IRAK 27 janvier 2003

A Bagdad, pendant la guerre d’Irak

Irak : dans le couloir de la guerre

Comme le vent, « ils » viendront du sud

Sur la frontière du sud, pratiquement désarmée, dans Bagdad qui fait le gros dos, Jean-Paul Mari a vu les Irakiens se préparer à « l’inévitable ». Avec une seule obsession : repousser la guerre de quelques jours, d’une semaine, de quelques mois, qui sait ?

Ils viendront par là. Du côté d’où souffle le vent aujourd’hui. Un vent jaune, soutenu et puissant, qui courbe les palmiers dattiers et tord les plis des abayas noires des femmes. Un vent irritant, chargé de sable et de poussière. Le ciel en est tout obscurci, le soleil effacé, l’air solide. Il asphyxie les poumons, brûle les yeux et vous crible le visage comme un essaim d’abeilles. Enervant, ce vent. Et de mauvais augure. Comme lui, ils viendront du sud. Ils franchiront le désert nord du Koweït, bousculeront les barbelés d’une zone démilitarisée qui aura vécu. Puis ils lanceront un quart de millions d’hommes suréquipés, lourds d’armes et de sable, vers la frontière, Umm Qasr, Safwan et les immenses champs de pétrole de Rumayla. Auparavant, pendant une ou deux semaines, les bombes d’avions invisibles auront fait monter le désert vers le ciel. Et avec lui toute résistance. Ensuite, à travers les palmeraies, les marais et les champs de cailloux, les forces américaines atteindront la péninsule de Fao, les berges du Chatt al-Arab, Bassora, le Tigre et l’Euphrate. Qui pourrait les en empêcher ? On parcourt la route de Bassora en cherchant en vain une armée en campagne. Autrefois, cet axe routier était une ligne Maginot, un mur de protection jalonné, chaque kilomètre, d’un tank, d’un bunker muni d’une pièce à feu, batterie antiaérienne ou canon lourd de 150 mm. Leurs gueules regardaient vers la première rangée d’arbres, les trous d’obus et un terrain aux herbes hautes brûlées, soigneusement arasé pour dégager l’angle de tir. Enterrés dans leurs tranchées, les soldats irakiens vivaient dans la hantise de voir surgir la vague de pasdarans qui couperait l’axe vital Bagdad-Bassora. Aujourd’hui, les grandes casernes sont vides, les camions rares, les tanks absents et les fortins aux murailles fatiguées ne sont défendus que par des mitrailleuses. Pas de convoi militaire sur les routes, pas de blindés en mouvement, pas de troupes à l’entraînement ; peu, très peu de soldats. La route à quatre voies laisse de part et d’autre des marais, étangs d’eau croupie, bourbiers qui lâchent des nuages de vapeur humide et douceâtre en attendant la canicule du printemps de Mésopotamie. Toute la région a été crucifiée par deux fois. D’abord, de 1980 à 1988, pendant la grande boucherie de la guerre contre l’Iran, qui a fait un million de morts. La guerre du Golfe éclate trois ans après, en 1991. Six semaines de bombardements intenses, le retrait du Koweït, une armée défaite en cent heures, la déroute et, aussitôt, Bassora qui se révolte. Juste le temps pour Saddam Hussein d’envoyer 2000 chars lourds de sa Garde républicaine pour réprimer dans le sang – on parle de plus de 100000 morts – l’affront au régime des chiites de la région. Toute la région en porte encore les cicatrices. En douze ans, malgré l’embargo, l’orgueilleux régime a reconstruit les ponts de béton, les autoroutes à quatre voies et les canaux d’irrigation, lingots d’or brillants sous le soleil du désert, en prenant soin d’ajouter une panoplie de monuments épais à la gloire du maître de Bagdad. Au cœur de Bassora, les rues sont éclairées et les façades ne sont plus engoncées sous des sacs de sable. Mais le canal du Chatt al-Arab, encombré par les épaves des bateaux coulés, ne permet pas aux cargos de remonter le fleuve. Sur la rive, devant l’hôtel Sheraton, un groupe de « boucliers humains » occidentaux, sourire béat immuable, narines percées ou barbes sages, luttent contre le vent mauvais pour déployer une banderole pacifiste que les Irakiens contemplent avec ironie, comme une dentelle de soie en guise de filet de camouflage. Derrière eux, 95 statues noires, en uniforme, un doigt martial pointé vers l’est, rappellent les noms d’officiers supérieurs morts dans les tranchées. Le pire est à venir. Sur cette route qui mène à la péninsule de Fao, à l’extrême sud du pays. Fao, ce n’est rien, sinon une bande de sable de 40kilomètres sur 60, nue, à fleur d’eau. Fao fut une horrible bataille. Les Iraniens l’ont pris, les Irakiens l’ont réoccupé le 18 avril 1988. A quel prix ! Sur la route, un panneau rappelle que Téhéran a envoyé 7 millions d’obus et perdu 120 000 hommes. Il oublie de dire l’hécatombe irakienne et la puissance de feu – un obus par mètre carré – qui a été nécessaire pour reprendre ce Verdun du désert. Sur les buttes, des combattants d’élite pasdarans gisaient, agrippés l’un à l’autre comme des enfants, sans une blessure, du sang au coin de la bouche, tués de l’intérieur, les poumons écrasés par le souffle des obus. Tout ou presque est encore là quinze ans après. Ici, une tour de métal recroquevillée, ancien poste d’observation iranien ; là, un tank carbonisé, un réservoir rouillé, crevé ; des chenilles de char éparses, des morceaux de pipeline disloqué, des rouleaux de barbelés, des morceaux de canon : une armée fantôme de débris. Et la terre, mélange de sable, de gravier, de poussière ; épais mortier et linceul sale. Partout, des champs de poteaux, alignés, droits et noirs, anciennes palmeraies étêtées, immense cimetière végétal d’anciennes plantations au feuillage vert-bleu, lieu de fraîcheur et de fortune. Entre la guerre du Golfe et celle contre l’Iran, la moitié des 30 millions de palmiers dattiers irakiens ont été décapités. « Le dattier est à l’image de l’homme, a dit un cultivateur local, il lui faut quinze ans pour grandir, il vit soixante-dix ans, mais quand on lui coupe la tête il meurt. » Soudain, au loin, une explosion. L’aviation anglo-américaine bombarde, près de Zoubeïr. Il y a huit jours, un radar mobile irakien a été détruit lors de son transfert au sud dans la zone d’exclusion aérienne ; le jour d’après, des avions ont anéanti une défense antiaérienne, puis, le jour suivant, deux lanceurs de missiles mobiles, près de Bassora. Quant aux avions civils vers Bassora, ils font parfois demi-tour à cause d’une mauvaise visibilité et de l’absence de radar, bombardé. Les raids se succèdent, méthodiques, quasi quotidiens. Sur la frontière, à la lisière de la zone démilitarisée, les GI s’entraînent, à portée de vue des paysans du coin. Les manœuvres de chars ont commencé début janvier avant de passer au tir réel. Désormais, les chars sont sans cesse en mouvement et le feu de l’artillerie, intense, secoue parfois l’un des quatorze postes d’observation de l’ONU. L’autre soir, à Bagdad, un haut fonctionnaire irakien, fin analyste, m’a demandé à brûle-pourpoint si je croyais la guerre inévitable. Que pouvais-je lui répondre ? Il sait déjà, au-delà de l’affrontement diplomatique en cours, que la guerre est une évidence. L’homme de la rue à Bagdad le sait, le soldat de Bassora, les hommes du régime, les humanitaires, tout le monde le sait… et se refuse à le croire. Pour l’heure, la capitale s’accroche aux combats de la vie quotidienne. Après douze ans d’embargo, il n’y a pas de réserve d’eau potable, et l’électricité est coupée deux heures deux fois par jour, dans certains quartiers. Tant pis pour ceux, nombreux, qui n’ont pas les moyens de se payer un générateur. Soixante pour cent de la population, 13 millions de personnes, mangent grâce au programme « nourriture contre pétrole », effectif depuis 1997. Le régime a doublé les rations distribuées à la population – riz, huile, sucre, thé –, mais on manque de lait pour les enfants, de céréales et de lentilles, contenant du fer. Sans parler des produits frais et de la viande. Du coup, 60% des femmes enceintes sont anémiées et certaines accouchent d’enfants mort-nés. Pourtant, on trouve de tout à Bagdad, le nécessaire et même le superflu à condition d’avoir l’indispensable liasse de dollars. Au bord du Tigre, les restaurants de poisson grillé sont ouverts tard, et chaque jeudi soir résonnent les youyous des cortèges de noces dans les grands hôtels, la mariée tout en blanc et outrageusement fardée, l’homme solide et endimanché, au son de la musique et des rires qui donnent à la ville – le croiriez-vous ? – un air de fête. La vie continue, les autobus rouge anglais roulent, les magasins, les cinémas et les salles de concert sont ouvertes, les usines tournent et les affaires continuent, au rythme du trafic aux frontières et des exportations d’or noir. Dans le salon d’un grand hôtel, un homme d’affaires est occupé à taper ses e-mails : « Dear mister S. » L’homme, d’un bon quintal, habillé d’un superbe costume gris clair, parle l’italien mais écrit en anglais : « Je viens de conclure un contrat pour 2 millions de barils de "bassrah light" à destination des Etats-Unis et de l’Asie... Best regards. » Parfois, l’Irak a des bouffées d’euphorie et renoue avec ses vieux démons. Après le revers américain à l’ONU, le ton des journaux s’est gonflé : « Nous assistons à l’émergence d’un nouveau monde multipolaire dont le centre serait... Bagdad. » Une déclaration plus sèche de Paris les a fait grincer : « Vous jouez avec le feu, a dit un membre du régime à un diplomate français, aujourd’hui, Bush s’en prend à Bagdad ; demain, Téhéran ; ensuite, Paris ! » Les coups d’épaule du régime visent surtout l’opinion interne et la « rue arabe » d’Amman, du Caire, de Tunis ou de Palestine, où Saddam est populaire. En réalité, Bagdad est entrée dans une longue spirale de concessions. Le pouvoir cède ou devra céder sur tout : la visite par les inspecteurs d’un palais de... Saddam Hussein, une nouvelle liste de scientifiques irakiens, l’utilisation des avions-espions U2... Quant à la destruction des missiles « Al-SamoudII », la refuser serait aller résolument à la guerre, en conservant une des armes les plus puissantes de l’arsenal irakien. Chaque fois, l’humiliant pas de retrait est flanqué d’une déclaration américaine affirmant que cela ne change rien. New York prépare une résolution « musclée », questionnaire-ultimatum ou déclaration-couperet dont l’issue est tracée. Il faudrait tellement de choses pour paralyser le processus : prouver que les armes de destruction massive ont été détruites ou reconnaître qu’on en a caché une partie, les montrer et demander pardon, s’agenouiller et perdre la face, donc une grande partie du pouvoir. Difficilement imaginable pour un régime qui proclame à l’infini qu’il a gagné la guerre du Golfe. Du coup, Bagdad prend des allures de condamné dans le couloir de la guerre, qui connaît la sentence et met toute son énergie à faire appel, espère un pourvoi, un recours en grâce, une crise cardiaque de Bush en pleine santé ou la fuite d’un Saddam inamovible, bref un miracle. Avec une seule obsession : repousser la guerre de quelques jours, d’une semaine, de quelques mois, qui sait ? Gagner du temps. Dans l’attente, le président resserre encore plus ses rangs autour de sa famille, les chefs du parti Baas font la tournée des fidèles unités d’élite, le sud du pays n’est pas militarisé pour éviter, à l’image de Tempête du Désert, de se faire écraser en terrain nu. Reste le cœur de l’Irak, Bagdad qui deviendrait bunker, avec des tanks à chaque coin de rue, une maison fortifiée par quartier et un combat coûteux en vies humaines, des deux côtés. Oui... sauf que rien n’est visible. A Bagdad, on attend, les informations, l’heure de la prière, l’arrivée des fortes chaleurs et du sable qui dérégleraient l’électronique ennemie et le bel ordonnancement du chaos à venir. Ce matin, il fait encore frais. Et le vent souffle du sud. Enervant, ce vent.

J.-P. M. 

27 janvier 2003

Par Jean-Paul Mari

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