau, en direct, désavouer sèchement son ministre...L’effet d’annonce, spectaculaire, n’en brouille pas moins le message de Matignon ! C’est ensuite François Fillon, proverbial gaffeur, qui annonce, de Washington, la privatisation jusqu’à 49% du capital de France Telecom. Cela a peut-être le mérite de rassurer les américains. Mais, du coup, la fédération CFDT des télécoms qui pronait la veille l’apaisement du conflit appelle dès le lendemain à la riposte contre "cette formidable provocation gouvernementale" ! Au point que certains se sont demandé si Fillon, Séguiniste convaincu, n’a pas, au détour d’une gaffe sublime, savonné légèrement la planche de Juppé à Matignon. Le 2 décembre, en pleine crise, Philippe Séguin ira d’ailleurs jusqu’à Epinal dire aux cheminots grévistes qu’il ne les considérait pas "comme des nantis". Propos tenus devant la presse, évidemment. Histoire de montrer à Jacques Chirac que l’on peut-être d’accord sur un plan et savoir en même temps choisir les mots pour l’expliquer. Petite pierre dans le jardin d’Alain Juppé, deux jours à peine après les maladresses de l’affaire du "comité des usagers". Imaginez la tête d’henri Emamnuelli, socialiste, quand il reçoit par fax une lettre du RPR qui conseille aux militants d’aider à la création de comités d’usagers. Sur une deuxième page, on donne le mode d’emploi en cinq points : un, créer des contre-mesures ; deux, être discrets et ne ..jamais faire apparaître le RPPR ! C’est raté. Henri Emmanuelli se depèche d’ajouter sur une troisième page, quelques uns de ses commentaires sur les manières des briseurs de grève. Et il refaxe le tout à quelques agences de presse. L’affaire fait scandale. On va jusqu’à soupçonner le premier ministre d’avoir commandité l’opération. Mais Jean-François Mancel, secretaire du RPR, affirme qu’il a voulu répondre aux appels excédés de ses militants et se proclame l’unique "responsable et coupable" de cette malheureuse initiative. Coups bas, petites manips, cafouillages occupent les coulisses. Mais sur le devant de la scène, des centaines de milliers de français expriment un profond malaise. Et leur refus de ce plan de "sauvegarde" venu d’en haut. Pas à pas, le premier ministre doit reculer. Ce qui était intangible ne l’est plus. Et chaque manifestation, dont la dernière mardi dernier de plusieurs centaines de milliers de personnes, sont autant de coups de gomme sur une copie qu’il croyait achevée. Ils changent les mots, parlent de "modalités d’application" puis de "concertation", de "médiateurs" puis de "négociations". Le contrat de plan ? Repoussé pour une large discussion. Les régimes spéciaux de retraites ? Pas question d’y toucher avant longtemps.La commission Levert ? Effacée. Un sommet sur l’emploi ? Pourquoi pas. Et pour sauver la sécurité sociale, Matignon est prêt à une réelle concertation avec l’ensemble des partenaires sociaux. Peut-être aurait-il fallu commencer par là ? Trois semaines de grève..Pour quel résultat. "On aura subi une grève qui va mettre la SNCF à genoux. Pour rien. L’entreprise n’y aura rien gagné" soupire un cadre dirigeant de la SNCF. Le pays, lui aussi, risque de n’avoir rien gagné à cet immense gâchis. Pour "un plan qu’ils ont écrit sur un coin de table" a dit un ténor de l’opposition. On serait tenté de dire, devant tant de secret inutile, qu’il s’agit plutôt d’"un plan écrit sur un coin de France." Un tout petit coin.

1996

Par Jean-Paul Mari

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