ALGERIE 2 juillet 1992

Assassinat d’un président

"Ils avaient juré la mort de Boudiaf".

(SPECIAL 50eme ANNIVERSAIRE ALGERIE)

Cela commence par une petite phrase sur l’impermanence des choses et des hommes, une réflexion de simple sagesse, et se termine par du bruit, des chaises de théatre renversées autour d’un drapeau algérien taché de sang. ..

"L’être humain n’est que de passage ici-bas. La vie est brève, nous devons tous disparaitre un jour", dit doucement Mohammed Boudiaf, assis à la tribune du palais de la culture d’Annnaba. Et son visage jusqu’ici souriant devient grave. Voilà vingt sept minutes que le président du Haut Comité d’Etat parle d’économie, de gestion et d’emploi. Maintenant, il aborde la question religieuse, -forcément politique-, celle de la foi et de l’intégrisme. Dans la salle, on se tait, on écoute.

Abdel le journaliste est au sixième rang, sur la mezzanine, à une quinzaine de mètres face à la tribune. Son carnet à la main, le chroniqueur local a tout noté : les huit fonctionnaires assis de part et d’autre du président Boudiaf, les fleurs coupées posées à même la table, les caméras, les drapeaux et ces grands rideaux ocres qui ferment la scène. Il est onze heures trente cinq ce lundi vingt neuf juin, Mohammed Boudiaf parle toujours de progrès et de religion. Il commence une phrase :" les pays développés nous devancent grâce à leurs connaissances scientifiques mais ...l’Islam". L’Islam : ce sera son dernier mot.

"On a entendu un claquement sec à la droite de la tribune" raconte Abdel, "Comme un coup de pistolet." Intrigué, le président suspend sa phrase et il tourne la tête vers les coulisses. Au fond de la scène, un homme a écarté le rideau et s’avance. Il est petit, un mètre soixante environ, mince, très pâle, porte l’uniforme bleu des services de sécurité et tient un pistolet mitrailleur calé contre sa hanche. Personne ne bouge. Autour du président, la sécurité est poutant extrêmement stricte. Et très efficace. Aucun homme, même en uniforme, ne peut pénetrer le périmètre rapproché s’il n’est connu des autres gardes du corps. D’ailleurs, aucun autre garde du corps ne semble s’inquiéter. Celui qui s’avance ne peut être qu’un des leurs. Dans la salle, Abdel croit que l’homme en bleu veut en savoir plus sur ce claquement suspect qui a amené le président à s’interrompre. "Il s’est avancé jusqu’à un mètre cinquante derrière la tribune," dit Abdel" il a regardé l’assistance pendant trois à quatre secondes. Comme s’il hésitait. Puis, sans un mot, il a vidé son chargeur dans le dos du Président".

Ce qu’il n’a pas vu, et que d’autres ont décrit, c’est un deuxième homme en civil, qui aurait jeté des grenades offensives dans la salle et tiré sur le public. "Tout le monde s’est jeté à terre, on entendait des cris et des hurlements de douleur. C’était le chaos, la panique." Les gardes du corps du président ouvrent le feu. En s’enfuyant vers le couloir, une femme renverse une grosse armoire métallique et le bruit de la chute déclenche une nouvelle fusillade. Abdel est renversé et piétiné par la foule. Quand tout s’arrête, il ne reste qu’une salle dévastée, quanrante et un blessés couchés sur le sol, un assassin en bleu qui tient à bout de bras son pistolet mitrailleur vide et un officiel, le beau frêre du président, assis, la tête dans les mains, seul, au milieu d’une tribune vide. Un médecin se penche sur le président, essaie de prendre son pouls et secoue la tête. On recouvre le corps avec un drapeau. Dehors, des hélicoptères survolent la ville d’Annaba. Pour la première fois en Algérie, et au Maghreb, on a assassiné un Président.

A six cent kilomètre de là, une demie-heure plus tard, un écrivain croise un homme connu pour ses sympathies islamistes. Officiellement, Alger ne connait pas encore la nouvelle que la télévision ne donnera qu’a treize heures vingt. Mais les réseaux d’information parallèles ont fonctionné à merveille : l’écrivain stupéfait apprend la tragédie de la bouche de l’islamiste.
 "Le président abattu ! Tu es sur qu’il n’est pas seulement blessé ?"
 " Non. Il est mort."
 "Dieu ait son âme. Quel dommage..."
 "Dommage ? Pourquoi plains tu sa perte"
 "Parce que nous risquons d’aller vers des affrontements graves !"
 " Et alors ! Au moins, ca clarifiera les choses dans ce pays." souffle le barbu qui disparait aussitôt.

Quand la télévision égrène les versets du Coran, Alger comprend que le président n’est plus. Mais près du port, dans les rues commercantes du centre de la ville, personne ne ferme boutique et, très vite, la foule se remet à trainer entre les étals de pommes de terre et de tomates. Etrange indifférence. Comme si la population ne voulait plus croire qu’un homme d’Etat ou sa perte puisse changer les choses dans ce pays. De l’autre coté de la capitale, dans une salle de rédaction aux volets tirés, un groupe de journalistes et d’intellectuels sont assis, silencieux, dans l’obscurité.

Les uns fixent le sol, les autres se prennent la tête entre leurs mains : personne ne parle, personne ne se regarde. Tous sont effondrés. Et terriblement pessimistes : "Au mieux, c’est l’état d’exception ; au pire, c’est l’affrontement dans les rues.." finit par soupirer l’un. " Non, c’est plus grave" coupe l’autre, " nous finirons par avoir les deux."

Quand Mohammed Boudiaf revient a Alger le seize janvier dernier, tout parait encore possible. Malgré ses soixante treize ans, c’est un homme neuf qui a passé trente ans de sa vie en exil, loin de la gestion du FLN, un politique intègre et courageux qui n’a jamais été melé aux affaires de corruption, un personnage historique, un des fondateurs du FLN mais qui a demandé sa dissolution dès la fin de la guerre d’Algérie. Mohammed Boudiaf a une morale, du courage et des idées politiques affirmées : les jeunes ne le connaissent pas mais Alger lui accorde son respect. On attend de lui un changement radical du système. C’est l’etat de grâce. Il ne durera que quelques mois. Le temps de décréter l’état d’urgence, de s’attaquer à la corruption, au parti historique du FLN, aux troupes du FIS qu’il finit par dissoudre, d’essayer, en vain, de redonner confiance au peuple et de relancer l’économie...Il s’essouffle.

Dans les rues populeuses d’Alger, on lui reproche d’avoir cédé sur l’essentiel, de ne plus vouloir abattre le système mais d’essayer de le sauvegarder. Quand le président lance son "Rassemblement National", il a encore beaucoup de partisans mais pas mal d’ennemis.

Dans leur salon obscur aux volets tirés, le groupe d’intellectuels et de journalistes a fini par sortir de sa prostration pour passer en revue les hypothèses de l’attentat. Tous sont d’accord pour écarter l’idée de l’action individuelle d’un déséquilibré. On l’a dit : on ne franchit pas ainsi le système de sécurité mis en place autour du président d’un pays comme l’Algérie.Ici, on sait ce qu’est la protection d’un homme d’Etat. Reste l’action d’un ou plusieurs éléments appartenant aux services eux-mêmes. Pour le compte de qui ? Il y a l’hypothèse la plus facile, celle de l’épilogue d’une longue lutte entre le Président Boudiaf et le Front Islamique du Salut.

Deux jours plus tôt, Abassi Madani et Ali Benhadj devaient être jugés devant le tribunal militaire de Blida. La défense s’est retirée pour protester contre l’absence de certains témoins et la fermeture de l’audience aux observateurs étrangers : procès reporté. Annulation du deuxième tour des élections, dissolution du FIS en mars dernier, arrestation de la plupart de ses dirigeants emprisonnement de plusieurs milliers de ses militants dans les camps du désert algérien...Le contentieux était lourd entre les islamistes et Mohammed Boudiaf. D’un coté, un mouvement islamiste privé de sa "victoire" électorale avant d’être décapité et dissous ; de l’autre, le terrorisme qui a tué en quelques mois une centaine de policiers, de gendarmes et de militaires, de quoi maintenir toute une armée sur le pied de guerre.

Sur ce point, Boudiaf l’intraitable n’avait pas reculé d’un pouce : "le FIS est hors la loi. Plus jamais de FIS. Ah non ! Plus jamais cà." A la veille du procès de Blida, des tracts signés par des "justiciers" s’en prenaient directement au "HCE" : "on vous fera bientot payer...Nous vous ferons porter l’habit de la peur." Boudiaf serait tombé, comme le président égyptien, victime de l’intégrisme ? Cette chronique de l’attentat annoncé ne convaint pas tout le monde a Alger. Mohammmed Boudiaf s’était aussi attaquée à de puissants intérets, ceux du "trabendo", le marché noir qui traverse le pays et ses frontières, ceux d’une corruption massive, ceux de la mafia.

Reste enfin l’autre option, plus politique, un règlement de compte au sein du sérail, où certains voyaient dans l’intransigeance du personnage présidentiel, un obstacle insurmontable à la réconciliation nationale. Le président croyait à l’ordre et à l’application d’une politique sécuritaire. Sa mort par attentat ressemble à un échec sanglant dela répression de ces derniers mois.

Aujourd’hui, l’Algérie se retrouve dans la même problématique que Janvier, avec un homme, une structure et un espoir en moins. Sans Mohammed Boudiaf, la structure du Haut Comité d’Etat et le parti du "Rassemblement National" ne sont que des coquilles vides..."La dernière carte du pouvoir a été abattue" remarque un observateur politique. "Reste l’armée.

Les militaires devront choisir entre prendre le pouvoir et le gérer directement ou bien chercher encore un homme proche du civil pour leur faire écran". Dans le premier cas, le pouvoir revient à une junte militaire qui décrète l’état d’exception, interdit les partis, gèle les intitutions et censure la presse ; dans l’autre, la structure sans âme du HCE s’ouvre pour acceuillir en son sein, une nouvelle personnalité.

En espérant gagner un répit de quelques mois, en espérant mettre un terme au désespoir algérien, à cette marche continue vers la violence. Et depuis l’assassinat d’un président de soixante treize ans, cette longue marche ressemble à un suicide.

2 juillet 1992

Par Jean-Paul Mari

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