IRAK février 2007

Irak : Agonie d’une nation

Au matin, sur le trottoir, on bute sur des dizaines de corps torturés, menottes de police aux poignets.

L’Irak est un trou noir, une terra Incognita de l’information. Les massacreurs voulaient rester entre eux, ils ont enlevé les reporters et monnayé cher leur libération, les gouvernements ont mis en garde, les rédactions ont pris peur, les journalistes ne peuvent plus aller là-bas : les tueurs ont gagné. Du coup, l’information qui nous parvient n’est qu’une litanie quotidienne d’attentats, de massacres, des chiffres ânonnés, des photos interchangeables, du sang et des larmes mêlés, sans grand sens. Dormez, braves gens, on massacre, rien ne change ! Erreur. Il suffit qu’un reportage nous parvienne pour mesurer ce qu’on ne sait pas : l’étendue du mal en Irak. Le document commence, spectaculaire oblige, par la pendaison de Saddam, brute sanglante qu’on a réussi à rendre digne en le faisant insulter par une bande de bourreaux revanchards qui hurlent aux oreilles du presque mort le nom de Moqtada, leur chef chiite. Lui, le dictateur déchu, ironise, - « C’est qui ce Moqtada ? »- et la corde l’étrangle. Après ce mariage charnel de la vulgarité et de la brutalité, on en vient au constat : « l’Irak n’existe plus. » Le diagnostic s’appuie sur une autopsie du pays. Il suffit, - façon de parler puisque chaque déplacement peut se terminer par l’enlèvement ou la mort -, d’aller à Mossoul, au Kurdistan, pour constater que les communautés s’affrontent dans l’Irak décomposé. Soixante-dix mille Kurdes ont quitté la ville, un irakien sur six a déjà abandonné sa maison. Sunnites contre kurdes au nord, sunnites contre chiites à Bagdad et au sud, cela porte un nom : nettoyage ethnique. La capitale n’est plus qu’une mosaïque où chaque quartier est tenu par un parti, une armée, un chef de bande : Sadr City aux chiites de l’Armée du Mahdi, le quartier de Karada pour la brigade Badr chiite, l’ouest aux Sunnites, le centre avec des Américains retranchés dans la « zone verte » à 200 mètres des « insurgés » qui les snipent comme des lapins. En 48 H, dans une base militaire américaine, pas un convoi ne sort en patrouille. En clair, les soldats américains font de l’autoprotection et l’objectif premier est de revenir avec le moins de morts possible. Le reporter cherche un ordre, enquête sur la police de Mossoul et découvre une « Brigade du loup » chiite venue mener sa « bataille d’Alger » contre les sunnites. Au matin, sur le trottoir, on bute sur des dizaines de corps torturés, menottes de police aux poignets. En novembre 2006, au ministère de l’Éducation supérieure, un commando de vrai-faux flics, en convoi de vingt-cinq véhicules officiels, débarque dans ce ministère sunnite à midi au cœur de Bagdad, enlève cent cinquante personnes et traverse toute la capitale. Certains seront libérés, d’autres exécutés. « C’est le gouvernement » affirme un témoin ; « Tout le monde sait qu’il s’agit d’une milice de Bagdad liée à un parti présent… au parlement ! » affirme le chef des services secrets. Anomie. Les milices gangrènent le sommet du pouvoir, les escadrons de la mort chiites noyautent le ministère de l’Intérieur. Côté sunnite, pour ne pas être en reste, on enlève, on torture, on tue, on décapite. La prise d’otage, politique ou mafieuse, est devenue le cauchemar quotidien de tous les Irakiens. Un citoyen laïque et non militant, espèce en voie de disparition dans le pays, n’a d’autre choix que de se fuir quand il reçoit une lettre des islamistes lui intimant de collaborer ou de mourir. La peur ? Inutile de poser la question tout au long du documentaire, elle exsude de chaque mot, de chaque regard, même dans les yeux des enfants reclus, interdits d’école, privés d’une rue où des fanatiques jouent à tout détruire. On cherche un sens à tout cela. De loin, cela ne ressemble qu’à une immense boucherie, un carnaval de barbares. De plus près, et c’est l’intérêt de ces reportages qui nous manquent tellement, l’enquête éclaire le rôle de la politique américaine. D’abord, grâce au témoignage de Willem Marx, dont le travail a longtemps consisté à corrompre les journalistes irakiens en distribuant trois millions de dollars. Premier objectif, donner une image positive des chiites de la brigade Badr, celle qui contrôle le ministère de l’intérieur, histoire de contrer les insurgés sunnites. Ensuite, « starifier » Zarkaoui, le méchant-islamo d’Al-Qaïda, en faire un prince de la terreur, quitte à surestimer sa puissance. Pourquoi ? Pour bien signifier que ce Jordanien représente l’intervention du « terrorisme » et que toute résistance à l’occupant est forcément la main de l’étranger. Encore plus intéressant est le portrait de James Steele, nom de code « l’homme de fer », que les services du ministère de l’Intérieur remercient chaleureusement. Ancien de l’Amérique latine, expert de la méthode des escadrons de la mort, il a appliqué à l’Irak ce qu’on appelle à Washington « l’option Salvador », avec les mêmes moyens et les mêmes conséquences. Résultat ? Un pays à l’agonie, sans solution, sans avenir, si ce n’est la guerre civile. Tout cela pour conforter le discours du président Bush qui a lancé sa guerre « contre le terrorisme », notion plus religieuse que politique. Sans voir qu’il mettait le feu à la poudrière ethnique de l’Irak. Deux mois avant la guerre, Bush et Blair conversent : « je ne crois pas à une guerre civile » dit Bush. « Vous avez raison » opine Blair. » Impressionnant. Moins peut-être que le regard candide de Donald Rumsfeld, âme damnée de la défense américaine, quand on lui demande ce qu’il pense des escadrons de la mort. Ses yeux clairs droits face à la caméra, il a un air étonné : « Escadrons…Ah bon ?…Moi, j’en ai jamais entendu parler… »

Jean-Paul Mari

février 2007

Par Jean-Paul Mari

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