MICRONESIE 2005

Îles en quête d’harmonie

La toute jeune république de Palau, située dans une Micronésie frappée par la guerre ente Japonais et Américains, puis souillée par les essais nucléaires, a inscrit la défense absolue de sa Constitution. Vivre en paix avec la nature est ici un choix partagé par tous

Sur la plage, il y a un bruit de métal que l’on écorche. Trop aigu pour appartenir à ces îles qui, de la courbe d’une baie au feulement des palmes, ont cette tendance ancestrale à polir les angles et amortir les sons. Il irrite comme un mauvais coup de craie sur un tableau noir, il grince, et s’arrête. Sur le canon du char mangé par la rouille, le crabe vient d’immobiliser sa course de funambule...

En septembre 1944, l’opération sur Peleliu avait pour but de protéger le flanc droit des troupes du général MacArthur dans son avancée sur les Philippines. La bataille devait durer trois jours, elle s’enlisa presque trois mois dans les sables de cette île minuscule. Elle devait se régler à distance, elle s’acheva dans un des corps à corps les plus sanglants de la Guerre du Pacifique. Anticipant l’attaque des Américains, les Japonais ont creusé des caves et des tunnels dans les flancs de l’île devenue forteresse. Ils se terrent, s’enfouissent, s’arc-boutent. Les bombardements ne suffiront pas à les déloger. Les combats se font au couteau, au lance-flamme, à la grenade. Les grottes effondrées deviennent des tombes. Sur Peleliu qui mesure à peine 13 km2, meurent plus de 12 000 hommes.

... Sur la carcasse du char d’assaut, le crabe a repris sa route. Partout, émergeant du sable ou baignant dans les lagons, coiffés de lianes ou bardés de coquillages, intacts ou déchirés en copeaux d’acier, les vestiges de la guerre sont incrustés dans le corps de Peleliu où viennent pleurer les vétérans qui s’égarent sur une île qu’ils ne reconnaissent pas. Ils avaient en mémoire la terre ouverte jusqu’à l’os par les bombes, le sable vitrifié sous une terrible chaleur, les cendres qui engluaient la mer. Et puis, aujourd’hui, il y a la transparence de cette flaque immense. Si bleue qu’ils en ferment les yeux.

Peleliu est au sud de l’archipel de la république de Palau. A la pointe d’une barrière corallienne où s’amarrent les Rock Islands. Toutes de douceur et de rondeur, elles sont pourtant nées d’une monumentale collision, de l’affrontement sous-marin des plaques tectoniques qui ont poussé à la surface des terres lentement sculptées par l’érosion des siècles et des éléments. Ces quelques 400 îles n’ont de cailloux que leur nom. Du ciel, elles sont une exubérante avalanche qui égrène des boules vertes et moussues. Un étrange troupeau dans une prairie bleue. Au ras des flots, elles ont la taille étroite, creusée par le mouvement des vagues, le sel de la mer et l’acidité des pluies mêlée aux feuilles en décomposition qui ruisselle le long des parois. Certaines si petites que l’on peut à peine s’y tenir debout. Mais toutes submergées par une forêt aussi tenace qu’un poulpe accroché à son rocher. Sous l’eau, les Rock islands déploient des abysses de velours où croisent les requins tigres et les raies mantas. De part et d’autre de l’archipel dévalent deux courants qui se heurtent et s’enroulent au large de Peleliu, parfois si violents que les plongeurs descendent encordés pour ne pas être emportés dans un des plus somptueux décors de la planète. Un groupe de 37 îles, les Ngerukewid sont, depuis 1956, totalement protégées. Un fragment de paradis interdit aux hommes.

Avant même que le capitaine ne jette l’ancre par dessus bord, Malahi saute à la mer. Le masque de guingois et les palmes battant l’air. Elle a vu un napoléon. Poisson énorme et lippu qui met la salive à la bouche des habitants de l’archipel de Palau. Plus tard, elle expliquera qu’il est délicieux à la mode japonaise, vapeur avec un trait de sauce soja et quelques oignons verts. Pour l’instant, elle piste l’animal, le regarde au fond des yeux, estime son poids, l’imagine en papillote. Chacun ici vous dira que la pêche apaise l’âme plus sûrement que tous les sermons des missionnaires espagnols qui furent les premiers Européens à s’installer à Palau. Au bout d’une canne ou simplement pincé entre deux doigts, le fil de nylon mène au bonheur. Le filet porté à l’épaule et lancé, comme une cape ronde, sur les bancs de sardines est lui aussi plein de promesses. Les nuits de grande marée basse, sur le récif, dansent les lampes torches de ceux qui grattent les recoins du corail pour en extraire coquillages et langoustes. Pêche forcément fructueuse si la lune est pleine comme celle qui orne le drapeau bleu de Palau, toute jeune république de Micronésie qui a inscrit la défense absolue de l’environnement dans la constitution de son pays. A Palau, on ne pêche par n’importe où et n’importe comment, c’est pour cette raison que Malahi laissera, au fil de l’eau, partir son beau poisson.

" Un poisson que l’on vend rapporte un ou deux dollars, celui que l’on regarde vaut 100 dollars". La phrase est devenue un leitmotiv que tout le monde récite. " A force d’entendre ces messages, çà a fini par nous rentrer dans la tête !’’ reconnaît Malahi qui depuis des années escorte les touristes. Chacun a appris sa leçon. Les plus jeunes à l’école où, depuis le début des années 90, l’environnement est une matière obligatoire. Les plus vieux, qui évitent l’animation de Koror la capitale, sont informés par des réunions organisées dans leurs villages par le gouvernement ou par la Palau Conservation Society, la plus importante association pour la protection de l’environnement. Les autres, par la télévision et les affiches placardées dans la ville. Tout le monde participe à cette frénésie verte. Le nouvel aéroport a mis des poissons sur ses murs, les chercheurs de l’aquarium de Palau prennent régulièrement le pouls des récifs, les hôtels préviennent leurs clients qu’il faut tout regarder mais ne toucher à rien. L’office du tourisme, qui a bien sûr pour but d’attirer les visiteurs, consacre également une partie importante de son budget à l’éducation des Palauans : Dire bonjour aux touristes, ne pas cracher par terre et préserver la nature pour que les visiteurs venus de loin reviennent. Ceux sont eux qui payent entre 100 et 150 dollars US pour aller plonger, plus un permis de 15 dollars pour pénétrer dans les Rock Islands surveillées par des rangers dont l’activité est financée par les droits d’entrée.

Malahi plonge à nouveau vers les bénitiers géants dont les manteaux pourpres et mauves frémissent avec des grâces d’éventails. Un touriste a failli y perdre les jambes. " Le coquillage s’est refermé sur lui. Il a failli se noyer cet idiot ! Pour le sortir de là, il a fallu briser un coquillage qui avait plus d’un siècle..." Mais les braconniers taiwanais ont fait plus de dégâts que les touristes. Ils ont pillé les récifs pour vendre la chair des bénitiers réputée aphrodisiaque. Aujourd’hui, les bivalves sont élevés en bassin, puis distribués aux villageois qui les implantent sur les récifs comme un jardinier repique de jeunes pousses. Il y a deux ans, Palau a également interdit dans ses eaux la pêche au requin. " Tous les animaux ont le droit de vivre même ceux qui nous font parfois peur !" Le capitaine écoute Malahi qui s’emporte et, discrètement, crache un jet de salive rougie par la noix de bétel que les Micronésiens aiment tant mastiquer du matin au soir. Il sourit mais ne dit mot. A Palau, ceux sont les femmes qui mènent la danse.

Sans fanfare. Avec une tranquille assurance qui s’ancre dans la nuit des temps. Encore aujourd’hui, les femmes les plus âgées, quand vient l’heure, se réunissent et désignent un nouveau chef. Elles le laissent agir à sa guise mais si elles estiment qu’il ne fait pas l’affaire : " Nous l’éliminons." La sentence est tombée comme un pavé dans la tasse de ce cybercafé de Koror que dirige Maura Gordon, ancien professeur, femme d’affaire et membre fondateur de la Palau Conservation Society. "Notre pouvoir traditionnel est tel que nous ne sommes guère préoccupées d’obtenir un pouvoir politique, mais les femmes emportent toujours la décision finale et elles sont plus impliquées dans la défense de l’environnement que les hommes. A Palau, elles travaillent la terre, plantent les tubercules et savent l’importance de la vie. Les hommes sont des oiseaux vagabonds. Les femmes tiennent la famille ensemble..." Comme la toile des araignées peintes sur les murs des bais, ces maisons traditionnelles dont les toits aux pentes abruptes ont la courbure des pirogues. Sur terre, on parle encore de la mer. Les frontons des bais sont dédiés aux bénitiers, aux bancs de poissons que rien ne sépare, à la bravoure du requin.

Presque tous les Palauans ont un jour quitté leur île, le plus souvent pour faire des études à Guam, à Hawaii ou à Sydney. "Nous avons un grand respect pour l’éducation’’ explique Maura "C’est dans notre tempérament mais la présence japonaise a dû renforcer ce sentiment." En 1914, les Japonais succèdent aux Allemands qui avaient acheté l’archipel aux Espagnols. Ils resteront 30 ans à Palau et rendront l’école obligatoire avant que, de Pearl Harbour à Peleliu, l’histoire ne suive un autre cours. Les Américains deviennent les maîtres du Pacifique nord et s’installent dans toute la Micronésie. "A voyager ainsi dès l’adolescence, nous avons réalisé ce qui se passait dans les autres pays de la région et pourtant nous en rêvions de ces îles qui avaient réussi leur développement économique avec leurs supermarchés, leurs cinémas, leurs boulevards goudronnés..." Mais les Hawaiiens ont vendu leurs terres aux plus offrants, les récifs coralliens des Philippines sont moribonds et Guam croule sous le béton des hôtels et les hordes de touristes qui, chaque année, franchissent la barre du million....

Koror reste nonchalante. Avec une population totale qui ne dépasse pas 20 000 âmes, essentiellement regroupées dans la capitale, celui qu’on croise est forcément cousin ou voisin, et la journée va tranquille au rythme des salutations échangées. Koror se concentre autour d’une rue principale, suit les digues qui relient quelques îlots, franchit un ou deux ponts, longe des mangroves. Au gré des marées, la vase ou les vagues encerclent Koror tout imprégnée des odeurs de l’océan.

Au nord de ces terres découpées en dentelle, Babeldaob a des lourdeurs de baleine, elle est la plus grande île de Palau, la deuxième en taille de toute la Micronésie. Des promoteurs rêvent d’y installer des terrains de golf et des hôtels 5 étoiles pour que les touristes, qui sont environ 50 000 par an, viennent encore plus nombreux. Mais le domaine foncier est, à Palau, aussi inextricable que la jungle de Babeldaob. Dès 1899, les Allemands, puis les Japonais, firent main basse sur les terrains qui les intéressaient. A la fin de la deuxième guerre mondiale, les Américains essayèrent de les restituer mais leur concept de la propriété est si différent de celle des Palauans que les litiges, écartelés entre loi et coutume, ne sont toujours pas résolus. Et les investisseurs rebutés.

“C’est mieux ainsi”. Hideos aime que, jour après jour, les choses se répètent. Il est le gardien des eaux de Babeldaob. Les touristes lui payent un droit d’entrée pour descendre un chemin de chèvre jusqu’au fond d’une vallée tapissée de fougères. Au bout de la rivière tombe le couperet d’argent d’une cascade. Les dollars des visiteurs sont utilisés par le clan de la région pour entretenir les abords du cours d’eau. “Nous avons besoin des touristes mais il n’en faut pas trop sinon nous n’aurons plus le sentiment d’être chez nous…”

La chance de Palau fut d’être longtemps invisible. Seule la tribu sans frontières des plongeurs se racontait émerveillée les eaux de Micronésie. Aujourd’hui encore, des Etats-Unis, d’Europe ou d’Australie, il n’y a pas de ligne droite pour atteindre cet archipel. Un sursis lui fut donc accordé, le temps d’une génération, celle qui aujourd’hui a décidé qu’il existait d’autres chemins de développement. C’est à la pêche -mais pouvait-il en être autrement ?- que le président de Palau, alors adolescent, apprit sa leçon. Pour avoir attrapé plus de poissons qu’il ne pouvait en consommer le grand-père de Tommy Remengesau lui colla une monumentale raclée. Rien ne doit se gaspiller, rien ne doit se négliger pour que le pays grandisse sans perdre son âme. Tous les choix du président Remengesau – qui, à moins de 50 ans, est un des plus jeunes leaders du Pacifique- tentent de respecter cet équilibre qui est la force de Palau. Meurtrie par la guerre, elle échappa au pire qui, pour d’autres îles, était encore à venir…

D’Hawaii aux Philippines, encadrée par les tropiques du Cancer et du Capricorne, la Micronésie est un immense éparpillement d’îles dont l’isolement s’avère idéal pour les militaires américains. De 1946 à 1958, ils effectuent 66 tirs atomiques dans les îles Marshall. L’atoll de Bikini est éventré, pulvérisé au vent qui va charrier des débris empoisonnés à des centaines de kilomètres de là. Les habitants de l’île restent condamnés à l’exil. Ils pourraient y revenir mais pas se nourrir. Tout ce qui pousse dans cette terre est contaminé. L’atoll de Kwajalein, lui, sera choisi pour tester des missiles balistiques lancés de la base californienne de Vandenberg à plus de 6 000 km de là. En période d’essais, ce bastion de la défense américaine, où travaillent les meilleurs scientifiques que puisse recruter le Pentagone, crache assez de feu pour que le ciel s’allume au coeur de la nuit. Palau, elle, est maintenue en réserve.

En échange de 450 millions de dollars sur 15 ans et d’une libre entrée aux Etats-Unis pour tous les habitants de l’archipel, les Américains peuvent débarquer à tout moment et s’installer à des fins militaires sur Palau où la possession d’armes à feu et de munitions est pourtant considérée comme un crime par les lois du pays... Le traité de libre association qui lie, jusqu’en 2 009, Palau aux Etats-Unis prévoit que cette jouissance inconditionnelle du sol doit être refusée à toute autre puissance. Avec la fin de la guerre froide, cette mesure qui visait essentiellement l’Union soviétique, ne présente plus guère d’intérêt pour les Américains, la lutte contre le terrorisme a remplacé celle contre le communisme. Obnubilé par le contrôle de ses frontières et désormais indifférent au Pacifique, Washington tentera, lors des prochaines négociations du traité, de limiter l’immigrations des Palauans aux Etats-Unis. Sans la moindre reconnaissance pour un pays qui se bat à ses côtés en Irak. Tout comme les îles Marshall.

Le fils de Malahi s’est engagé dans les Marines mais, un jour, il reviendra. Les Palauans reviennent toujours chez eux. Vers ces îles qui, dans un monde chaotique, semblent tendre vers une originelle douceur. Dans un des lacs d’eau salée qu’abritent les Rock Islands, des méduses prisonnières se sont métamorphosées. N’ayant plus besoin de chasser en pleine mer, elles ont, au fil des millénaires, perdu leur capacité urticante. Elles se nourrissent du sucre que fabriquent des algues minuscules qu’elles transportent sur leur dos. Comme on dépose les armes, elles se sont défaites de leurs tentacules pour devenir ce cosmos de planètes translucides qui suivent la lumière du soleil.

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GEO 2005

2005

Par Florence Décamp

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