ISRAEL 19 octobre 2000

Malgré l’accord de Charm el-Cheikh, la paix est-elle morte ?

Israël : la peur et la colère.

Douze visages de l’angoisse, douze voix qui disent leur détresse et leur rage : nos envoyés spéciaux, Henri Guirchoun et Jean-Paul Mari, ont rencontré en Israël et en Palestine des hommes et des femmes qui vivent au coeur de la tourmente Netzarim (bande de Gaza)

ABOU YACOUB, POLICIER " Qu’on retire ces blindés de mon carrefour " Il bouillonne de rage, ne tient pas en place et vous pousse à découvert vers le carrefour de Netzarim, au centre de la bande de Gaza, où les affrontements ont duré deux semaines. " Regardez ! ", ordonne Abou Yacoub, le policier palestinien. On regarde et on ne reconnaît plus grand-chose. Bien sûr, le fortin militaire israélien est toujours là, bunker trapu aux allures de fin du monde, avec son grillage déchiré, ses tours et ses murs de béton noircis par les cocktails Molotov, entouré d’un jardin de pierres jetées par des manifestants qui ont laissé leur vie pour un tas de cailloux amassés au pied d’une forteresse conçue pour résister aux obus. Abou Yacoub insiste : " Regardez ! " Mais quoi ? Il n’y a plus le hangar derrière lequel s’abritaient les hommes de l’avant-garde palestinienne, plus d’immeubles blancs de quatre étages où ils grimpaient planter un drapeau et jeter des bouteilles incendiaires. Tout a été soigneusement détruit à coups de roquettes d’hélicoptères et soufflé par des charges explosives posées en pleine nuit. Quant au bureau de liaison Palestine-Israël, il a été arasé au bulldozer. Plus un mur n’est debout autour de ce carrefour-cimetière jonché de véhicules recroquevillés par le feu. " Mais regardez donc ! ", s’énerve Abou Yacoub. Lui ne voit que ces deux blindés israéliens qui croisent au carrefour, juste avant l’heure de la prière du vendredi : " Provocation ! Ils vont négocier à Charm el-Cheikh mais nous envoient leurs chars couper la route en plein centre de Gaza ! " Officier en civil, il a passé ces dernières semaines à surveiller ce carrefour maudit, des jours interminables à transmettre par téléphone à son QG l’état des affrontements et le bilan des " chebab ", les jeunes, tués par des balles réelles : " A la fin, je n’en pouvais plus et j’ai failli vendre les bijoux de ma femme pour m’acheter un revolver ! " Lui-même porte encore au poignet et à l’arcade sourcilière les cicatrices laissées par des éclats reçus lors d’une manifestation en 1996, sous Netanyahou. Depuis, il ne croit plus aux accords de papier : " Je ne veux qu’une chose : qu’on retire ces blindés de mon carrefour ! "

Kochav Yaïr SIMA KARMEL, DIRECTRICE DE CENTRE CULTUREL " Nous étions à deux doigts de la paix... " Ses parents rescapés de la Shoah, sa naissance à Chypre dans un camp de l’armée britannique, son mari officier supérieur, ses trois enfants qui ont réussi leurs études, la vie de Sima Karmel pourrait être celle d’un personnage du film " Exodus ". D’ailleurs, à 52 ans, elle a exactement l’âge de l’Etat d’Israël. C’est pour vivre à la campagne, dans le confort d’une maison sobre mais cossue, et surtout située du bon côté de la frontière, qu’elle a choisi de venir s’installer dans ce village de Kochav Yaïr fondé il y a quinze ans, de l’autre côté de la route qui mène à Kalkiliya, la quatrième grande ville palestinienne. Mais Kochav Yaïr et ses 1 100 familles n’est pas un village comme les autres : la plupart de ses habitants sont de hauts cadres de l’armée et des services de sécurité, dont le Premier ministre Ehoud Barak et le chef d’état-major Shaul Mofaz. Or depuis deux semaines ce havre de tranquillité, celle d’un establishment sûr de ses prérogatives, s’est lui aussi retrouvé dans la tourmente. Les routes qui mènent aux villes arabes israéliennes de Taibeh et de Tira ont été coupées par les manifestations. Le village a été plusieurs fois atteint par des tirs venus des collines environnantes. Des balles se sont écrasées sur la piste d’atterrissage de l’hélicoptère du Premier ministre, là même ou l’appareil de Yasser Arafat s’était posé lorsque le chef de l’Autorité palestinienne était venu discrètement rendre visite à Barak. Inquiète, bouleversée, confuse, Sima avoue qu’elle ne parvient plus à faire la part des choses entre sa raison " de gauche " et ses émotions. Les Palestiniens ? " Que cherchent-ils ? Nous étions à deux doigts de la paix, et maintenant à deux doigts de la guerre. " Les Arabes d’Israël ? " Ils ont le droit de protester mais pas avec cette violence, et surtout pas en ce moment. " La mort des enfants palestiniens ? " C’est triste, mais moi, je n’enverrai jamais mes enfants dans ces manifestations. Ils le font. Pourquoi ? " Sima est une sioniste convaincue, et ce qu’elle craint par-dessus tout c’est d’entendre un jour l’un de ses enfants lui annoncer qu’il souhaite partir vivre à l’étranger...

Gaza AYMAN SHAHWAN ET YACINE METTAR, AMBULANCIERS " On attendait rarement plus de dix minutes " Ils ont le même âge, se ressemblent et ont grandi ensemble dans le camp de réfugiés de Khan Younis. Ils ne sont pas frères mais le sont devenus, frères de sang, celui des autres dans lequel ils ont pataugé ensemble jour et nuit en essayant d’évacuer les blessés vers l’hôpital le plus proche. Ayman Shahwan, le secouriste, et Yacine Mettar, le chauffeur, partagent la même ambulance du Croissant rouge palestinien. Sur les 21 véhicules du poste de secours, 5 sont en réparation, tôle trouée ou pare-brise éclaté par des balles réelles ou à la suite d’un début d’incendie. 16 ambulanciers ont été blessés, et un chauffeur, Bassem el-Belbaïssi, tué d’une balle dans le coeur en tentant - en vain - de secourir Jamal al-Durra et Mohammed, son fils de 12 ans, coincés par les tirs derrière un baril de ciment à Netzarim. Après la mort de Bassem, Yacine, Ayman et tous les autres sont restés sonnés, paralysés, pendant une demi-heure, à l’idée qu’ils étaient une cible comme les autres. Puis d’autres sont tombés. Et ils sont allés les chercher sous le feu : jusqu’à 256 blessés et 6 morts en un seul vendredi noir, touchés au ventre, au thorax, à la tête... Aujourd’hui, Ayman et Yacine ont des allures de survivants et ne se quittent plus, leur mémoire commune accrochée à des images sales. Ayman n’arrive pas à oublier cet homme, hagard, qui le poursuivait en tenant dans ses mains le cerveau de son frère. Et Yacine ne supporte toujours pas d’avoir dû annoncer la mort d’un gosse à une mère : " Elle s’est précipitée aussitôt vers l’ambulance, a trempé ses mains dans le sang de son fils, avant de s’en imprégner la poitrine. Comme si elle voulait mourir avec lui. " Jaffa NASSIM SHACAR, CONSEILLER MUNICIPAL " Je ne veux pas vivre à Ramallah " " C’est le moment de vérité pour nous, Arabes israéliens. Ou bien ils nous disent : vous aussi, vous êtes des Palestiniens occupés, et personne ne pourra plus jamais arrêter les violences. Ou bien ils nous accordent enfin tous nos droits de citoyens. " Nassim Shacar, 48 ans, seul Arabe membre du conseil municipal de Tel-Aviv-Jaffa, ne se perd pas en circonlocutions : " " Je souhaite que mon peuple obtienne son indépendance, mais moi, comme 20 000 autres personnes, je suis de Jaffa et je ne veux pas aller vivre à Ramallah, même si certains de nos voisins en rêvent ! " De la fenêtre de son bureau, on voit que personne n’a encore songé à gommer de la rue Yefet, principale artère du centre de Jaffa, les stigmates des émeutes de la semaine dernière : l’abribus est détruit, le stand de la loterie a explosé et les façades des maisons sont noircies de fumée. " Avec d’autres responsables, nous avons tenté de canaliser la colère de la population après les tueries de l’esplanade des Mosquées en nous joignant à une grande manifestation de protestation. Mais la brutalité de la police a rendu fous nos jeunes. " Bilan : 20 blessés, dont un élu qui risque de perdre la vue. Ici, comme en Galilée, la police a tiré à balles réelles pour réprimer les manifestations des Arabes israéliens. En une seule journée, Jaffa - ses ruelles colorées, ses cafés bondés, ses restaurants pris d’assaut... - s’est soudain métamorphosée en un dédale silencieux, inquiétant, hostile, où il n’est même plus rare d’entendre un coup de feu au milieu de la nuit. " Nous avions tous voté pour Barak et il n’a pas consacré une seule heure à nos difficultés de citoyens de seconde zone, alors qu’il nous en avait fait la promesse pendant sa campagne, explique Nassim Shacar. Nous sommes restés patients en croyant qu’il se consacrait au processus de paix. Depuis l’échec des négociations, nous sommes désespérés, et il a suffi d’une étincelle. "

Ramallah GEORGES IBRAHIM, DIRECTEUR DE THEATRE " Nos gosses ne sont pas comme les autres " Quand le faisceau blanc d’un projecteur éclaire le décor du théâtre d’al-Kasaba, à Ramallah, il ne dévoile qu’une scène nue et un directeur désespéré. Georges Ibrahim est palestinien, chrétien et homme de théâtre depuis trente-six ans. Il a joué, adapté en arabe et monté " Caligula ", " Roméo et Juliette ", " Sacco et Vanzetti ", Camus, Shakespeare, Armand Gatti, Marivaux ou Slawomir Mrozek au Festival d’Avignon et de Carthage, à Paris, à Londres, à Jérusalem, au Caire. Son nouveau théâtre, deux grandes salles modernes, était l’aboutissement d’un rêve : offrir à la Palestine sa première école d’art dramatique, donner une pièce et projeter un film chaque soir, organiser des lectures de scénarios dans un véritable centre culturel. Les débuts ont été difficiles, puis, lentement, les salles ont commencé à se remplir et les acteurs à venir. Aujourd’hui, la vie est arrêtée. Des acteurs de la ville tentent d’écrire un début de scénario sur les derniers événements. Et Georges n’en peut plus de voir la ville suivre des funérailles et crier vengeance. Quelques jours plus tôt, près d’ici, on a retrouvé le corps d’un Palestinien, le crâne fracassé, les bras et les jambes porteurs de traces de brûlure, " faites avec un fer à repasser ". Ramallah a été aussi le théâtre d’une scène de barbarie, quand des milliers de personnes se sont ruées dans le commissariat pour s’emparer de deux militaires israéliens prisonniers avant de les lyncher. Treize policiers palestiniens qui ont voulu s’interposer ont été blessés, dont le chef de la police de Ramallah. " Je sais que les gens à l’étranger pensent qu’on envoie nos enfants à la mort. Pour qui nous prend-on ? Pour des bêtes sauvages ? Nous sommes comme vous, monsieur : nous n’aimons pas mourir. Et encore moins voir nos enfants tomber. Seulement, les gosses d’ici ne sont pas comme les autres. Ils ont grandi sous l’occupation, et leur vie est faite de frustration. Alors quand une manifestation éclate, ils foncent. Avec tous les autres, hommes, femmes, vieillards. " Et lui, l’homme de théâtre, doux et cultivé, père de deux filles, Amira, lycéenne de 16 ans, et Tamira, étudiante de 18 ans... " Leur dire de ne pas manifester ? Elles ne m’écouteraient même pas. Alors je préfère les accompagner et marcher avec elles ! "

Tel-Aviv NADINE KUPERTY-TSUR ET YARON TSUR, UNIVERSITAIRES " Nous avions gagné... " Il est historien, spécialiste des juifs d’Afrique du Nord, elle est prof de littérature française. Tous deux sont maîtres de conférence à l’université de Tel-Aviv. Yaron a longtemps dirigé la section locale de La paix maintenant. C’est lui qui avait organisé la manifestation de 400 000 personnes qui avaient défilé dans les rues de Tel-Aviv après les massacres de Sabra et Chatila. Nadine a toujours été une militante de la paix. Lui : " Nous avions gagné. L’opinion était convaincue. Rabin puis Barak s’étaient engagés dans la voie tracée par La paix maintenant depuis vingt ans. Aujourd’hui, devant l’opinion publique notre thèse est brisée. " Elle : " C’est comme si Arafat faisait en ce moment exactement ce que la droite israélienne et l’extrême-droite attendaient de lui. Il bouleverse la donne au moment où Israël n’a jamais été aussi loin dans les concessions. " Lui : " J’ai toujours pensé que la paix viendrait des élites. C’était plus facile pour les Israéliens que pour les Palestiniens. Mais les deux peuples n’étaient pas encore prêts. " Elle : " Les manifs des juifs n’ont jamais été aussi violentes que celles des Arabes israéliens. Je comprends que cela soit insupportable de ne pas pouvoir traverser Jaffa pour se rendre de Bat Yam à Tel-Aviv. " Ce soir-là, une manifestation de La paix maintenant devant le musée de Tel-Aviv a rassemblé moins de 300 personnes.

Gaza ISMAïL ABOU SHANAB, MEMBRE DU HAMAS " Tous les moyens, tous ! " L’homme est un étrange contraste. Derrière le costume de notable, chemise blanche impeccable, cravate et barbe taillée au millimètre, Ismaïl Abou Shanab, porte-parole des islamistes du Hamas, tient un discours de guerre et d’Intifada sans fin. L’autre soir, juste avant le départ d’Arafat pour le sommet de Charm el-Cheikh, il est allé avec des représentants du Fatah et des durs de Gaza presser le leader palestinien de renoncer à la rencontre avec Ehoud Barak. " Ce sommet a trois objectifs : arrêter l’Intifada, bloquer toute décision au prochain sommet arabe et permettre à Barak de montrer qu’il est un partisan de la paix pendant que ses soldats continuent à tirer. " Yasser Arafat leur a expliqué que la pression américaine était énorme, que Clinton l’avait appelé huit fois au téléphone, que tous les pays arabes lui avaient conseillé d’y aller et que Jacques Chirac lui avait dit qu’une chaise vide le désignerait comme un adversaire de la paix. Et il est parti pour Charm el-Cheikh. Le Hamas redoute le sommet mais n’en attend rien. Voilà si longtemps qu’il martèle qu’on n’obtiendra rien d’Israël par la négociation, si longtemps qu’il met à profit les lenteurs du processus de paix et exalte la lutte sans merci, et finalement victorieuse, des " frères du Hezbollah " au Sud-Liban. Aujourd’hui, l’Intifada est de retour, la " paix " est tachée de sang et les islamistes ont beau jeu de répéter que les faits leur donnent raison. Encore un effort, quelques martyrs et quelques attentats, et la parole ne sera plus aux politiques mais aux militaires. " Avant, notre société était abattue et déprimée. Aujourd’hui, le combat a réveillé l’espoir. " Conclusion : il est bon, maintenant, de passer à des armes plus meurtrières pour l’ennemi. Quand on lui demande si le Hamas est partisan de reprendre le terrorisme, les attentats et les voitures piégées contre les soldats et les civils en Israël, l’islamiste répond sans hésiter : " Hamas est prêt à encourager tous les moyens. Tous. " Le temps de la sale guerre est de retour.

Jérusalem ERAN SHENDAR, MAGISTRAT " Je ne peux pas juger les ordres ! " Applaudi par l’opinion, parfois haï par les autorités, cet homme a souvent fait trembler le tout Israël. Depuis 1992, Eran Shendar, 48 ans, avocat de formation, dirige le département des enquêtes criminelles sur les exactions des forces de police : 70 personnes dont 35 enquêteurs, 10 spécialistes du renseignement et 10 juristes. Sur les 6 000 plaintes par an qui atterrissent sur son bureau - corruption, exactions, abus de pouvoir -, environ 3 000 sont transmises à la justice au terme d’une enquête qui excède rarement quatre à six mois. Contrairement aux classiques polices des polices, il n’a de compte à rendre qu’à Mme Edna Arbel, procureur général d’Israël. En 1995, c’est lui qui avait contraint le directeur national de la police à démissionner. L’an dernier, dans le cadre du scandale Nimrodi, il avait fait inculper plusieurs policiers de haut rang. Et il y a quelques mois, il a déféré à la justice trois gardes-frontière qui avaient battu et humilié des Palestiniens de Jérusalem. Il n’a pas autorité sur l’action de l’armée et des services de sécurité en CisJordanie, mais les enquêtes sur la mort des Arabes israéliens ou sur les événements de Jérusalem doivent lui revenir. " Je ne cesse de lancer des appels à témoin en Galilée et à Jérusalem, explique-t-il, mais nous ne pouvons pas intervenir sur les lieux immédiatement après les incidents, et les familles emportent les corps pour les enterrer, si bien que nous ne disposons pas des résultats d’autopsie, ni d’aucune preuve matérielle sur les causes de la mort, bien sûr, en termes judiciaires. De plus, les policiers affirment dans tous les cas qu’ils n’avaient pas d’autre choix que tirer pour se protéger, et les manifestants disent l’inverse. Mais en matière criminelle il m’est quasiment impossible de juger les éventuelles erreurs de la hiérarchie, dans son dispositif ou les ordres qu’elle a donnés. C’est le plus frustrant ! " Eran Shendar ne veut pas s’exprimer sur la question d’une commission d’enquête internationale, devoir de réserve oblige. Il préfère répondre sur le plan professionnel : " Chaque fois que j’en ai l’occasion, j’explique aux policiers que s’ils montrent le poing ils recevront des coups. Alors qu’en ouvrant leurs mains le poing d’en face finira par s’ouvrir aussi... " Gaza BASIL ELEIWA, HOTELIER " Nous reconstruirons " Au centre de Gaza, un homme marche sur les cendres, passe devant la réception calcinée de l’hôtel Tahouna, pousse une absence de porte et fait visiter des chambres qui n’existent plus. Hier matin, à la sortie des mosquées, 2 000 à 3 000 personnes ont commencé à manifester contre Israël. Une heure plus tard, la foule, armée de barres de fer et de jerricans, a envahi l’hôtel aux cris d’" Allahou Akbar ", saccagé l’intérieur et mis le feu à l’établissement. A leur tête, quelques barbus criaient que la vente d’alcool - officiellement interdite à Gaza - dans l’établissement était une insulte à l’islam. Dans ce quartier, à deux pas de la résidence du leader Yasser Arafat, proche des ministères, du QG des Nations unies et d’un commissariat, la police n’est pas intervenue et l’hôtel a brûlé pendant près de deux heures. C’était pourtant le plus bel établissement de Gaza, le seul à pouvoir organiser des réceptions pour le passage de Bill Clinton ou de Tony Blair. Basil Eleiwa et son frère, deux Palestiniens originaires de Gaza, y avaient investi 1,5 million de dollars, après avoir travaillé plusieurs années à Boston et à New York. A l’époque, aucune banque ne prenait le risque de soutenir un investissement à Gaza. Pour les deux frères, c’était un pari. D’abord, montrer que l’entreprise était viable malgré le bouclage fréquent des territoires et l’obligation de tout faire venir d’Europe ou des Etats-Unis. Ensuite, réussir à payer correctement 45 employés, à leur offrir une assurance-maladie et un intéressement, à les former dans les hôtels étrangers. " Pour nous, enfin, il s’agissait de participer à la construction du futur Etat palestinien ", dit Basil Eleiwa, ruiné. Aucune assurance ne couvre les risques d’émeute dans les territoires. " Mais nous reconstruirons cet hôtel, aussi beau qu’avant, d’ici un an au plus. Même s’il nous faut vendre d’autres terres, nos maisons. "

Tekoa DOV LEVY NOIMAND, COLON " L’heure des actions préventives est venue " " On savait que tout cela ne mènerait à rien. On le hurlait mais personne ne nous considérait autrement que comme des fous, des forcenés, des extrémistes. Maintenant, en Israël, tout le monde a compris. " Quand il parle avec passion de ses chevaux, de sa magnifique maison de bois qu’il a construite de ses mains ou de sa cave, qui mérite selon lui l’appellation de château puisque, de l’arrivée du raisin à la mise en bouteille, tout est accompli sur place, Dov Levy Noimand est un type chaleureux de 67 ans, sympathique, jovial et accueillant. Mais son opinion sur les événements gâche un peu le plaisir du terroir qui, un instant, aurait pu faire illusion. Ce Lyonnais d’origine s’est installé à Tekoa, une colonie fondée au pied du mont Hérode, au milieu de nulle part, entre Bethléem et Hébron. Pour arriver là, il faut quitter la fameuse voie de contournement construite pour les colons et prendre une petite route jonchée de pierres, qui traverse plusieurs villages palestiniens où l’on aperçoit des façades noircies par les pneus enflammés et des murs criblés de balles. L’entrée de Tekoa est sévèrement gardée, et on aperçoit tout autour les sacs de sable des postes de combat. Dov n’est même pas un ultrareligieux, c’est un traditionaliste pour qui le sionisme, c’est habiter le Eretz Israël défini par la Bible. " Ils veulent nous exterminer. Ils ne vous le disent pas. Ils le disent entre eux. Ils ont tenté d’obtenir tout ce qu’ils pouvaient dans les négociations, puis ils ont relancé la guerre. Je suis un peu surpris par leur rapidité mais il vaut mieux que cela arrive maintenant que dans cinq ans, quand ils auraient eu le temps de renforcer leur armée. Dans l’esprit des Arabes, notre retenue, nos restitutions de territoires sont interprétés comme un signe de faiblesse, de fatigue de la guerre. L’heure des actions préventives est venue. Le peuple juif ne va pas se suicider ! " Fermez le ban.

Jérusalem KHALIL TAFAKJI, CARTOGRAPHE " Ce n’est pas un Etat mais un gruyère " Voilà dix-sept ans que Khalil Tafakji, géographe palestinien, tient ses cartes comme un journal de bord. Un point note une nouvelle implantation de colons à Jérusalem, un rond marque l’élargissement d’une colonie en Cisjordanie, une ligne suit la voie qui relie les ronds et les points..." Pas un jour sans que le paysage ne change. Une sorte de cancer urbain qui grandit, détruit les villages palestiniens, confisque la terre, vole l’eau douce et rejette des eaux usées. " A la longue, ce n’est plus une carte mais un moucharabieh qui balkanise des villages arabes, dessine des colonies de peuplement israéliennes et des bases militaires, le tout à la fois enchevêtré et distinct ; relié, séparé ou encerclé par des routes interdites aux uns, des rocades réservées aux autres, des barrières invisibles et des ponts suspendus entre les communautés. " Il suffit de savoir lire une carte pour comprendre la stratégie ", dit Khalil Tafakji, qui a crayonné trois zones d’implantation préférentielles : autour de Jérusalem, au sud de Bethléem et près de la ligne verte séparant Israël de la Cisjordanie, " une façon d’annexer de 7% à 30% du territoire palestinien ". Du coup, impossible pour un automobiliste palestinien de passer d’un village à l’autre, de rouler plus de 5 kilomètres sans emprunter une route sous contrôle militaire... Et ceux qui veulent traverser la Cisjordanie du nord au sud doivent obligatoirement traverser le secteur de Jérusalem, véritable clé de circulation qui, sans la permission écrite de Tsahal, se transforme en verrou. " Ce n’est pas un Etat mais un gruyère ", dit Khalil Tafakji. Lui ne voit aucune différence sur le terrain entre les différents gouvernements d’Itzhak Rabin, de Netanyahou ou d’Ehoud Barak, " sinon que l’implantation est simplement plus rapide, comme si, pressé par le temps et les accords de paix, on avait remplacé la doctrine de la croissance naturelle par celle, plus autoritaire, du fait accompli. "

Tel-Aviv RON PUNDIK, HISTORIEN Le Waterloo des romantiques de la paix Ce samedi, le Shabbat marque aussi le premier jour de la fête de Soukkot, la Fête des Cabanes, qui symbolise le rejet du matérialisme après la sortie d’Egypte. Les rues du centre de Tel-Aviv sont vides et ce quartier résidentiel paraît désert. Mais dans la vaste villa aux lignes épurées et à la décoration résolument moderniste, le téléphone ne cesse de sonner : des amis qui veulent connaître son sentiment sur les événements, des journalistes en quête de petites phrases, des collègues ou des partenaires de la Fondation de Coopération économique israélo-palestinienne qu’il préside. Précis, rapide, concis, Ron Pundik répond en déambulant de la terrasse-jardin à la salle de séjour. Cet historien de 45 ans est l’un des principaux artisans de l’accord de paix. L’homme - avec Yaïr Hirsfeld côté israélien et Abou Ala côté palestinien - d’une négociation qui avait démarré en janvier 1993 dans le plus grand secret à Oslo, et qu’ils avaient menée jusqu’à la cérémonie de la signature, sur la pelouse de la Maison-Blanche. On s’attend à le trouver abattu, en proie au doute, résigné devant le tragique d’une situation qui renvoie l’immense espoir suscité alors dans les oubliettes de l’Histoire. Et c’est l’inverse : " Oslo n’est pas un miracle, c’est un théorème, un concept qui nous a permis de jeter les bases d’une réconciliation et d’une coexistence, explique-t-il. Ce qui est mort aujourd’hui, ce n’est pas Oslo, mais ce rêve des romantiques de la paix avec leurs fadaises sur un nouveau Moyen-Orient idéal et parfait. Moi, je n’y ai jamais cru ! Oslo a simplement été le point de convergence entre nos intérêts et ceux des Palestiniens. Or malgré les drames et la rhétorique des uns et des autres, ces intérêts n’ont pas changé, et personne ne croit sérieusement qu’une guerre puisse les servir. Il faut tout simplement trouver une nouvelle méthode de négociation, sous d’autres angles qui nous permettront de lever les malentendus. Nous ne comprenons pas les motivations de cette nouvelle Intifada, à leurs yeux justifiée, ils ne comprennent pas comment Sharon peut encore se retrouver au gouvernement, ce qui est hélas une réalité... En attendant, il y aura d’autres rencontres, en Egypte ou ailleurs, d’autres cessez-le-feu, sans doutes d’autres victimes, puis chacun retrouvera le sens de ses intérêts qui dépasseront tout... "

19 octobre 2000

Par Jean-Paul Mari

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