RWANDA , CONGO mai 1997

MASSACRES AU ZAIRE

"Ici, on extermine les réfugiés."

Rwanda : A l’occasion de la visite de Paul Kagamé en France

Jean-Paul Mari a refait le chemin emprunté par les réfugiés Hutus à travers la jungle. Et il a retrouvé les traces des deux cent mille personnes disparues, massacrées par les bérêts rouges rwandais envoyés par Kigali.

Dans le vieil hélicoptère soviétique qui tremble en remontant le cours du fleuve, il y a quelques sacs de farine, des haricots noirs, des bidons de plastique vides et soixante kilos de sel ; en tout mille quatre cents kilos de marchandises acheminées en hâte par le CICR. C’est peu, très peu, à la fois dérisoire et indispensable. Les informations parvenues à Brazzaville sont formelles : trois mille réfugiés rwandais ont déjà franchi le fleuve Zaïre, à la hauteur du petit village de Liranga, à cinq cents kilomètres au nord de la capitale du Congo. Tête de pont d’une colonne de cinquante mille autres réfugiés massés de l’autre côté, ils sont échoués sur un carré de glaise rouge au bord de l’eau, pris entre le fleuve et les marais, sans eau potable, sans nourriture, sans soins, sans électricité, sans route.

A Brazzaville, envahie par trois mille cinq cents soldats étrangers prêts à évacuer les Européens du Zaïre, tout le monde vit le regard braqué sur Kinshasa où plusieurs centaines de journalistes surveillent l’agonie d’un empire. Plus une chambre à louer, plus un avion, plus une goutte d’essence dans la région. Il a fallu trois jours d’efforts héroïques aux responsables du CICR pour arracher des bidons d’essence, un hélicoptère et son équipage de russes, échoués là on ne sait comment, épuisés, barbus, les yeux rougis par deux nuits sans sommeil. Qu’est-ce qu’on va trouver là-bas, à Liranga ? Des réfugiés mourants ou des hommes rendus agressifs par la faim et l’encerclement de l’armée congolaise ? Une population locale hostile, terrorisée ou compatissante ? Surtout ne pas laisser les réfugiés pris dans cette nasse, les faire marcher, encore, descendre vers le sud, vers un endroit accessible aux secours.

Maintenant, on vole, calé contre un sac de haricot noir, sur ce MI-8 de la guerre d’Afghanistan qui fait un bruit d’enfer, dans l’odeur de graisse, de farine et de gas-oil, au dessus du vert du Congo, en longeant la mer linéaire d’un fleuve qui roule ses quarante mille mètres cubes de boue à la seconde, l’oeil à la recherche d’une pirogue, d’un radeau, du point noir d’une tête perdue à la surface.

Soudain, là, au dessous, une église, quelques cabanes et des taches de plastique bleu sous les arbres : Liranga. En bas, une foule appelle de ses mains le MI-8 qui se pose en faisant de grands cercles. D’abord, des hommes, organisés, jeunes et encore debout. Ceux là, résidu de l’armée Hutu, ont jeté leurs uniformes et gardé un peu d’argent pour la traversée en pirogue. Ils constituent la première vague de réfugiés. Les autres, hommes ou femmes, sans enfants et sans vieillards, sont allongés dans les fourrés. Maigres et immobiles. Ils n’ont rien mangé depuis une semaine. On pense à la question de Richardson, envoyé spécial américain, s’arrêtant devant une forme recroquevillée sur le sol : " Elle a froid ?" - "Non. Elle est morte."

A Liranga, beaucoup de réfugiés commencent à avoir très froid. Comme cette femme qui accouche au bord de la route, cet homme qui dit avoir vendu sa soeur pour payer la traversée ou ces trente quatre réfugiés qui ont coulé dès que la main du fleuve a retourné leur pirogue surchargée : "Les paysans du Rwanda ne savent pas nager" dit Soeur Antonia. Elle aussi a quitté le Zaïre et ses soldats, battus, en fuite, pillards, voleurs et violeurs. Les quatorze religieuses des "Filles de la Charité" ont erré deux semaines dans la forêt, de l’autre côté, dévorées par les fourmis rouges et attaquées par les pygmées. Quand l’une d’elle est tombée dans une mare de boue, toutes les autres ont fait la chaîne pour l’empêcher d’être engloutie. A peine arrivées ici, après un rapide Deo Gracias, elle se sont penchées sur les mourants. Elles aussi parlent du flux des réfugiés qui attend sur l’autre rive, des informations sur des massacres à Mbandaka, des malades et des enfants qui sont restés piégés sur les îlots au milieu du fleuve...

On a à peine le temps de leur promettre de dire leur détresse que déjà, l’hélicoptère se remet à rugir. Ses lourdes roues commencent à s’enfoncer dans le sol meuble. Il faut repartir en laissant derrière soi les huttes de Liranga, quelques sacs de farine et trois mille survivants, affamés mais enfin en sécurité, arrivés peut-être au bout du chemin. Incroyable exode ! Comment ont-ils pu ? Traverser le Zaïre d’est en ouest, de bout en bout, pays vaste comme l’Europe mais monde hostile, couvert de sombres forêts et de plateaux brûlants, barré de fleuves puissants comme des murailles, semé de marécages infestés de vermine ? Comment ont-ils pu marcher pendant sept mois, torturés par la chaleur, la soif, la faim, l’épuisement et la malaria ? Et réussir à se traîner, fiévreux, pourchassés et massacrés, sur plus de deux mille kilomètres...

Pour le comprendre, il faut redescendre à Brazzaville, ignorer les convulsions géo-stratégiques de Kinshasa, sauter dans un avion cargo et dessiner une immense boucle dans le ciel vers le Kenya, porte d’entrée aérienne vers le Rwanda. Sur une petite piste d’un aéroport de Nairobi, une foule d’hommes en sueur chargent chaque jour une bonne trentaine de bimoteurs : les uns avec des ballots de feuilles vertes de Khat, la drogue préférée des Somaliens, en direction de Mogasdicio ; les autres bourrés de caisses de médicaments, de matériel chirurgical ou de biscuits d’urgence vers les camps de réfugiés disséminés tout autour des Grands Lacs. On décolle, pour traverser le ciel du Rwanda, au dessus de Kigali, Gitarama ou Butare. En bas, il y a quatre ans à peine, s’est déroulée une des plus grandes boucheries humaines de ce siècle : cinq cent mille tutsis, poursuivis par les "Interhamwes", milices du pouvoir Hutu, et les ex-FAR, soldats rwandais ; hommes, femmes et enfants coursés, rattrapés et découpés à coups de machettes, avec une barbarie inouïe. Des semaines d’horreur, mélange de purge politique et de nettoyage ethnique, qui ont imprégné le pays de l’odeur des cadavres, bouché les rivières et empoisonné les eaux du grand lac Victoria.

Le mouvement de la guerre s’est inversé avec la contre-offensive de l’armée Tutsie venue d’Ouganda. Les ex-FAR, les milices mais aussi toute une population Hutu innocente s’est retrouvée le dos à la frontière Zaïroise. En arrêtant les hostilités, en créant une poche de sécurité, l’"Opération Turquoise" a probablement empêché de terribles représailles. Mais elle a aussi permis aux tueurs Hutus de traverser la frontière en bon ordre...en emmenant avec eux une population désormais prise en otage.

"On a vu arriver des centaines de voitures, de bus, de camions, bourrées de matériel, de machines à coudre, de frigos, de tv..pillées au Rwanda.." se rappelle le juge Frédéric Bola, alors magistrat Zaïrois au tribunal de Bukavu, "le fond des camions étaient bourrés d’armes et d’uniformes de l’ex-armée rwandaise." Le HCR installe ses camps et, deux ans plus tard, dépense cinq millions de francs par jour pour nourrir un million deux cent mille réfugiés installés sur la frontière du Rwanda. Une poudrière. Les soldats Zaïrois, corrompus jusqu’à la moelle, chargés par la communauté internationale de désarmer et de maintenir l’ordre, se jettent sur le fric et les filles au point d’être surnommés "Contingent Zaïrois pour la sexualité dans les camps.."

Les camps deviennent des villes sauvages où les cadres de l’ex-FAR, riches et organisés, affrètent des avions, achètent des armes, monopolisent l’aide et entraînent leurs soldats dans l’espoir de la revanche. Plus tard, dans le camp abandonné de Mugunga, on retrouvera des manuels militaires sur les "procédés de combat", des "tests de renseignements" et des "feuilles d’examen idéologiques"... véritables archives d’un plan avorté de reconquête Hutue. A l’intérieur des camps, les organisations humanitaires se font racketter, menacer au point que MSF préfère se retirer. "C’était devenu un Etat dans l’Etat" dit le juge Bola, "Une région, colonisée, incontrôlable."

Dans ce "Hutu land", les militaires rwandais font désormais leur loi : ils exécutent les pillards, terrorisent la population et n’hésitent pas à abattre "leurs" réfugiés qui font mine de regagner le Rwanda. Quand ils commencent à lancer des actions de guérilla de l’autre côté de la frontière, tout le monde redoute la riposte militaire du pouvoir officiel de Kigali. De la part des Tutsis, hommes minces, élégants et impitoyables, on s’attend à une réaction sévère...On se trompe. Elle sera tout simplement terrifiante, à la fois méthodique et sauvage.

"J’étais venu ici, à Bukavu, au Rwanda, pour fuir les massacres du Burundi, mon pays" dit Dieudonné." Je voulais trouver la paix et étudier le droit...C’est tout." Aujourd’hui, il a vingt trois ans, des pieds gonflés, des mains qui tremblent et un regard d’enfant abîmé. En octobre dernier, les étudiants de l’université catholique ont commencé à entendre des informations sur des accrochages militaires : les "forces rebelles" , c’est-à dire l’armée de Kigali, appuyée par les Banyamulenge, population Tutsie installée au Zaïre, venait de commencer son offensive. Quelques mois plus tard, Paul Kagame, l’homme fort du nouveau Rwanda reconnaîtra que les pays de la région des Grands Lacs se sont "entendus" pour soutenir les rebelles. Très vite, les premiers blindés approchent de la ville.

C’est la panique. Les soldats Zaïrois accusent Dieudonné le Hutu...d’être un espion Tutsi ! Il est battu, on pille sa pille chambre d’étudiant, il s’enfuit vers le camp de Gashusha, tenu par les ex-FAR et les anciens dignitaires du régime Rwandais : "On espérait qu’ils nous protégeraient des soldats Zaïrois..." Erreur. Dieudonné vient de claquer la porte de sa nouvelle prison. "Le 1er novembre, à 10 heures du matin, on a entendu des coups de feu et des explosions. On nous attaquait à coups de mortier..." Les ex-FAR donnent immédiatement l’ordre d’évacuer le camp. Une partie des soldats reste pour retarder l’avance des forces rebelles.

On entasse des provisions pour dix jours dans tous les véhicules disponibles. Et la longue marche commence. Direction Goma, à 250 kms de là. Dieudonné l’étudiant marche une trentaine de kms, et s’endort sur le bas-côté. Au réveil, il apprend que Goma et les principaux camps de la région sont déjà tombés. Déjà près d’un million de réfugiés sont jetés sur les routes. On fuit vers Nyabibwe. Sur place, les soldats essaient de négocier avec d’étranges rebelles locaux : les Maï-Maï : "ils étaient nus, avec un petit cache-sexe en feuillage, des hommes petits, très musclés, agressifs qui brandissaient des mitraillettes, des fusils et des grenades. Ils portaient des gris-gris sur la poitrine et hurlaient : "Même si vous nous tirez dessus, on ne peut pas mourir !""

Les ex-FAR essaient de négocier un passage vers la région du Masisi, ils offrent de l’argent aux Maï-Maï. La discussion s’éternise. En vain. En tête du convoi, un colonel est abattu. Tout à coup, on comprend le piège : " Les Maï-Maï voulaient nous retarder mais ils avaient déjà appelés leurs alliés Banyamulenge, des Tutsis !" La route est coupée. Les militaires décident de détruire leurs véhicules : on arrose d’essence et on fait sauter des centaines de voitures, de pick-up, de bus, de bulldozers...le convoi brûle. Soldats et réfugiés, deux cent mille personnes, hommes, femmes, enfants et vieillards, prennent le chemin des hauts-plateaux, en espérant atteindre la vallée de Shanjé.."Ils disaient qu’on pouvait installer là-bas une piste d’atterrissage, que l’ONU allait finir par réagir, envoyer une force multinationale. Ou au moins la France."

Déjà, on parle de parachutages..qui ne viendront jamais. Alors, on marche l’oreille collée à la radio : "On écoutait RFI, la BBC, Canal Afrique, la Voix d’Amérique en Kinyarwanda et Radio-Vatican..C’est comme ça qu’on a appris que le camp de Mugunga (700 000 personnes) venait de tomber lui aussi." A Shanje, on s’arrête, épuisé, le temps de se reposer, de finir les stocks de nourriture et de piller les champs de canne à sucre, les chèvres et les vaches des paysans qui ont fui la guerre. En arrière, près de Ghashusha, le camp du départ, les ex-FAR ont résisté six jours. L’armée Zaïroise leur avait promis des balles, des grenades et des obus... qui ne sont jamais venus.

A court de munitions, écrasés, les soldats battent en retraite, pourchassés, harcelés, abattus : le début d’une immense Berezina africaine. Le 20 novembre, la colonne de réfugiés décide de rejoindre la grande route à Walikalé : " On a pris une petite piste, difficile, couverte de boue. On était des dizaines de milliers. Le début du calvaire" dit Dieudonné. A chaque pas, on s’enfonce jusqu’au genou dans la terre liquide, entouré d’un nuage de moustiques qui vous injectent la malaria locale, à Falsiparum, terrible, celle qui vous abat pendant une semaine, donne de terribles migraines, une fièvre de cheval, des nausées et une soif intense. Mais il n’y a plus rien à boire : "On léchait la boue des marigots. On mâchonnait des feuilles ou on suçait des racines..On s’écroulait au bord de la piste, mort de fatigue, de soif et de faim."

Pour arriver au bout de la piste, Dieudonné, jeune et encore fort, a marché dix jours. Derrière lui, certains mettront plus d’un mois. Et d’autres, faibles, malades ou épuisés ne sortiront jamais de la forêt : "Les retardataires ont été capturés par les rebelles de l’Alliance. Un de ceux qui a pu s’échapper nous a raconté que les soldats les abattaient à coups de mitraillette, de machettes et surtout à coup de marteaux.." Partout, on retrouvera la même méthode : certains rebelles portent un petit marteau à la ceinture, "long de 20 centimètres, manches en bois, pointe en métal, comme un piolet" ; ils font asseoir ou mettent à genoux un réfugié, passe derrière lui et assène un énorme coup de marteau sur la partie arrière du crâne. Sur la route de Chambusha, vers Walikélé, on rencontre une autre colonne de réfugiés venus de Goma ; eux aussi ont été attaqués par les Maï-Maï et pillés par les fuyards de l’armée Zaïroise en déroute.

Dieudonné a soudain très mal au ventre, il se réfugie derrière un buisson et s’aperçoit qu’il souffre de diarrhée sanglante. Les rebelles avancent de plus en plus vite et les militaires ex-FAR décident d’augmenter la cadence de marche à 40 kms par jour. "Ceux, trop faibles, qui étaient seuls, sans parents, sont restés derrière.." dit Dieudonné, en baissant la tête. Désormais, la survie passe avant la solidarité. D’autant que les rebelles semblent suivre les réfugiés à la trace : "Certains Tutsis s’étaient infiltrés dans notre colonne avec des armes cachées dans leurs sacs et des radio motorola. On les appelait les "oreilles", ils marchaient avec nous puis disparaissaient, tendaient des embuscades ou transmettaient leurs informations..." dit Dieudonné qui en a vu plusieurs se faire démasquer par les ex-FAR : "Ils les emmenaient dans des cabanes pour les torturer. On les entendait hurler toute la nuit : "Vous m’avez pris. Alors, tuez-moi. Mais je ne parlerai pas ! Je ne vous dirais rien !"

Entre les morts sur la route et l’afflux des nouveaux réfugiés de Goma, deux cent mille personnes se retrouvent à Walikalé : "On a vu un général Zaïrois se poser en hélicoptère et nous ordonner de continuer jusqu’à Tingi-Tingi." Une partie des ex-FAR partent installer une ligne de défense sur la rivière Oso, pour essayer d’arrêter les rebelles..."C’était toujours les ex-soldats rwandais qui se battaient. Loin devant l’armée Zairoise." Les réfugiés s’installent à Tingi-Tingi : " J’ai vendu mon unique pantalon de rechange contre un demi panier de manioc à une paysanne. Elle était gentille, a cuit mon manioc et m’a offert un peu d’huile de palme." On s’accroche à la radio : l’ONU a bien autorisé le déploiement d’une force multinationale mais le retour organisé, sous l’oeil des caméras, d’un demi-million de réfugiés Hutus au Rwanda, sonne le glas de cette force avant son lancement.

Washington bloque toute initiative et l’ambassadeur américain à Kinshasa retiend dans la capitale des spécialistes américains du développement venus enquêter dans la région. Quant aux Français, devenus mauvais avocats après l’Opération Turquoise, leurs cris d’alarme ne seront pas entendus. Il faudrait 50 tonnes de nourriture par jour pour nourrir la masse de réfugiés de Tingi-Tingi ; et seuls de petits avions de six tonnes peuvent se poser sur la route, au milieu des huttes de réfugiés. En deux mois, on compte 1500 enfants de moins de cinq ans morts de faim et de maladie. Vingt cinq mille adultes survivent grâce à de véritables perfusions alimentaires. Le choléra fait des ravages. Après deux mois de séjour, on enterre près de cent personnes chaque jour..."

On avait beau appeler au secours le monde entier" dit un responsable de MSF présent dans le camp à cette époque, "mais nos cris se brisaient sur des refus polis. On nous parlait de "situation délicate", "de la mauvaise image des réfugiés", de "pressions américaines..." Le 28 février au matin, Dieudonné est réveillé par des coups de mortier. Tingi-Tingi attaqué, tombe et les réfugiés s’enfuient en abandonnant derrière eux 6500 hommes, femmes, enfants, malades, incapables de se lever. On ne les a plus revu. Poursuivis par les rebelles, les réfugiés marchent, marchent et marchent jusqu’à la mort. Vers Ubundu, ils trouvent l’assistance du PAM (programme alimentaire mondial). Devant eux, le fleuve Lowa leur barre le chemin.

Ceux qui ont encore un peu d’argent payent jusqu’à cent dollars un passage en pirogue qui en côute un demi d’habitude. Les autres plient et attachent des bambous, les couvrent de bâches humanitaires et se lancent dans le courant. Souvent, les toiles s’ouvrent et les passagers se noient.."On a retrouvé plus de 200 corps en aval" dit Dieudonné qui réussit "à échanger une assiette de métal et un couteau" contre un passage pour lui et Innocent, son copain de fac. Plus loin, à Obilo, en direction de Kisangani, la Croix-Rouge demande aux militaires de se séparer des civils. De toute façon, Kisangani est tombée, les réfugiés n’en peuvent plus : le piège s’est refermé. Les soldats décident de filer plein ouest vers Opala ; et les réfugiés, libérés de leur emprise, ne pensent plus qu’à une chose : s’arrêter et manger.

Dieudonné marche en titubant, mais il avance encore. Où aller ? Il remonte au nord vers Kisangani et ...rencontre les rebelles : "Ils nous ont dit : "Ne vous inquiétez pas. On va s’occuper de vous. Vous nourrir et vous protéger." En réalité, ils filtrent les réfugiés, retiennent les hommes de 18 à 25 ans. "Au Km 52,- en clair à 52 kms au sud de Kisangani-, Dieudonné trouve des habits jetés sur le sol et des flaques de sang à côté d’une fosse commune : "Tout le coin empestait le cadavre." Au Km 43, il voit six cadavres, passe devant une autre fosse commune et sent l’odeur d’un bûcher ; au Km 41, il voit dix autre corps, crâne ouvert, les narines pleines de sang. Un peu plus loin, un groupe de réfugiés est assis : "Un soldat a mis de côté un homme de 60 ans. Et il lui a brisé le crâne d’un gros coup de gourdin derrière la tête. J’ai marché plus vite."

Arrivé aux portes de Kisangani, les rebelles donnent l’ordre aux réfugiés de faire demi-tour ! Dieudonné et des dizaines de milliers de personnes reprenent, en sens inverse, la route de la mort. Le 22 avril, vers 15 heures, au Km 48, les réfugiés sont assis sur la route, ou plutôt la piste, qui longe le chemin de fer de Ubundu à Kisangani :" J’étais endormi. Certains étaient mourants. On a entendu beaucoup de militaires qui prenaient position sur les rails. Autour de moi, les gens ont commencé à prier..Puis les soldats ont commencé à tirer sur nous à la mitraillette et à jeter des grenades." Dieudonné voit un enfant à côté de lui prendre une balle dans la cuisse et "une vieille maman touchée à la poitrine". On massacre : "Je voyais des têtes décapitées par les balles et des membres arrachés." Un militaire Zaïrois se rue vers eux : "Que faites-vous là, sans bouger ? Entrez dans la forêt. Vite ! Les Rwandais vont tous vous massacrer !" Mais Dieudonné, paralysé, n’a plus la force.."Le Zaïrois a tiré un coup de feu en l’air pour nous secouer. Je me suis levé et j’ai fui dans la forêt."

Poursuivi par des obus de mortiers, l’estomac tordu par la faim, Dieudonné va marcher trois jours en entendant la fusillade qui continuait ; il revient vers la route malgré le danger, ramasse un reste de farine, repart, erre, zigzague entre les balles, la peur, la faim...Une semaine plus tard, quand le HCR arrive, Dieudonné sort de la brousse. Il n’a plus qu’un slip et un tee-shirt déchiré, les pieds troués par les épines, le corps gonflé par les piqûres d’insectes venimeux, entaillé par les herbes tranchantes, couvert de gale et de poux : "En revenant sur la piste, les soldats m’ont enlevé ce qui me restait. j’étais nu. Au milieu des autres réfugiés. J’ai pleuré."

Aujourd’hui, quand on arrive à Kisangani, on comprend ce que Dieudonné n’a pas pu voir pendant qu’il était perdu dans sa forêt. Et on reconstitue la méthode utilisée. La ville de Kisangani, ex-Stanleyville, est lovée au bord du grand fleuve, séparée des camps de réfugiés par un bac sans cesse en panne, des dizaines de kilomètres de mauvaise piste et un chemin de fer soumis au bon vouloir des autorités des rebelles de l’Alliance : un véritable cauchemar logistique. Quand les réfugiés sont arrivés du sud jusqu’aux abords du fleuve, les soldats de l’Alliance se sont empressés de les repousser le plus loin possible jusqu’au dela du Km 82. Il y a eu jusqu’à 85000 personnes, hommes, femmes et enfants qui se sont installés au Km 25 à Kasese, au km 42 à Biaro ou au Km 82 à Obilo. Ensuite, on a avancé des "raisons de sécurité" puis une "épidémie de choléra" puis on a réquisitionné le bac, le train...et interdit l’accès à la route entre le 21 et le 25 avril. Ce qui s’est passé ? Ici, tout le monde le sait, responsables humanitaires, employés, population... "Il faut arrêter de jouer au chat et à la souris avec les faits" enrage un fonctionnaire international, habitué des conflits, "

On a vu ! Et tous les témoins racontent la même chose. Les "rebelles" c’est-à dire l’armée Rwandaise ont pris le prétexte de la présence des ex-FAR pour attaquer les réfugiés. Et ils ont tiré dans le tas. Pour tuer tous les Hutus." A Kisangani, on a vu arriver cette unité particulière de 400 soldats rwandais, "à l’évidence des Tutsis formés dans les camps en Ouganda," remarque un responsable humanitaire. Des hommes jeunes, grands et minces, bien équipés d’uniformes et de bottes neuves, silencieux et très disciplinés et qui ont pris aussitôt la direction du fleuve et des camps.

Il suffit de suivre leurs traces sur cette piste qui mène vers le camp de Kasese et de Biaro pour retrouver la chronologie des faits. Au village de Kasese, les maisons des villageois Zaïrois sont bourrés des 140 tonnes de farine pillés dans les entrepôts d’Oxfam et les toits sont couverts de bâches bleues volées aux réfugiés. Dans la nuit du 22 au 23 avril, six villageois ont été abattus par des hommes chaussés de bottes militaires. Dès le lendemain, des militaires rwandais accusaient les réfugiés et ameutaient les villageois : " Vous êtes pauvres et on nourrit les réfugiés ! Et ils vous tuent !" Quelques jours plus tard, les premiers humanitaires autorisés à se rendre au camp de Kasese ont trouvé ...un camp absolument vide. Pillé jusqu’à la dernière bâche. Et des traces de massacres. Entretemps ?

Jean-Marie, 45 ans, Zaïrois embauché comme auxiliaire sanitaire dans une ONG, est resté bloqué entre le km 41 et 44 pendant dix jours : "J’ai vu les militaires rwandais arriver jusqu’à Biaro avec un groupe d’une trentaine de villageois. Ils ont réuni les réfugiés, hommes,femmes, enfants, par petits groupes de cinquante. Puis, à la sortie du camp, ils les ont massacrés à coups de machettes et de marteaux."

On tue un premier groupe au bord de la route et les autres dans la forêt. Les villageois, désormais complices, repartent et les militaires Rwandais continuent les massacres..."Pendant près de huit jours !" Au cinquième jour, on demandera à Jean-Marie et à ses collègues, sous la menace, d’aller enterrer les corps sur la route : "On avait du mal à charger les cadavres décomposés. Il y avait trois sortes de blessures : balles dans le corps, machettes et ces coups de marteau derrière la tête. Nous avons creusé cinq fosses communes de 7H00 à 18HOO et enterré cinq groupes de trente à quarante personnes. Je pourrais montrer l’endroit."

A Biaro, aujourd’hui, encore, on peut voir deux fosses communes. Un autre jour, les militaires Rwandais leur intiment l’ordre d’enterrer d’autres cadavres : "On a trouvé trente hommes, attachés chacun par les coudes à un arbre. Tués un par un à coup de marteaux." Pendant toute la semaine, Jean-Marie et les autres aides sanitaires verront partir les petits groupes de réfugiés dans la forêt : "Pour être massacrés". Très vite, on n’enterre plus : "Les soldats ont fait venir de l’essence et une cinquantaine de camions de bois. Pour brûler les cadavres. Jour et nuit, on respirait l’odeur des bûchers. De la chair brûlée."

Les soldats Rwandais portaient des bérets verts, rouges ou gris. Ils parlaient à Jean-Marie en swahili, "ils ne connaissaient pas le francais" et aux réfugiés en Kinyarwanda : "Souvent, ils discutaient avec eux, très calmement, les rassuraient. Avant de les emmener pour les massacrer" raconte Jean-Marie. Interdire l’accès aux humanitaires et aux journalistes, isoler des tronçons de route, massacrer méthodiquement hommes, femmes et enfants, brûler les corps...le schéma est toujours le même. "Puis l’unité est repartie. Les massacres se sont arrêtés. Et les humanitaires sont revenus."

Aujourd’hui, les autorités de l’Alliance poussent à l’évacuation vers le Rwanda de 2000 réfugiés par jour qui montent dans les dix Illyouchines qui font la navette de Kisangani à Kigali. Nourris, réhydratés et soignés avec un incroyable dévouement par le HCR, le CICR, la Croix-Rouge Zaïroise et les ONG...Beaucoup sont encore galeux, malades, mourants et pataugent dans des restes de camp envahis par la boue, les excréments, le vomi et la crasse.. Tous ont peur de rentrer au Rwanda mais bien moins que de rester dans cette forêt où ils ont vécu sept mois d’enfer.

Quand Dieudonné, l’étudiant Hutu, après avoir échappé aux massacres a pu rejoindre la route vers les blancs du HCR, juste avant de monter dans un camion qui l’emmenait à l’abri, un soldat lui a glissé en Kinyarwanda : "On n’en a pas encore fini avec vous. Regarde mon front...Je n’ai même pas commencé à transpirer."

mai 1997

Par Jean-Paul Mari

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