CONGO

République Démocratique du Congo

"J’étais enfant soldat"

Le livre Lucien Badjoko avec Katia Clarens, en intégralité.

Lire en intégralité

Lucien Badjoko s’est engagé à 12 ans dans les forces rebelles de Laurent-Désiré Kabila. Il a été enfant soldat pendant cinq ans en république démocratique du Congo. Avec l’aide de la journaliste française Katia Clarens, il a raconté cette terrible expérience dans un livre, J’étais enfant soldat. Un livre rempli d’horreurs mais aussi d’espoir : Lucien a repris ces études. Il étudie actuellement à Paris.

"""

ACTE 1 – Au front

- Repliez !! Le commandant crie. On est en train de recevoir une raclée cette fois. L’ennemi nous repousse dans la forêt : des rebelles Tutsi. Ils avancent sur nous. Ne sont plus qu’à quelques pas. Moi, je couvre le repli parce que j’ai un lance-flammes. Ca pèse un lance-flammes hein ! Mais c’est bon comme arme. J’en avais jamais vu avant ce matin. Tout à l’heure, à l’aéroport, j’ai dit que je voulais essayer. Les instructeurs ne voulaient pas d’abord parce que je n’ai pas la masse. Bien sur, comme ça, je ne suis pas très impressionnant –même si je suis élancé pour mes 14 ans- mais je leur ai dit, moi :
- J’ai déjà utilisé des mitrailleurs Uzi ! Les mitrailleurs Uzi, c’est de l’artillerie lourde. Peu d’enfants ont l’occasion de jouer avec ça. Mais moi, je suis un Kadogo. Un combattant. Kadogo, en swahili ça veut dire « trop petits ». Parce qu’on est trop petits avec nos armes plus grandes que nous......"

J’étais enfant soldat

INTRODUCTION

Lucien, je l’ai rencontré en février 2003 à Kinshasa. J’étais au Bureau National de Démobilisation et de Réinsertion (Bunader) lorsque le Dr Malela, la directrice, m’a proposé une rencontre avec quelques enfants, récemment démobilisés. Lucien était de ceux là. J’ai vite repéré son regard. Il était différent des autres, visiblement moins paumé. Son français était parfait. A l’issue de l’entretient, il est venu me voir et m’a dit :
- J’ai écrit un petit scénario de ma vie, si ça vous intéresse…
- Et comment ! Il m’a dit qu’il ne l’avait pas encore tapé, qu’il préférait ne pas me donner son original. Je partais quelques jours plus tard mais je lui ai laissé le nom et l’adresse de quelqu’un, à l’Ambassade de France. Il pourrait lui remettre son document et on me le transmettrait. Je n’y croyais pas trop. Quelques temps après, le manuscrit est arrivé à Paris. Il n’y avait qu’une quinzaine de pages, pas toujours compréhensibles, mais c’était suffisant. Quelle vie il avait eu ce gamin ! J’ai rencontré des éditeurs. Eric Laurent, chez Plon, a tout de suite cru au projet. Je suis donc retournée à Kinshasa avec un contrat. Et on a commencé à travailler. Il s’est prêté au jeu comme je n’avais pas espéré qu’il le ferait. Il a creusé, fouillé. Il a eu mal à la tête et au ventre en répondant à mes questions. Il est tombé malade. Mais il n’a jamais arrêté de sourire… J’ai noté. Après, il fallait en faire un livre. Le voilà. Avec l’argent, Lucien s’est inscrit à l’Université. Il étudie le droit. Je suis si fière de lui…

Katia Clarens

ACTE 1 – Au front

- Repliez !! Le commandant crie. On est en train de recevoir une raclée cette fois. L’ennemi nous repousse dans la forêt : des rebelles Tutsi. Ils avancent sur nous. Ne sont plus qu’à quelques pas. Moi, je couvre le repli parce que j’ai un lance-flammes. Ca pèse un lance-flammes hein ! Mais c’est bon comme arme. J’en avais jamais vu avant ce matin. Tout à l’heure, à l’aéroport, j’ai dit que je voulais essayer. Les instructeurs ne voulaient pas d’abord parce que je n’ai pas la masse. Bien sur, comme ça, je ne suis pas très impressionnant –même si je suis élancé pour mes 14 ans- mais je leur ai dit, moi :
- J’ai déjà utilisé des mitrailleurs Uzi ! Les mitrailleurs Uzi, c’est de l’artillerie lourde. Peu d’enfants ont l’occasion de jouer avec ça. Mais moi, je suis un Kadogo. Un combattant. Kadogo, en swahili ça veut dire « trop petits ». Parce qu’on est trop petits avec nos armes plus grandes que nous. Bref, pour le lance-flamme, l’instructeur a dit :
- Ca va. Et j’ai ça maintenant avec moi. Ca fait des explosions de feu hein ! Ca part loin, loin… Tout là bas. Comme un lance-roquettes. Tu armes, et tu te mets un truc dans la bouche -ou tu cries - quand tu tires pour te protéger les oreilles :
- Eh ! En face, faites attention… Ahhhh !! J’envoie… Et voilà le feu. Dire que c’étaient nos frères les Tutsi. C’est avec eux qu’on a libéré le grand Zaïre du Léopard Mobutu, l’année dernière. Ils étaient venus spécialement du Rwanda voisin pour nous aider. Depuis l’Est, on a fait le pied, le pied, jusqu’à Kinshasa, la capitale. On a traversé le pays. Et ce pays, ce n’est pas rien : 4 fois la France et 76 fois la Belgique ! Puis, ils ont tenté de voler la place de notre président, Laurent Désiré Kabila. Amis d’hier, ennemis d’aujourd’hui, connaissances de demain… Maintenant, j’entends la musique de leurs armes là tout près : rrrrrrrrrrrrrrrr. J’aime cette musique. Je n’ai pas peur, non. Je sais que Dieu m’aime beaucoup. On replie donc, on court, tête baissée dans la savane. Des troncs défilent sur les côtés. Des arbustes qui fouettent le corps. Je vois aussi mon M16, là, dans mes mains. Cette arme, je l’aime pour son bruit, il est très joli. Quelque part derrière moi, je sens le danger. Rrrrrrrrrrrrrrrrr… Mais je cours vite, je suis entraîné : c’est ma deuxième guerre. Je vous expliquerais. Tout d’un coup, pendant que j’avance, je vois mon ami Anissé à genoux sur le sol, face à un arbre, qui tient une feuille au dessus de sa tête. Comme s’il priait. Mais qu’est-ce qu’il fait avec sa feuille ? J’ai la curiosité :
- Mon ami, qu’est ce que tu fais là ?! Il faut se replier. Un autre ami, Papi, s’est arrêté aussi pour voir. Anissé ne bouge pas, il nous dit juste :
- Rentrez, vous. Moi, je vais devenir invisible bientôt.
- Quoi ! (Envie de rire) Il est allé voir un féticheur, il a des grigris. Mais moi je veux voir hein !
- Disparais d’abord, dis, et après je pars ! Il se recroqueville sous sa petite feuille, nous on commence vraiment à se marrer.
- Mais tu me vois toujours ?! Il demande
- Mais mon frère, bien sur que je te vois, tu es là, devant moi ! Je le montre du doigt. Avec Papi, on rie tellement qu’on oublie qu’on est à la guerre.
- Héééé, Anisséééé… Rrrrrrrrrrr. Maintenant, deux balles sont entrées derrière la tête de Papi. On ne les a pas entendu arriver ces satanés rebelles. Nous, on voulait juste rire un peu. Mais eux pendant ce temps… Ils sont venus. Tout près. Ils ont tiré sans prévenir et maintenant la face de Papi est partie. Je vois le sang qui jaillit comme d’un robinet. L’effroi me maintient immobile pendant quelques secondes –secondes, secondes. Et puis soudain, je me mets à courir. Comme fou. Je cours parce que maintenant j’ai peur. Parce que j’ai encore perdu un ami, encore vu le sang couler. C’est la mort qui se précipite là, derrière moi, qui me poursuit. Elle flotte à toute vitesse, comme un courant, elle se faufile entre les arbres. Me traque – je suis sa proie. Alors je cours. Sa présence est si forte que je finis par me retourner… Personne. Je regarde. L’ennemi s’est arrêté là bas, à côté d’Anissé. Moi, je sens de l’eau chaude qui coule à l’intérieur de mon uniforme. Qui m’a mis de l’eau chaude ? Ho ! Je touche avec ma main. C’est rouge. Du sang. Là ! Encore une fois, là ! Entre les côtes encore, j’ai reçu une balle. Au même endroit que la dernière fois ! Je me sens faible soudain. La tête me tourne. Mes jambes me lâchent. Je tombe. Plus de force. Je jette le lance-flammes. Ne garde que mon arme légère et mon pistolet, mon bébé qui ne me quitte jamais -jamais même pour faire la toilette. Je rampe, je ne veux pas qu’ils m’attrapent, je les connais les Tutsi, ils sont cruels. Alors je rampe encore, je jette un chargeur mais la force se termine totalement. Je m’arrête sous un arbre. Autour, c’est calme maintenant. J’entends les rwandais. Ils parlent swahili avec leur accent. Pas le même que le nôtre, que celui des gens de l’Est. Un accent plus lourd. Ils ont pris Anissé en main.
- Petit, qu’est ce que tu fais là ?
- J’attendais de devenir transparent (il a peur, je l’entends)
- Quoi ?! Maintenant Anissé pleure, il avoue tout :
- Je suis allé voir un féticheur, il m’a dit qu’avec cette feuille et si je priais je pourrais devenir invisible et alors, je serais invincible et… Ils rient, les rebelles. Dans la forêt, c’est fou comme les sons circulent. Le moindre bruit se répand à des dizaines de mètres. J’écoute, je peux même les apercevoir avec leur uniforme tache-tache un peu jaune. L’un d’eux s’avance vers mon ami. Il a une machette. Les rwandais, ils aiment bien trancher. Pendant les génocides, ils coupaient petit petit. Celui qui avance, il a arrêté de rire. Les autres, ils crient à présent, ils chantent. Je connais ce rituel, il n’annonce rien de bon. Anissé lui, il implore, il demande pardon. Il dit qu’ils pourraient le prendre avec eux, qu’il est un bon combattant, il dit que… Ils ont coupé le bras d’Anissé. Sans pitié, comme ça, clac. Son bras droit. Et les voilà qui rient de nouveau. A genoux, Anissé hurle, il pleure. Il paraît si petit.
- Va dire à tes amis que tu es bête ! Ont-ils seulement dit. Alors, péniblement, il s’est levé. Hagard. Il est parti sans son bras. C’est comme ça la guerre : instantané. En deux secondes tout bascule. Il y a quelques minutes seulement nous étions trois amis rieurs. Et voilà que Papi est parti, Anissé n’a plus de bras et moi, je gis ici et la force m’a quitté. Maintenant mon ami se dirige dans ma direction. De tout là bas je le vois venir vers moi, avec son bras rétréci, là, et tout le sang… Les autres ont rebroussé chemin. Un coup de chance qu’ils ne m’aient pas vu. Oui. Un peu de chance ne nuit pas.
- Anissé, Anissé, je chuchote. Il m’entend, se dirige vers moi :
- Luciano ! Qu’est ce que tu fais là Luciano. Il faut partir, tu dois avancer ! Ils sont méchants hein ! Regarde ce qu’ils m’ont fait !
- La force s’est terminée mon ami. J’ai une balle. Dis aux autre que je suis ici. Bon. Il quitte. Je reste seul, là, allongé dans la forêt. Pourvu qu’il arrive jusqu’au camp. Le pauvre, c’est certainement un faux marabout qu’il avait vu… Ah ! Je ne devrais pas être au front aujourd’hui, c’est une opération de la police d’intervention rapide et je ne fais pas partie de leurs troupes. Mais ce matin, j’étais à mon poste et on m’a proposé :
- Le RCD-Goma (c’est le nom du parti des rebelles) a lancé une attaque au Katanga, tu viens ? Le Katanga, c’est la région natale de Mzee. Notre aventurier, le président, on l’appelle Mzee, en swahili cela veut dire vieux, sage. C’est honorifique. Se battre donc… Non d’abord, non. Je n’avais pas envie d’y aller, au front. Plus jamais. J’ai déjà vécu trop d’horreurs. Et puis je les ai vus s’équiper, je me suis dit que je manquais de courage et, sans vraiment le vouloir, je suis allé voir le capitaine.
- Dotez-le. Il a dit. Un soldat m’a tendu une kalachnikov.
- Non, donne moi un M16. Et voilà, je suis parti. Avant de monter dans l’avion, je me suis dit que le regretterais sûrement. Et je suis ici. Je pense à ma mère que je n’ai pas revue depuis la dernière fois à l’hôpital. Tellement longtemps… Ma patrie, c’est pour toi que je fais tous ces sacrifices. République Démocratique du Congo tu es devenue. Grâce à moi. Oui. Tous ces sacrifices et maintenant je vais peut être crever ici seul comme un chien. Pfff. La guerre hein. Ennemis d’hier, amis d’aujourd’hui, connaissances de demain... Je suis un héros. Qui s’en soucie ? Qui ? Pourtant, on l’a foutu dehors le grand Léopard ! Mobutu Sese Seko Wa Zabanga avec ses FAZ –Forces Armées Zaïroises. C’étaient des gangsters hein ! Ils pillaient les gens, fallait voir : tu sortais du magasin avec une télé sur la tête ?
- Hep là, par ici ! Ils te la volaient sans plus d’états d’âme. Nous, les kadogos, on a libéré le peuple de ces pillards. On a donné nos vies. Tout. Ahhh, ma mère, où peux tu bien être ? Regarde cet arbre là comme il est haut… Depuis combien de temps est-ce qu’il vit là hein ? Et moi ? Moi je n’ai que 14 ans et personne ne se souviendra de moi…
- Lucien. Ho ! Lucien… Hé ! Les voilà ! Ils sont venus me chercher. Anissé, sans son bras, il a trouvé la route. Que Dieu te bénisse Anissé.
- Je suis ici mon frère… Ils m’ont ramené au camp. Puis j’ai pris l’avion pour être soigné à Kinshasa. Ca n’a pas été trop grave. Deux mois après, je me suis levé. Mais là je me suis dit :
- Moi, je reste militaire de nom, de la ville mais je n’irais plus au front. Non. Et si on me force, je me tuerais seul. Je souffre trop hein.

ACTE 2 – Fin de la vie civile.

Pour moi, toute cette aventure est une suite d’évènements qui se bousculent, chacun créant un nouveau moi. Je me façonne chaque jour. Brutalement. Les mitraillettes crépitent –j’évolue. Un ami aux jambes arrachées meure dans mes bras – je grandis. Je torture un prisonnier – j’avance… Mais je dois toujours rester alerte. J’ai l’œil de la libellule, je vois tout autour de moi. Je suis seul, planté au milieu du bordel, c’est pour ça qu’il faut que je sois ainsi. Lorsque j’y réfléchis, je me dis que j’ai peut être un problème de conscience. Je crois que j’ai toujours été trop conscient. Oui, c’est peut être ça le fond mon mal. C’est ça. Tout petit déjà, je voulais changer le monde. Et un jour, en sortant de l’école –je venais d’avoir 12 ans- je me suis engagé et j’ai rejoint le mouvement rebelle de Kabila. Depuis, j’ai la haine. Ce jour là, il doit être aux environs de midi, je décide de ne pas attendre le chauffeur - que ma mère envoie toujours pour me chercher- et de marcher. Sur le chemin, je croise un ami militaire. Il s’appelle Pascal. Depuis que la guerre a commencé, nombreux sont les militaires à être arrivés ici, à Bukavu, dans l’Est. Moi, c’est là que j’habite. Cette guerre a commencé il y a moins d’un mois. On parlait d’abord d’une rébellion munyamulenge, d’une attaque rwandaise. Les banyamulenge sont des Tutsis qui vivent depuis longtemps au Zaïre. On les appelle ainsi parce qu’ils habitent sur le Mont Mulenge. On dit un munyamulenge, des banyamulenges. Dans le camp de Mobutu, les sirènes ont hurlé :
- Ce sont les étrangers qui envahissent le pays ! Mais la rumeur a fait taire les sirènes, elle a crié :
- Ces gens là sont en fait des congolais qui viennent libérer le pays ! Des FAZ ont donc été envoyés ici et ils se préparent à partir combattre. Pascal est l’un d’eux. Je l’ai déjà vu plusieurs fois autour de l’école, à la récréation. Une fois, il m’a même envoyé lui acheter une cigarette. Je crois qu’il m’aime bien. Je le trouve beau dans son uniforme. Moi aussi j’en veux un comme ça. Ce jour là, son comportement est étrange, trouble. Bien que lui-même soit un FAZ, il me stimule pour rejoindre le mouvement rebelle. Je suis accompagné de mon ami Ali. Pendant que Pascal nous parle, Ali me harcèle de coups de coude. Intrigant. Lorsque nous quittons Pascal, je l’interroge sur son attitude.
- Je connais quelqu’un qui peut nous faire entrer dans le mouvement sans risque. Qui nous dit que Pascal ne va pas nous trahir, hein ? Que si nous acceptons d’entrer en rébellion, il ne va pas nous faire fouetter pour l’exemple. C’est un FAZ après tout… On dit déjà que certains FAZ travaillent avec les rebelles mais il a raison Ali, mieux vaut se méfier. Je le suis donc. Je le suis sans imaginer qu’au bout de la rue, mon existence va basculer. Je le suis, excité et joyeux. Un feu s’est allumé dans mon estomac. Je pense aux films que je regarde chaque jour sur l’appareil vidéo à la maison. Des films d’action. Où ça chicotte avec des armes... Ouf ! J’apprécie vraiment. Un jour, moi aussi je ferais ce genre d’histoires. Schwarzenegger, Norris et l’autre aussi là… Van Dam ! Vraiment je les admire. Moi aussi j’aimerais manier les armes. A l’école, j’échange des cassettes avec des amis et tous les jours je regarde les combats sur l’écran. Je sais dessiner un pistolet et une kalachnikov. J’ai aussi des armes en plastique. Dans la clôture de la maison, je fais la petite guerre avec mes amis. Nous arrivons chez son contact qui habite près de l’église. C’est un type de 20 ans environ, habillé en civil. C’est un infiltré qui travaille pour les rebelles. Il recrute des jeunes. Là, les choses s’enchaînent très vite. Il nous demande si nous voulons nous engager :
- Oui !
- Pour quelle raison ?
- Il faut libérer le pays de la tyrannie des FAZ ! Il nous félicite. Il dit encore qu’il faut aimer son pays et se battre pour lui. Qu’il faut refuser la dictature, que nous avons deux mains et deux pieds et que nous devons nous en servir. Il ajoute que nos grands parents se mobilisaient toujours pour lutter contre la domination et que nous devons faire la même chose. Sommes nous prêts à partir ?
- Encore une fois oui ! L’instant d’après, une jeep arrive et nous montons dedans.

Fin de la vie civile.

Je me souviens de cela comme si c’était hier. Comme j’étais naïf, le nez collé à la fenêtre, en route vers mon destin fabuleux. Les autres étaient comme moi, des enfants, pour la plupart dans leur tenue d’écolier. Ces uniformes bleu et blanc assis à l’arrière de cette jeep, cela devait avoir une couleur absurde. Nous avons roulé longtemps. Puis, finalement, nous sommes arrivés à Kagera vers la frontière rwandaise. C’est là que se trouve le centre de formation Kas Kamo. Le voyage a été silencieux. On n’a pas posé de questions et on ne nous a pas donné d’informations. Moi j’ai pensé à l’uniforme que je vais bientôt porter. C’est quelque chose qui m’a toujours plu l’uniforme. Quand il est bien impeccable, ça donne de l’importance. Et moi j’ai des désirs d’importance. Et l’envie de me battre. On arrive au camp donc. Toujours en silence. Il n’y a aucun immeuble en dur, seulement des bâches tirées avec au dessus, des feuilles de palme pour camoufler. Ca ressemble à un camp de réfugiés. Il y a aussi quelques tentes, sans doute celles des instructeurs. Nous descendons. Le chaos succède au silence. On nous pousse, on nous crie dessus. Quelqu’un me pille ma veste. Une belle veste contre le froid que maman m’a rapporté d’un voyage. En remerciement, je reçois un coup de fouet. En premier lieu, on nous rase les cheveux à tous. D’autres enfants sont déjà là. Et des adultes, même des papas. Tous nous regardent en coin. Moi, je prends des airs de dur : bouche en avant et sourcils froncés. J’imagine que j’en impose avec ma nouvelle coupe. Au fond, la terreur me glace. Cette malveillance qui suinte… Pourquoi ? Ne suis-je pas venu ici de mon plein gré ? Peut être n’est-ce qu’une mauvaise blague… Comme la nuit est déjà arrivée, on nous dit qu’on va dormir là. - Où ça là ? Je pense Mais étant donné le mauvais climat qui règne ici, je la ferme. J’ai vu ce qu’on faisait à ceux qui posent des questions ou qui ont eu l’imprudence de parler : ils sont fouettés dur hein ! Là, au bout du menton du militaire qui nous désigne l’endroit pour dormir, il n’y a même pas une feuille de palme. Rien. On dort par terre en plein bazar. Bon. Autour de nous, il y a des gens armés qui parlent swahili. Ce sont des rwandais. Tutsis. Ils sont faciles à reconnaître les rwandais avec leur front bombé et leurs joues là, tout en haut. Et puis leurs dents sont parfois si grandes que leur bouche ne couvre pas. Ils sont élancés aussi. Ca oui. En tout cas, ils nous regardent tous comme si on était des gangsters. On nous donne tout de même à manger, des haricots et des petits pois. Pas bons. Toute la nuit, je pense à ma famille. Que vont-ils dire quand ils vont rentrer ? Plus de Lucien. Ma mère, elle ne va pas être trop triste j’espère. Elle est si belle. Vraiment, une très belle femme avec sa petite cicatrice sur le menton. Surtout, elle m’aimait tellement… Elle ne pouvait jamais entendre mes cris sans venir savoir ce qu’il se passait. Elle venait pour me consoler. Si j’avais fais une bêtise, elle chicotait dur. Ca oui. Mais jamais sans raison. La bonne éducation est à ce prix. Moi aussi je l’aime beaucoup et je passe du temps avec elle. Elle m’apprend beaucoup de choses : à préparer le poisson, la viande, le riz et à faire le foufou aussi. Le foufou c’est le plat traditionnel des congolais : une pâte à base de farine de Manioc. Ici dans l’Est, on y ajoute du sorgo qui donne une couleur marron. Grâce à tous ces enseignements, je ne serais pas obligé d’épouser avant le moment. Parce que je sais me débrouiller seul. Si. Sûrement qu’elle sera extrêmement triste. Elle ne comprendra pas ce qui m’a pris. Moi qui avais tout –mes parents ont de l’argent. Il faudra que je lui explique quand je rentre. Je pense à mon père. C’est un homme méchant. Il n’est pas souvent à la maison, je crois qu’il a un deuxième bureau. Lorsqu’il est avec nous il se fâche beaucoup et nous chicote, mes frères, ma sœur, moi. Et ma mère aussi. Je n’aime pas beaucoup parler de lui en règle générale. Mais ce soir…À côté de moi, il y en a un qui pleure. Ca me fait venir les larmes aussi. Je me cache pour que personne ne voie surtout. J’ai 12 ans, je suis un homme -je ne dois pas pleurer. Dans ma tête, tout se bouscule à présent. Je n’arrive pas à maîtriser le flot des souvenirs qui se précipitent derrière mes yeux. Mon grand frère, Pacifique, et le petit, Pascal. Et ma jeune sœur, Yvette. Ma sœur, c’est la lune de notre famille. Je l’adore. Je la promène nouée sur mon dos, à l’africaine. Je la protégerais jusqu’à la mort s’il le fallait. De toute façon, je préfère la compagnie des filles à celle des garçons. Même si les filles ne savent pas garder un secret. A ce stade là, je regarde autour de moi. Des filles… Il n’y en a pas ici. Peut être une où deux mais là, avec le crâne rasé, en pleine nuit, je n’arrive pas à voir vraiment. Et puis, j’ai mal au dos. Qu’est ce que je fous là !

Le lendemain, c’est le jour de l’introduction. Dés 4 heures nous sommes réveillés par un coup de sifflet. Pour ceux qui ne sont pas assez rapides, c’est le fouet. Mais qu’est ce qui leur prend encore ! On nous réunit au milieu du camp et tous, tous, nous sommes fouettés en abondance. C’est fou l’énergie qui se dégage de tout ça quand j’y repense. Une énergie sombre comme la torture. Nous voulions défendre la cause, on nous a jeté aux lions. Notre ignorance pénitente devait encore noircir le tableau. Des géants fouettant des dizaines d’enfants. Mon premier contact avec le sang de la guerre. Eux, ils fouettent toujours. Les fesses, le dos, parfois même le ventre, ils nous chicottent mal. Avec des branches d’arbres. Les autres recrues aussi nous cognent au passage, ceux qui étaient déjà là hier. Et hier je me dis que ç’a du être leur tour. Des coups, des coups, je ne peux pas y échapper. Je me débats au centre d’un gouffre de violence. On nous fait faire des pompes, courir aussi, courir. Se rouler par terre – se lever, se rouler par terre -se lever…Et encore le fouet qui brûle. Certains vomissent. On les cogne plus fort encore. J’entends des cris. Parfois, je reconnais ma propre voix dans le désordre. J’ai mal. Mais celui qui pleure est puni sérieusement :
- Tu dois apprendre à avoir le cœur dur ! Ils hurlent. Tu pleures, on te punit, tu pleures, on te punit… Et tu finis par te taire. De temps en temps un instructeur arrive :
- Est ce que quelqu’un est déjà mort ? Non ?! Alors on continue. Jusqu’à ce que deux ou trois d’entre nous périssent. Alors les exercices ont cessé. Pourquoi ont il voulu que nous mourrions ? Je me suis allongé et j’ai pensé au lac Kivu, celui de Bukavu. L’eau du lac, elle est vert émeraude et lourde parce qu’il y a du gaz méthane dedans. Il paraît que c’est le plus beau lac d’Afrique, avec tous ses îlots. En tout cas, c’est ce qui se dit chez nous. Je pense à cette eau et ma douleur s’apaise un peu. Je vois le reflet blanc du soleil froissé par les petites vagues. Moi je l’ai traversé plusieurs fois en bateau avec ma mère -quand elle va à Goma pour ses affaires- et c’est vrai que c’est chouette. Au centre, il y a l’île d’Ijwi qui appartenait autrefois au Rwanda. Maintenant, elle est à nous mais moi je trouve qu’on devrait la leur rendre, leur pays est tellement petit et ils sont très nombreux. Je ne leur veux que du bien moi au Rwandais, pourquoi sont-ils si cruels…

Le lendemain, ils ont chanté :

Recrue pourquoi pleures-tu ? Il pleure pour l’armée Laisse le, il verra lui-même Rouler, il va rouler Pomper, il va pomper Par terre il va coucher Coucher avec la terre comme avec une femme Laisse le seulement, il va comprendre Que devenir militaire demande des sacrifices…

- Coucher avec la terre comme avec une femme ?… Pensé-je Mais rien n’est impossible à l’armée ont-ils hurlé. Et les voilà qui creusent à présent des trous dans la terre. Des petits trous. Oui. Pas trop grands. Ensuite, nous avons baissé nos pantalons. Et couché avec la terre comme si c’était une femme… Tous, les uns à côté des autres, avec le pantalon en bas. Et cette fois, les recrues d’hier ont du s’y plier aussi.
- Couchez ! Couchez ! Celui qui n’est pas assez volontaire, ils le fouettent à nouveau. Ils disent qu’on doit ôter l’esprit de gêne. Que si quelque chose gêne, on doit le faire quand même parce que c’est un ordre. Sans se poser de questions. L’esprit civil doit disparaître. Disparaître. La nuit, mon corps me fait très mal. Mais ce n’est pas vraiment le pire. Le pire, c’est que je pense trop. Impossible de dormir. Je me fais du souci. Mon esprit me dit :
- Tu dors par terre, tu manges des histoires bizarres là, des haricots et des petits pois tout le temps… Ma vie était moins difficile à la maison. Maman a acheté une très grande maison que les belges avaient laissée en partant. Autour il y a un bon terrain avec des cannes à sucre, des arbres à goyave et à papaye et un avocatier. Les avocats ici, ils ont la taille d’un ananas. Sûr que ce sont les plus gros du pays. Il y a aussi des plantes de manioc. Avec les feuilles maman prépare le pondu, c’est un peu comme des épinards mais c’est meilleur. Autour du terrain il y a une clôture en béton, un grand mur qui nous rends invisibles au regard des autres. Maman a invité sa sœur et l’un de ses frères à vivre avec nous. Il y a aussi les trois filles d’une autre sœur. Je ne sais pas pourquoi elles vivent avec nous mais je crois que ma tante s’est remariée ou une histoire comme ça et qu’ensuite, ses enfants posaient problème. En somme nous ne sommes pas très nombreux. Dire que certains papas ont 19 enfants ! Nous, on a une petite famille. Et un chauffeur qui nous emmène à l’école chaque jour et revient nous chercher. Mes amis viennent jouer avec moi dans la clôture. C’est ma famille qui dit qui entre et qui n’entre pas. C’est une histoire de classe sociale. On ne doit pas se mélanger avec les plus pauvres que nous. Ici en revanche, on dirait que la question ne se pose plus… Je pense à Yvette. Ma petite sœur. Je devais la garder, protéger ma sœur unique… Je l’ai abandonnée. Les larmes coulent en cachette. Un peu plus tard, j’entends mon ami Innocent qui m’appelle. Je le connais de Bukavu. Il me montre son souci.
- Ma mère, ma mère, ma mère… qu’il répète sans arrêt en pleurant. Je sens que le malheur me traite mal.
- Tu sais quoi Innocent ?
- Non
- Demain nous allons fuir d’ici et rentrer chez nous.
- Hé ! Mais nous sommes tellement loin et comment fuir ? S’ils nous attrapent ceux là, ils nous tuent hein !
- Ils ne vont pas nous attraper ! La nuit. On va attendre la nuit qu’ils dorment tous et là… Pschit ! Ensuite, on marche -marche et on trouvera un camion plus loin sur la route, ceux qui transportent les bananes, pour qu’il nous ramène. Oui. Demain, on part. C’est pas supportable ici, moi, je veux retrouver ma maison. Et je ne regarderais plus les films de guerre, et j’apprendrais encore des choses avec maman et je ferais des études de droit et… Le sommeil m’emporte enfin. Je me souviens du rêve que j’ai fait ce soir là. Un cauchemar. Je suis assis dans une camionnette, tout au fond. Devant moi, il y a un banc où sont assis quatre enfants. Je regarde par la fenêtre lorsque je vois que sur la droite, des hommes viennent d’enlever un vieux mécanicien qui travaille dans son garage. Ils ont fermé la porte et seule dépasse la main d’un ravisseur qui porte une kalachnikov. Quand je regarde à droite, je vois les forces d’intervention de la police, prêtes à attaquer. Je sens la catastrophe arriver : notre camionnette est placée au centre de la scène. Lorsque les ravisseurs sortent, ils ouvrent le feu. Je m’aplatis contre le coffre pour éviter les projectiles. Devant moi, je vois les balles qui entrent dans la tête des enfants. Je vois le sang qui gicle en grappes qui se suspendent en l’air. Je me réveille.

Le lendemain matin, à la parade ce rêve m’habite encore mais je ne pense qu’à notre projet. Soudain, voilà le chef de centre qui se pointe :
- Aujourd’hui, on va vous faire voir quelque chose. Ce que vont subir vos amis qui ont tenté de fuir. Je ne peux plus avaler ma salive, ma gorge vient de devenir très petite. Comment ils savent déjà mon projet, on nous a dénoncé ou quoi… J’ai envie de prendre la fuite. Tout de suite, de courir droit devant moi. Mais je n’en fais rien. Heureusement car déjà, les instructeurs arrivent avec deux jeunes garçons. Ce doivent être eux les fuyards. Je suis tellement terrorisé – ç’aurait pu être moi- que je ne pense même pas à les plaindre. Je crois qu’ils peuvent avoir mon âge oui. Ils les ont sortis d’un container avec les mains liées dans le dos. Les ont allongés par terre, face contre le sol. Et puis des instructeurs ont apporté un fagot de branches qu’ils ont posées à côté d’eux. C’est le chef de centre qui montre l’exemple. Il est élancé et costaud. Un visage fermé. Il prend la première branche et commence à fouetter fort. Un mouvement de bas en haut, si rapide que la branche disparaît. Sous ses coups, j’entends les gémissements des garçons. Lorsque sa branche se casse, il s’éloigne comme satisfait. Et d’autres instructeurs arrivent, qui se servent sur le fagot. Les garçons crient maintenant. Ils doivent souffrir beaucoup parce que les instructeurs là, ils n’ont pas vraiment de pitié. Ils fouettent toujours. Et quand un militaire cogne, les autres chantent :
- Hééééé, héééé… On appelle cela l’ambiance. A un moment l’un des instructeurs les retourne face au ciel. Leurs mains sont toujours liées dans leur dos. Coups de fouet sur le ventre. Je vois les yeux des garçons. Je n’avais jamais vu de tels regards, comme si toute leur âme était en train de sortir par leurs yeux. Quand ils ne sont pas fermés. Ils fouettent bien ces Rwandais hein. Moi je me dis que c’est parce qu’ils ont l’habitude à force de garder les vaches et les chèvres. Les deux garçons ne crient plus à présent, ils n’ont plus la force. L’un pique une crise, son corps bouge, bouge tout seul. Ensuite, il s’évanouit. Puis l’autre aussi. Je peux vous dire qu’il n’y a pas un bruit dans nos rangs désordonnés. Moi, je serre tant les dents que j’ai mal aux joues. Ils les ont laissés là un moment pour qu’on regarde. Deux pauvres corps inertes. Et ils les ont amenés à l’hôpital.
- Regardez bien et sachez qu’on ne s’enfuit pas du centre. Vous êtes des militaires à présent ! Je ne peux pas quitter ces garçons des yeux. Leurs vêtements sont déchirés et il y a beaucoup de sang. Dans la nuit, ils sont morts. C’est ceux qui ont creusé le trou pour les enterrer qui me l’ont dit. Toute cette violence… Jamais je n’aurais imaginé cela. En tout cas, je ne veux plus fuir maintenant, j’ai trop peur. Je suis prisonnier à l’intérieur de moi. J’ai envie de mourir. Mais je décide plutôt d’accepter ma condition. Je vais devenir un soldat. Ca a été dur. Très dur. Et je me souviens parfaitement de ma « transformation ». C’est étrange comme les choses bougeaient à l’intérieur. Question de survie. Tu souffres, une situation te paraît intolérable et un matin, ça passe. Tout était torture au départ. Comme une larve molle tu te traînes dans l’arène. Et on te piétine, tu crois mourir mille fois mais tu résistes. Du moins ai-je résisté. D’autres sont devenus fous, petit à petit ils ont perdu le contrôle. Moi, je l’ai sentie plusieurs fois, la folie, tapie dans le noir, qui me guettait. Mais je l’ai traquée. Je l’ai regardée en face. J’ai vu ses yeux dans la pénombre. Plusieurs fois. Et je lui ai demandé de partir. Lentement, elle a disparu de mon esprit fatigué. Je revenais sur terre. Soudain sur moi l’apesanteur reprenait ses droits. De nouveau mon regard traversait mes orbites pleines. Il y avait aussi cette sensation de fraîcheur. Un frisson. J’avais gagné la bataille. Je pouvais retourner dans l’arène pour me faire battre. Chaque jour, je me suis employé à modifier mon point de vue. A oublier mes références. J’ai tenté de voir par quelle porte je pourrais sortir grandi de cette histoire là. J’ai oublié hier pour me consacrer à demain. Sur aujourd’hui, il ne fallait pas être regardant. Voilà. Ma structure intérieure a ployé sous la douleur sourde et froide. Je suis devenu sourd et froid. Mais l’énergie intacte ne m’a jamais quittée. Tout ce temps, malgré tout je suis resté un enfant. Un innocent. Le soir, je m’échappe en rêve pour passer du temps auprès de ma famille. La journée, les exercices sont durs et imbéciles. On ne fait pas d’exercices militaires avec les armes. Pourtant, c’est ce que je voudrais moi. D’autant que j’ai un secret… Il remonte à cet été. Pour le grand congé d’été et comme chaque année, je suis allé à Uvira, près du lac Tanganyika, pour rendre visite à mes tantes et cousins. J’étais très excité ! Nager dans ce lac où l’eau est plus bleue, sauter depuis la rive avec tous les autres… Vite, vite. J’avais tellement hâte. Un jour enfin, je suis monté dans le bus et après quelques heures, suis arrivé à Uvira. Les retrouvailles sont heureuses, toute la soirée, nous la passons à raconter sans arrêt et à se donner des nouvelles de la famille élargie. C’est le lendemain matin, que j’ai rencontré mon ami Djuma. Il a quelques années de plus que moi mais on s’entend bien. Je l’ai rencontré il y a trois ans à la plage. C’est d’ailleurs lui qui m’a appris à nager. Je trouve que c’est un type courageux et fort intelligent. Malheureusement, il vient d’une famille de classe sociale basse, considérée chez moi comme peu fiable. Mais je m’en moque. J’aime bien Djuma et puis les vrais amis sont comme les trains les jours de pluie : ils sont rares. A partir de là, nous ne nous quittons plus. Il m’emmène avec lui dans la ville, à la plage, avec ses amis, partout. Je suis heureux et fier de fréquenter des grands, signe de ma supérieure intelligence. Moi, je le présente à ma tante et à ma famille. Un jour, alors que nous dégustons un sucré sur une terrasse, Djuma prend un air mystérieux :
- Lucien, je dois t’informer de quelque chose.
- Mon ami, mais que se passe-t-il ? Je lui ai répondu
- Pas ici. Il a regardé droite et gauche puis avec un air entendu m’a fait un signe : nous sommes partis. Alors que nous marchions, il a lâché d’un bloc :
- Mon frère, sache que je suis en réalité un recruteur Mayi Mayi chargé de dénicher les jeunes courageux pour les initier à l’utilisation des armes à feu. Je pense que tu mérites de faire partie des nôtres.
- …, j’ai répondu. Les Mayi Mayi sont des combattants nationalistes opposés à toute domination étrangère. Ce sont des guerriers protégés par les ancêtres. On dit d’eux qu’ils ont des pouvoirs magiques, qu’ils sont invincibles et que les balles glissent sur eux comme de l’eau. Moi je ne crois pas à ça. La magie est infidèle et finit toujours par te trahir. Les contraintes sont tellement nombreuses à respecter : tu ne dois pas regarder derrière, pas toucher le corps d’une femme, pas manger ceci, ni boire cela… Et nous ne sommes que des hommes. Tu fautes forcément un jour ou l’autre - et il n’y a pas de pardon chez les féticheurs. Je crois que le très haut me protège mieux. Les Mayi mayi chassent en particulier les rwandais qui sont nombreux dans la région, surtout depuis le génocide des Tutsi en 1994. Je me souviens très bien de cette période, d’avoir vu, à l’embouchure du lac, le sang couler comme une rivière. Des gens étaient massacrés par centaine, chaque jour de nouveaux corps, hommes, femmes, enfants… Moi qui vivais protégé, j’avais été si choqué ! Et tout d’un coup, le vent a tourné, les Tutsi ont pris le dessus et les réfugiés Hutus sont arrivés dans Bukavu. Par milliers. Il n’y avait pas que des civils a-t-on dit : il y avait aussi des militaires génocidaires que les forces françaises de l’opération Turquoise avaient aidé à fuir. Certains de ces soldats ont ensuite reconstitué des milices à l’intérieur de notre pays. On les appelle les Interahamwes. Ce sont des combattants très féroces à ce qu’il paraît, et extrêmement courageux. Ce sont eux que traquent les Mayi mayi. Le sang, les affrontements, les combattants… Les armes, les combattants, les affrontements… J’ai envie de prendre les armes mais en moi, quelque chose résiste encore. Djuma insiste. Il me voit promis à un destin héroïque et me propose de venir voir, simplement, ce qu’il se passe. Alors j’accepte. Le lendemain, nous partons en vélo. Djuma est solennel. Nous roulons un moment, jusqu’à ce que la route se termine. Nous entrons ensuite dans la forêt et cachons nos vélos à l’entrée en les recouvrant avec des branches pour éviter qu’ils soient repérables. Je suis Djuma. Je vois sa silhouette devant moi, il est mon guide. Au fur et à mesure que nous pénétrons la forêt, un sentiment mystérieux me gagne. J’ai l’impression d’accéder à une caste privilégiée. Gauche, droite, on laisse des petits chemins étroits derrière nous pour en emprunter d’autres. On marche pendant presque 30 minutes à travers les arbres avant d’arriver au camp. Le camp, ce n’est pas grand-chose. Des petites maisons et des tentes, des foyers pour la cuisine avec, au-dessus des grilles en bois pour fumer la viande. C’est à peu près tout. Il y a aussi des armes et des munitions. Mais devant moi, il y a les hommes du Commandant Luetsha, le vieux combattant Mayi mayi. Je suis impressionné même si je n’en montre rien. Luetsha, il est dans la guérilla depuis au moins 30 ans. Pour avoir survécu si longtemps, c’est certain, il doit être bien protégé. Un peu comme l’a certainement été Savimbi, l’angolais de l’Unita. Bon, il a fini par mourir mais il est tout de même resté longtemps, là, à vivre dans les bois. Je les regarde, je suis soudain très excité. Je les vois manier les armes : comme ils ont l’air de connaître… Ils font aussi des simulations d’attaque. Je me fais discret mais je ne manque pas un mouvement. Ils portent des uniformes militaires. Certains ont aussi des peaux d’animaux sur eux. Des fétiches. Je les trouve très dignes. Au bout de quelques heures, Djuma me relance :
- Maintenant, tu as vu ce que nous faisons. Si tu veux apprendre, nous pouvons t’enseigner. Cette fois, je n’y tiens plus. C’est vrai, depuis le temps que je rêve d’être comme Schwarzenegger !
- D’accord, apprenez-moi. Avant toute chose, on me fait promettre le secret : de ne jamais dire que je me suis entraîné ici ni que je sais manier les armes. Djuma dit aux autres qu’il a confiance en moi. Il est mon parrain et je lui en suis reconnaissant. Et voilà, l’entraînement a commencé. Je suis tellement content de savoir le poids des armes, comment les monter, les démonter. M16, Kalachnikov, Mag portatif, pistolet, je sens leur froideur le matin. Et leur chaleur lorsque le soleil tape dessus … Courir, ramper, se jeter au sol… J’apprends aussi à me déguiser dans la brousse avec des feuilles. Les jours passent et je progresse très vite. Le soir, je ne révèle rien aux autres. Aux questions je réponds que je suis en vacances et que je me promène seulement avec mon ami par ici. Je sens que j’ai le pouvoir qui rentre en moi et j’attends toujours le lendemain avec impatience pour retourner à l’entraînement. Mes journées se décomposent ainsi : Le matin vers 9 heures, après avoir pris du pain et du thé, je pars. Je connais bien le chemin maintenant. A midi, je mange au camp. Le foufou est pilé parce qu’il n’y a pas de moulin et il y a aussi des haricots tache-tache –qu’on ne trouve que dans l’Est- et du singe fumé. Il est chassé sur place, la forêt en est pleine, souvent d’ailleurs, on peut les entendre autour de nous. Un jour, je m’y attendais, on me demande si je veux m’initier à avoir la protection des ancêtres. Cérémonie, scarification ou grigri… Très peu pour moi. Je les félicite néanmoins d’avoir développé certains pouvoirs que dieu leur a donnés. Mais je refuse en expliquant que je n’ai pas de conviction personnelle. Moi, j’ai déjà une protection. Je ne peux pas avoir deux maîtres à la fois n’est ce pas ? De toute façon, même sans les ancêtres, je me sens chaque jour plus fort. J’ai un secret moi. Quelque chose d’important. Bien entendu, ce stage a été décisif dans ce qui est advenu par la suite. Auprès de ces hommes, dans la forêt, j’ai attrapé le virus des armes. Je n’ai jamais vraiment pu me réadapter à la vie civile ensuite. Je me souviens de mon retour à Bukavu. De mon frère Pacifique qui me donnait des ordres en l’absence de mes parents, partis en voyage d’affaire. Mon secret me grignotait. En moi, un mal s’était installé et je l’alimentais jour après jour. Pour qu’il me monte à la tête, je regardais beaucoup de films de guerre et j’attendais déjà le congé de l’an prochain qui tarderait à arriver. Mon pouvoir était toujours là, je le portais comme une auréole. Et mon frère qui n’arrêtait pas de m’engueuler : fait ceci, fait cela… Insupportable. Je crois que l’orgueil m’avait poussé. Toute la journée je pensais aux combattants, aux militaires :
- Comment ces gens fonctionnent-ils, réfléchissent-ils, comment se sentent-ils avec leur pouvoir ? C’est avec ces tracasseries en tête que j’avais repris les cours. La suite, vous la connaissez. Maintenant, je suis ici, dans cette espèce de camp de Kas Kamo où l’entraînement se fait avec des bâtons de bois et où l’humiliation domine. Nous devons aussi dormir avec nos bâtons. Et s’il arrive de le perdre ou de se le faire voler –il y en a qui font des blagues : cela se règle à coups de fouets. Comme tout le reste d’ailleurs parce qu’ici, ce qu’ils veulent en réalité, c’est que nous devenions des bêtes sauvages. Brutales et aveugles. Et ça marche on dirait. Je sens déjà que mon cœur devient dur comme une pierre. Maintenant, je tabasse les nouveaux arrivants. Je cogne fort. Je n’ai plus de pitié, plus trop de larmes non plus. Et je ne souris jamais. Je reçois les fondements de ma deuxième vie : si on m’ordonne quelque chose, je ne me pose pas de questions - j’obéis. Et s’il faut cogner je cogne. Quand l’heure viendra de tuer, je tuerais. On nous a bien expliqué :
- La politique ne concerne pas le militaire. Pas la peine de réfléchir trop. Je m’emploie à agir comme une machine, je chasse les sentiments lorsqu’ils se présentent. Je les chasse avec colère. Heureusement, le soir, il y a des causeries avec les instructeurs. Nous redevenons alors des hommes avec un cerveau, que l’on nourrit à coups de propagande. On nous explique comment Mobutu et ses FAZ ont pillé le pays. Comment ils ont humilié nos familles. Que le pays doit être libéré. Que c’est notre grande mission. On nous dit aussi comment on vivra quand on arrivera à Kinshasa. La ville lumière, la capitale. Là, pour nous, il y aura des belles maisons et des grosses voitures. Et de très belles femmes. On fera les plus grandes académies militaires en Europe ou aux Etats Unis… Moi, les femmes je m’en fiche un peu. Mais des belles voitures… Comme dans les films… Et l’académie. Surtout l’académie. Et puis l’argent aussi : prime de guerre, gros salaires… Tout ! On nous parle de l’Afdl. Afdl ça veut dire Alliance des Forces Démocratiques pour la libération (Congo-Zaïre), c’est l’union de quatre partis : le parti de la révolution populaire (PRP) de Laurent Désiré Kabila, le Conseil National de Résistance pour la démocratie (CNRD) du Commandant André Kisase Ngandu, le mouvement révolutionnaire pour la libération du Zaïre (MRLZ) dont le président est Masasu Nindaga et l’alliance démocratique des peuples (APD) qui rassemble des Banyamulenge et des Tutsis du Nord-Kivu et est dirigé par Déogratias Bugera. Nous allons donc devenir des soldats de l’Afdl. Au moins ai-je choisi le bon camp. Au bout d’un mois environ –j’ai un peu perdu le compte des jours-, on est venu nous chercher avec des camions. Un matin comme ça, sans prévenir et tout le monde s’est engouffré à l’intérieur. Nous ne savions pas ce qui nous attendait mais personne n’a demandé. Nous sommes restés là à ne pas nous regarder pendant que les secousses nous trimbalaient comme des pantins. Moi, je me fiche bien de savoir où on va. Je le saurais assez vite. Des jeeps avec des militaires armés ouvraient la route et la refermaient. Les militaires de Mobutu, les FAZ,, à cette époque représentaient encore une menace et nous étions une cible privilégiée pour eux : les traîtres, une armée en devenir, formée pour les foutre dehors. Ainsi les lieux d’entraînement étaient-ils tenus secrets même dans nos rangs. D’autant que nous ne sommes toujours pas armés. Mais je sais que bientôt, moi aussi j’aurais une kalachnikov comme ça, en bandoulière. Nous sommes arrivés dans un lieu qui s’appelle Kidot. Nous étions les premiers mais plus tard, d’autres camions pleins de jeunes se sont pointés et nous étions assez nombreux au final. A peu près 800. Les formateurs nous ont dit qu’à présent, ce serait ici notre siège, sur le terrain d’un vieux cimetière entre les monts Lemera et Mulunge. Le premier jour, on défriche et nettoie l’endroit à mains nues. De temps en temps, on trouve des ossements dans le sol. Des vieux corps oubliés. Nous sommes d’abord gênés, interloqués : que vont penser les ancêtres ? Mais au bout d’un moment, ça nous fait rire. Ensuite, on installe des tentes, des Nyata comme on dit en swahili. Elles ne sont pas très grandes mais on devra coucher à six dedans. Toujours en vue d’anéantir l’esprit civil je suppose. Au moins avons-nous un toit de fortune au dessus de notre tête. C’est toujours mieux que par terre et dehors. Le lendemain on nous présente le chef de centre, Robat, et nos instructeurs. Ce sont des rwandais et des ougandais pour la plupart. Visiblement, ce sont eux qui financent la guerre de libération.
- Recrues, vous avez réussi les tests d’aptitude et je vous félicite. A partir de maintenant, vous allez recevoir une véritable formation militaire. Vous méritez de devenir des libérateurs. Il a dit, et cela a touché ma corde patriote. J’étais tellement fier ce jour là ! Tous ces sacrifices que je ne comprenais pas mais voilà que les choses sérieuses allaient enfin commencer. Le mauvais rêve des dernières semaines allait s’effacer – s’effacer. Comme j’étais naïf… Le programme a donc commencé : 4h15, levé par coup de sifflet. Il ne s’agit pas de traîner sinon, le fouet se charge d’abréger tes rêves. Moi, je n’ai plus peur du fouet. Il fait souffrir mais ça passe. Alors qu’importe. Si je me lève c’est parce que maintenant je m’impose la discipline qui doit être celle d’un bon militaire. 4h30, tout le monde se retrouve au kujiko, la cuisine, pour prendre un repas, ce moment est dit « entre copains ». On mange un mélange de maïs et de haricots - parfois, il y a des lentilles à la place des haricots. En kinyarwanda, la langue des rwandais, on appelle ça du mvungure. Le mvungure est cuit dans un fût posé sur un foyer. On fait la queue pour remplir nos gamelles. Le plus souvent, les haricots qui sont en haut du fut sont trop durs et ceux du bas sont brûlés. J’essaye donc d’être servi du milieu. J’ai été habitué à bien manger moi. 5h15 Fin du repas par coup de sifflet. 5h30, les 800 soldats se déplacent vers les quatre robinets pour boire. On n’a droit qu’à une seule gorgée d’eau. 5h45, le grand besoin est organisé autour de 15 latrines creusées dans le sol. On n’a droit qu’à une seule coulée pour la journée. 6h00. C’est le moment de « Mchàka-mchàka » : le jogging. Deux fois le tour du mont Lemera, et il est grand comme tout, le mont Lemera. C’est vraiment dur, mais il vaut mieux ne pas s’arrêter sinon la punition guette et puis il faudra finir de toute façon. 7h45, Quinze minutes de pause. 8h00, l’entraînement commence. Des exercices physiques pour avoir des muscles forts. 12h30, on part se reposer dans les tentes jusqu’à 14h00. Le coup de sifflet nous tire de nos rêveries et on vient tous s’aligner en vitesse sur le terrain d’entraînement. Les exercices reprennent. 16h45, repos. 18h15, deuxième repas de la journée : du mvungure toujours. De toutes façons, il n’y a que ça ici. On dirait que je commence à m’y faire. 19h00, c’est le moment des causeries morales. Toujours mon instant préféré de la journée. Chaque soir j’attends avec impatience que les causeries morales commencent. Et qu’arrive le temps de la prière. Moi, je suis catholique et pratiquant. Dieu est mon véritable soutien et j’ai besoin de lui parler chaque jour. Je prie pour continuer à croire toujours dans le tout puissant. Sans lui, c’est certain, je serais déjà mort.
- Que celui qui a besoin de prier prie, quelle que soit son église. Dit le commandant. Ici, il y a des catholiques, c’est la majorité. Mais il y a aussi des maïkaris – ce sont ceux qui utilisent la magie, ceux des églises de sciences occultes et des musulmans. Après, on chante. Pour la gloire du pays. J’aime bien ça moi, chanter. Alors je chante très fort le soir. Très fort et la boule dans mon ventre s’en va un peu. A 20h00, chaque recrue doit faire part de ses difficultés afin qu’elles soient connues des instances supérieures qui tenteront de les résoudre. C’est une grande nouveauté, jusqu’ici, nos difficultés n’avaient l’air d’intéresser personne. A 20h30, tout le monde se couche.

Voilà, c’est comme ça que la vie à Kidot coule. Jour après jour. C’est dur. Moi, j’ai beaucoup de difficultés. Je m’adapte mal. Je n’arrive pas à bien faire le repos du jour et après je suis très fatigué et je peine avec les exercices. Mais je ne me plains pas. Non. Et je fais les exercices parce qu’ici, ils utilisent une nouvelle stratégie, fondée sur la culpabilité : lorsque quelqu’un n’y arrive pas, tout le monde est puni. Et ça, je ne veux pas que ça arrive. J’ai bien cru un instant que nos conditions de vie allaient s’améliorer en arrivant ici mais je dois constater que depuis qu’on est là – je crois que ça peut faire un mois- des gens meurent chaque jour. Il y a la malaria bien sur et d’autres fièvres encore mais surtout des diarrhées. Au bout d’un moment, les recrues meurent déshydratées. On les enterre en cachette et il est interdit d’en parler. Un jour, j’ai attrapé aussi la diarrhée. Peut être à cause de l’eau. Où bien ces haricots là, à tous les repas… Bref je suis salement malade. Avant le jogging, j’en informe mon instructeur ce qui me vaut une salve d’exercices supplémentaires. Ils font ça à chaque fois que quelqu’un avoue qu’il est malade.
- Tu veux te reposer à l’hôpital toi ! Il dit et il me taxe de carottier (filou).
- Non, commandant vraiment, je suis bien malade je crois.
- Pompe !
- … Je ne discute pas et je commence avec mes bras. Ils sont de plus en plus costauds mes bras et les muscles commencent à être bien dessinés. Pourtant ce matin, ils ne sont pas solides. Je vois le sol qui s’approche et s’éloigne comme dans un rêve. La tête me tourne un peu. Et le ventre… Il ne veut plus obéir à personne hein ! La merde se déverse dans un flot incontrôlable et voilà que j’ai sali tous mes vêtements. Je suis honteux. Le commandant lui, ça n’a pas l’air de le déranger, il dit simplement
- Ca va, je te crois. Tu peux aller à l’hôpital. Je le hais. Sur place, on me donne un peu d’eau pour que je puisse me laver. Et à boire aussi. Après, j’ai le droit de me reposer sur un lit –un lit ! Après le chaos de ces derniers temps, c’est vraiment étrange de se retrouver dans un lieu presque silencieux et protégé. Cette pièce tient du miracle. Je comprends mieux à présent pourquoi l’instructeur traque les carotiers. Le meilleur, tout de même, c’est que je suis seul –seul. Il y a bien ce type là, à côté de moi mais il est tout recouvert d’une blanquette – c’est ainsi qu’on appelle les couvertures que le Haut Comité aux Réfugiés distribue aux hutus dans les camps. Sa tête aussi est couverte. Il ne veut visiblement pas être dérangé. Au bout d’un moment, par curiosité, je m’approche pour voir qui est là. Je lève la couverture. C’est un homme plus grand que moi mais assez jeune tout de même, je dirais qu’il doit avoir 16 ans. Il ne bouge pas.
- Bonjour mon frère. Je lui dis. Pas de réponse. J’attends encore un peu en l’observant. Combien de temps cela fait-il que je n’ai pas bien dormi comme ça ? Il a de la chance. Je décide donc de le laisser. Retour à mon lit. Je me sens affaibli tout de même. Et puis les allers retour incessants aux latrines m’épuisent. Petit à petit, le sommeil me gagne. Je remonte la couverture sur mon visage, peut être qu’ainsi, moi aussi je dormirais profondément. Je me réveille d’un bon, tiré d’un rêve par une urgence gastrique. Quand je reviens, l’autre dort toujours. Je retourne vers lui. Je le secoue. Il ne bouge pas. Il a sommeil celui là hein ! Je prends alors sa main et je l’emmène de l’intérieur vers l’extérieur. Intérieur, extérieur. Intérieur… C’est là seulement que j’ai compris, quand sa main froide a été dans la mienne. J’ai compris que non, ce monsieur n’avait pas sommeil, c’est la mort qui était venu le chercher. Alors, il est parti avec elle. Hé ! Je tiens toujours sa main et je me sens tout gelé d’un coup. J’ai des fourmis dans les pieds. C’est la première fois que je touche un mort. Où même que j’en vois un comme ça, de si près. Et vraiment, complètement mort. Mais ici, c’est interdit d’être mort devant tout le monde ! Les morts on les cache et il ne faut jamais les évoquer. Je vais sans doute être puni si on sait que j’ai vu. Je retourne vite dans mon lit et je fais semblant de dormir tout le reste de la journée. La nuit, les instructeurs viennent et l’emmène. Je regarde à travers mes yeux le plus fermés possible. Ils sont venus avec quelques recrues. Ceux qui creusent. Les seuls qui ont déjà dépassé la limite. Parce qu’autour du camp, il y a des lieux interdits. Où les recrues n’ont pas le droit d’aller. Des lieux secrets. Je pense que c’est là qu’on enterre les gens. Bien entendu, je n’irais pas vérifier. C’est interdit, c’est tout. Grâce au repos et aux médicaments que j’ai reçus, je guéris vite. En deux jours, je suis dehors. Au centre, on est de plus en plus nombreux. Chaque jour, de nouvelles recrues arrivent. Presque toutes des enfants. A cette époque là, Kabila, qui était porte parole de l’Alliance, tenait des meetings dans l’Est. A Bukavu –qui est la première grande ville à être tombée aux mains des rebelles- il a réuni des centaines de personnes au stade Président Mobutu et aussi à la Cathédrale Notre Dame de la Paix. Il a parlé aux pères et aux mères de famille :
- On ne veut plus de Mobutu. Regardez vos enfants, ils ne peuvent même pas aller à l’école parce que vous êtes trop pauvres. Donnez les nous et quand le pays sera libéré les choses changeront. A leur retour, ils pourront étudier, nous leur donnerons des bourses et ceux qui le veulent pourront faire carrière dans l’armée et ils toucheront 100 dollars par mois. Auprès de lui, il y avait le commandant Masasu. Quel age il pouvait-il avoir alors ? Peut être vingt et quelques années ? Les gens étaient subjugués.
- Regardez, la jeunesse représente le futur de notre pays ! A-t-il ajouté en désignant son jeune ami. Et ils ont été acclamés par le peuple qui voulait croire qu’il pouvait se défaire de Mobutu. Le peuple qui voulait voir ses enfants accéder à l’éducation. Le peuple pour qui 100 dollars par mois c’était plus qu’il ne pouvait en espérer… Alors les parents ont donné leurs enfants. Oui. Beaucoup. Les écoles se sont vidées. Parfois, même les professeurs se sont engagés. Ils n’ont pas été volés à leurs familles tout ceux qui sont ici. Non. Comme moi, ils sont venus, volontaires pour chasser le roi Léopard. Parce que ça fait bien assez longtemps que tout ça dure. Malheureusement, certains sont morts avant même d’arriver. On raconte que partants de l’île d’Ijwi, de nombreux enfants se sont noyés alors qu’ils voulaient s’engouffrer dans les bateaux pour partir. Plus de 600 à ce qu’il paraît. Mais la majorité est arrivée aux centres de formation. Et ils continuent encore. Moi, j’ai fait partie des premiers. Avant tout le monde, je suis arrivé. Je l’ai creusé avec mes mains ce camp ci ! Peut être que là bas, à Bukavu, ma mère est finalement fière de son fils… Un jour enfin à la parade, le chef de centre a annoncé :
- Recrues, il est temps de connaître les armes et l’instruction tactique ! Ah ! Le temps de toucher les armes est enfin revenu. Ils savaient ce qu’ils faisaient en réalité, et leur éducation a fonctionné sur moi. Il y a peu, je rêvais de les tuer tous, les instructeurs, et de torturer le chef de centre jusqu’à son dernier souffle. Jour après jour, j’ai imaginé des pièges et des embuscades qui leur coûterait la vie à tous. Si j’avais eu une arme à ce moment là, si seulement mon ridicule bout de bois avait craché du feu… Ah ça, je les aurais fait souffrir ! Je leur aurais fait avaler le liquide amer qui coulait dans ma gorge et qui me rongeait le ventre… Et aujourd’hui, je suis si content ! Nous somme tous content on dirait. Nous allons apprendre encore ! Moi, il y a des choses que je connais déjà depuis Uvira mais fidèle à mon serment je ne dirais jamais que j’ai reçu une formation ailleurs. Et puis c’était avec les mayi mayi alors qui sait si l’on ne me prendrait pas pour un espion ici. Il faut tout envisager et se méfier de tout le monde. De toute façon, je préfère ignorer ce que je sais pour apprendre encore plus. En tout cas, une chose est claire, mon unique ennemi c’est l’armée de Mobutu. C’est sur eux que je déverserais toute ma haine le moment venu. Pendant l’instruction tactique, nous apprenons à nous battre. C’est mon cours préféré. On nous montre comment se déployer, se déguiser, ramper, sauter. C’est comme dans les films d’action. Pour le reste, il faut environ deux jours pour comprendre le fonctionnement d’une arme. D’abord, il y a l’aspect technique : comment ça tire, la puissance, l’intérêt d’utiliser une telle arme… Puis l’instructeur fait une démonstration, il démonte entièrement l’arme. Il faut nous voir dans ces moments, tellement concentrés qu’à quelques détails près, on pourrait croire à une classe d’écoliers. Pièce par pièce, il nous montre puis remonte. Puis il demande si tout le monde a compris. Pour certains, une explication suffit mais pour d’autres, il faut recommencer dix fois. Nous ne sommes pas tous égaux devant l’intelligence. Moi j’aime comprendre tout de suite. J’ai toujours fait partie des plus malins, il n’y a pas de raison que ça change. Pour les autres, les instructeurs, dans ce cas, sont tolérants : jamais de punition si on demande un éclaircissement. Cette fois, j’ai l’impression que les choses ont vraiment changé. Parfois, j’ai même des petits instants de bonheur. Pendant les défilés par exemple, on chante et on crie, ça remonte le moral des troupes. Ensemble nous reproduisons la chorégraphie : monter l’arme, descendre, marcher, claquer des talons, quart de tour… Tous ensemble. J’aime beaucoup. C’est simplement beau. Oui, on nous traite mieux à présent, on nous distribue de l’alcool et des cigarettes. Cela nous permet de nous évader un peu d’ici et de rire entre nous. Au début, je n’arrivais pas à fumer mais je me suis forcé et maintenant le tabac est mon ami intime. Je me réfugie, lorsque je fume, je ne pense plus, je regarde la fumée qui sort de ma bouche. J’essaye de faire des ronds. On nous met aussi du chanvre dans la nourriture. A notre insu naturellement. C’est un cuisinier qui me l’a dit. Il s’appelle Kas et ici, il est ce que je pourrais considérer comme un ami. Il est arrivé après moi. Lui, il vient de Goma. Nous dormons dans la même tente depuis que Jérôme a été emporté par la fièvre. Jour après jour, je l’ai vu décliner. Un jour il est parti à l’hôpital et il a disparu. Nous n’avons pas eu d’explication et un matin, Kas s’est pointé pour le remplacer. J’ai tout de suite su que je pouvais m’entendre avec lui. Il a l’air malin et comme moi, il écoute beaucoup. Sa maman est morte et son père s’est remarié. Lui, il est le seul enfant de cette maman là alors, il s’est toujours senti différent dans sa famille. Les autres l’appellent le noir parce que sa peau est plus foncée que la leur. Son père le frappe pour montrer qu’il n’a pas sa préférence et il ne va pas à l’école, on lui dit que les fournitures sont trop chères et que son frère qui est plus intelligent que lui les mérite plus. Un soir, il a surpris une conversation entre sa belle mère et son père :
- Je crois que nous n’avons pas de chance, disait-elle, notre fils, Kas, je crois que c’est un enfant sorcier. Regarde les problèmes d’argent que nous traversons en ce moment… En plus, je l’ai vu l’autre jour avec des grigris… Elle inventait bien sur mais chez nous, les enfants sorciers sont considérés comme maléfiques, on dit qu’ils apportent irrémédiablement le malheur à leurs proches. Sans plus d’explication, les adultes se mettent soudain à les traiter en pestiférés et à les battre. Puis ils sont bannis. Renvoyés. Ils rejoignent alors la rue et font la manche pour survivre. On les croise de partout, des enfants, parfois très petits avec des vêtements déchirés et sales. Alors le lendemain matin, Kas a volé de l’argent chez lui et il a pris le bateau jusqu’à Bukavu. Pendant toute la traversée, il pleuré dans un coin en regardant l’eau. Des mamans lui ont proposé des bananes, du pain et des avocats qu’il a refusés. En arrivant il est allé s’engager. Il a dit qu’il avait été assistant de cuisine dans un hôtel de Goma. C’est faux mais cela lui a permis d’atterrir aux cuisines. Je vous l’ai dit, c’est un garçon rusé. Il a un an de plus que moi. Bref, Kas m’a dit qu’on lui demandait de mettre du chanvre dans la nourriture, et de la fermer s’il voulait rester en vie. J’avais bien remarqué, moi, quelque chose de bizarre. Après le repas du soir, je vois que les autres se mettent à rire entre eux, l’ambiance change. Moi, ça me donne plutôt envie de vomir et puis ça me rend triste et taciturne. Je m’isole dans mon coin pour penser. Certains en concluent que je me considère plus importants qu’eux. Un soir quelques jeunes m’ont cherché des noises mais un chef de groupe a pris ma défense. Je n’avais pas peur des autres, non, je passe beaucoup de temps à faire des exercices. J’en fais même plus que n’en réclame l’entraînement. Je suis devenu fort et surtout, je ne crains plus la douleur. Mais je lui en ai été reconnaissant. Ce gars là, je l’avais déjà remarqué. C’est un gars qui m’épate, un ancien collègue de la promotion. Il a 17 ans je pense. Il comprend tout immédiatement comme si les choses étaient déjà dans sa tête. Il retient tout ! Et puis sa façon de défiler m’impressionne. On lui montre une fois et voilà qu’il peut sortir du rang pour le refaire. En swahili on disait :
- Il est chapu. Pour dire qu’il est vraiment brillant. D’ailleurs il a été rapidement promu. C’est un exemple à suivre ce type là, d’autant que maintenant, j’ai l’esprit de m’imposer et j’ai l’intention de ne rien me laisser dicter par personne, en dehors du commandement militaire bien sûr. Dorénavant, je ferais ce que je veux et pas ce que les gens veulent que je fasse. J’ai hâte de commencer à mettre fin à la dictature. Je fais partie de la première promotion de congolais formés pour cela. J’appliquerais l’idéologie de l’Afdl :
- Tchunga raya na mali yake : Il faut garder le peuple avec ses biens. Nous allons faire partir l’homme qui se prend pour dieu et qui nous a laissé dans la misère depuis 32 ans. Et bâtir notre pays. Il y a une chanson que j’aime bien et qui dit ceci :

Les jeunes sont partis dans la brousse, Même si deux sur quatre d’entre eux meurent, Les autres construiront la nation. Même si sur six qui progressent, seul deux d’entre eux restent, Ils construiront la nation, Et même s’il ne devait en rester qu’un, Celui là construira la nation.

Tout le monde chante, la masse, c’est très beau. Moi, à la chorale, je suis devenu « Osi moral », c’est-à-dire que j’encadre les autres et c’est moi qui entonne les airs. Un jour, ils ont demandé qui voulait devenir osi et je me suis levé. Dans mon groupe, on est plus de 100 et je suis fier de commencer les chansons. Lorsqu’on chante, c’est comme si le monde se limitait à cet espace. Le temps s’arrête et je sens qu’une chaleur accueillante me gagne. Je crois que j’établis un contact avec Dieu. Le tout puissant. Mon père. Un matin, on nous a annoncé « siku ya kupasi » : la formation est terminée. Nous sommes officiellement des soldats de l’Afdl et nous allons partir au front. Enfin ! Pour l’occasion, deux des responsables les plus remarquables de l’alliance nous apparaissent. Masasu Nindaga et Kisasu Ngandu en personnes ! Ils nous apportent des vêtements, pantalons, jaquettes, et chaussures « good year », de grandes bottes en caoutchouc. Ce sont des tenues civiles, pas militaires. Ce n’est pas grave, bientôt je m’équiperais d’une belle tenue chez l’ennemi. Ils ont aussi amené des armes : des kalachnikov. Après avoir passé les troupes en revus, Masasu a fait un discours :
- Maintenant soldats, le vrai travail commence. Vous devrez être disciplinés et obéir aux ordres… Je regarde autour de moi et je vois comme nous sommes nombreux à être des kadogos. Mais nous ne sommes plus des enfants car dans l’armée, petit ou grand, il n’y a pas de différence : même travail, même somme d’argent, même sort, même punition. Je regarde à présent Masasu. Il a une voix douce et calme. Il est si jeune ! Je me demande comment il a commencé et comment il en est arrivé là. Je suis impressionné comme les familles de Bukavu ont du l’être durant les meetings. En plus, sa tenue militaire est impeccable. Il m’inspire un profond respect. Soudain, une nouvelle arrive : les instructeurs vont passer dans les rangs pour désigner 30 personnes qui resteront au centre pour devenir formateurs à leur tour. Nous sommes probablement plus de 2300 ici, j’espère que je ne serais pas désigné. Je ne veux pas rester plus longtemps dans le terrain de sang, comme on l’appelle (kiwandja la damu). Je regarde droit devant moi et je sers les dents quand l’un d’eux s’arrête devant moi.
- Toi, tu restes. Ce sont les ordres et j’obéis. Je ne suis pas content mais je ne montre rien. Le soir, vers 22 heures des cars sont arrivés et ont emporté les troupes sur différents fronts. Moi, je suis resté avec les nouvelles recrues. Dieu l’a voulu ainsi. Dés le lendemain, les choses se sont améliorées encore pour moi. Je suis devenu un commandant. Fini les exercices, maintenant je tabasse les recrues. Comme j’ai été tabassé. Je suis de l’autre côté. Et j’ai un bâton de commandement très dur. Je tape sur la tête, sur les fesses. Je sais que je leur fais mal, je les entends crier ou gémir mais l’armée est ainsi et je n’ai aucune pitié. Je leur demande de se coucher par terre puis de se relever. De se coucher à nouveau, je creuse des trous dans la terre, j’ordonne qu’on baisse son pantalon… Un jour, on m’apprend que je suis transféré à Rumangabo un autre centre qui vient d’ouvrir près de Goma. Jusqu’à présent, il n’y avait que celui de Kidot. Départ de nuit en jeep. J’arrive au petit matin. Ce centre à l’air bien organisé, il y a même des constructions en dur. Il s’agit en fait d’un ancien camp militaire des commandos de Mobutu. Les recrues dont je m’occupe sont des gardiens du parc national de la Virunga, un très grand parc Naturel où l’on dit qu’il y a des lions, des éléphants et des gorilles (C’est vrai, il y en a, j’aurais l’occasion de le vérifier plus tard). Je me demande si ces gardes se sont engagés de gré ou de force mais je ne pose pas de questions. Dans l’armée tu ne poses pas de questions ou on te soupçonnera de préparer quelque chose. Dans ce camp, il y a des filles. Elles sont exploitées par les formateurs. Ils passent près d’elles et disent simplement :
- Toi, tu viens chez moi. C’est un ordre. Elles doivent s’exécuter parce que ce sont des commandants qui parlent. Les femmes, c’est comme de l’or dans le centre. Moi, en général, je ne fais pas très attention. Mais un jour, je vois cette fille de 19 ans. Elle n’est pas spécialement belle et elle est plus âgée que moi -j’ai 12 ans et demi - mais j’apprécie bien son sourire. Je connais son histoire. Elle faisait partie d’une milice et a été récupérée par les interahmwes. Elle est devenue le garde du corps d’un commandant et a vécu deux ans dans la forêt, à moitié nue, à dormir par terre sous les arbres avec sa kalachnikov. Il faut le faire, vivre dans la forêt. Il faut être fort. J’imagine qu’il a bien du profiter d’elle son chef. Ensuite, elle a été capturée par l’Afdl. Comme elle est congolaise elle a été épargnée. Maintenant elle est ici pour qu’on lui change sa façon de penser. Elle va devenir un soldat de l’alliance. Elle a le regard dur mais elle me plaît bien. Alors je me décide. Pourquoi tout le monde en profiterait sauf moi ? Je m’approche d’un pas sur et je dis simplement :
- Ce soir, tu viens préparer chez moi. Je n’attends pas sa réponse et je m’éloigne. De toute façon, elle n’a pas de réponse à donner. Elle sait que si elle n’obéit pas, elle sera punie. J’y pense un peu pendant la journée. J’y pense beaucoup à vrai dire. Je n’ai jamais couché avec une femme et celle-ci, pour couronner le tout, est plus âgée que moi. Ouh ! De toute façon, je n’ai rien à lui prouver. C’est une recrue. Je suis son chef. Si elle se moque de moi, je la tue. Elle le sait. Elle ne se moquera pas de moi. Le soir, lorsqu’elle arrive, je lui montre simplement la cuisine. Elle prépare du foufou, du maïs et des petits pois. Nous ne causons pas. Je ne sais pas quoi lui dire. En plus, les commandants ne parlent pas avec les recrues. Je la regarde du coin de l’œil pendant qu’elle prépare et tourne vite les yeux si elle se retourne. Ensuite, nous mangeons. Toujours en silence. Puis je lui ordonne de passer la nuit ici. Elle ne refuse pas, elle n’accepte pas non plus. Elle ne fait rien. Elle se déshabille. Je suis content de voir une fille nue en face. J’en ai déjà vu de loin mais là, de près comme ça… Je la trouve très séduisante même si elle n’est pas très belle. La suite, je crois que ce n’est pas vraiment impeccable. En tout cas, c’est rapide. Je me dis que c’est la première fois et que ce n’est pas grave. Je la raccompagne jusqu’à sa tente. Le lendemain, j’y pense un peu mais un commandant ne pense pas à une recrue. Alors je l’oublie. Je ne la rappellerais que deux semaines plus tard, un soir, et puis plus jamais. Ca ne m’amuse pas tellement au final. Elle a l’air de s’ennuyer, c’est triste et ça me donne envie de la foutre dehors à coups de bottes. Mais il me reste quelques bribes d’éducation : on ne cogne pas une femme –même si celle-ci, c’est un militaire, pas vraiment une femme. Je continue à former mes gardes. D’autres s’occupent de kadogos. Sur la rive droite, de l’autre côté du camp, il y a aussi des anciens Faz. Ils sont là pour qu’on leur change l’idéologie. On appelle cela le recyclage. On dit qu’ils n’opposent pas vraiment de résistance sur le terrain. Je peux comprendre, ils ne sont plus payés depuis des années, pourquoi vont-ils se faire tuer ? Ici, on se contente de leur inculquer une nouvelle idéologie et de leur faire faire quelques exercices puisqu’ils savent déjà se battre. Ils rejoindront ensuite les rangs de l’Afdl sur le terrain. Ennemis d’hier, amis d’aujourd’hui… Un matin, en passant vers la rive droite, j’observe un peloton d’anciens FAZ. Hé ! Qui je vois ! Le vieux là-bas, je le connais… Les souvenirs arrivent en rafale et me coupent les jambes net. Je ne sais pas si c’est le plaisir où la colère à vrai dire. Ce type… Dieu l’a replacé sur mon chemin, il y a peut être bien une justice. C’était un jour de 1995, bien avant que tout cela ne commence. Je rentrais de l’école à pied, une fois encore j’avais fui le cours et surtout le chauffeur. J’avais besoin d’air moi. De l’école à la clôture et de la clôture à l’école… Bref ce jour là, j’avais fui. Alors que j’arrivais vers feu rouge, un rond point central de la ville, j’entends qu’on m’interpelle :
- Hé petit ! Du coin de l’œil, je vois que ce sont des militaires. Autant dire que c’est très mauvais signe. Je passe mon chemin, comme celui qui n’a pas entendu. Mais mon cœur bat fort parce que je sais de quoi ils sont capables ces voyous.
- Hé toi là bas, tu entends, viens ici tout de suite si tu ne veux pas avoir de problèmes graves hein ! Là, je n’ai plus le choix. Il va falloir que je les affronte. Je me dirige vers eux. Je vois qu’ils regardent mes boots. Des boots neuves que ma mère m’a rapporté de voyage. Elles sont dans le style militaire puisque c’est la mode du moment. En cuir noir et brillant car je les cire très bien. Je suis un garçon coquet. Je n’ai que 11 ans mais comme je suis élancé je chausse déjà presque 40. Dans le lot de ces militaires là, il y en a un qui est court. C’est lui qui parle :
- Ce sont des boots militaires que tu portes là. Tu dois les rendre.
- Non non, ce ne sont pas des boots militaires, ma mère me…
- Toi tu discutes avec un militaire ? (Il a l’air incrédule et méchant soudain, il fronce les sourcils) Enlève ça. J’hésite. Je me dis : – J’ai fuis le cours, j’ai fuis le chauffeur, maintenant si je rentre pieds nus on va me chicoter à mort ! Mais le temps coule. C’est déjà trop et les coups commencent à pleuvoir. Avec une corde : une fois, deux fois dans le dos. Fort, et je sens la brûlure qui me traverse tout entier. Alors j’ai levé la tête et d’un coup, je me suis mis à courir –courir. De toutes mes forces :
- S’ils m’attrapent je vais mourir ! Je me suis dit, et j’ai accéléré encore comme un cheval fou. J’ai couru si vite, si longtemps qu’ils se sont perdus quelque part derrière moi. Quand je suis arrivé à la maison, je saignais. Bien sur je n’ai rien dit et j’ai du dormir à plat ventre durant plusieurs jours. Mais j’ai surtout gardé la haine en moi. C’est resté, là dans le ventre. C’était la première fois que je subissais une telle violence. Ces gens devraient payer. Ce vieux là, qui m’avait fouetté, j’allais le retrouver un jour, dans d’autres conditions. Et le temps m’a donné raison. Le voilà qui s’entraîne, là, sans savoir que je l’ai à l’œil. Il n’a pas de chance, tomber sur moi aujourd’hui que je suis trop méchant. Et chef. J’ai souri, j’ai inspiré en levant le menton puis j’ai demandé à des recrues :
- Amenez-moi ce militaire là. Il est face à moi maintenant.
- Tu te souviens de moi ? Je demande et il a l’air de ne pas me connaître du tout.
- Tu m’as fouetté un jour pour me voler. Et je lui retrace la scène. Ca y est, il se souvient et la peur arrive sur son visage et lui donne l’air stupide. Moi, je savoure, je lui dis calmement que je vais lui donner 500 fouets. Il crie que non. Je lui dis que si puis j’ordonne à mes hommes :
- Venez, on s’occupera de lui ce soir. Il va passer une bonne journée celui-là, à trembler pour sa vie misérable ! Je me réjouis déjà. Je vais le fouetter si fort… Enfin l’heure de la vengeance est arrivée. Et puis aujourd’hui je n’ai plus peur de faire mal. Je le savais, papa que je te retrouverais un jour. Je suis tellement content que j’en frétille de joie. Bien sur, mes dents sont serrées. Ce n’est pas comme le véritable bonheur, ce sentiment là se nourrit de violence et de malveillance. Mais qu’importe, c’est comme ça que les choses fonctionnent dans ma nouvelle vie. Vers midi pourtant, une idée me vient :
- Ah ! Mais si je progresse un jour sur le front et qu’il est derrière moi… Il peut me mettre une balle dans la tête hein… Je chasse cette idée. J’ai tellement attendu ce moment. Ce soir, nous irons le chercher. Quand il a été entre nos mains, je lui ai dit :
- Couche ! Lui, il était misérable, il se recroquevillait comme un fruit pourri en gémissant :
- Afande, pitié, pitié… Afande, ça veut dire commandant en swahili.
- Elle est loin l’époque où tu te tenais bien dressé dans ton uniforme hein ! J’ai pensé Autour, les autres se sont mis à chanter et à crier pour créer l’ambiance. Dans ma main, j’ai mon bâton. Je tourne. De nouveau l’image de ce vieux derrière moi au front. Une balle dans ma tête. Après tout, je l’ai retrouvé moi. Il peut me retrouver aussi. Alors j’ai dit :
- Vous savez quoi, on va le libérer. Mais mes hommes ne veulent pas. Avec ce qu’il m’a fait… Et puis les FAZ, ils ne les aiment pas beaucoup tout de même, eux aussi ont été maltraités. Celui-ci pourrait payer pour tous les autres… Moi je reste ferme et on le relâche. J’ai à présent un nouvel ami. Il me doit quelque chose. Je crois que j’ai pris la bonne décision. Au fond, ma victoire est plus grande encore et je la savoure comme une gorgée de whisky. Petit à petit, je la laisse descendre en moi et allumer tout mon corps. Et mon esprit aussi. Je suis fier. Etrangement, un sentiment de liberté m’a gagné. Pour la première fois depuis tout ce temps, j’ai l’impression d’avoir commis un acte qui n’était pas guidé par la terreur ou la colère. J’ai pris une décision en toute liberté. C’était bon. Un jour, après quelques semaines passées ici, un commandant arrive du front de Kisangani. Ils ont encerclé la ville, il leur faut à présent du monde pour lancer l’attaque finale. Nous sommes au rassemblement le matin. L’un des chefs du centre se dirige vers moi :
- Toi tu as été instructeur. Tu vas être commandant. Tu te sens capable ?
- Bien sûr ! Tout à l’heure, un autre instructeur a été désigné. Il a répondu qu’il ne se sentait pas capable de diriger une section. Je l’ai regardé du coin de l’œil avec beaucoup de mépris. Il n’arrivera jamais à rien celui là. Comment peut-on refuser le commandement ! Moi j’ai accepté et je vais me tirer d’ici. Enfin ! Nous sommes en février de l’année 1997. Je suis très agité, j’encadre une section de 16 personnes. Kisangani, c’est la troisième ville du pays qui borde le fleuve, au Nord Est. Cette bataille là, nous devons la gagner parce que dans notre tête à tous –et probablement aussi dans celle du pouvoir central- c’est le dernier pas avant la capitale. Alors je suis arrivé au front décidé à donner tout ce que j’avais. Avec les yeux grands ouverts et mon fusil bien en main. Décidé à baller quiconque croiserait mon chemin. Jusqu’ici, les troupes de l’Afdl n’ont pas affronté beaucoup de résistance, en dehors des interahamwes. Mais ici, à Kisangani, c’est autre chose. Les FAZ se battent pour une fois, des combattants bien formés : des parachutistes et des commandos. Il y a aussi des ex FAR (Forces armées rwandaises, des Hutus) et les éclaireurs ont rapporté qu’il y avait de nombreux mercenaires blancs. Des types qui à eux seuls sont capables de déglinguer toute une section ! Comme Arnold Shwarzenneger ! Moi, j’aimerais en voir un. Heureusement, nous avons avec nous ceux que l’on appelle les gendarmes Katangais. Eux, ce sont des militaires très bien formés venus d’Angola pour défendre notre cause. Ils sont arrivés par le Rwanda avec des armes et des radios Motorola. Et quand je dis des armes… Ils ont même des lance-roquettes avec presque 10 lanceurs, des trucs russes qui s’appellent orgues de Staline. La musique de cette arme, c’est quelque chose ! Nous partons de Bukavu et les troupes sont chargées dans des camions. Moi, je suis dans la jeep, devant avec le chef. Elle fonce et nous sommes très secoués. Je m’accroche à mon M16 et je ne bronche pas. Les armes sont arrivées ce matin au centre, dans un camion. Des kalachnikov toutes neuves et d’autres trucs plus sophistiqués. D’où viennent-elles ? Je ne pose évidemment pas la question. Je me dis que des grands de ce monde nous soutiennent visiblement. Lorsque nous arrivons, c’est le calme qui m’interpelle. Personne ne parle ici. Même les oiseaux se taisent. On attend. A 4 heures du matin, nous commençons la progression. Les tirs fusent. Nous avançons lentement, l’ennemi est partout. Tout ce qui m’importe, c’est la musique de mon arme, cette nouvelle musique, si forte. Ce n’est plus de l’entraînement maintenant. C’est pour de vrai. J’ai la frousse mais je me sens en pleine possession de mes moyens. Ma tête, mon corps, tout répond parfaitement. Je vois autour de moi des collègues qui commencent à tomber et à mourir. Moi, je suis comme dans un jeu. Je cours, je me jette par terre en défiant la mort. Quand je croise un corps, je me dis simplement :
- Ton temps est terminé mon frère. J’avance et dans ma tête il y a la chanson qui revient : « Même si deux sur quatre d’entre eux meurent, les autres construiront la nation ». J’avance. Même si je suis le seul qui reste, je construirais une nation. Ce qui me fait le plus peur, en fait, c’est de tuer quelqu’un, de faire couler le sang par mon arme. Soudain, un homme, grand, se dresse devant moi. Il vient de sortir de sa cachette, je ne l’avais pas vu. Je tire. Il tombe. Je crois bien que je l’ai eu à l’oeil. C’est la première fois que je tue quelqu’un… Je me sens étrange, j’ai l’impression que mes cheveux veulent sortir de ma tête. Mais il faut que je reste concentré, ma section compte sur moi et si je suis distrait, on va me tuer ailleurs. Je continue. Ca passe. Ce n’est pas si terrible de tuer quelqu’un, c’est même plutôt facile. Voilà, son heure était venue. Moi, je suis heureux, je vis mon baptême avec fougue. Cette fois, ça y est je suis devenu un vrai militaire. La bataille dure longtemps. Le jour se lève puis se couche. Nous marchons beaucoup. C’est fou ce qu’il y a comme ennemis. De partout, ils arrivent sans arrêt. Moi, je tire, je tire toujours. De toute façon, je suis là pour ça. Je tue beaucoup de monde pour mon baptême. On tue même dans nos propres rangs. Ceux qui n’arrivent plus à marcher parce qu’ils sont fatigués ou malades sont exécutés d’une balle dans la tête. Ils ne doivent pas tomber aux mains de l’ennemi qui, avec ses méthodes de torture finirait par les faire parler. Et cela nous mettrait tous en danger. Hors de question : PAN ! Ca me fait mal au cœur quand même, je vois autour de moi les corps inertes. On les laisse derrière nous. Impossible d’enterrer dans ces conditions. Nous reviendrons plus tard. Quand tout sera gagné. Je note que les enfants sont parmi les plus résistants. Nous sommes les combattants du siècle, c’est le commandant qui l’a dit. C’est vrai, après tout, nous n’avons aucune conscience de la mort. Pour nous, la vie n’est pas sacrée. C’est un avantage à la guerre. Si quelqu’un s’approche : balle. Même si c’est un civil et surtout s’il est jeune. Ne peut-il pas être un militaires déguisé ?... Nous apprenons bientôt que l’aéroport vient de tomber aux mains de nos troupes. Nous voyons aussi des hélicoptères qui décollent : on nous dit qu’ils emportent les mercenaires. La victoire est proche. Nous faisons un arrêt avant d’entrer dans la ville, histoire de laisser fuir ceux qui veulent le faire. Pendant que nous avançons, certains FAZ déposent les armes et nous disent qu’ils veulent combattre à nos côtés. Ils sont acceptés sans problème. Ennemis d’hier, amis d’aujourd’hui. Roy, l’un d’entre eux devient immédiatement un copain. C’est un ancien garde civil. Je lui demande :
- Pourquoi tu fais ça ?
- Je ne suis plus payé depuis longtemps et l’équipement n’arrive plus alors moi, me battre pour Mobutu, je ne veux plus. Je préfère vous rejoindre. Il ajoute que la progression de l’Afdl est facilitée par la rémission de nombreux FAZ.
- Si nous gagnons mon vieux, c’est parce que nous avons la force ! Je lui réponds un peu énervé. Il n’ajoute rien. Lorsque nous entrons dans la ville, beaucoup de personnes ont fui. Les congolais mais aussi les hutus qui s’étaient réfugiés ici. Une maman s’approche soudain de moi et m’offre un verre de Lituma, ce sont des bananes pillées avec de l’eau. Elle me remercie de les avoir libéré. Je suis surpris et ému. Jusqu’ici, le seul contact que j’ai eu avec des civils, c’est lorsque nous forçons leur porte pour vérifier qu’ils ne cachent pas d’ennemis. Je bois avec délectation. Je la remercie beaucoup. Je suis fier. Nous sommes le 15 mars 1997 et Kisangani est à nous. Depuis son exil, en Europe, le vieux Mobutu doit commencer à mesurer ce que nous sommes… Je repense aux déclarations du premier ministre, Kengo Wa Dondo, qui assurait il y a deux jours que Kisangani ne tomberait pas -grâce aux radios, nous sommes informés de tout. Je pense aussi à cet homme politique français qui a dit en début de semaine que la ville ne semblait pas sur le point de tomber. Une voix crie en moi :
- Vous n’êtes pas au bout de vos surprises ! Nous avons pris Kisangani et bientôt, c’est la capitale qui tombera. Nous allons libérer ce pays. Il faudra vous y faire !

Après cela, effectivement, il n’y a plus eu qu’un nom sur toutes les lèvres : Kinshasa, la ville lumière.
- Après moi le déluge, n’avait cesse de dire, le Maréchal. Après lui, il y aura en fait l’Afdl et le peuple libéré. Nous sommes galvanisés. Avec nous, il y a des cadres Tutsi qui traquent sans relâche les Hutus. Quelques jours après la victoire de Kisangani, alors que nous effectuons le ratissage autour de la ville, nous abordons un village, fief Hutu, où il reste encore des femmes avec leurs enfants et quelques vieillards, certainement des familiers des combattants. Il y a aussi de plus jeunes hommes malades ou blessés. Tous se sont réfugiés dans l’église. Nous entrons. Ils sont là, allongés par terre. Ils n’ont pas d’armes. Un commandant Tutsi nous ordonne de les faire sortir. Ce que nous faisons. Lorsque tous sont entassés sur la place, leur haine se déchaîne. Partout les lames, au bout des fusils se plantent dans des corps. Les femmes ne sont pas épargnées. Les enfants non plus d’ailleurs et je vois soudain cette image abominable. L’un de nos commandants a saisi un enfant. Petit, il doit avoir un an ou comme ça. Il pleure. Et avant que j’aie eu le temps de comprendre ce qui se passait, il l’a projeté contre le mur de l’église. L’enfant crie, il saigne. Il a l’air brisé. Mais l’autre le saisi de nouveau, le fait tournoyer par une jambe et le projette encore. Et encore. Jusqu’à ce que le petit se taise. Il est mort à présent. Autour, on torture des gens, on les tue. Je suis horrifié mais je sais que je ne dois rien dire si je tiens à la vie. J’ai la nausée. Ceux qui restent sont rassemblés sur la place. On nous demande de quitter les lieux. Seul une petite troupe reste pour les surveiller. Je ne sais pas ce qui va leur arriver mais je me dis qu’ils vont probablement être tués. De toute façon, les hutus ne peuvent pas rejoindre nos rangs comme les autres prisonniers de guerre. Les Tutsis n’en veulent pas. Je sais que ceux qu’ils croisent sont exécutés. La guerre pousse à des choses terribles. De ce jour, les cauchemars ont commencé. Systématiques et angoissants. Des tirs, des cris, je me réveille d’un bond. Traqué. J’ai peur.

ACTE 3 - Le commandant

Il n’a pas fallu longtemps pour que je rencontre celui qui allait devenir mon commandant de cœur, presque mon frère : Anselme Masasu Nindaga. Après le front où les Tutsi avaient massacré pas mal de Hutus, nous prenons l’aéroport de Kindu. C’est assez facile car il n’y a pas vraiment de résistance à part quelques bérets rouges, des FAZ, qui finissent par tomber. Les autres déposent les armes et rejoignent nos rangs. Ennemis d’hier… Mais je me suis habitué. A Kindu, j’ai été désigné pour rejoindre l’unité des premières lignes. Nous sommes en quelques sortes des éclaireurs. Comme j’étais fier alors d’être en première ligne. J’y voyais une promotion de courage ! Pas de pitié ! Je m’imaginais espionnant pour le compte de l’Afdl et je me sentais important dans mon rôle. Pauvre enfant ! Je sais bien maintenant qu’on nous envoyait à l’abattoir. Ce jour là donc, nous sommes 26 personnes. Pendant que nous attendons, vers l’aéroport, certains amis décident d’aller cueillir des fruits dans la forêt. Ils ont le ventre creux et la ration d’aujourd’hui se laisse attendre. Moi, j’irais tout à l’heure, il semble que je n’ai pas très faim aujourd’hui. Je suis perdu dans une rêverie lorsque j’entends des explosions. Et puis des cris. Des mines. Les amis ont sauté sur des mines, certainement posées là par les Interahamwes. Je m’approche de l’entrée de la forêt, prêt à voir le pire. Je connais les dégâts causés par les mines. Là, à quelques pas de moi, il y a mon ami Christian. Il est au sol. Ses jambes… Il n’y en a plus. Partout autour, c’est comme de la viande de bœuf. Avec beaucoup de sang. Il m’appelle. Je viens. Il me dit qu’il va mourir. Je n’arrive pas à lui dire que non, il ne va pas mourir. De toute façon quelle vie il aura avec ce corps tout rétréci.
- Reste avec moi Lucien, pour m’accompagner Il a demandé. Alors je l’ai pris dans mes bras et je suis resté. Jusqu’à ce qu’il parte. Après, je me suis levé et comme un robot, je suis ressorti de la forêt. C’est dur la guerre quand même. Si on n’a pas les nerfs solides, on peut devenir fou pour toujours. Christian n’est pas le seul à être tombé dans cette forêt. On fait les comptes, nous ne sommes plus que 19. Les autres ne sont pas tous morts mais ils sont blessés. Et il n’y a pas de médecins ici. C’est terrible, ce sont de vilaines blessures. On finit par les envoyer vers Shabunda où ils seront soignés. La haine s’est emparée de moi. Une haine assassine. La nouveauté, c’est qu’avec mon arme en main, je sais que je vais pouvoir la concrétiser. Prendre des vies pour guérir ma colère. Jamais avant je ne me suis senti dans cet état. J’ai un sentiment de puissance aveugle, je suis devenu quelqu’un de dangereux et cela me réjouit. Oui, je suis un tueur.

Féroce.

Partout où nous passons, nous ballons les hutus que nous croisons. Nous sommes tous fâchés cette fois, l’image de nos amis agonisants nous hante de frais. Il n’y a pas de temps pour la torture mais on tire sur tout ce qui bouge. Même les fous, même les imprudents. Une balle dans la tête. Ils n’ont qu’à pas se promener en zone rouge. J’encaisse la violence et la mort. Et je la rends. Gare à celui qui croise mon chemin. Pauvre Christian. Si nous avions le temps, je ne dirais pas non à quelque torture maison. La colère ne cesse de monter mais soudain, un autre souvenir récent me revient en tête. C’était lors du massacre au camp de réfugiés Hutus. Cet après midi-là, souvenez-vous, les Tutsi avaient pris leur temps. Ils coupaient petit petit. A côté de moi, ce jour là, il y a ce soldat. Il peut avoir 20 ans je pense. Il est congolais comme moi mais visiblement, il connaît mal les manières des Tutsis. D’où sort-il celui là ? Il n’a pas été formé ou quoi ? Je le vois qui s’agite, je l’entends qui peste dans sa barbe. Au bout d’un moment, n’y tenant plus, il s’est insurgé :
- Pourquoi tuons nous des innocents comme ça. Nous ne cherchons que les militaires ! Moi j’ai de la peine pour lui. Je sais qu’il court au devant de très graves ennuis. Un caporal tutsi est arrivé. Il a sorti son pistolet. Et lui a tiré une balle dans la tête. C’était l’un des nôtres mais on n’a rien dit. On a continué comme si de rien n’était. Les règles sont les règles. La guerre pousse à des choses terribles. Nous avons continué à avancer. Lui aussi était un innocent. Comme Christian. Et puis c’était un juste. Je me souviens que je l’ai admiré pour cela. Parce qu’il ne voulait pas que la cruauté devienne son monde, il s’est insurgé. Et moi, en ce moment, qu’est ce qui me passe par la tête ? ...
- Mon cher Lucien, tu dois te contrôler sinon un jour tu finiras aussi par jeter des enfants contre les murs pensé-je. Je frissonne d’horreur à cette idée. Et je me sens las tout d’un coup. Fatigué de tout ça. Tellement fatigué. Je voudrais m’éveiller de ce cauchemar pour voir que je suis toujours chez moi, que mon âme est pure, que toutes ces horreurs, finalement, je ne les ai pas vécues. Mais cela n’arrivera pas. Alors quel autre refuge que la colère pour ne pas céder totalement à la panique. Je suis pris au piège. Deux jours plus tard, nous avons été envoyés au Rwanda pour défiler. Puis, on nous a annoncé que certains d’entre nous devraient rester à Kigali. Nous étions au camp –un fort beau camp d’ailleurs- lorsqu’un commandant rwandais est venu me demander d’être son garde du corps. J’étais furieux. Ca non alors ! N’est-ce pas pour mon pays que je me bats ! Comment resterais-je au Rwanda si près du but et après tout ce que j’ai traversé ?! J’ai refusé et je suis rentré à Goma, qui n’est qu’à quelques kilomètres. Puis en bateau jusqu’à Bukavu, qui sera désormais notre base. Me voici donc de retour chez moi. Mais moi est un autre. Nous avons l’interdiction absolue d’entrer en contact avec nos familles. La mienne ne sait même pas que je suis ici. Alors que je suis si près. Ma mère, je pourrais presque te toucher en tendant le bras, et Yvette, elle a du grandir… Je pense à elles souvent. Parfois, je me dis que je pourrais faire une visite de nuit. Aller jusqu’à la maison en cachette, qui le saurait ? J’imagine les retrouvailles. Maman qui me prend dans ses bras et me serre. Et ma sœur qui me demande de lui raconter mes aventures… La tête me tourne à cette idée. J’ai tellement envie de les revoir ! Je n’ai pas eu de leurs nouvelles depuis mon départ. Quand j’étais encore un enfant. Il y a pourtant moins de six mois de cela mais tout me parait tellement différent à présent. Je ne pense plus pareil. Aller les voir d’accord, mais comprendraient-elles ce que je suis devenu. Je suis sur qu’elles m’agaceraient avec leurs questions. Et puis les ordres sont les ordres pas question de les transgresser. Pendant les déplacements dans la ville, j’enfonce ma casquette sur ma tête. Je suis méconnaissable. J’ai peur de les croiser à chaque carrefour. J’ai l’impression que mon cœur pourrait s’arrêter si cela se produisait. Non, je ne veux pas les voir. Je crains même de croiser un ami. Je ne suis jamais tranquille. De toutes façon, si quelqu’un venait me parler, je ne répondrais pas. Et s’il insistait, je le ferais fouetter. Ami ou pas. Comme je suis un bon militaire, j’ai été nommé commandant de section à la barrière de sécurité de l’Institut Supérieur Pédagogique. Personne n’entre ni ne sort sans mon autorisation. Ici, c’est moi qui commande. C’est mon territoire. A moi. Les règles sont simples : lorsqu’une voiture arrive, elle éteint d’abord ses lumières, pour ne pas nous aveugler, puis les passagers déclinent leur identité en montrant leurs documents. Interdiction de klaxonner. Voilà. Ce matin là, je suis de fort mauvaise humeur. J’ai encore fait des cauchemars et les images ne m’ont pas lâché après le réveil. Toujours des images de mines et de corps déchirés. L’explosion, les cris, l’odeur et puis le sang. Partout, le sang de la guerre. Alors je me réveille comme foudroyé par un éclair. Dans la nuit, j’écarquille les yeux. J’ai le cœur qui bat –qui bat. Pour mieux entendre je ne respire plus. Mon oreille sonde les ténèbres… Rien. Autour de moi, la ville ronronne, secouée de temps en temps par le rire de ceux qui ont trop dansé. Je me rendors jusqu’à ce que le cauchemar revienne. Et ainsi de suite jusqu’au matin. Bref aujourd’hui, je suis de mauvaise humeur. Une grosse jeep se pointe. Vitres teintées. Elle s’arrête à quelques pas de la barrière et commence à jouer du klaxon. Hé ! Comment ? Lui il arrive et il klaxonne à ma barrière ! Qui que tu sois, ici c’est moi le chef et aujourd’hui, je te le dis, tu n’entreras pas. J’envoie un militaire en reconnaissance, il s’appelle Musafiri.
- Celui là dans la jeep, dis lui qu’il descende. Il revient en panique :
- Tu sais qui il y a dans la voiture ? Masasu Nindaga lui-même ! Ouvre vite Lucien
- Non Là, Choguno, le troisième d’entre nous intervient :
- Quoi ! Tu veux nous envoyer au cachot ou quoi ? C’est Masasu…
- Et c’est ma barrière. Il n’a pas suivi les consignes, il n’entre pas. Je m’approche de la voiture et je reste ferme malgré les tentatives de négociation. La voiture doit faire demi-tour. On ne fait pas de bruit à ma barrière. C’est la consigne. Tout de même une sorte de remord me ronge. Masasu Nindaga, le numéro trois de l’Alliance… Je suis peut être allé un peu loin. Mes camarades n’ont pas apprécié mon zèle et craignent la punition :
- Mon cher, tu as la tête dure et maintenant qu’est-ce qui va nous arriver ? Le lendemain matin une jeep se présente à la barrière. A l’intérieur, il y a un officier mandaté par Masasu, il est là, dit-il, pour nous emmener. Les deux autres sont fâchés. Ouh ! Apparemment, nous sommes arrêtés pour ce qu’on a fait hier et aujourd’hui, on va dans le cachot… Je demande à l’officier d’attendre l’arrivée de la relève, je ne peux pas abandonner mon poste. Puis nous montons tous les trois dans la jeep qui nous emmène à l’intérieur de la clôture de la résidence de Masasu. C’est la maison d’un ancien dignitaire du régime de Mobutu, une très belle propriété qui commence au bord du lac Kivu et remonte jusque dans la ville. Masasu lui-même nous accueille et nous demande de nous asseoir dans la véranda. Je le regarde et je me demande comment un si jeune garçon a pu en arriver là. Quand a-t-il commencé l’armée ? Et quelle classe, vraiment, il est impeccable. Il nous parle :
- Dés aujourd’hui, vous travaillez pour moi. Un convoi part tout à l’heure vers le nord, vous (il désigne les deux autres) vous en serez les escortes. Toi (moi !) tu vas rester parmi mes gardes du corps. Avec les autres, on se regarde avec des yeux ronds comme un poisson. Il demande qu’on nous fournisse des tenues. Moi, je porte une tenue de FAZ que j’ai trouvée au camp Sayo : à notre arrivée, ils avaient tous fui et certains avaient même laissé leurs tenues, celles avec les motifs léopard. J’en ai pris une, au moins n’étais-je plus habillé en civil. Mais maintenant… Maintenant je vais enfin avoir un bel uniforme de libérateur. Je l’ai tant attendu ! Même s’il est un peu grand, j’irais chez le tailleur le faire mettre à ma taille. A la parade, on me regardera pour mon élégance. Anselme Masasu Nindaga… Beaucoup de gens le craignent celui là. Moi, pour le moment, je trouve que c’est une personne gentille et ouverte. Il parle doucement, on dirait un vieux sage, bien que j’ai entendu dire que quand il s’énerve, mieux vaut ne pas être dans le coin. J’en ferais moi-même les frais dans quelques temps. Bientôt, un soir, alors qu’il sera en voyage, je lui prendrais sa jeep neuve pour aller au concert. On sera déjà à Kinshasa. Et j’apprendrais que Koffi Olomidé chante à l’Intercontinental ! Un concert exceptionnel avec des danseurs et tout. J’aime sa musique hein ! C’est une vraie star. Comme je suis armé, je peux entrer dans les concerts sans problème. J’ouvre ma veste, je montre ma carte de militaire et mon pistolet : les portes s’ouvrent. Je décide donc d’y aller avec un ami. Après tout, qui le saura… Au concert, on boit du whisky. Beaucoup. Mon ami parle avec des filles, il aime ça, il raconte des histoires et cela les fait rire. Moi, ça ne m’intéresse pas, je ne fréquente pas les femmes. Je préfère le whisky. Je ne danse pas non plus, j’ai un complexe, sur la piste, j’ai l’impression d’être un petit parmi les grands et ça m’énerve. Ca me rend agressif. Alors je préfère rester à l’écart. De temps en temps, je touche mon pistolet : ça me fait du bien. Je me souviens que le jour de la dotation d’arme, on m’a dit :
- Ca c’est ton père, ta mère, ta femme, ton argent, tout… J’avale encore une gorgée de plus et je sens comment l’alcool m’enveloppe, doucement dans son pagne de velours. J’écoute les paroles des chansons de Koffi et puis soudain, j’entends que la chanson dit :
- Vous êtes venus avec vos armes mais vous n’avez pas pu me tuer… Pour une raison qui m’échappe encore, j’ai pris cela pour moi. Et la rage, en une fraction de seconde m’a envahit. J’ai quitté la salle en tirant mon ami par la manche. Lui, bien sur, il protestait mais je ne l’entendais pas. Je suis monté dans la jeep, appuyé sur la pédale d’accélération – moi qui n’ai jamais pris de cours de conduite. Vite. Trop vite, je rate un virage. Dans l’arbre. J’ai fumé la jeep. A côté de chez le président en plus. D’un coup, la pression et la colère ont disparu. Moi, comme j’avais ma ceinture, je n’ai rien. Mon ami a un coup à la tête mais rien de grave. Les militaires de la garde présidentielle arrivent :
- Vous faites un accident à côté de chez le président… On vous arrête ! Dans la voiture, ils trouvent une AK45. Un civil –je suis en tenue de ville- avec une arme, qui traîne dans le coin… Ils commencent à échafauder des théories : nous sommes venus avec l’intention d’éliminer le président ! Tout l’effet du whisky a disparu d’un coup. Ca pourrait bien chauffer ici. Il faut que je sois malin… J’interviens sur le ton de celui qui ne s’en laisse pas compter -c’est comme ça avec les militaires, il faut avoir l’air plus dangereux qu’eux sinon ils t’embarquent :
- Ce n’est pas ma voiture, c’est la jeep du chef, si vous arrêtez ça, préparez vous à avoir de gros problèmes !
- Mais vous êtes désordonné, comment vous faites l’accident ici !
- Mais l’accident ne dit pas quand il se fait !... On discute, on discute… Je leur fais peur, ils nous laissent partir. Ouh ! J’ai gagné une bataille mais pas la guerre. Le lendemain, un militaire arrive à la résidence :
- Le commandant est rentré de voyage, il veut sa jeep.
- Ecoute, je lui dis, il y a un petit problème, la jeep est déclassée. Va le dire au commandant
- Quoi ! Va le lui dire toi-même. C’est moi qui vais être giflé si j’arrive avec une nouvelle pareille. Je téléphone :
- C’est Lucien commandant. Je veux vous dire simplement que j’ai déclassé la jeep. Accident sur l’avenue. Il n’a rien dit. Il a raccroché et quelques minutes après, une jeep est venue me chercher qui m’a conduite auprès de lui.
- Tu allais où ? Il a dit
- Je faisais simplement un tour sur l’avenue, j’ai répondu (ouh ! Dire où j’allais… jamais !)
- Tu n’as pas de choc ?
- Non
- Pas blessé ?
- Non
- Tu te rends compte de ce que tu as fait !?... Caporal Omari, enfermez le au cachot. Omari, c’est un rwandais proche de Masasu. Il n’aime pas beaucoup les autres celui-ci. Il m’a fait déshabiller. Dans la piscine, la tête sous l’eau. J’ai l’impression que je vais étouffer. Il me ressort et me fouette. Fort. Il paraît que le fouet est plus douloureux lorsqu’on a la peau mouillée. Je ne sais pas… Ca fait mal en tout cas. Il me replonge encore la tête sous l’eau, puis me fouette, 100 chicottes de citronnier. Finalement, il m’emmène et me jette au cachot. C’est une maisonnette avec juste un matelas par terre et une fenêtre en hauteur. Allongé à plat ventre –les coups de fouets sont douloureux- je regarde le sol. Je lutte pour ne pas m’évanouir, toute la pièce tourne autour de moi. Je crois que je finis par m’endormir. Pendant deux jours, je reste là. De temps en temps, on m’apporte à manger. J’ai du temps pour réfléchir et ça, ce n’est pas bon : les évènements s’entrechoquent dans ma tête, très vite, et j’ai la sensation que ma gorge se resserre et que l’oxygène me manque. Alors, je pourrais me cogner la tête contre les murs mais je ne le fais pas, je reste immobile en refusant de toutes mes forces de céder à la panique. J’y arrive mais c’est épuisant, je déteste cette sensation d’être sur un fil avec, pour seul filet, le chaos. Au troisième jour, le petit frère du commandant vient me voir. Nous sommes très amis.
- Va dire au commandant que je suis encore là. Il faut que je sorte… Peu de temps après, Masasu est arrivé et m’a fait sortir. Il avait ordonné 24 heures de cachot, il semblait étonné de me voir encore ici. J’ai compris que c’était un coup d’Omari. Qu’a cela ne tienne, celui-ci un jour de combat, je le ferais descendre. Une balle perdue est si vite arrivée et je sais que cela s’est déjà produit plusieurs fois, les règlements de compte ne manquent jamais… Bref, je ne suis finalement resté enfermé que deux jours, je m’en suis bien tiré. Si ça avait été quelqu’un d’autre, il serait resté un mois, là, sur la paillasse, à devenir fou… Mais tout cela n’a pas encore eu lieu. Pour le moment, je rencontre pour la première fois le commandant. Et il m’a donné une nouvelle tenue. De ce jour, tout change pour moi. Je ne suis plus dans un camp, je vis et je dors dans une résidence magnifique avec piscine… Pendant le temps libre, je peux me baigner. Nous avons aussi un professeur de judo qui vient nous donner des cours. Et on mange vraiment bien ici. Il y a des mamans qui préparent –presque- comme à la maison. Peu de jours après mon arrivée, je pars en mission avec le commandant. Nous sillonnons une route proche du Rwanda lorsque nous tombons dans une embuscade. Tout va très vite. On saute des jeeps. Immédiatement, le commandant se dirige vers l’adversaire. Il n’essaye pas de fuir, non, malgré le fait que nous soyons très peu nombreux. Il attaque. Un vrai lion. Le combat dure trois heures et les ennemis finissent par prendre la fuite. Moi je suis resté près de lui tout le temps. Je suis fier d’être son garde du corps. Je pourrais donner ma vie pour sauver la sienne parce que ce type, il va libérer notre pays, c’est sur ! Et puis il est intègre. Il nous répète toujours que nous devons protéger le peuple avec ses biens. Que les pillages des militaires appartiennent à une autre époque. Un jour, quelqu’un est venu lui raconter que les militaires d’un poste de contrôle volaient systématiquement les civils. Alors, nous sommes partis sur les lieux. Planqués à quelques mètres, nous avons observé. C’était bien vrai : les automobilistes arrêtés perdaient leur montre et les dames leurs bijoux… Circulez. Ouh ! Le commandant lui, il perdait son calme. Alors nous sommes allés jusqu’à la barrière. Là, il a fait arrêter les voleurs et sur place, nous les avons fouetté pour l’exemple. Là, au bord de la route, devant tout le monde et le commandant répétait :
- Voilà ce qui arrive aux militaires qui ne respectent pas l’idéologie de l’alliance ! Nous devons protéger le peuple avec ses biens ! Pillards, vous me faites honte ! Autour de nous, il y avait un attroupement. Les gens acclamaient Masasu. Moi, j’étais tellement fier de lui, d’être l’un de ses hommes. On a cogné, cogné sur le dos, les fesses et même le ventre. Allez ! Encore ! On a cogné, oui. Ensuite, après qu’ils aient perdu conscience, nous avons emmené la mauvaise graine à l’hôpital. Et puis nous sommes rentrés, heureux, à la résidence. Oui, le commandant est un homme d’honneur. Cela ne fait qu’une dizaine de jours que je suis près de lui mais déjà, je sais qu’il sera quelqu’un d’important pour moi. De très important. Chaque jour, les victoires se succèdent : Kasenga, Kamina, et en avril Mbuji-Mayi, le centre diamantifère puis d’autres de cuivre et de cobalt. Enfin, il y a eu la prise de Lubumbashi, deuxième ville du pays et capitale du Katanga, la région de naissance de Kabila. Rien n’arrête plus l’alliance et ses enfants guerriers. Le 2 mai elle prenait Lisala, la ville natale de Mobutu en Equateur. Moi, pendant cette période, je pars souvent au front, parfois pour effectuer de longues progressions. Les conditions sont difficiles. La plupart du temps, on se déplace à pied dans la forêt, plusieurs dizaines de kilomètres par jour. Souvent la nuit. Parfois, il pleut durant trois jours et je regarde comme mes vêtements sèchent à même mon corps. C’est dur bien sur mais je deviens tellement résistant ! Et puis, quelque part, au fond de mon cerveau, il y a l’image de Kinshasa qui brille. La capitale qui assiéra définitivement notre triomphe. Un matin de mai, je suis rapatrié à Bukavu, auprès de Masasu qui m’a demandé. En me voyant, il me saisi par l’épaule
- Toi, tu as maigri, qu’est ce qui ne va pas ? A ce moment là, j’étais un peu malade, sans doute les conditions difficiles de journées passées en forêt, mais je n’ai rien dit. Que ça allait passer, simplement. Il a tout de même fait venir un médecin. Il est comme ça le commandant avec ses militaires. Ensuite, il nous a emmenés en tenue civile pour faire un tour et prendre quelque chose en terrasse. On a laissé les armes dans la voiture, on n’a gardé que nos pistolets. Et on a causé. De l’avancée des troupes, de l’importance de tout cela, de Kinshasa… Il a dit :
- Attention, les kinois ont la tête dure ! Il nous a parlé des mauvaises habitudes des habitants qui s’entassaient dans les bus, qui doublaient dans les files. Et des femmes qui marchaient en pantalon et de tous les voleurs qui hantaient la ville. Une fois arrivés, nous allions devoir rétablir l’ordre ! Le soir, il nous a convoqué.
- Nous entrerons bientôt dans Kinshasa mais avant, nous avons besoin de renseignements précis concernant l’état de la ville. Vous renseignerez donc les forces de l’alliance sur les points stratégiques et leur positionnement dans et autour de la ville. Nous devons connaître les éventuels lieux de résistance. Aussi serez-vous nos informateurs. Vous partez demain matin en bus. Nous partions à 15 pour cette mission d’espionnage. Nous gagnerions Kinshasa en bus, pour tout le monde, nous serions des réfugiés fuyant l’Est. Comme tant d’autres. Le lendemain, nous sommes montés dans le bus mais, c’est presque une coutume ici, au bout de quelques kilomètres, il est tombé en panne. Nous voilà tous sur le bord de la route… On a commencé à marcher. Il n’a pas fallu attendre trop pour qu’un camion nous prenne. L’un de ces camions de marchandises qui recouvrent leur cargaison de gens en échange de quelques billets. Entassés et secoués, on a pris la direction de Kin. Bien entendu, les instructions sont claires et je sais ce que j’ai à faire, mais qu’est ce que je vais trouver là bas ? Je ne suis jamais allé jusqu’à la capitale moi… Nous avons roulé, roulé et ce maudit camion, après que nous ayons avalé des kilos de poussière nous a jeté en plein centre, devant l’hôtel Memling, l’un des plus chics de la ville. Notre chef pour cette opération possède un téléphone portable. Il a aussi le numéro d’un contact à appeler une fois sur place. Nous l’appelons et quelques minutes plus tard, une grosse jeep verte, appartenant à un major de l’armée de Mobutu est mise à notre disposition. Nous prenons ensuite des chambres au Memling, elles sont chères mais pour cette mission, il semble que nous ayons une enveloppe importante. Dans le hall, nous croisons pas mal de journalistes. Je souris. S’ils savaient… Puis nous allons au restaurant. Au restaurant !! Cela fait bien longtemps que je ne suis pas allé au restaurant… Voyons… Depuis la dernière fois que j’ai accompagné maman en voyage d’affaires… C’était dans une autre vie je crois… Et voilà ! Je suis de mauvaise humeur ! Pourquoi faut-il que je pense à des choses pareilles alors que je sais d’expérience que cela me fait du mal. Bref. Je commande du poulet et des pommes de terre. J’adore ça. Et puis je me dis qu’il viendra bientôt, le temps où je pourrais aller au restaurant chaque fois que j’en aurais envie. Après déjeuner, nous commençons notre inspection. Séparés en petits groupes, nous arpentons Kinshasa. La ville est calme, pas beaucoup de circulation, il semble que les gens ont déjà pris la fuite. Soudain j’entends quelqu’un qui passe en criant :
- Mayi mayi ! Je bondis.
- Il y a donc des Mayi mayi ici. Nous devons faire attention ! A côté de moi, mon compagnon rie à n’en plus pouvoir
- Mon frère, que se passe-t-il, cela ne me paraît pas si drôle… Il m’explique alors que Mayi étant le mot Lingala qui signifie eau, ces garçons crieurs ne sont autres que des marchands d’eau. Ils en portent effectivement quelques sachets sur leur tête. Je suis un peu vexé de mon ignorance mais me voilà rassuré. Comme cette ville est étrange… Des marchands d’eau… Chez moi, lorsque quelqu’un a soif, il entre simplement dans la première maison venue et demande un verre d’eau. Je suis pris dans mes pensés lorsque nous sommes arrêtés par des militaires de Mobutu. Ils nous demandent nos papiers.
- D’où venez vous, où allez vous ? Je prends la parole. Nous venons d’Afrique du sud. Nous nous étions rendus à l’Est afin de visiter nos familles mais la guerre nous a trouvés et nous avons du fuir. Nous sommes à Kinshasa en attendant de prendre un avion pour Johannesburg. A l’intérieur de nos papiers, je glisse quelques billets. Ah ça ! Ils aiment ça la monnaie ces pourris ! L’affaire est ensuite réglée le temps d’un sourire et nous reprenons notre route. Au fil des jours, je sens l’atmosphère qui se tend et nous assistons à des scènes de pillage. La nouvelle coure déjà que nos troupes ne tarderont pas à entrer dans la ville et les FAZ qui restent encore en profitent pour se servir avant de partir. Il semble en tout cas que personne n’ait envie de se battre dans leurs rangs. Des civils aussi pillent tout ce qu’ils peuvent emporter et certaines échoppes sont totalement dévastées. Ils devront bientôt changer leurs habitudes tous ces voleurs, sinon, ils auront à faire à nous et nous ne serons pas tendre. Nos commandants nous ont bien prévenu :
- Nous sommes les militaires qui vont libérer le peuple opprimé depuis si longtemps. Ensuite, nous allons devoir le rééduquer. Et nous le ferons. Le soir, nous allons dans les boîtes de nuit de la ville. Et oui, les congolais sont ainsi, rien ne peut les empêcher de danser. Le monde pourrait s’effondrer qu’ils danseraient toujours. Mobutu disait d’ailleurs :
- Il faudrait que ce peuple arrête de danser ! Mais non, il semble bien que rien n’empêchera jamais les congolais de danser. La jeep avec laquelle nous nous déplaçons est connue, aussi n’avons-nous jamais de problème pour entrer où que ce soit. Je trouve la situation comique. Dire qu’on nous prend pour des privilégiés du régime ! Dans les clubs, comme je ne danse pas, j’écoute ce que les gens disent aux tables. Ils discutent sur la guerre, enflammés par la bière. J’écoute les différents points de vue. Plus tard, je ferais un rapport. Un soir, l’un des occupants d’une table, un adulte assez saoul s’adresse à moi sans façon :
- Petit, apporte une chaise ! Ouh ! Comment ose-t-il s’adresser à moi sur ce ton ce civil ?!
- Prends la toi-même ! Je lui réponds
- Ecoutez-le ce petit là, il fait le brave. Dépêche toi d’apporter une chaise où je te fouette ! Tout le monde rie à la table. Sous ma chemise, j’ai l’impression que mon pistolet est devenu énorme. Je ne sens que lui. Je vais le prendre et faire un trou dans la tête de ce connard. Un gros trou et il ne rira plus. Là, c’est moi qui rirait quand ses amis iront annoncer à sa femme qu’elle est veuve ! A ses enfants qu’ils sont orphelins !
- Toi mon ami, tu as dit ton dernier mot… Je suis en train de prendre mon arme lorsque l’un de mes compagnons arrive avec une chaise. En un éclair il la pose et me tire par le bras :
- Lucien ! Qu’est ce qui te prends Lucien ! Si je n’interviens pas tu le descends ! Devant tout le monde ! Il sourit et cela me détend un peu. Il reprend sur le ton de la confidence :
- Tu sais, je l’aurais bien laissé par terre aussi ce mec mais t’inquiètes pas, notre heure arrivera bientôt. Bientôt, ils sauront que personne ne nous commande quoi que ce soit ! Qu’ici, après dieu, il y a nous et qu’on décide de la vie et de la mort de qui on veut. Bientôt Lucien… Effectivement, les forces de l’Alliance sont entrées dans la ville le lendemain matin. Le 17 mai 1997. Par le grand boulevard du 30 juin. Une longue file de soldats. Et ils ont été accueillis en libérateurs. Sur les côtés du boulevard, les kinois se sont attroupés. Moi, je me suis fondu parmi eux. Et j’ai regardé. Et j’ai écouté. Les gens ont découvert l’armée de Kabila, celle dont chaque bouche parlait depuis plusieurs mois. Ils l’avaient imaginée souvent, la machine de guerre qui avait réussi à foutre les FAZ dehors, qui avait destitué l’armée de Mobutu, celle que même Kadafi avait avoué envier –et qui n’avait cependant opposé que peu de résistance. Nous avions traversé le pays à pied. D’est en Ouest. Cet immense pays. Alors, ils ont eu du mal à croire ce qu’ils voyaient : ils ont vu entrer des enfants. Fatigués, amaigris, avec des bottes en caoutchouc noir, des uniformes trop grand et avec leur kalachnikov sur l’épaule. J’entendais :
- Viens voir, ce sont des enfants ! Alors les gens se sont précipités : ils donnaient des boites de sardines, des bananes et des morceaux de pain.
- Ce sont des enfants ! Les mamans ont dénoué leurs pagnes et les ont posé sur le sol pour qu’ils soient foulés. Un traitement que l’on réserve d’habitude aux chefs coutumiers… L’heure de notre triomphe avait enfin sonné. Les yeux brillaient, il y avait même des sourires dans les troupes. Moi, sur le côté, j’exultais. J’avais envie de crier au monde que j’avais rempli ma mission, que j’étais allé au bout de quelque chose mais je me contentais de faire des clins d’oeils à ceux qui passaient et que je connaissais. Dans la rue, les kinois nous aimaient, ils disaient « Nos enfants ». Ils oubliaient un détail :

Nous étions devenus méchants.

ACTE 4 – Kinshasa la belle

Nous avons commencé par semer la terreur dans la ville. Obéissant aux ordres, nous avons entrepris de le rétablir, l’ordre. Notre marge de manoeuvre est totale, dés lors que nous ne pillons pas les gens. Si nous attrapons un voleur, il est exécuté sur le champ : une balle dans la tête, ceux qui s’entassent dans les bus ou les taxis sont fouettés, on déchire les pantalons serrés des femmes, celles qui sont en mini-jupe sont également fouettées. Très vite, les gens comprennent qu’ils n’ont pas intérêt à nous traiter comme des enfants, nous sommes des militaires et on doit le respect aux militaires. Ceux qui par malheur tardent à comprendre sont sévèrement punis, parfois tués mais qu’est ce qu’une vie finalement… Après Dieu, il y a nous, les kadogos, car nous avons pouvoir de vie et de mort sur quiconque, juste comme mon ami l’avait prédit. C’est bon le pouvoir. Je m’en délecte chaque jour. J’aime voir les gens s’écarter sur mon passage. On nous craint. On nous laisse sa place dans le taxi. Kinshasa est à nous. D’ailleurs, nous avons pris possession des maisons de certains dignitaires de Mobutu qui ont fui. De grandes et belles maisons avec des jardins et de beaux meubles. Bien entendu, la plupart d’entre nous ont gagné les camps militaire -il y en a plusieurs à Kinshasa. Mais moi, je suis le garde du corps du numéro deux de l’Afdl alors je loge dans une résidence de riche, à Gombe, près du centre ville. Mzee Kabila s’est autoproclamé président à Lubumbashi, au Katanga et il a rebaptisé le pays République Démocratique du Congo. Ca a été une surprise en vérité cette auto proclamation, je ne crois pas que les choses avaient été prévues ainsi. J’entends beaucoup de commentaires dans les rues mais je ne pose pas de questions. Il paraît que les partis politiques ont été interdits. Je prends de plus en plus d’assurance. Je profite aussi de ma position privilégiée de garde de Masasu pour lier des contacts intéressants. La résidence du commandant est très fréquentée : hommes d’affaires, politiciens, militaires… Les personnalités se succèdent sur la route qui mène à l’entrée. Là, il y a une barrière. Et nous, les kadogos, nous sommes décisionnaires de qui passe et qui rebrousse chemin. Si je dis :
- Cette voiture n’entre pas, Elle n’entrera pas. Et le visiteur peut toujours essayer de joindre le commandant par téléphone, c’est l’un de mes amis qui va décrocher… Il peut ainsi perdre plusieurs jours. Il le sait. Il est donc gentil avec moi. Avec certains de ces visiteurs, j’ai développé un rapport privilégié, en d’autres termes, ils me donnent de l’argent. En plus ma solde. On peut dire que les affaires ne marchent pas trop mal. Comme je suis un garçon raisonnable, j’en profite pour m’équiper. J’achète un réchaud, des casseroles… et des vêtements de marque. Pour ce qui est de mes tenues militaires, je les porte systématiquement chez le tailleur pour qu’elles soient ajustées à ma taille. J’aime être élégant, je dois être digne de mon modèle : le commandant, qui est toujours impeccable. La plupart de mes collègues investissent leur argent différemment, je les vois faire avec un peu de pitié : leurs billets filent dans la bière et les femmes. Le temps passe et les trouve toujours aussi démunis. C’est leur choix. Certainement n’avons-nous pas reçu la même éducation. En ville, nous commençons à être vraiment très mal vus. Il semble que notre mission « éduquer le peuple » tourne mal et les tueries se succèdent. Un après midi, je suis avec mon ami Jean Claude (JC) – un militaire bien entendu, nous ne nous mélangeons jamais aux civils, ces inférieurs- dans le centre ville où nous sommes venus pour aller au cinéma pendant un quartier libre. A la maison, on nous interdisait d’aller au cinéma. Maman disait :
- Il n’y a que des voyous et des films pornos là bas ! Je me souviens qu’un jour, tout de même, j’avais profité d’une sortie de mon grand frère, Pacifique, pour l’accompagner. Pendant qu’il s’occupait de ses affaires avec sa petite amie, j’avais filé au cinéma. A l’affiche : un film de Chuck Norris. J’adore ce type là. J’avais acheté mon billet à toute vitesse, le film était déjà commencé. Comme c’était bon de voir le grand écran dans le noir et d’entendre l’ambiance dans la salle. Les gens criaient, avertissaient le héros du danger :
- Hééééé derrière toi !! Attention !! Certains se tenaient la tête entre les mains, moi je gigotais sur mon siège. Mais j’étais parti au bout de vingt minutes seulement pour ne pas me faire prendre. Au retour, j’ai dit à mon frère que j’étais allé me promener. De toutes façons, il n’était pas en position de me faire trop de reproches…

Il est environ 17h lorsque nous décidons de prendre le bus pour rentrer. Sur le boulevard, comme chaque jour, la foule se presse pour attraper un transport. Certains lancent leur pouce vers la droite, d’autres tendent l’index devant eux, cela m’a surpris au début mais ils indiquent en fait par ces gestes la direction qu’ils veulent prendre. C’est un problème majeur dans cette ville, le transport. Il faut voir les files de gens qui longent les artères principales, qui marchent –marchent, des kilomètres chaque jour pour arriver jusqu’à chez eux, dans les quartiers. Un bus arrive enfin qui se dirige vers Gombe. JC –déjà exaspéré par l’attente- se précipite, pousse, écarte les gens avec une grande violence… Je dois préciser que nous ne portons pas d’uniforme ce jour là. Mais là, sur le côté, nous avons nos bébés, bien cachés sous nos chemises : nos calibres. Soudain, il y a ce papa qui irrité par l’attitude de JC tente de le raisonner. L’autre n’écoute rien. Il monte sur ses ergots :
- Tu sais qui je suis ?! Je sens que les choses vont se précipiter. Je le comprends soudain en regardant JC qui est là, à quelques mètres et qui me parait pourtant si loin de moi. J’ai l’impression qu’il est devenu fou, je ne sais pas ce qui s’est passé dans le sang de celui là mais il n’est plus normal, tête baissée, il pousse toujours, piétine, attrape par la veste ou par le bras. Alors le papa s’est fâché et a giflé JC… Et JC, après avoir inspiré, a reculé de deux pas, a sorti son arme et a tiré, PAN ! Une balle entre les deux yeux du papa. Il s’est effondré, mort, au milieu de la foule en panique. Le bus a déguerpi et nous sommes restés là et le temps s’était arrêté. Moi j’ai regardé ce papa, là, et, bizarrement, j’ai eu de la peine. JC a ensuite été arrêté, jugé par la cour d’ordre militaire et jeté en prison. Le temps de l’impunité était terminé. Après quelques mois, j’ai appris que JC avait été relâché. Un jour, je l’ai croisé. Il était maigre et son regard avait changé, il s’était creusé comme si ses yeux s’étaient enfoncés dans son crâne. Il était très tendu. Il parlait de complots, de machinations contre lui. Il disait :
- Je sais bien ce qu’il se passe ici, je ne pas idiot. Je vois bien qu’ils me suivent sans arrêt. Mais moi, je suis plus fort qu’eux. Je les sème ! Mais ils reviennent. Toujours la même voiture derrière moi. Crois moi, je leur prépare une petite surprise… Là, j’ai compris qu’il ne serait plus jamais le même. Sa raison été partie. La guerre l’avait rendu fou. Dommage. Le lendemain de l’incident avec JC je pars pour faire un ratissage autour d’un village au sud de Kinshasa. On y a repéré des interahmwes qu’il faut exterminer. Moi, je vais désormais à la guerre comme d’autres vont à l’école. Le front ne me fait plus peur, Dieu me protège si bien ! Nous partons donc. Sur place, la bataille est enragée. Les commandants sont énervés. Nous ne sommes pas assez nombreux et les hutus sont partout, planqués dans les recoins, ils attendent, invisibles, notre arrivée. Nous avançons en rangs serrés à l’entrée d’un village. On dirait qu’il est occupé par des esprits, les humains eux ont foutu le camp. Tout le monde est tendu. C’est ce silence là qui nous énerve. Je sais qu’ils ne sont pas loin. Mais je ne les vois pas. Nous traversons le village. Rien. Derrière, il y a une clairière. On vient d’y entrer lorsque soudain, le feu s’abat sur nous. Devant : nous répliquons. Je vois des gars dans mes rangs qui s’effondrent. Putain, pas le moindre coin pour se planquer ici. Le feu en face est nourri. Très. Ils nous attendaient on dirait. Je me dis que je vais replier quand des rafales arrivent derrière moi : que se passe-t-il ? Comment tirent-ils de là où nous venons ? Le feu enfin s’est abattu de tous côtés. Nous n’avions plus la moindre chance de nous en tirer. Embuscade. Merde. Nous sommes nombreux à être morts là bas. Je me souviens d’avoir vu tomber les amis par paquets. Et puis ça a été mon tour. J’atteignais un arbre pour me cacher quand j’ai été projeté au sol par un choc. Je n’ai pas compris tout de suite. Au sol, je me trouvais plutôt en forme. Alors, je me suis relevé. Mais lorsque j’ai essayé de marcher, je me suis trouvé un peu lourd. Mes pieds, étaient difficiles à déplacer. Ils obéissaient mal. J’ai vu mes copains combattants qui me regardaient. Du doigt, l’un d’eux a montré le sang qui coulait de ma tenue. Ils m’ont dit que j’avais la démarche déformée. C’est cette lourdeur, là, qui me faisait marcher bizarre. Je suis resté planté là à les regarder bêtement. Je me sentais bête d’ailleurs. Alors ils sont venus vers moi. Ils m’ont couché à terre et ils ont ouvert ma veste. Moi, je regardais l’arbre. J’ai toujours aimé les arbres de ce point de vue. Aves leurs grandes branches qui se déploient… Quand j’ai levé la tête pour voir ce qui se passait, j’ai vu pendre mes viscères à l’extérieur de mon ventre… C’est là que je suis mort. A 13 ans. Juste avant, je me souviens que j’ai entendu de loin, comme en rêve, mon ami Eric qui parlait :
- Lucien est parti. Qu’est ce qu’on va dire à sa famille ?
- Dites leur que je suis mort en héros, j’ai pensé. Mais je ne pouvais plus parler.

ACTE 5 – Amis d’hier, ennemis d’aujourd’hui

Un matin, je me réveille. J’ouvre les yeux. Je m’entends respirer mais pas de bruit dans la pièce. Je penche la tête en avant et je me vois bourré d’encombrements. Je suis sur un lit avec des sondes dans le nez, dans la bouche et dans le ventre. J’ai aussi des bandes, des perfusions… Je regarde autour de moi, personne ne parle. Il y a du monde pourtant, certains me regardent même. Mais ils ne disent rien. Et de toutes façons, même lorsque leurs lèvres bougent, je ne les entends pas. Je me souviens maintenant : je suis mort. Et me voilà ici. Je pense que je suis dans un endroit près du paradis car Dieu sait que je suis un innocent. On dirait en tout cas que je vis à présent dans un monde où les gens ne parlent pas. Je suis mort oui. Mais je me demande pourquoi j’ai les mains attachées.
- Pourquoi vous m’attachez les mains ? Je demande. J’entends ma voix qui sort. Quelqu’un s’approche de moi. Qui est cette jolie dame ? Elle s’enfuit. Un peu plus tard, il y a un monsieur en blouse blanche qui vient. Il me dit des choses que je n’entends pas. Bon. C’est certainement comme ça ici. En tout cas, mon corps est immobile. Je décide que je vais le mettre en mouvement. J’essaye pendant un long moment. Rien. Et puis soudain, ma main gauche. J’ai bougé oui ! L’autre maintenant. Ouh ! Longtemps a passé avant que ça marche. Longtemps vraiment. Mais ça y est, elle bouge là bas derrière la sangle. Près de moi, il y a la même dame que tout à l’heure. Elle pleure. Qui est cette dame qui pleure et que fait elle ici ? Moi, je suis très fatigué soudain. Je repars dans le noir. De nouveau je me réveille. J’entends des bruits autour de moi cette fois. Le silence est fini. J’ai toujours des tubes de partout. En face de moi, il y a une horloge. Midi. J’essaye de bouger mais tout d’un coup je me rends compte qu’il se passe quelque chose dans mon ventre. Du piment. Quelqu’un m’a mis du piment dans le ventre !
- Qui a fait ça ? Qui m’a mis du piment ? Je demande mais la douleur se fait plus forte. J’ai mal, vraiment. J’essaye de bouger encore mais un souvenir apparaît. J’étais au front pour combattre une poche de résistance Hutu et nous sommes tombés dans une embuscade... Vers 13 heures, je vois cette dame qui pleure toujours là. Je commence à la regarder –regarder, regarder. Ce visage… Ca c’est ma mère… Ca c’est ma mère ! Je vois sa cicatrice qui bouge là sur son menton. Elle pleure. C’est ma mère :
- Maman, qu’est ce que tu fais dans ce monde ? Tu es morte aussi ?
- Non Lucien (c’est ma mère !), je ne suis pas morte. Et toi, tu n’es pas mort non plus.
- Si si. Je lui raconte comment je suis tombé là bas. Mais de nouveau, le noir vient me chercher et je m’endors. Le troisième jour, lorsque j’ouvre les yeux elle est encore là. Comme l’intelligence commence à rentrer je la reconnais tout de suite. Je reprends ma conversation :
- Eric t’a dit que j’étais mort alors ?
- Non parce que tu n’es pas mort. Elle me raconte qu’on m’a coupé l’intestin. Que cela fait trois semaines que je suis dans le coma. Que je suis à l’hôpital général de Bukavu. Qu’elle a été prévenue par un militaire. Que chaque jour elle vient ici pour me voir depuis et qu’elle me parle pendant mon sommeil. Je ne me souviens de rien. Elle explique encore que j’ai les mains attachées pour que je ne m’arrache pas les encombrements dans mon sommeil. Bon. Alors je ne suis pas mort.
- Quelqu’un peut il me détacher ? Je dois discuter longtemps mais le médecin finit par accepter. Lorsque je me retrouve seul, je commence à réfléchir. La mémoire me revient. Je suis à présent un garde du corps du commandant Masasu. Oui. Je me souviens. Le jour suivant, ma mère est revenue.
- Regarde Lucien, regarde où tu es arrivé avec tes aventures… Elle m’énerve là à me dire des choses pareilles. Quelles aventures ? Je suis un libérateur ! Ne comprend elle donc rien à rien. Qu’elle rentre chez elle si c’est pour me dire ça, je n’ai pas besoin d’elle. Comme elle continuait, je suis sorti de moi-même.
- Si vous continuez à dire cela, que les choses soient claires, j’arrache tous les tubes qui sont ici. J’arrache tout et le sang coulera. C’est ce que vous voulez sans doute ?... J’ai crié et ça m’a épuisé. Je suis retombé très en colère sur mon lit. Alors elle s’est levée et elle est partie en pleurant.
- C’est ça, rentre chez toi, j’ai pensé. Au bout de deux jours, elle est revenue. Je n’ai pas spécialement envie de la voir et je ne lui ai toujours pas pardonné de m’avoir parlé comme à un civil mais je n’ai rien dit. Elle a l’air tellement triste. Quelques heures après, elle a pris ma main. Elle l’a caressée longtemps mais moi je ne sentais rien. Comme si ce corps n’était pas le mien. Je regardais sa main sur la mienne, qui allait et venait et soudain, l’affection a commencé à entrer en moi. Je l’ai regardée, ma jolie maman et je n’ai plus voulu qu’une chose, rentrer avec elle. Qu’elle me prenne dans ces bras comme avant, qu’elle prépare pour moi. Ma si jolie maman… Alors je lui ai parlé
- Peut être que lorsque je serais guéri je pourrais rentrer avec toi… Elle m’a embrassé, oui, et c’était tellement bon… A côté le médecin a regardé la scène. Et il est sorti. Plus tard, il a appelé ma mère pour lui parler. Ce jour là, elle n’est pas revenue ensuite. Sans doute avait elle à faire. Puis une jeep rouge avec des vitres fumées est arrivée et ils m’ont mis dedans.
- On va où ? J’ai demandé
- On rentre m’ont-ils répondu.
- Ah. Mais où est ma mère ?
- Elle est allée chercher ta sœur.
- Bon C’était faux bien sur ! Faux. Ils m’ont volé pour m’empêcher de rentrer chez moi. Ils ont voulu que je reste militaire et que je me batte encore pour leur cause. Et puis j’étais garde du corps de Masasu et lui, il ne voulait pas me voir partir. Militaire un jour, militaire toujours. Je me suis résigné. Dés lors, je me suis employé à effacer ce retour de sentiments qui ne servait à rien d’autre qu’à me torturer. Est-ce que j’avais parcouru tout ce chemin pour souffrir de nouveau comme un novice ? Non ! J’allais tout oublier. Et reprendre où j’en étais resté. Voilà : je suis un combattant de l’Afdl et je donnerais ma vie pour mon commandant. C’est tout. Que tous les autres aillent au diable. Ils m’ont conduit dans un autre hôpital, celui de l’Organisation de Unité Africaine (OUA), la résidence du fils de notre président, Joseph Kabila. Lorsque nous sommes arrivés, le médecin, le Docteur Lepele, un ancien colonel de Mobutu, nous a annoncé qu’il n’y avait pas de médicaments pour me soigner. Alors ? Qu’est ce que je vais devenir avec ce ventre abîmé et sans médicaments ? Est-ce pour cela qu’on m’a séparé de ma mère ? Que je lutte chaque seconde pour ne plus penser à elle ? J’avoue qu’à ce moment là, toute sortes d’idées contraires m’ont traversé l’esprit. Sauvé, trahi, protégé, abandonné… Que se passe-t-il au juste ? Et cette douleur là, qui me transperce par moments, comment la faire taire s’il n’y a pas de médicaments ? C’est comme ça que je passe ma première nuit ici, sans savoir comment me situer. Avec cette colère qui ne me quitte plus guère depuis que je me suis réveillé du coma. Le lendemain, le Dr Lepele m’annonce qu’il faut opérer à nouveau. Que l’opération précédente ne tient plus. Il dit qu’il va trouver un moyen pour pouvoir me soigner. Ce jour là, j’ai rencontré pour la première fois le commandant Chuma, chef de la sécurité du fils Kabila – il est ensuite devenu colonel du RCD Goma, la principale faction rebelle de la deuxième guerre, celle qui a opposé Kabila aux Tutsi, mais c’est une autre histoire. Il m’a d’abord salué puis il s’est dirigé vers le commandant Naomi, ma garde malade. Celle-ci, elle semble être une personne courageuse. Et elle est gentille avec moi. Bref, ils ont causé, causé puis sont sortis. Le lendemain, elle avait tous les médicaments nécessaires. Elle m’a expliqué :
- Le commandant Chuma et moi, nous sommes allés voir Joseph pour toi. On lui a expliqué : « Il y a un petit garde du corps de Masasu qui est ici, à l’hôpital, et nous n’avons pas de médicaments pour le soigner. » Il a donné l’argent. J’étais surpris et soulagé, ceux pour qui j’étais prêt à donner ma vie ne me laissaient pas tomber. Alors, ils m’ont opéré. Ils ont ouvert pour recoller les morceaux de mon pauvre intestin. Je ne sais pas s’ils ont mis du plastique ou de la chèvre là dedans mais après ça, ils m’ont dit que j’allais guérir et que je n’aurais plus de poches extérieures dans quelques temps. Ouf, quelle fille aurait voulu de moi avec tous ces encombrements… J’allais donc redevenir une personne normale. Une bien bonne nouvelle en vérité. La veille de l’opération, la femme de Chuma est venue me voir pour m’apporter de la nourriture. Je n’ai pas eu le droit de manger ce soir là mais j’ai été très sensible à son attention. J’aime lorsqu’une femme s’occupe de moi. Sans mauvaises intentions hein ! C’est simplement que ça me rassure je crois. Et puis, celle-ci, en plus, c’est la belle fille du président… Le lendemain, c’est Joseph lui-même qui est venu. Il s’est arrêté devant mon lit et a lancé :
- Alors combattant, comment vas-tu ?
- C’est en voie d’aller mon commandant. Ensuite, il s’est entretenu avec Lepele qui a expliqué mon cas. A la fin, il a dit :
- Aissé. » En swahili ça veut dire « tout ira bien ». Et il a ajouté : Si ça ne vas pas, on le transférera en Afrique du sud, chez un spécialiste des balles. Oui, si ça ne va pas, faites moi signe. Et il est parti. Comme j’étais fier d’être l’objet d’attentions si particulières moi qui ne suis rien. En fait, Joseph Kabila, c’est un ami de Masasu. Je me souviens de l’avoir vu auparavant. Un jour, il est venu voir mon commandant. J’étais au dépôt d’armes et le gardien m’a dit : m’a dit
- Tu vois celui qui vient d’arriver là, c’est le fils de Laurent Désiré Kabila.
- Il est militaire aussi ?
- Oui Mzee, il n’était pas encore président à l’époque, c’était seulement le porte-parole de l’Afdl. Son fils, moi, je n’en avais jamais entendu parler. Je me souviens que je l’ai trouvé très jeune. Il est revenu souvent, ensuite, pour rendre visite à Masasu mais je ne lui avais jamais parlé avant l’épisode de l’hôpital. Depuis ce jour, en tout cas, il remet de l’argent pour les médicaments, et la nourriture continue d’arriver chaque soir. Ils s’occupent vraiment bien de moi ici. Naomi et Lepele sont devenus des amis. Nous parlons un peu. Je leur suis reconnaissant de ce qu’ils font pour moi. Pendant tout ce temps, je réfléchis à mon avenir. Cette réputation que nous, les kadogos, avons auprès des populations civiles ne me plait pas. Bien entendu, je veux être respecté mais je ne veux pas être rejeté. Moi, je veux que les gens m’aiment bien, même si parfois je dois être méchants avec eux pour rétablir l’ordre… Ce que je crois surtout, c’est que je dois être respectable pour mon intelligence –car elle est grande. L’école. Voilà ce qu’il me faudrait. Aller à l’école pour apprendre et devenir un jour l’un des penseurs de ce pays. Quelqu’un qui compte. Qui laissera son nom dans l’histoire du Congo. Oui. De plus en plus, mon corps reprend des forces et mon esprit s’acharne à oublier l’épisode de Bukavu. J’enrage parfois en pensant à ce doux sentiment qui est entré par ma main. Il m’arrive même d’en pleurer. Mais Je peux à présent me déplacer en fauteuil roulant dans l’hôpital. Les kinés passent du temps à me masser et à me rééduquer. Bientôt, j’arrive à marcher seul. Fin août, enfin, j’ai pu rentrer à la maison. Je suis donc allé à la résidence de Gombe, auprès de mon commandant. Il était content de me voir. La vie a repris son cours normal mais j’étais dispensé des exercices physiques jugés trop durs pour moi. Un jour j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allé voir le commandant :
- Je voudrais m’inscrire à l’école, Commandant… Faire cette rentrée scolaire. Bien entendu, j’irais combattre dés qu’il le faudra, le travail avant tout, mais j’aimerais…
- C’est une très bonne chose que tu étudies. Il a simplement dit. Pendant quelques secondes, je suis resté à le regarder bêtement et l’écho de sa réponse résonnait en boucle dans ma tête : une bonne chose - bonne chose… Et puis il a sourit et je suis redescendu sur terre en voyant ses dents :
- Merci mon Commandant. Je suis sorti béat de reconnaissance. Tout était donc possible pour moi. Cela a apaisé un peu la mauvaise humeur qu’avait engendré l’arrêt brutal du versement de nos soldes. Après la prise de Kin, on nous a donné 100 dollars par mois. C’était beaucoup -d’autant que nous n’avions pas touché un centime pendant la progression- et tout le monde était content. Certains ont fait une grande fête, avec de l’alcool et des femmes. D’autres, parmi les plus jeunes, se sont achetés des voitures télécommandées et des jouets. C’était incroyable de voir ça. Nous étions les terreurs de la capitale et pourtant, le jour de la première solde, on a vu passer dans la rue des petits bolides qui faisaient la course. A quelques pas, il y avait ces enfants soldats qui riaient avec les commandes dans la main. Des gosses ! Je me souviens de la réaction des gens, il y a même des mamans qui ont pleuré. Personne pourtant ne s’est avisé d’aller leur parler. On savait que nous étions dangereux. Moi, je me suis offert de beaux vêtements et j’ai gardé le reste. Mais ça n’a pas duré. Au bout d’à peine deux mois nous n’avons plus reçu que 15 dollars. Moi, j’avais mes petits à côté alors je ne m’en tirais pas trop mal mais les autres militaires ont commencé à grogner après Kabila :
- Ce type là, on l’a amené au pouvoir et maintenant, il bouffe tout seul ! L’esprit de la vengeance a commencé d’autant que les gens de l’Est étaient de plus en plus écartés au profit des katangais qui se répartissaient presque tous les postes importants. Moi, comme je suis bien loti, je n’écoute pas tout cela et je ne prends jamais part à ce type de conversations. Mais j’écoute tout. Je suis ma doctrine, celle qui ne m’a jamais trompée : parler peu et écouter beaucoup. En septembre, j’ai commencé l’école à l’Institut de la Gombe. J’ai acheté un uniforme d’écolier : chemise blanche et pantalon bleu marine ainsi que des cahiers et des stylos. J’étais tellement excité ! J’ai pris la résolution d’être un élève discipliné et de ne pas révéler que je suis militaire –notre réputation est trop mauvaise. Tout de même, je n’aime pas trop discuter avec des civils alors je parle très peu avec mes camarades, je me contente d’être poli. Au directeur de l’école, j’ai dit :
- Monsieur, je risque d’être parfois absent. Veuillez pardonner mes caprices et me croire si je vous dis que je n’ai pas d’autre choix. Il a dit OK sans trop poser de questions. Comme je suis parfois déposé par une jeep devant l’école, on me prend pour un enfant du nouveau régime et on ne me cherche pas trop de problèmes. Un samedi, alors que j’étais en poste devant une barrière, j’ai vu l’un de mes compagnons de classe –qui est fort sympathique- s’avancer.
- Lucien Badjoko ! Qu’est ce que tu fais là ?
- Qui es-tu toi, je ne te connais pas, J’ai répondu en mentant avec un air agressif. Mais l’autre ne s’est pas dégonflé, l’idiot, il a repris :
- C’est moi, Laurent, tu sais nous sommes à l’école ensemble
- Comment tu parles à un militaire toi ! Tu es donc fou ! Couche toi au sol immédiatement !
- Mais… J’ai cru… je vous ai confondu…
- Au sol ! Je hurle. Et il s’allonge effrayé. Deux coups de fouets et je lui ai demandé s’il avait compris qu’on ne s’adresse pas ainsi à un militaire. Oui, visiblement, il avait compris. Le pauvre ! J’avais vraiment envie de rire en voyant son air paniqué.
- Tu peux partir, j’ai dit. Il s’est relevé et a déguerpi à toute vitesse. Au loin, je l’ai encore vu qui s’arrêtait pour me regarder. Il doutait de toutes ses forces… Quand enfin il a tourné à l’angle, j’ai eu une telle crise de rire que j’ai du aller m’enfermer dans une voiture -un militaire ne rie pas. Pauvre Laurent ! J’ai hâte de voir sa tête lundi matin lorsque je vais le croiser ! Il doutera toujours bien sur, peut être même qu’il me racontera l’anecdote. C’est tellement drôle ! Le lundi matin, il m’a effectivement beaucoup regardé. Pendant la récréation, je suis resté dans la classe et je l’ai vu, derrière la vitre qui me regardait sans cesse. J’ai fait l’innocent en lui souriant de temps en temps. Je sais que mon visage est très différent lorsque je sourie et lorsque je suis renfermé, c’est pour cela qu’il doute autant. Ici, à l’école ou lorsque je suis en ville en tenue civile, j’ai le visage ouvert et tranquille. Mais dés que j’enfile l’uniforme, les choses changent : je deviens dur et dangereux. Je suis une autre personne. C’est ainsi que ça doit être. Je suis méconnaissable. Pendant toute cette période, je crois pouvoir dire que j’ai été heureux. Oh, bien entendu, les cauchemars n’ont pas cessé et mon ventre me faisait parfois souffrir en grand mais à part cela, les choses se déroulaient plutôt bien. En plus, je suis tombé amoureux… C’est la fille d’un ambassadeur swahiliphone, elle s’appelle Larose. Elle n’est pas aussi belle que d’autres filles que je connais mais j’ai tout de suite trouvé qu’elle était pour moi. Au début, je me contentais de la regarder puis un jour, je me suis avancé vers elle et je lui ai dit :
- Bonjour
- On se connaît ?
- Oui, on se connaît
- Comment ?
- Si tu me vois demain, tu auras oublié mon visage ?
- Non
- Bon alors on se connaît… C’a l’a fait rire. Après cela, on s’est dit bonjour tous les jours. Comme elle me souriait, j’ai pensé que je lui plaisais. Un jour enfin, je l’ai invitée à la piscine de Gombe. Je l’ai contemplée pendant qu’elle nageait puis on a bu un verre et je lui ai fait une déclaration. Elle m’a répondu qu’elle aimait quelqu’un d’autre.
- … Mais je n’allais pas me laisser faire comme ça. J’ai négocié, négocié, négocié… Elle n’a rien voulu entendre. Lorsqu’elle est partie, j’ai été écrasé par un mal que je ne connaissais pas, un truc qui m’empêchait de respirer. Mes amis m’ont dit :
- Lucien, ça c’est l’amour ! Et ils se sont moqués de moi. J’ai failli les tuer tous sur le champ. Quelques temps après, elle m’a invité chez elle pour son anniversaire. Nous avons dansé. Lorsque j’ai tenté de l’isoler pour lui reparler de notre amour, elle n’a pas voulu m’écouter : son Jo était dans la fête.
- Je n’ai pas encore réfléchi. A-t-elle juste lancé avant de disparaître avec lui dans sa voiture avec chauffeur. J’ai dansé un moment avec sa petite sœur pour sauver la face puis je suis rentré à la maison, démoralisé. Le lendemain, je suis tombé malade d’amour. Oui. La fièvre s’est emparée de moi. Je n’ai eu pour tout réconfort qu’un coup de fil de sa sœur. J’ai compris que je lui plaisais… Quelques temps plus tard, j’allais un peu mieux, sa sœur m’a invité à son anniversaire. L’idée de revoir Larose m’était à la fois agréable et insupportable. Mais comme je l’aimais toujours, j’y suis allé. Toute la soirée, j’ai dansé avec sa sœur pour la rendre jalouse. Ca a marché. Une heure plus tard, elle m’a emmené dans un coin et s’est mise à crier :
- Toi ! Qu’est –ce que tu fais avec ma sœur ?
- Comment tu m’engueules comme ça toi ? J’ai répondu agacé. Je n’aime pas qu’on me fasse de reproches.
- Avec ma sœur, c’est non, je te préviens ! En retour, j’ai simplement souri. Elle m’a giflé. Là, j’ai cessé de l’aimer dans la seconde. J’ai mobilisé toute mon énergie pour ne pas dévaster cette maison puis, lentement, j’ai passé la porte et je suis rentré chez moi. Je me suis assis dans un fauteuil et j’ai pensé :
- Tiens, la tempête est passée. J’étais guéri. L’amour s’était envolé. J’ai pu me reposer à nouveau.

Un matin de la fin novembre, le Général –c’est ainsi qu’on appelle Masasu : le général des Kadogo- est venu nous voir, ses gardes, et nous a annoncé :
- Aujourd’hui, nous allons passer la journée ensemble et prendre du bon temps ! Nous avons joué à des jeux de société et aussi au tennis de table. J’adore jouer avec lui au Ping pong même si, lorsque je gagne, je ne dois pas laisser éclater ma joie : c’est tout de même mon chef. D’ailleurs, le plus souvent, c’est lui qui gagne. Nous sommes aussi allé au terrain de foot et on a bien ri. C’était une excellente journée. Le soir, il m’a convoqué et m’a dit, en parlant doucement comme il faisait souvent :
- Mon frère, je vais te donner un secret pour toute la vie. Un jour, vous, les plus jeunes, vous me remplacerez. Alors si tu veux suivre mon exemple, dans la vie tu te fendras de trois choses : ta patrie, l’honneur et le foyer. Tu estimeras trois choses : le courage, la sincérité et la reconnaissance. Tu éviteras trois choses : la paresse, l’oisiveté, la vanité. Tu contrôleras trois choses : ton langage, ta conduite, ton caractère. Tu détesteras trois choses : l’injustice, le vol, l’ingratitude. Tu combattras trois choses : la lâcheté, le mensonge, la méchanceté. Après un silence inspiré, il a repris :
- Tu verras Lucien que partout où tu passeras tu seras alors cité en exemple. J’ai reçu tout ça sans broncher, en le regardant avidement. Il était mon prophète après Jésus Christ. Lorsque je suis sorti de la pièce, j’ai soudain eu peur. Pourquoi me disait-il tout cela ? Cette soirée là avait un goût de fin du monde et je n’aimais pas cela du tout. Toute la nuit, avec l’un de mes compagnons de lutte, nous avons cogité.

Le lendemain, le général a été arrêté.

Sur ordre de Mzee. On l’a soupçonné de préparer un coup d’état et on l’a arrêté. Et l’on a ordonné d’arrêter tous ses hommes avec lui. Ce jour là, j’étais à l’école lorsque la police militaire (PM) est arrivée.
- Nous recherchons un militaire qui étudie ici, ont-il dit en entrant dans la classe. Un homme de Masasu. Alors doucement, j’ai rangé mes affaires et je me suis levé.
- C’est moi. J’ai vu le visage étonné des autres élèves. Moi ! Un militaire. J’étais toujours si calme et les militaires de Kabila passaient sérieusement pour des voyous et des barbares… J’ai aussi vu le visage de Laurent qui comprenait tout. Je lui ai souris. Ils m’ont emmené dehors puis m’ont demandé les clés de la maison de Gombe.
- Comment ça ? Et pourquoi voulez-vous les clés ? Je souriais
- On a arrêté votre chef, Masasu.
- Vous plaisantez ou quoi ! J’étais stupéfait. Mon commandant, arrêté ! Comment un homme aussi fort pouvait il être arrêté. Je n’en doutais pas, il s’agissait d’une erreur, d’autant que Masasu était un ami de Mzee… J’ai demandé :
- Sur ordre de qui ?
- Du président. Il est soupçonné, et tous ses hommes aussi, d’avoir préparé un coup d’Etat. On dit qu’il a livré des armes aux Mayi Mayi. Un coup d’état, mais qu’est-ce qu’il raconte celui là ! Je n’ai jamais entendu parler de coup d’état moi ! Certainement une erreur. J’ai dis aux deux types de la PM :
- Je suis en tenue civile, vous n’avez pas le droit de me toucher dans cette tenue. Je dois aller me changer. Ils m’ont accompagné à la maison. Là, il y avait d’autres PM qui attendaient. Pendant que je me changeais, ils se sont accaparés des biens, ils ont chargé tout ce qui nous appartenais dans des camions, puis ils m’ont conduit au camp Loano et enfermé dans ce qui devait être une ancienne cantine puisque les murs étaient décorés à l’effigie de la bière Skoll. Nous étions plus de 40 là dedans, tous des gardes du commandant. Il y avait ceux de Gombe et ceux de son autre résidence, Mont fleuri. Il faisait très chaud et sombre parce qu’il n’y avait pas d’ampoules et que les fenêtres étaient recouvertes par des cartons. Tout le monde parlait, essayait d’échanger de l’information, de comprendre ce qu’il se passait. J’ai appris qu’à Mont fleuri, il y avait eu de la résistance, les gardes du corps ne voulaient pas déposer les armes. C’est Masasu lui même qui a téléphoné pour dire à ses hommes de se laisser arrêté, qu’aucun mal ne leur serait fait. Alors ils se sont rendus. Et ils sont ici. On me raconte aussi l’histoire de Tika Mwana, un ami de Gombe :
- Ce petit là, il a fait un film ! Il a d’abord été arrêté à Gombe mais il s’est enfui pour se diriger vers Mont fleuri afin de savoir ce qui s’y passait. En arrivant, il a croisé un commandant Tustsi de la PM, tu sais ce qu’il a fait ? Il l’a braqué avec son arme ! Il était en tenue civile, l’autre ne s’est pas méfié quand il l’a vu approcher. Il l’a braqué et lui a pris son arme et son téléphone ! C’est fort non ? Tika Mwana, c’était un enfant Mayi Mayi et les Mayi Mayi sont des guerriers sans peur – qui n’aiment pas tellement les rwandais... Malheureusement pour lui, le type de la PM avait un deuxième téléphone et il n’a pas tardé à donner l’alerte. Ils se sont déployés loin, jusqu’à Kitambo, à plusieurs kilomètres et ils l’ont retrouvé. Ils l’ont emmené au palais de la nation et depuis, nous n’avons plus de nouvelles. Le lendemain, j’ai été interrogé. Ils m’ont dit que je devais dire tout ce que je savais, que si je ne parlais pas, nous serions tous exécutés.
- Moi, je ne sais rien de tout ce que vous dites. Si réellement le commandant préparait quelque chose, il ne m’en a rien dit. J’ai été cogné longtemps. Au fond de moi, je pensais « avez-vous déjà vu un enfant même pas pubère qui est impliqué dans un coup d’Etat ! » Mais je n’étais pas un enfant à leurs yeux. Ils m’ont finalement laissé regagner la cantine. J’étais endolori car ma cicatrice s’était réveillée. J’avais la sensation d’avoir été maltraité pour rien, comme d’habitude. Nous sommes restés enfermés longtemps dans cette cantine. Plusieurs mois. Au début, on ne pouvait pas sortir du tout. On restait toute la journée entassés dans cette chaleur étouffante. La nuit, on dormait par terre. Un jour, on nous a donné des cartons en guise de lits. Ce n’était pas trop dur à vrai dire mais quel changement par rapport à la villa ! Je pensais :
- Tous les biens que j’avais achetés ont été confisqués, et tout l’argent que j’ai touché... En aurais-je jamais autant ? Je vais devoir tout recommencer mais sans Masasu, je n’aurais plus tous ses avantages… Je craignais surtout pour le commandant. Moi, j’avais fini par me dire que j’étais un innocent, il ne pouvait donc rien m’arriver. Et puis Dieu allait me protéger comme toujours. Mais le commandant… Avait-il vraiment fait ce dont on l’accusait ou étais-ce un coups de Tutsi qui voulaient l’éloigner du pouvoir ? Peut être Mzee voulait-il simplement se retrouver seul aux commandes. Après tout, Kisase Ngandu avait déjà été éliminé. Si Masasu venait à disparaître, il ne resterait plus alors, de l’alliance, que Kabila et Bugera –un tutsi plutôt mal aimé… J’étais inquiet. Comment pouvait-on imaginer faire du mal à un tel homme, si honnête et dévoué. Le général des kadogos… Souvent, les larmes sont venues lorsque je pensais à lui. Mais je gardais espoir. Après tout, Mzee était son ami, ils partageaient le pain ! Il ne pouvait pas lui vouloir de mal ! (L’enfance conduit à ce type de pensées naïves…) Au bout de quelques temps, nous sommes devenus copains avec les autres militaires du camp. Nous avions combattu ensemble et ils étaient solidaires. Ils nous apportaient de l’eau et de la lessive et nous laissaient le droit de sortir de notre trou. En échange, nous devions nous tenir tranquille. Un matin, Tika Mwana nous a rejoint. Il avait passé un mois dans le cachot du palais de la nation. Il avait été torturé puis, lorsqu’il est apparu qu’il ne complotait rien, il a été fouetté chaque jour, le matin avant l’heure du thé, pour lui apprendre la discipline. Finalement, il a été amené ici. Nous avons ri jusqu’aux larmes lorsqu’il nous a raconté de vive voix son aventure à Mont fleuri. Ce petit là, c’était un brave. Moi, j’ai du respect pour les Mayi Mayi, je ne veux pas de leur croyance mais je sais qu’ils sont réellement protégés par les ancêtres. Je me souviens d’un jour où je conversais avec l’un d’eux. A cette époque là, je ne croyais pas à leur histoire de grigris. Alors, il m’a dit :
- Vas y, tire sur moi. J’avais à la main une kalachnikov.
- Mais mon ami, si je tire, je vais te tuer aussi sur que je m’appelle Lucien…
- Tire je te dis J’ai baissé mon arme, je me demandais si je n’allais pas fuir à toutes jambes. Mais mon orgueil m’a rattrapé alors je me suis dit :
- Pense que ce type c’est ton ennemi ! Et j’ai tiré. A plusieurs reprises, dans le corps. Plusieurs fois. Lui, pendant ce temps, il disait simplement
- Mayi mayi may mayi… Lorsque j’ai stoppé, il s’est secoué et les balles sont tombées au sol. Lui n’avait rien en dehors d’une égratignure sur le bras. Je suis resté là, la bouche ouverte à le regarder. Lui, il a bien ri. D’autres militaires sont ensuite arrivés et m’ont jeté au cachot car nous n’avons pas le droit de gaspiller les balles de l’Etat. Assis par terre, j’ai du me rendre à l’évidence : ces types là étaient magiques. J’ai pensé à ceux qui vivaient dans les forêts. C’est vrai qu’il faut être protégé pour vivre là. Je parle en fonction de mon expérience : une nuit passé dans la forêt, ça t’emmène dans un autre monde. Comment dire… C’est la même sensation que celle qu’on a lorsqu’on se promène dans un cimetière la nuit… Dans l’air, il y a autre chose… La forêt est ainsi. Et puis, il y a tous ces animaux là, partout. Non, je crois qu’on ne peut pas survivre plus de cinq ans dans la forêt sans avoir la protection surnaturelle des grands parents. Cela n’a pas remis en question mon approche de Dieu, l’unique pour moi, mais je suis resté sans voix pendant presque 24 heures. A la suite de cela, j’ai eu l’occasion de vérifier leur sorcellerie plusieurs fois lors de combats. C’était donc à présent acquis pour moi : Les Mayi mayi étaient magiques. Je savais aussi qu’un jour, s’ils fautaient, leur magie se retournerait contre eux. Dans ce temps là, nous avons appris que Masasu était enfermé à la prison de Bulowo, au Katanga. J’ai été tellement triste. Avait-il au moins eu un procès équitable ? Je ne crois pas. Par moment, tout mon courage me quittait d’un coup. Sans lui, je n’étais plus rien. Sans mon frère pour veiller sur moi… Parfois, je me disais que nous allions tous être exécutés et ça me faisait peur, vraiment et puis mon esprit déraillait et je pensais :
- Au moins ton nom sera inscrit dans l’histoire du Congo. Même si c’est pour une mauvaise raison. Mais la vie devait continuer. Et c’est ce qu’elle a fait. Un matin de mars (oui, je crois que c’était en mars) on nous a fait sortir. Nous avons tous été envoyés dans un camp de formation pour le recyclage de notre esprit. Là, ils ont dit que j’allais recevoir une formation commando. Formation commando, cela voulait dire une condition physique béton. Les exercices ont commencé : sauter, grimper aux cordes, ramper, courir. D’ordinaire, j’aurais aimé ça mais là, avec mon dérangement dans le ventre… Je souffrais beaucoup. Bien entendu, je n’en disais rien mais il arrivait que mon corps entier se rétracte, je commençais alors à transpirer et la tête me tournait. Et cette douleur… J’avais peur de voir exploser ma cicatrice, de voir de nouveau mes intestins se répandre. Mais je n’aimais pas l’idée d’être affaibli physiquement alors j’ai continué. Je guérirais par la force. Un matin, je me suis levé, j’ai pris mon pistolet et trois chargeurs. J’ai marché dans les couloirs et j’ai vidé les trois chargeurs dans les murs en poussant des cris rageurs. Je crois que je n’ai tué personne. Ensuite, je me suis évanoui. Lorsque je me suis réveillé, j’étais de nouveau à l’hôpital de l’OUA et le docteur Lepele était à côté de moi. Je me sentais écrasé dans mon lit. Il m’a dit qu’il avait diagnostiqué une malaria cérébrale sans doute liée à la reprise des exercices alors que j’étais encore trop faible. J’avais déjà souffert des crises de paludisme avant, dans notre pays, tout le monde a le paludisme mais là, j’ai bien cru que j’allais y passer. Dans ce temps là, j’ai vu ma mère assise à côté de mon lit dans un pagne coloré. A côté d’elle, il y avait Yvette, ma sœur, en tenue militaire qui braquait son arme sur moi. Et Mzee Kabila qui s’approchait de moi lors d’une cérémonie officielle pour me remettre un macaron où l’on pouvait lire, en lettres d’or, « Héros de la nation ». J’ai aussi vu la mort qui me poursuivait alors que je courais dans la forêt. Je divaguais à cause de la fièvre. Un jour, la fièvre est descendue. J’ai pu marcher et me promener dans les jardins de l’OUA. Là, il y avait un zèbre. Sa peau rayée et puis son allure, cet animal est tellement beau. Et il n’est pas agressif, il tourne, il tourne… Moi, je l’observe pendant des heures, sans un bruit, c’est apaisant. C’est au retour de l’une de mes explorations que l’on m’a annoncé que le commandant Masasu s’était évadé de Bulowo en entraînant avec lui deux autres détenus, des opposants : Olenghankoy et Z’ahidi Ngoma. Tout mon sang s’est enfui dans mes pieds et j’ai du m’asseoir sur mon lit pour ne pas tomber. Mon commandant… J’ai passé les jours suivants à tourner en rond. Même le zèbre n’a rien pu pour moi. Je me disais que j’irais rejoindre le maquis avec lui. Je voulais qu’il me raconte son aventure. Qu’il me dise toute la vérité sur cette histoire… Et puis, ils ont annoncé qu’il avait été repris et tout mon espoir de le revoir s’est envolé. Ils ont aussi dit qu’il y aurait un procès. J’ai pleuré, oui, en regardant le zèbre tourner même si, au fond de moi, je pensais qu’ils le relâcheraient bientôt. Peu de temps après j’ai quitté l’hôpital. On ne m’a pas renvoyé au centre de formation. J’ai été conduit au premier bataillon de l’Etat major général de l’armée, pépinière des gardes du commandant Joseph Kabila. Visiblement, Lepele avait encore œuvré en ma faveur. Là, je suis nommé secrétaire de compagnie. Je fais les rapports du matin, en gros, je compte les absents, les présents et je fais un rapport. Ensuite, je peux rentrer chez moi. J’ai une nouvelle maison à présent, dans le quartier Binza Pigeon. J’y habite avec un ami qui a treize ans comme moi. Bien sur, elle n’est pas à la hauteur de celle de Gombe mais disons tout de même que j’ai de la chance. Ce sont des civils qui nous ont signalé que cette maison était vide. Je crois qu’elle appartient à des révolutionnaires qui soutenaient Lumumba, l’ancien premier ministre du pays, exécuté –avec l’aide des américains parce qu’il avait eu le mauvais goût, en pleine guerre froide, de laisser entendre qu’il était communiste- sur ordre de Mobutu, alors chef des armées. Bref, ces gens étaient partis depuis un bail, alors un soir, nous avons pris leur maison. Je sais qu’un jour, nous devrons la leur rendre mais en attendant, j’en profite. Au moins ne suis-je pas dans un de ces horribles camps militaires. Il y a quelques temps, les autorités ont décidé d’arrêter tous les militaires qui vivent dans la cité –il créaient trop de problèmes- pour les mettre au camp. Mais les camps se sont remplis et nous sommes passés à travers les mailles du filet. Il y a bien eu un contrôle un jour, nos voisins nous ont raconté que deux militaires étaient venus frapper à la porte. Mais nous n’étions pas là et il semble que depuis, on nous ait oubliés. Les camps, je les connais parce qu’il m’arrive souvent d’y aller. Et puis j’ai des amis qui y logent et ils me racontent. Ils sont entassés dans les maisons où certains vivent avec femmes et enfants. Pouvez-vous imaginer ? Je deviendrais fou moi à être obligé de vivre avec des enfants qui crient toute la journée, courent partout, pleurent la nuit… Non non ! Impossible. D’autant que depuis mon séjour à l’hôpital, je suis devenu très irritable. Je m’énerve si vite qu’il m’arrive de ne pas reconnaître mes réactions. Je l’avoue, dans ces moments là, je deviens dangereux pour mon entourage. Mais c’est ainsi pour l’instant. L’autre matin, j’étais donc au camp lorsque j’ai entendu des vociférations dans la maison d’en face. Mes amis m’ont raconté la source du conflit :
- Celui qui crie en veut à l’autre parce qu’il a planté du manioc sur la terre devant sa maison.
- Il a raison, j’ai répondu, si c’est sa terre…
- Mais il n’en faisait rien ! Alors l’autre y a mis des plants de manioc. Soudain, nous avons vu sortir les deux gars et l’un d’entre eux a arraché les plants de manioc. Alors l’autre est reparti chez lui. Il a pris son arme puis il est allé chez son voisin et lui a vidé le chargeur dans la tête. Devant sa femme et ses enfants. Voilà. Ainsi va la vie dans les camps militaires. La violence, toujours la violence. Il faut dire qu’avec toutes les atrocités que nous avons vues et endurées… Je me souviens encore d’une autre histoire. Un soir, il y a quelques jours seulement j’étais à la maison lorsque nous avons entendu des coups de feu dans la ville. Nous sommes alors sortis, pour voir ce qu’il se passait. Des civils nous ont indiqué que le bruit venait d’une maison voisine alors, armes à la main, nous sommes entrés. Nous n’étions pas en service mais un bon militaire doit toujours être prêt à intervenir. Et puis la curiosité nous piquait… Bref. A l’intérieur, il y avait un militaire hagard. Au sol, les restes de sa femme avec la cervelle répandue sur le tapis imbibé de sang.
- Elle m’avait pris de l’argent ! Il a dit. Lorsque je suis rentré tout à l’heure, j’ai pris l’argent sous le matelas et il en manquait. Alors je lui ai dit. Ma femme ! Ou est l’argent et elle m’a répondu qu’elle ne savait pas. Alors je l’ai frappée parce qu’elle mentait. Puis j’ai redemandé. Alors elle a avoué qu’elle en avait pris pour acheter à manger. Elle avait pris mon argent ! J’étais fou de rage et puis elle, elle criait sans arrêt, alors je lui ai tiré dessus pour la faire taire… Je n’ai pas su quoi penser sur le moment. Lorsque la police est arrivée et qu’ils l’ont emmené, je me suis assis sous le manguier de mon jardin et j’ai réfléchi :
- Elle avait pris l’argent du sang, j’ai d’abord pensé. L’argent du sang, c’est ainsi qu’on appelle l’argent de la solde. Et c’est argent là, il est sacré pour un militaire. L’argent des magouilles et des à côté, tu peux le dépenser en un claquement de doigts : en bière, en filles, en n’importe quoi, ce n’est pas grave. Mais l’argent du sang, saches que si tu en vole un centime, tu es mort. C’est ainsi que fonctionne un militaire, il suffit de le savoir. Et cette femme là, elle aurait du le savoir. Mon raisonnement se tenait mais au fond, quelque chose me gênait encore :
- Tout de même, c’était sa femme. Celle qui préparait pour lui, qui partageait son lit, qui s’inquiétait certainement pour lui… N’aurait-il pas pu simplement lui dire « Ma femme, cet argent, tu ne dois y toucher sous aucun prétexte. Je te pardonne pour cette fois mais ne recommence plus. » Non, lui, il a pris son arme et il lui a tiré dans la tête. C’est mal. Voilà mon verdict.

Je suis rentré et j’ai allumé la télé. Quelqu’un a annoncé :
- Masasu : vingt ans, Olenghankoy : quinze ans, Ngoma : acquitté… La voix a continué mais je ne l’entendais plus. Vingt ans… C’est plus qu’une vie ça vingt ans… Au moins n’avait-il pas été condamné à mort. Parce qu’une exécution, ça, on ne peut pas la défaire. Une peine de prison, ça devait pouvoir se négocier. Toujours cet optimisme, cette voix qui en moi rendait le commandant intouchable. Il finirait forcément par s’en sortir, ce n’était qu’une mauvaise passe. Le 17 mai n’a pas tardé à arriver. Un an. Cela faisait déjà un an que nous étions entré dans Kinshasa. Et le bilan, pour les kadogos, n’était pas glorieux. Aucune des promesses n’avait été tenue. De plus en plus, on tentait de nous éloigner. Bien entendu, nous ne devions rien réclamer sous peine d’être déclarés semeurs de troubles. Et punis en conséquence. Les hommes de Masasu avaient été dispersés à travers tout le pays et les autres étaient traités de haut par les commandants Katangais. Moi comme toujours, j’avais de la chance. Je venais d’être nommé commandant de l’entrée principale de l’Etat Major Général. Je gardais donc la porte des bureaux de Joseph Kabila. Mon orgueil était flatté, j’avais de nouveau un pouvoir et les gens me respectaient. Tous, à part ce colonel, là, qui ne cessait de me taquiner. C’était un ancien FAZ. Il disait :
- Vous, les kadogos, vous n’êtes pas des militaires, vous êtes des combattants. Que connaissez vous à l’armée ? Rien. Moi, j’ai fait des académies militaires, je connais la stratégie et la discipline. Ouh ! Comment pouvait-il se permettre ce salaud ! Nous les kadogos, nous avons traversé le pays à pied pour le libérer et maintenant, des colonels au gros ventre qui n’ont jamais quitté leur bureau nous disent que nous ne sommes pas de bons militaires ! Qu’eux ils ont fait des écoles ! Eux, ils sont forts sur le papier mais la guerre, c’est d’abord le terrain. En moi j’ai pensé :
- Hé papa, fais gaffe à ce que tu dis ou je te prouverais que je suis aussi bon militaire que toi. Tu ne sais pas qui tu viens d’offenser. Je suis petit mais je suis têtu et je ne t’oublierais pas. Mon heure allait bientôt sonner. Un matin, le commandant Joseph est descendu et il m’a dit :
- Aissé –il a toujours continué à m’appeler ainsi depuis l’hôpital - à partir d’aujourd’hui, tout le monde dépose ses armes avant de rentrer, tu m’entends, tout le monde sans exception. Et les gardes du corps restent dehors. Ah ! Colonel… Aujourd’hui même, tu vas savoir que tu n’es pas si bon militaire. L’après midi, il est arrivé à l’entrée. Je lui ai adressé un très bon salut puis :
- Mon colonel, veuillez déposer votre arme, nouvelle consigne du commandant Kabila. Il a commencé par refuser puis je lui ai fait remarquer que tout le monde devrait s’y plier ou rebrousser chemin. Aux autres qui arrivaient, j’ai pris leurs armes, en échange, je leur ai donné un ticket. Lui, je lui ai pris son téléphone, je lui ai donné un ticket. Puis il m’a donné son arme. Et je ne lui ai pas donné de ticket… Il est entré. J’avais son arme et lui, n’avait aucun moyen de prouver que c’était vrai. C’était jouissif. Si j’avais pu, je me serais mis à faire des bonds. Au lieu de cela, j’ai pris l’arme, je l’ai cachée sous ma veste, je suis sorti et quelque part, dans le jardin, j’ai caché l’arme. Je suis revenu. Lorsque la réunion s’est terminée, chacun est venu récupérer ce qui lui appartenait. On me donnait un ticket, je remettais l’objet. Dans la queue, j’ai vu le colonel qui discutait avec quelqu’un.
- Parle, parle mon ami, tu sais ce que ça coûte de perdre son arme… Je pensais Il est arrivé, m’a donné son ticket, je lui ai remis son téléphone.
- Mon arme, m’a-t-il dit
- Quelle arme ?
- Mon arme, je te l’ai lassée tout à l’heure !
- Avez-vous un ticket ?
- Je viens de te le donner !
- Oui, celui du téléphone, mais avez-vous un ticket pour l’arme ?
- Non ! Je n’avais qu’un seul ticket
- Alors c’est que vous aviez du oublier votre arme en partant ce matin… Il était furieux, il vociférait sans cesse, me sommait de lui rendre son arme, disait que j’aurais des ennuis si je continuais ce petit jeu. Alors, j’ai pris les autres à parti. Bien entendu chacun avait eu un ticket pour son téléphone et un autre pour son arme. Non ? Si. J’étais inattaquable. Lorsque tout le monde a été parti, il a tenté de m’intimider. Ils m’ont emmené, avec ses gardes, dans l’un de leurs véhicules. Ils m’ont menacé, m’ont dit qu’ils me jetteraient au cachot, qu’ils me réduiraient à néant, etc… Moi, je lui ai dit que s’il voulait que justice soit faite, il y aurait un procès. Et qu’il le perdrait car des dizaines de personnes pourraient témoigner qu’ils avaient bien reçu un ticket par objet. Je n’avais pas peur. Je savais qu’il savait que je me moquais de lui. Il savait que je savais qu’il ne pouvait rien contre moi. Je suis reparti. Le lendemain soir, j’ai pris l’arme et je l’ai emportée chez moi. Elle venait compléter ma collection personnelle. A l’époque, il n’y avait pas de contrôle sur les armes. Lorsque nous sommes entrés dans Kin, nous avons saisi toutes les armes de nos ennemis. Et nous les avons gardées. Moi, je les avais laissé chez un ami du temps de Gombe. A présent, mon arsenal était dans ma chambre : un lance roquette et douze roquettes, deux mitraillettes et quatre chaînes, trois kalachnikov et des munitions et aussi un pistolet à barillet. En plus de mon pistolet automatique qui ne me quittait jamais. J’avais ainsi la sensation d’être en sécurité. Ce soir là, je suis sorti boire des bières avec un ami pour fêter cela. Bien entendu, je n’ai rien révélé à personne. C’était une victoire personnelle. Mais quelle victoire ! Alors ? Tu étais donc si bon militaire, colonel, pour te faire prendre ton arme comme un débutant ? Haaaaaa ! Que c’était bon la réparation de l’orgueil blessé ! Bien sur, il a continué à venir visiter le commandant Joseph mais il ne m’a jamais plus fait la moindre remarque. Il savait que je l’avais eu. J’avais à présent le pouvoir sur lui. Un jour qu’il était seul, je suis allé le voir et j’ai dit :
- Colonel, les fins de mois sont difficiles en ce moment, j’ai besoin de 10 dollars pour…
- Quoi !! Il était furieux, j’ai cru qu’il allait exploser… C’est vrai que c’était gonflé – d’autant que je n’avais pas besoin de ces 10 dollars… Alors j’ai souri. Et il a ri.

- Vous êtes un aventurier petit Badjoko !

A-t-il lancé. J’ai simplement répondu en souriant :
- Ne nous insultez plus sur la discipline. Et nous sommes devenu des amis. Il m’a présenté d’autre de ses amis et à chaque fois il leur disait :
- Méfiez vous, celui-ci, c’est un bandit ! Je suis devenu son protégé. Les congolais sont ainsi, ils pardonnent vite. Je me suis tout de même excusé, pour l’histoire de l’arme. Cette arme, elle a ensuite eu une histoire : un matin, je fouille dans les poches de mon pantalon et les 60 dollars qui y étaient la veille ont disparu. Cela ne peut être que l’ami avec lequel j’habite… Je sors et je le vois, là sous le manguier. Comme je vous l’ai déjà dit, je suis devenu très nerveux depuis que j’ai pris des balles dans le ventre.
- Mon argent, j’ai dit en tendant la main
- Quel argent m’a-t-il répondu. Alors j’ai sorti le pistolet du colonel et j’ai tiré six balles dans l’arbre, à quelques centimètres seulement de sa tête. Il a braillé, effrayé, a jeté l’argent au sol et il a filé. Avant de sortir, il m’a tout de même crié :
- Toi, tu es fou Lucien, tu ne résonnes pas bien ! Là, je me suis mis à penser vite, la police n’allait pas tarder à arriver après le boucan que je venais de déclancher :
- Une balle gaspillée, c’est une amende de deux dollars et puis le détournement d’arme d’un colonel, c’est deux ans minimum… Lorsque les policiers sont arrivés, je leur ai dit :
- Quelqu’un graissait son arme ici et les coups sont partis. Le type a fui. Puis j’ai pris l’un d’eux à part et je lui ai dit
- Mon frère, je vais te dire la vérité, c’est moi qui graissait l’arme. Etouffe l’affaire et je te la donne. Il a pris l’arme et l’affaire a été étouffée. Voilà pour l’histoire du pistolet du colonel.

ACTE 6 – Deuxième guerre

Pendant toute cette période, les tensions n’avaient cessé d’augmenter dans les coulisses du pouvoir. Les cadres Tutsi, qui avaient été jusqu’ici été les très proches du président et qui occupaient tous les postes militaires importants, avaient été flanqués d’adjoints katangais (des gars de la région natale de Mzee, des espions en somme) et ils n’aimaient pas trop ça. Mais Kabila et ses sbires craignaient un coup d’Etat rwandais et voulaient que les tutsi se tirent au plus vite. L’opinion publique, elle, criait :
- Ils ont aidé à la libération, d’accord, mais ils doivent à présent rentrer chez eux. Des leaders de l’ancienne opposition réclamaient que la « facture » soit rendue publique par Mzee :
- Qu’a promis Laurent Désiré Kabila aux Tutsi en échange de leurs bons services ? Que devra-t-on leur donner pour qu’ils rentrent chez eux ? Haranguaient-ils. Et la rumeur répondait :
- Le chef de l’Etat aurait offert l’annexion de la province du Kivu au Rwanda. Ne manquent-ils pas de place ? Et Goma n’est qu’à quelques mètres du Rwanda… Bref, un sentiment anti-tutsi assez violent avait envahi la ville. Alors les rwandais et les kadogos qui les avaient accompagnés ont commencé à se sentir menacés. C’était le bordel. Moi, j’ai vu tout cela depuis mon poste à l’Etat major. Et cela n’augurait rien de bon. Le 27 juillet, un communiqué du ministère de la Défense nationale a annoncé : « Le commandant suprême des Forces armées nationales congolaises, le chef d’Etat de la République démocratique du Congo informe le peuple congolais qu’il vient de mettre fin, à dater de ce jour à la présence des militaires rwandais qui nous ont assisté pendant la période de libération de notre pays. » Les Tutsi étaient officiellement foutus dehors. Ce communiqué, moi, je n’en ai d’abord pas eu vent, ce sont les commandants Tutsi qui m’en ont informé :
- Kabila est mauvais, il veut nous renvoyer, ont-ils dit. Dans les rangs, les jours suivants, la tension a continué de monter. Les rwandais invitaient les kadogos à partir avec eux.
- Vous et nous, c’est la même chose. Qui vous protégera lorsque nous ne serons plus là ? Ils ont pris Masasu, ils vous élimineront un à un. Ils détestent les gens de l’Est. Venez avec nous. C’est à ce moment là que j’ai su qu’une deuxième guerre allait avoir lieu. Restait à savoir quand. A savoir aussi quel camp je choisirais alors. Elle a démarré le 2 août 1998. Ce jour là, je suis en tenue civile. Je prends un verre sur une terrasse et il doit être aux environs de 18h lorsque j’entends un crépuscule de balles qui déferlent, quelque part dans la ville. J’écoute. Ce ne sont pas des tirs isolés, non, les choses sérieuses ont commencé : il y a là le son d’au moins cinq armes différentes. D’un bond je suis debout. Je suis un militaire. Je dois rentrer chez moi pour prendre ma tenue et rejoindre les rangs. Mais quel camp choisir ? Le pouvoir central ne nous aime plus, c’est certain mais tout de même… Les autres, même s’ils sont mes amis, ce sont des étrangers… Il arrive cependant souvent que l’on me prenne pour un rwandais… Je ne sais plus quoi penser. Je marche dans la rue en tendant l’oreille et constate qu’un flot de voitures se dirige vers l’extérieur de la ville. La population prend la fuite. Bon. Je vais aller chercher ma tenue et ensuite, je rejoindrais les premiers que je croise. Voilà. Que le destin décide de mon camp. J’ai alors commencé à faire du stop et une voiture m’a déposée devant chez moi. Le conducteur avait l’air paniqué. J’ai essayé de le tranquilliser. J’ai échoué. A la maison, j’ai enfilé ma tenue, j’ai pris mon pistolet et aussi une kalachnikov. J’ai inspiré fort en fermant la porte de chez moi. Et je suis parti faire ma deuxième guerre.

Au bout de quelques mètres seulement j’ai entendu :
- Halte ! Les mains en l’air. Quelqu’un s’est adressé à moi en swahili. Un barrage de la police d’intervention rapide. Ils étaient trois. Dieu m’avait poussé dans le clan congolais :
- Je suis de la boîte. J’ai répondu à un interlocuteur que je ne voyais pas. La nuit avait enveloppé la ville.
- Mot de passe ? Comment ça mot de passe ?! J’en sais rien moi, je buvais un verre tranquillement et maintenant voilà qu’on me réclame un mot de passe… Calmement j’ai articulé :
- Mes frères, je vous explique, la guerre m’a pris dehors, je n’ai qu’eu le temps de me changer pour aller rejoindre mon unité. Je ne connais pas encore le mot de passe.
- Approche ! A crié l’autre. J’ai avancé, doucement, sous la menace de son fusil avec les mains en l’air. Là, l’un d’eux est intervenu :
- Ah ! Mais je le connais lui, c’est un Rwandais ! Et voilà, ce que je craignais était en train de se produire. Mais le deuxième a lancé :
- Mais non ! C’est un congolais de chez nous lui, je le connais ! Et ils ont commencé la palabre. Soudain, un troisième est arrivé. C’était Aristote, un ami. Il a crié :
- Luciano ! Puis a ajouté à l’égard des deux autres :
- C’est notre commandant ! J’étais sauvé. Il m’a expliqué que tout avait commencé au camp Tshatshi, que les tutsis avaient refusé d’être désarmés et qu’ils avaient ouvert le feu. Avant de me laisser passer, ils m’ont soufflé le mot de passe : « Coq blanc »
- Avec ça, tu pourras rejoindre ton unité sans trop de problèmes. Passe. Peu de temps après, un commandant du Palais de Marbre, le palais présidentiel, m’a pris sur le toit de sa voiture et m’a déposé au QG. J’étais content. J’allais combattre avec les miens, ceux que je connaissais, ceux avec qui j’avais fait la révolution : les autres kadogos. En tout cas ceux qui n’auraient pas rejoint les rangs des rebelles tutsis. J’étais très excité à présent. J’ai pensé au commandant Masasu et trois mots me sont venu à l’esprit : Courage, transparence et vigueur. Je ne sais pas pourquoi. Lorsque je suis arrivé, on m’a expliqué que les anciens cadres Tutsi et les banyamulenge avaient aussi déclenché une rébellion dans le Kivu –c’étaient les hommes du RCD Goma, un parti soutenu par Kigali. J’ai pensé à ma famille. J’avais vu les Tutsi à l’œuvre et je connaissais leur cruauté. La peur m’a attaqué le ventre. Les premiers jours, je suis resté à Kinshasa. Et j’ai renoué avec le front. Avant d’y partir, j’ai conditionné mon esprit : cet ennemi là avait la haine et il était très dangereux. Pour vaincre ma peur, il faudrait que je sois plus furieux que lui. Parce qu’a la guerre, si tu as peur, t’es mort : ton cœur s’accélère, tu ne contrôles plus tes mouvements et à la première occasion, PAN ! Tu pars. Ma première bataille, je l’ai faite en prenant une église qui avait été aménagée en hôpital par les rebelles. Après que les gardes soient tombés, on a attaqué la façade au lance-roquette. Ah ! Cette musique… L’église tarde à céder à notre feu. Lorsque enfin nous pénétrons à l’intérieur, il ne reste que quelques blessés. On les exécute tous à coups de baïonnettes. Les uns après les autres, on chante, on les piétine. On se nourrit de leurs cris. Le sang nous stimule. L’ambiance me possède. Pourtant… J’aimerais tellement être ailleurs. Peu de temps après, je suis envoyé dans le quartier de la Chine populaire, sur la route de l’aéroport. On l’appelle ainsi parce qu’il y a beaucoup de monde qui vit là bas. Des rebelles s’y sont planqués dans des maisons. Ils ont des lance-roquettes. Nous devons les prendre. Pour ce faire, je commande un peloton de 16 hommes. Nous avons d’abord repéré leurs positions. Puis nous les avons encerclés. Nous aussi, nous avons des roquettes. Avant de donner ordre d’ouvrir le feu, j’ai repensé à mes amis banyamulenges qui s’étaient battus avec moi. Mais la guerre et la politique sont ainsi : amis d’hier, ennemis d’aujourd’hui… Ce sont des traîtres. Et nous avons tiré. Derrière nous, j’ai senti que la population grondait, acclamait. La population qui, au fil des mois, avait développé un sentiment anti-tutsi qui la débordait à présent voulait voir des rebelles morts. Et elle s’est chargée de les exécuter elle-même. De ce jour il me reste, lorsque j’y repense, un sentiment amer. Je me souviens des rebelles qui sont sortis des maisons que nous visions. De la foule qui s’est jetée sur eux. Tout était prêt : l’essence, les pneus… Ils ont commencé par les battre, les tabasser jusqu’à l’inconscience. Un cercle s’est formé qui chantait, criait. Là, il y avait des étudiants, des enfants, des mamans… Tous portés par une haine que je n’avais visiblement pas évaluée à sa juste valeur. Ils ont chanté oui ! Une véritable fête païenne. Puis ils ont passé les pneus autour du cou des prisonniers, les ont aspergés d’essence et les ont allumés. Certains n’ont pas bougés, sans doute étaient-ils déjà morts. Mais les autres… Les autres se sont débattus contre le feu. Ils ont couru, torches humaines, dans une course aveugle sous les cris de joie. Puis ils se sont effondrés. Quand les feux se sont éteins, j’ai vu des enfants taper de leur pied les corps calcinés. La guerre pousse à des choses… Les rebelles n’ont pas beaucoup résisté à Kinshasa. En revanche, dans l’Est c’était une autre histoire et nous n’avons pas tardé à apprendre qu’ils contrôlaient Goma, Bukavu et Uvira. A la télévision, on nous montrait des images atroces, de femmes éventrées, d’hommes émasculés. Il semblait que la barbarie n’ait plus de limites. Je devais partir défendre ma région. Quelques temps après, j’ai été exaucé : désigné pour rejoindre le front de Shabunda, dans le Sud-Kivu. De là, nous atteindrions Bukavu. Dans les rangs, il y avait une majorité de Kadogos et des soudanais aussi. On nous avait dit que nous aurions l’honneur de libérer notre province. Et nous l’avons cru, que c’était un honneur qu’on nous faisait. En réalité, bien sur, on se débarrassait de nous. L’aubaine d’envoyer sous le feu des groupes entiers de gêneurs… Bref. J’étais content. J’ai été nommé chef des gardes du corps du colonel Lindo, un ancien FAZ reconvertit et nous nous sommes mis en route. Sur place, nous avons rejoint d’autres militaires. Parmi eux, il y avait des hutus… Je ne pouvais pas détacher mon regard d’eux. Des hutus ! Après tout ce que nous leurs avions fait… Les images de torture se précipitaient dans ma tête. Je me souvenais soudain comme ils étaient braves, les combattants Hutu : jamais un cri pendant les tortures et jamais un mot non plus. On tirait, dans le genoux, dans la jambe et puis on passait, chacun notre tour avec notre baïonnette :
- Vous êtes combien ? Qui est votre commandant ? Qu’est ce que vous avez comme arme ? Mais eux, ils ne dénonçaient jamais personne. Dieu les a fait ainsi. Maintenant, ils allaient combattre à nos côtés. Ennemis d’hier… Les premiers jours, nous avons dû nous battre sans relâche pour arriver jusqu’à la ville de Matili à 30 km de Shabunda. L’ennemi ne prenait pas de repos, nous ne devions pas en prendre non plus. Le troisième jour, enfin nous les avons repoussés. Une partie des hommes s’est installée dans la ville, les autres ont continué la progression vers Shabunda. Nous avons installé notre camp dans la forêt mais ce soir là, je n’arrive pas à trouver le sommeil. Je suis très agité. La violence des dernières semaines me saisit à la gorge. Je préférerais être ailleurs. Je voudrais être seul. Je décide donc de m’isoler à l’intérieur de la jeep du colonel dont j’ai les clés : je suis chargé de garder l’argent qui se trouve à l’intérieur. Assis derrière le volant, je repense aux promesses de l’Afdl. Dehors, je vois les autres enfants… Avons-nous fait le bon choix… Fort de ces réflexions, je finis par m’endormir. C’est le bruit qui me réveille. On tape sur la voiture, quelqu’un cogne à toute force sur la carrosserie. Je relève brutalement la tête pour voir que l’on me fait des signes. Il y a un attroupement autour de moi.
- Ouvre la porte ! Crient-ils tous. J’ouvre tout endormi :
- Que se passe-t-il ? Mais je n’ai pas le temps de terminer ma phrase que déjà, je suis saisi brutalement par le col et secoué en tous sens :
- Toi tu nous a trahit crie quelqu’un ! Tu as déjà mangé l’argent de l’ennemi et tu nous a tous vendus !
- Non, non, c’est faux, je crie, pourquoi ?...
- Tu klaxonnais pour signaler notre position ! Tu nous prends pour des cons ?! Tu vas le payer ça ! Un autre lance :
- C’est un ancien militaire de Masasu, il était soupçonné depuis Kinshasa ! Pendant qu’ils me conduisaient au chef, j’ai commencé à comprendre. Je me suis souvenu m’être appuyé sur le volant de la jeep juste avant de m’endormir. Et mon bras ou mon coude, ou ma tête, que sais-je, ont du toucher le klaxon. Ouh ! Dans la forêt comme ça, les bruits courent tellement vite que j’ai immanquablement du signaler notre position aux rebelles. C’est grave ça. Très grave. Je vais mourir ici ! J’ai pensé :
- Pourquoi cela m’arrive-t-il à moi… Et comment peuvent-ils me soupçonner de trahison ? Ne suis-je pas, comme me l’a appris mon commandant un homme honnête et droit ? Ils m’ont déshabillé. Je n’ai rien dit. Je ne savais pas quoi dire. C’était tellement accablant. Ils ont commencé à me poser des questions en me fouettant abondamment :
- Pourquoi as-tu klaxonné ?
- Le sommeil m’a gagné je ne pensais pas…
- Tu as pris l’argent ! Pour combien as-tu vendu nos troupes, hein ? 30 000 dollars ?
- Mais est-ce que je ressemble à quelqu’un qui a 30 000 dollars ?...
- Tu mens ! Tu dois parler ! Après un silence, il a lancé
- Torture ! Et le mot a raisonné fort dans ma tête. Ils m’ont assis sur une chaise et ont apporté une grosse pierre attachée à un bout de tissus. L’autre bout, ils l’ont attaché à mes testicules.

Et ils ont lâché la pierre.

La voilà qui pendait dans le vide. En quelques secondes, je transpirais à grosse goutte. Tout mon corps était englouti par la douleur. Combien de temps m’ont-il laissé ainsi ?... J’avais l’impression que tout allait être arraché par le poids de la pierre. Je n’avais jamais vu cette torture là avant, moi. D’où la sortaient-ils ? Un instant j’ai songé à accepter le mensonge. Mais mon esprit m’a dit :
- Non, s’il faut mourir, que ce soit pour une cause juste. Alors j’ai résisté. Je crois que j’allais m’évanouir lorsque j’ai entendu la voix d’un officier qui disait :
- Il doit être innocent, il est si jeune, s’il avait été coupable, il aurait déjà parlé avec cette torture. Alors ils ont détaché la pierre et m’ont libéré. Mais ils ont gardé mon arme. J’ai pensé :
- Vous finirez bien par me la rendre et là, je vous tuerais tous et je me tuerais après. Oui, la dernière balle qui restera sera pour moi. Je ne veux plus souffrir tant, rester avec ces gens qui n’ont pas confiance en moi… J’ai été consigné au camp pendant deux jours avant qu’ils se décident à me rendre mon arme. Pendant tout ce temps, j’ai échafaudé des scénarios sanglants. Un matin, un type me l’a tendue. Je l’ai prise. J’ai regardé le type qui me la donnait et je suis resté debout sans parler. Comme dans un rêve. Mon cœur me disait :
- Quoi ! Tu vas mourir comme ça ? Mais la raison, elle, prêchait :
- C’est cela qu’il faut que tu fasses ! J’ai compris que cette fois ça y était : la folie prenait possession de moi. Alors dans un effort surhumain, je me suis échappé de ce moment. Je suis parti ailleurs, vers Masasu, vers ce garçon que j’avais autrefois admiré pour son innocence, vers mes amis morts sur les mines. Avais-je traversé tout cela pour terminer sans aucune gloire à la pointe de mon propre fusil. Et mon Dieu, me pardonnerait-il ce suicide ? J’ai rangé mon arme et j’ai regagné la ligne de front. Sans conviction. Pour la première fois, j’ai eu la sensation que je ne me battais pas bien. Je n’étais pas vif. Mon œil ne courait pas comme d’habitude, de mètre en mètre. En planque, mon corps n’était pas tout entier en tension, prêt à bondir. Je n’avais pas envie d’attaquer, ni de crier. Le bruit des balles ne me stimulait pas. Mes pieds étaient trop lourds. J’étais déçu et tellement déprimé… Mais je me suis battu parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. J’étais dans une impasse et les alternatives me manquaient. J’ai pensé :
- Vais-je donc faire une carrière militaire et passer ma vie à souffrir ? J’ai si mal… Je me suis confié à un vieux qui se battait à côté de moi. Ce papa, je le connais bien, c’est un ex-FAZ et il a la réputation d’être assez sage.
- Peut être Dieu te prépare-t-il à savoir affronter le mal, m’a-t-il dit
- Mais moi je souffre trop !
- N’oublie pas que la vie nous réserve des surprises… C’est à ce moment là que nous sommes tombés dans l’embuscade. Nous arrivions vers des trous qu’avaient laissés les creuseurs d’or lorsque les roquettes ont commencé à arriver par-dessus les arbres. Devant, à gauche, à droite, partout. Le repli était impossible, nous allions devoir nous battre pour qu’ils nous laissent une issue. Autour de moi les gens sont tombés par paquets mais cela ne m’a pas gêné. Moi, je flottais au-delà de tout ça. J’étais comme drogué. J’ai prié en égrainant le chapelet gris accroché à mon poignet gauche. Puis une roquette a décapité l’arbre qui me servait de refuge et mon esprit s’est éclairci d’un coup. J’ai commencé par rejoindre un groupe de commandants posté à quelques pas. Ils essayaient de contacter les renforts à l’aide des radios. Soudain, une voix a jaillit de l’appareil, une voix avec l’accent rwandais :
- Et vous ! Déposez les armes car nous venons vers vous. Petits, vous êtes nos amis Kadogos, venez vous joindre à nous. L’homme qui tenait la radio l’a coupée brusquement. Il a crié :
- Ils ont notre fréquence ! Nous avons été vendus et nous allons tous mourir ici. Cette fois, la suspicion était à son comble, on soupçonnait des officiers supérieurs, on imaginait des satellites internationaux donnant notre position… Mais l’heure n’était pas à la réflexion. Il fallait se tirer d’ici et vite. J’ai alors réalisé que le commandement était perdu. Les hommes couraient en tout sens et personne n’écoutait plus les ordres de personne. Les officiers étaient paniqués. Chacun voulait se replier à sa manière. Dans l’agitation, je me suis dit que ce plan était vraiment bien tracé, qu’il avait du être fait par des gens très forts, qui avaient beaucoup étudié. Car le bilan pour nous n’était pas brillant : nous n’avions pas de renfort, pas de munitions, pas de nourriture. J’ai rejoins mon colonel. Je suis son garde du corps, je dois être près de lui. Ensemble, avec d’autres gardes, nous nous sommes battus, battus. Et nous avons trouvé un chemin pour passer. Il fallait fuir cet endroit maléfique.
- Vite commandant, je disais. Le commandant, c’est un bon combattant mais il est gros et il n’a pas de souffle. Il s’épuise vite. Nous, nous sommes tous des kadogos et nous ne pouvons pas le porter. Alors nous faisons des haltes pour qu’il reprenne son souffle. Lors de l’une de nos pauses, cinq d’entre nous ont continué à avancer. Ils ont filé. Sur sept gardes du corps, nous ne sommes plus que deux à présent. Et lui qui veut s’arrêter encore alors que les rebelles sont à nos trousses… Là, il s’est mis à nous appeler « mes enfants ». Sa vie était entre nos mains.
- N’étais-je pas ton enfant hier lorsque la pierre pendait entre mes jambes ? J’ai pensé. Mais je suis un bon militaire alors je suis resté. Quelques minutes plus tard, nous avons croisé une jeep de soudanais qui prenaient la fuite. Nous leurs avons fait des signes mais ils ne se sont pas arrêtés. Soudain, les balles ont sifflé au dessus de nos têtes. Ils nous avaient retrouvés :
- Commandant on part !
- Attendez ! A-t-il lancé
- On part ! Je l’ai tiré par la manche. Nous sommes entrés dans la forêt. J’étais derrière lui. Je l’ai vu prendre un chemin et moi, je suis parti de l’autre côté. Je l’ai laissé. A vrai dire, je ne me sens pas le droit de donner ma vie pour quelqu’un. Pour une seule personne. Ma vie, je la dois à ma patrie. J’étais seul à présent, et je ne savais pas où j’étais. J’ai couru, couru, pendant au moins 35 minutes à travers la forêt avant de tomber sur un groupe qui marchait, lentement, épuisé. Je les ai dépassés en courant. J’ai du souffle lorsque j’ai la volonté. Je les ai donc dépassé et au bout de quelques temps, j’ai trouvé un autre groupe d’une vingtaine de soldats et je me suis joins à eux. Tout le monde était déprimé et surtout, nous avions faim. Mais nous avancions toujours. Bientôt, la nuit allait nous entourer, nous devions dégoter un abri. Nous n’en avons pas trouvé. Et nous avons passé notre première nuit en pleine forêt dans le noir total. Autour de nous, s’est levé le bruit des animaux et insectes nocturnes. Ils étaient des millions. Je me suis dit que ça ne pourrait pas être pire et il s’est mis à pleuvoir. Au matin, nous avons repris notre route. Dés que nous croisons quelque chose qui a une forme ronde, nous le gouttons pour voir si c’est bon. Pour boire, il y a les flaques verdâtres de la forêt mais c’est insuffisant. Moi, je suis très stressé à cause des serpents. Il n’y a rien que je crains plus au monde qu’un serpent. Et ils sont nombreux ici. Tout à l’heure, un collègue qui marchait devant moi s’est baissé pour ramasser quelque chose et le serpent, à ce moment là, est passé au dessus de se tête. Il s’est enroulé puis a sauté comme un ressort. Nous l’avons poursuivi mais il a sauté encore, s’est faufilé et on l’a manqué. Depuis, je suis en transe et chaque bruit est un coup de poignard. Nous ne chassons pas avec nos armes. D’abord pour ne pas gâcher les munitions, ensuite parce que cela signalerait notre position. Ce jour là, nous avons de la chance. Nous étions partis faire une cueillette quand Albert est arrivé avec un animal qui ressemblait à un lapin.
- Où l’as-tu attrapé, nous n’avons pas entendu les balles ?
- Il était dans un piège Nous sommes partis repérer ce piège mais avant, nous avons avalé ce lapin sans même le cuire. D’un coup ! Ceux qui n’étaient pas là n’étaient pas là. Tant pis pour eux. Lorsque nous sommes arrivés près du piège, il y avait un cours d’eau.
- De l’eau ! A crié quelqu’un. Il fallait voir comme nous nous sommes jetés dedans ! Comme nous avons avalé le liquide glauque et tiède. Il y avait des choses qui bougeaient dans notre bouche mais nous étions déshydratés, il n’était pas temps de faire les difficiles. Ensuite nous avons appelé tous les autres. Pendant qu’ils buvaient à leur tour, j’ai regardé une grosse araignée avec le dos jaune et des grandes pâtes, qui descendait d’un arbre. J’ai constaté qu’elle ne me faisait pas peur mais au bout d’un moment, cette façon de marcher qu’elle avait m’a donné la chair de poule. Je l’ai tuée. J’ai ensuite entendu des singes et j’ai repensé à la mission que j’avais effectuée dans le parc national des Virunga. Ce parc, il est à la frontière avec l’Ouganda. Nous traquions alors les interahamwes qui s’y cachaient. C’était pendant la première guerre. Nous sommes restés longtemps en mission là bas et j’y ai découvert des animaux que je ne connaissais pas. Il y a eu ces gros singes noirs. Très gros. Des singes qui se fâchent. Ouh ! Impressionnants ! J’avais d’abord entendu leurs cris alors, avec des amis, nous nous sommes cachés pour les observer. Ces animaux là, ils sont dans leur monde : ils s’engueulent, ils sautent, un grand met une gifle à un plus petit… C’était incroyable. Par la suite nous en avons croisé plusieurs qui avaient été tués par des balles. Ils avaient été rattrapés par la guerre des hommes. Isidore, le garde forestier qui nous accompagnait m’a dit qu’ils s’appelaient gorille et qu’il en restait très peu. J’ai aussi vu des éléphants. Nous avancions avec une patrouille lorsque nous avons entendu des arbres tomber tout près de nous.
- Qu’est ce que c’est ! A demandé notre commandant sur les nerfs à Isidore.
- Eléphants a-t-il répondu en levant le doigt et en tendant l’oreille. Son regard a brillé, ce type là, il aimait vraiment les animaux. Au bout de quelques minutes, nous les avons vu passer. Des grands et des petits, les uns derrière les autres. Isidore nous a expliqué qu’il y avait beaucoup de braconnage, à cause de l’ivoire. Effectivement, plus tard, on en a trouvé un qui était mort. On lui avait coupé les défenses et les oreilles et ce gros tas de viande gisait là, par terre. C’était bizarre. Et tout ce sang, presque un lac… Comme il était mort depuis peu, nous avons tous pris un peu de viande et nous l’avons faite griller. C’était bon. Reste que de tous les animaux que j’ai vus dans ce parc, celui qui m’a le plus impressionné tout de même, c’est le lion. Un lion jaune avec sa crinière. D’abord, il y a eu ce rugissement. Mes pieds se sont recroquevillés dans mes chaussures et j’ai d’abord pensé à courir droit devant moi. Mais la curiosité a vaincu. Je me suis approché. Je n’avais jamais entendu son cri avant mais j’ai pensé :
- Un animal qui crie comme ça, si fort dans la forêt, cela ne peut être que le roi. Lorsque nous sommes arrivés, il y en avait deux qui se battaient. Ils roulaient, se dressaient, avec une telle rapidité que nous sommes restés à distance. Si l’un d’eux se décidait à nous attaquer nous aurions au moins le temps de lui vider un chargeur dans la tête. Mais nos cœurs battaient tout de même car leur cri résonnait tellement dans la forêt que nous avions parfois l’impression de les avoir à côté de nous... C’était il y a bien longtemps. Pourtant me voilà de nouveau en pleine forêt. Sauf que cette fois, je suis perdu et affamé. Le quatrième jour, certains d’entre nous ont commencé à faiblir sérieusement. Leur corps ne suivait plus trop mais c’était surtout le moral qui posait problème. Et puis cette pluie qui avait commencé au milieu de la nuit et qui ne voulait plus s’arrêter. Au moins avions nous de l’eau… Par chance, au bout de quelques kilomètres nous sommes arrivés dans un village désert. Les habitants avaient fui mais ils avaient laissé un trésor. Là, attaché à un poteau, juste devant nous : Une chèvre. Nous nous sommes jetés sur elle, l’avons écartelée et nous l’avons mangée. Crue. Nous avons aussi pu nous abriter. Mais ça n’a pas suffit à remonter le moral des troupes. Ce soir là, mon ami Albert, celui qui avait attrapé le lapin, est venu me voir :
- Tu sais, moi, je ne continue plus. Je vais rester ici et attendre que les gens du RCD me trouvent. Alors, je rejoindrais leur rang. Je ne peux plus Lucien. Tu comprends ? Et il a pleuré. Le lendemain, nous sommes repartis et lui est resté, avec deux autres gars. Je lui ai souhaité bonne chance :
- Que Dieu te garde mon ami. Pendant que je m’éloignais j’ai pensé :
- Peut être que nous nous battrons bientôt l’un contre l’autre. Il va devenir un ennemi. Je serais peut être obligé de le tuer bientôt. Cette situation a encore duré deux jours pendant lesquels la pluie n’a pas cessé. Je voyais mes vêtements sécher à même mon corps pendant les heures de répit mais je ne me faisais pas d’illusions : elle finissait toujours par revenir. Nous n’étions plus que dix lorsque nous sommes arrivés au bord de la rivière. La rivière qui nous conduirait à Kindu. Si la ville n’était pas tombée aux mains des rebelles, nous étions sauvés. Au bout de quelques kilomètres, nous avons trouvé un pont. Certains voulaient le traverser, d’autres craignaient une embuscade. La vraie question c’était :
- Avons nous envie de continuer ainsi ? Ne vaut-il pas mieux tout risquer ? Nous avons traversé le pont. De l’autre côté, il y avait des collègues repliés ici. Parmi eux, des commandants qui avaient organisé un PC et regroupé quelques munitions prises à l’ennemi. C’était tellement bon de les voir ! On s’est tombé dans les bras. Des retrouvailles de survivants. Nous avons raconté notre aventure, eux la leur et parlé, parlé, jusqu’à ce que la nuit tombe. Ce soir là, j’ai dormi. Cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Le lendemain matin, nous avons fait un simulacre de parade. Et les commandants ont exposé leur façon d’envisager la prochaine bataille.
- La prochaine bataille ! J’ai pensé. Il n’y aura pas de prochaine bataille mon vieux. Moi, je ne retourne pas au front. Je ne veux plus me battre. Non ! Sais-tu comme je suis démoralisé ? Sais-tu que c’est un effort de chaque instant de ne pas me laisser mourir comme un chien ?! J’ai besoin de repos, moi. Ni PC, ni merde. Moi, je replie jusqu’à Kindu, je prends un avion et je rentre à Kinshasa. Ton pont, t’as qu’à le défendre tout seul ! Soudain, j’ai entendu des voix s’élever.
- Non ! Disaient-elles. Non ! Nous ne resterons pas ici ! Les autres aussi étaient donc à bout de nerfs. Alors j’ai crié :
- Non ! Pour la première fois depuis que j’étais devenu militaire, je regardais un commandant et je lui disais NON. Ils n’ont pas insisté. Ils savent que lorsqu’un militaire est démoralisé, la guerre est perdue. Que le combat se gagne avec la tête. Alors, nous nous sommes repliés. L’aéroport de Kindu était tenu par des gars de notre camp. Il y avait aussi un bon paquet de blessés qui attendaient l’avion qui les rapatrierait à Kinshasa. Un avion ! C’était formidable !! Mais notre joie a été de courte durée et un commandant n’a pas tardé à nous annoncer que les soldats valides devaient rester ici et retourner au front. Celui-ci, il avait vraiment l’air d’être en position de force. Il n’était pas question de lui dire NON à lui, il avait l’air capable de nous faire exécuter sur le champ. J’ai regardé autour de moi, combien étions nous à avoir survécu à cette embuscade ? Peut être 80, sur les 600 qui étaient partis (c’était plus en réalité car nombre d’entre nous qui s’étaient perdus dans la forêt avaient été récupérés par le RCD). Et on voulait nous renvoyer pour nous achever… Soudain, des coups de feu ont retenti : les gens se blessaient eux même pour pouvoir rentrer. Voilà où nous en étions arrivé. J’étais en train de me demander si je n’allais pas faire de même lorsque mon ami Muna m’a fait signe de le suivre. Muna et moi, nous étions à l’école ensemble à Bukavu. Nous avons marché jusqu’à la lisière de la forêt. Là, il m’a dit :
- Mon ami, je ne trouve plus bien de vivre. Tue moi.
- Comment, mais tu es mon ami, je ne vais pas te tuer ! Alors, en un éclair, il a pris son arme, se l’est mise sous le menton, a dit :
- Tu diras aux amis du quartier que je suis mort. Et il a tiré. Sa tête a volé en éclats.
- Bye bye mon ami, j’ai pensé et je suis tombé à genoux, anéanti. Lorsque j’ai pu penser à nouveau je me suis dit que tout cela n’avait que trop duré. J’ai regardé Muna et je me suis dit que pour lui, toute cette galère s’était arrêtée. Qu’à présent, il devait me regarder de là haut, avec les autres, tous les autres qui étaient partis aussi. J’ai eu l’impression qu’il me poussait à les rejoindre. Finalement… J’ai mis mon arme sous mon menton. J’ai fermé les yeux très fort et la tête me tournait. J’ai encore pensé à cette chèvre que nous avions écartelée, aux officiers qui vendaient les plans au RCD et j’ai tiré. Pan ! J’ai entendu la détonation. Je me suis entendu crier. J’ai ouvert les yeux. Je m’étais loupé. Je serrais mon arme tellement fort tout en tremblant… Je l’avais tellement serrée, à deux mains d’abord. Puis la main droite était descendue et imperceptiblement, le canon s’était décalé de quelques centimètres. Pas grand-chose, juste assez pour que la balle, qui aurait du me traverser le menton pour se loger dans mon cerveau se perde dans les arbres. J’étais toujours là. Hébété. Mon regard s’est posé sur mon chapelet. Mon heure n’était donc pas arrivée. Je me suis effondré. J’avais envie de me vomir, de sortir de moi… Toute cette douleur. Ahhhhh ! Mon corps se contractait soudain. Comme des spasmes. J’ai beaucoup pleuré, la face contre le sol. Je suis resté allongé par terre avec la sensation que la conscience m’avait quittée. Jusqu’à ce que j’entende le moteur de l’avion qui s’approchait. J’ai relevé la tête. J’allais vivre mais parole de Lucien, je monterai dans ce putain d’avion. J’ai regagné la piste à la hâte. J’avais quelques minutes pour échafauder un plan. Lorsqu’ils ont descendu le sas, on a commencé à transporter les blessés à l’intérieur. Moi, j’ai pris dans mes bras un mec qui avait les jambes arrachées par une roquette, un type de mon age. Je lui ai parlé gentiment et me suis cramponné à lui pour qu’il me tache de son sang. Lorsque je suis arrivé dans l’avion, je l’ai gardé serré contre moi et je me suis assis. Cela passerait peut être. Au bout d’un moment, quelqu’un est monté et a crié :
- Que ceux qui ne sont pas blessé quittent l’avion. Deux gars sont descendus. L’autre a encore ajouté :
- Je sais qu’il en reste ! Toi ! Il a attrapé un type par la manche et l’a jeté dehors. Puis, comme dans un rêve, j’ai entendu la porte se fermer et j’ai senti les tremblements de l’avion. Je n’étais pas rassuré, ceux d’en bas avaient menacé :
- Si l’avion part sans nous, on tire dessus, comme ça on crève tous ici ! Ils ne l’ont pas fait. Nous avons décollé. A Kinshasa, je serais arrêté pour avoir quitté le front sans autorisation. Tant mieux. En prison, je serais comme à la maison. Je vais voyager dans mes pensées. C’est toujours mieux que ce front. Parce que ce que je viens de vivre… Jamais, jamais je n’avais connu pire souffrance.

L’aéroport de Kin est tenu par des Zimbabwéens. Je leur dis que j’étais commandant au front à Kindu. Que j’ai du rentrer pour des raisons personnelles. Que j’ai oublié mon autorisation.
- Donne ton béret, tes chaussures et ton arme ! Je les ai donnés sans opposer de résistance.
- Numéro de matricule
- 004/K ai-je inventé. Soudain, il y a eu des tensions. Nous étions en fait plusieurs à ne pas être blessés dans cet avion et les autres refusaient de déposer les armes. Ceux qui m’interrogeaient sont partis voir. J’étais toujours au pied de l’avion. Autour, les ambulances se succédaient, il y avait du sang partout. Je suis allé me cacher derrière une roue et j’ai posé mon treillis. Je suis resté en T-shirt et en jogging, ce que je portais sous mon uniforme. Par chance, ils sont noirs et les taches rouges ne sont pas trop visibles. Maintenant, je ressemble à un enfant de la rue, ceux qui sont autorisés à vendre des sucrés à l’intérieur de l’aéroport… Dans mes sous vêtements, j’ai 200 francs que j’ai tiré dans les frais de fonctionnements avant de quitter Kindu. Je commence à marcher. Personne ne me suit. J’arrive à la barrière. Personne ne m’arrête.

Je suis dehors.

J’ai marché vite sans me retourner et je me suis engouffré dans un taxi qui m’a posé à côté de chez moi. J’étais euphorique :
- Ces gens là, ils se croyaient intelligents mais avec une petite aventure non préparée, je les ai eus !! Je leur avais donné un faux numéro de matricule, ils n’avaient aucun moyen de savoir qui j’étais.

Après cela, je suis resté chez moi pendant 15 jours pour me reposer. Puis, un matin, j’ai mis mon uniforme et je me suis rendu à l’Etat Major Général. J’ai été bien accueilli. Les aînés avaient l’air contents de me voir vivant. Après quelques explications, ils m’ont conseillé de me rendre au bataillon de l’Etat Major général pour demander ma réintégration. Je devrais aussi m’expliquer sur l’abandon du colonel Lindo. Il avait donc survécu. C’était un costaud ce gros, et très intelligent. Je me suis donc pointé. Là, j’ai été interrogé. – Je suis prêt à mourir pour la patrie mais pas pour une seule personne, j’ai dit J’ai fait le récit de l’action telle qu’elle avait eu lieu ce jour là. J’ai dit que j’avais fait partie des deux derniers… J’ai dit un tas de choses qui ont visiblement touché les investigateurs. On m’a relâché et réintégré le jour même dans mes fonctions de chef de poste à l’entrée de l’Etat Major. Le temps est passé. J’arrivais à présent à raconter l’aventure de Kindu en plaisantant. Lorsque je croisais l’un de ceux qui étaient avec moi là bas, nous riions jusqu’aux larmes :
- Tu te souviens des choses qui bougeaient dans la bouche quand nous avons bu cette eau là !
- Et la chèvre, comme nous l’avons dévorée !
- Hééééééé… Bref, j’avais digéré mes blessures. Un matin, un commandant est venu me voir et m’a dit :
- Le RCD-Goma a lancé une attaque au Katanga, tu viens ? Le Katanga, c’est la région natale de Mzee. Se battre donc… Non d’abord, non. Je n’avais pas envie d’y aller, au front. Plus jamais. Et puis je les ai vus s’équiper, je me suis dit que je manquais de courage et, sans vraiment le vouloir, je suis allé voir le capitaine.
- Dotez-le. Il a dit. Un soldat m’a tendu une kalachnikov.
- Non, donne moi un M16. Et voilà, je suis parti. Avant de monter dans l’avion, je me suis dit que le regretterais sûrement. Vous connaissez la suite…

ACTE 7 – L’école

J’ai passé mon quatorzième anniversaire à l’hôpital. Ce jour là, j’ai décidé de reprendre l’école. L’idée de continuer la vie ainsi m’est insupportable. Au moins en étudiant vais-je me donner une chance de réussir ailleurs que dans cette putain d’armée. Cette fois, je vais devoir la jouer fine car je n’ai pas la bénédiction de mes chefs. Je ne compte pas la leur demander d’ailleurs. Je suis de nouveau à l’entrée de l’Etat Major et mon travail, si je confie quelques responsabilités à mon second, me laissera disposer de mes après midi… J’avais plusieurs mois de retard sur le programme mais, grâce à mon acharnement, j’ai pu rattraper mon retard en quelques semaines. C’est une nouvelle école où ils ne savent pas que je suis militaire. Au directeur j’ai également demandé de tolérer mes absences et il a accepté. Mes journées se décomposent donc ainsi : le matin, je suis à la parade puis, arrivé à mon poste, je dresse les listes de présence. Ensuite, je file en cours. Mon second me couvre. C’est normal. Je lui donne de l’argent pour cela. Ou des cadeaux, ça dépend. Un matin, on est venu m’annoncer que mon oncle Djodjo, un frère de ma mère, était très malade. Cet oncle là, il vivait à Beni dans le nord Kivu avant que la première guerre n’éclate. J’allais de temps en temps en vacances chez lui. Quand ça avait commencé à chauffer, l’armée de Mobutu l’avait enrôlé de force et il avait atterri à Kinshasa. Lorsque l’Afdl est arrivée, il n’a pas fui. Il a proposé ses services et est entré dans la nouvelle armée congolaise. Ici, il est tombé amoureux d’une femme et s’est installé avec elle. Plusieurs fois, il m’a proposé de venir habiter chez lui.
- Comment ! Mais je suis ton chef. Pas moyen, je lui ai répondu. D’abord, il vit au camp. Ensuite, si je vis avec lui, il finira forcément par me poser des questions sur mon emploi du temps et ça, je sais que ça risque de vraiment m’énerver. Et puis moi, la famille… Bref. Je suis allé à l’hôpital. Les médecins m’ont dit qu’ils n’arrivaient pas à faire de diagnostic. J’ai vendu quelques trucs chez moi pour que nous fassions d’autres examens. Ils n’ont rien donné non plus. Un jour, il est mort. Ce même jour, l’une de ses voisines au camp est venue me voir :
- Tu sais, Djodjo est mort parce que sa femme a touché des grigris. Elle voulait qu’il soit très amoureux d’elle, qu’il arrête de sortir avec d’autres femmes, alors elle est allée voir un féticheur. Sans doute n’a-t-elle pas respecté les consignes, c’est pour cela que ton oncle est mort. Les femmes ne savent décidément pas garder un secret. Cependant, à bien y réfléchir c’est vrai qu’il avait un comportement étrange. Ce gars là, quand j’étais petit, il nous tabassait, c’était un méchant. Mais avec sa femme : elle ordonnait et il faisait. Je suis donc allé voir Sylvie –c’est son nom- pour lui demander quelques explications. Elle a nié bien sur, avec force. Elle a beaucoup pleuré aussi. Le lendemain, elle avait disparu. J’ai acheté un cercueil et payé les frais pour les jours de deuil : du sucre, du café et de la nourriture. C’est ainsi chez nous lorsque quelqu’un meurt, les proches (et les moins proches aussi d’ailleurs) se réunissent autour du cercueil dans une chapelle de fortune. Et ils restent là plusieurs jours jusqu’à ce que le corps soit enterré. Puis l’armée m’a prêté un camion et nous sommes allés au cimetière avec. J’ai aussi obtenu de son commandant de bataillon que nous l’enterrions avec les honneurs militaires : une tenue neuve et des drapeaux. Pendant la cérémonie, d’autres femmes de militaire sont venues appuyer la version de la première. Djodjo était mort marabouté. Moi, je n’y touche pas au grigri mais cela m’a toujours intrigué. Je me souviens qu’un jour nous roulions dans la forêt équatoriale et plusieurs camions se suivaient. Moi, j’étais dans le troisième. Soudain, j’ai vu le premier camion faire des zigzags et se renverser. Puis le deuxième. Comme ça, sans raison. Beaucoup de militaires sont morts dans cet accident. Le lendemain, à la parade, le commandant a dit :
- Quelqu’un a pris des grigris. Voilà pourquoi nous avons eu les accidents d’hier. Que cette personne sorte du rang. Personne n’a bougé. Il a alors marché devant nous et a désigné un vieux :
- Enlève tout ce qu’on t’a donné, a-t-il dit. Le vieux avait un collier autour de la taille, il l’a remis au chef qui l’a brûlé. Puis il a été emmené et fouetté longtemps. Ce vieux là, je le connais. C’est un ex-garde civil mobutiste. C’est un type très courageux avec une voix très rauque. Il sourit toujours. Je sais que c’est parce qu’il a toujours de l’alcool dans sa gourde. Plus tard, je lui ai demandé de m’expliquer. Il m’a dit qu’il était allé voir quelqu’un pour se faire protéger. Le féticheur a fait une cérémonie mais l’a prévenu qu’il y aurait des sacrifices humains. C’est ainsi qu’il expliquait le coup des camions. Deux jours après, nous sommes tombés dans un traquenard et j’ai réussi à me replier. Il était à côté de moi. Il m’a dit que tout ce qui se passait, il l’avait déjà vu dans une bouteille. Cela m’a énervé, je l’ai menacé de mon fusil en hurlant :
- Et tu ne l’as pas dit !
- On ne peut pas parler de ces choses là ! A-t-il répondu
- Je l’ai cogné et quand il a été au sol, je lui ai dit :
- Tu es bête ! Tu le savais et pourtant, tu souffres avec nous, tu fais le pied avec nous, tu ne te laves pas, comme nous… Qu’est ce que tu as gagné mon vieux ?
- Lui, il a juste souri. Le whisky qu’il avalait petit à petit avait pris le dessus. Je suis parti.

J’ai fini par me faire attraper par mon supérieur pour l’histoire de l’école. Comme je n’avais pas d’autorisation, j’ai été jeté en prison pendant une semaine. La prison, ce n’est pas si grave, je me repose bien là bas. Lorsque je suis sorti, je suis retourné à l’école. Ils m’ont de nouveau jeté en prison et moi, en sortant, je suis retourné à l’école. Cela a duré un moment avant qu’enfin, ils se décident à me donner une autorisation. J’avais gagné. A l’école, il y a un type qui me cherche des problèmes. Cela le dérange que je ne sois pas bavard. Il dit que je suis prétentieux. Comme je suis plus petit que lui, il se permet de vociférer pendant les pauses :
- Regardez le celui-ci, on dirait qu’on n’est pas assez bien pour lui ! Un jour, je suis allé le voir en lui disant qu’il était temps d’arrêter ce petit jeu. Il s’est moqué de moi en parlant très fort :
- Sinon que se passera-t-il hein ! Tu vas me frapper avec tes petits poings ! Et il a éclaté de rire. Le lendemain, je suis venu avec mon pistolet. Lui, comme chaque jour, il a fait son numéro. A la sortie, j’ai couru pour le dépasser. Lorsque j’ai été devant lui, j’ai sorti mon arme et je lui ai posé au milieu du front. Autour de nous les gens se sont mis à fuir.
- Et maintenant ? Qu’est-ce que tu dis ? J’ai demandé. Il est devenu liquide.
- Pardon, pardon, je ne voulais pas t’offenser, c’était juste pour rire et…
- Par terre ! Il s’est jeté au sol. Là j’ai crié :
- Je vais tellement te fouetter que ta mère ne te reconnaîtra pas !
- Non ! Pardon ! Je n’avais pas l’intention de le fouetter, je ne voulais pas lui faire mal, je n’allais pas tout foutre en l’air pour cet idiot. Mais c’était bon de le voir ainsi humilié. J’ai encore joué avec ses nerfs un moment. Puis je lui ai dit :
- Pars. Il a levé la tête, sceptique.
- Pars vite avant que je change d’avis ! D’un bond il était debout. Je l’ai regardé s’éloigner à tout vitesse.

Bien entendu, cette histoire est revenue aux oreilles du directeur. Dés le lendemain, j’étais convoqué :
- Vous êtes venu avec une arme à l’école, Mr Badjoko.
- Non. C’était un peu énorme de dire non mais à l’armée, j’avais appris que plus un mensonge était gros, plus il avait de chances de passer. Il a soupiré.
- Si, on vous a vu.
- C’est un pistolet qui appartient à mon père. Un vieux truc même pas chargé. Pas dangereux, je vous assure… Il m’a fait la morale pendant plus d’une heure mais je n’ai pas été renvoyé. C’était tout ce qui comptait. Et l’autre ne m’a plus jamais emmerdé.

ACTE 8 - Assassinats

Ma quinzième année s’est écoulée ainsi, tranquillement. Il m’arrivait quelques fois d’aller me battre sur un front, histoire de rester en forme. J’ai même été blessé une troisième fois, mais en comparaison des deux fois précédentes, ce n’était pas grand-chose. Je me battais à quelques kilomètres de Kalemie, tout près du lac Tanganyika quand soudain, une roquette a pulvérisé l’arbre, juste en face de moi. Je l’ai vu exploser et je me suis jeté au sol. Trop tard. Un éclat, s’était enfoncée dans mon pied à travers ma botte en cuir. J’ai eu mal. Mais je me suis habitué à la douleur. Nous avons été transportés, avec un ami qui avait une balle dans la jambe, à l’hôpital de Kalemie. Là, le médecin nous a dit qu’il allait falloir couper, sa jambe et mon pied. Quoi ! Pour ces petites blessures de rien ! Je me suis soudain demandé si on avait à faire à un vrai médecin. J’ai dit à mon ami :
- On ne reste pas ici avec ces charlatans. On rentre à Kinshasa. En boitant, nous avons fui l’hôpital direction l’aéroport. Le premier avion pour Kin nous a rapatrié et on a filé à la clinique universitaire. Après que j’ai montré l’argent (j’ai toujours quelques billets dans mes sous-vêtements, on ne sait jamais), ils ont retiré mon éclat et sa balle et ils nous ont soignés. Lorsque j’ai dit au médecin qu’on avait voulu nous amputer pour cela, il a ouvert de grands yeux incrédules. J’ai pensé que le pouvoir central n’aimait plus les kadogos et cherchait tous les moyens pour s’en débarrasser. Rétrécis, nous devenions inoffensifs : c’était une stratégie comme une autre. Cela, ajouté à la douleur, m’a mis d’une humeur de chien pendant une semaine. Il fallait vraiment se méfier de tout le monde. Les traîtres étaient partout. Après cet épisode, j’ai repris les cours mais je suis allé de moins en moins souvent à l’Etat Major. A vrai dire, on ne m’a pas causé trop de problèmes.

Un matin de février 2000, on m’a annoncé :
- Masasu a été libéré. J’ai failli tomber raide. Enfin ! Il avait bénéficié de l’amnistie générale accordée par Mzee. Toutes les personnes poursuivies ou condamnées pour atteinte à la sûreté de l’Etat allaient être relâchées. Quand le sang a réinvesti mes membres, je suis entré dans un état d’excitation intense. Ainsi, j’avais eu raison de rester optimisme. Un homme de sa classe ne pouvait pas rester en prison. Je le savais. La raison était revenue dans la tête de Mzee. Je me suis précipité chez lui ? J’avais tellement hâte de le revoir, tant de questions à lui poser… Malheureusement, sa maison était prise d’assaut par les visiteurs et j’ai du rentrer chez moi bredouille mais j’ai pensé :
- Anselme Masasu est de retour. Il va de nouveau me parler de l’académie militaire, et me reprendre sous son aile, oui ! Nous allons recommencer comme avant… Ce soir là, j’ai fait une belle fête. Je suis allé dans une boîte de nuit, le Savanana, et je me suis même offert une pute. A Kinshasa, il n’existe pas une seule boîte où l’on ne trouve pas de prostituées. Elles sont le symbole de la nuit kinoise. Il y en a pour tous les goûts : des petites des grandes, des grosses, des maigres, des vulgaires, des élégantes. Moi, je l’ai choisie élégante, avec des belles mains. C’est important les belles mains. Ca m’était déjà arrivé plusieurs fois de rentrer avec l’une de ces filles mais là, j’ai passé la nuit entière avec elle et ça, c’était une première. Je l’ai beaucoup regardée : c’est beau une femme quand même. Puis je me suis endormi. Le lendemain, elle m’a raconté qu’elle avait failli fuir au milieu de la nuit lorsque soudain je me suis mis à crier :
- Avance ! L’ennemi est là… En ce moment, je fais beaucoup de cauchemars. Pour m’aider, je relis des chapitres du nouveau testament. J’ai une petite bible, c’est un aumônier militaire qui me l’a offerte il y a longtemps déjà. Je me souviens qu’à cette époque, c’était fin 1998 je crois, je me posais pas mal de questions sur la mort. Les cauchemars ne me laissaient pas une nuit de répit. En réalité, je crois que je commençais à prendre conscience de l’importance de la vie. Je pensais à tout ce que j’avais vécu. Aux vies que j’avais prises. J’étais démoralisé. Je songeais au suicide. J’avais lu peu de temps avant un roman policier, l’histoire d’un serial killer qui zigouillait plus de 20 personnes avant de se suicider. Bizarrement, c’est ce livre qui avait tout déclenché. Alors j’en ai parlé à l’aumônier et il m’a offert cette bible. J’y ai lu qu’on ne devait pas se suicider. Et d’autres choses encore. Petit à petit, j’ai compris un truc qui n’était pas évident pour moi jusqu’alors :
- Vivre c’est bien, mourir c’est mauvais. La vie était sacrée.

Le matin du quatrième jour, le commandant m’a fait appeler chez lui. J’ai passé la première porte, puis la deuxième et je l’ai vu, là, près de son bureau, dans un bel uniforme : mon frère. Les larmes sont montées. Je n’ai pas tenté de faire le dur, non, je l’ai serré dans mes bras. Fort. Après je l’ai regardé, il avait l’air fatigué. Il a dit qu’il souffrait de sinusite. Normal après plus de deux ans passés dans les geôle de Bulowo : on dit que c’est la prison la plus insalubre du pays. Ensuite, il m’a dit que j’avais grandi. C’est vrai que j’ai grandi. J’ai à présent 15 ans et demi -et je mesure un mètre quatre vingt-, la dernière fois qu’il m’a vu, j’en avais moins de 14… Nous avons discuté pendant plusieurs heures. Je lui ai parlé de mes études et il a été fier de moi. Il m’a raconté son arrestation, m’a assuré n’avoir rien manigancé contre Mzee :
- J’aime ce dernier, et je le respecte. Ceux qui l’ont monté contre moi sont ces vrais ennemis. Puis j’ai abordé l’histoire de l’académie militaire :
- L’académie ne dépend que de Dieu, a-t-il répondu.
- Bon. Ce n’est déjà pas si mal, Dieu n’a-t-il pas été généreux avec moi jusqu’à présent ? J’ai pensé sans colère. Anselme était de retour et c’est tout ce qui comptait. En sortant de son bureau, je suis allé voir sa fiancée, Angélique. Le commandant lui, a rejoint d’autres visiteurs. Plus tard, j’ai déjeuné avec la famille. Nous avons bavardé joyeusement, comme avant. A la table, il y avait aussi Dieudonné Kabila, l’un des fils de Mzee. La nuit tombait lorsque j’ai décidé de partir. Le commandant, m’a dit de venir le voir souvent. Ensuite, Angélique m’a remis 7 dollars pour le transport. Bien plus qu’il n’en fallait. Lorsque je suis arrivé chez moi, les amis m’ont demandé ce que j’avais fait.
- Je me suis promené dans la ville, j’avais besoin de réfléchir. J’ai menti car je ne savais pas ce que le futur me réservait encore. J’ai menti parce que je me suis dit que le commandant était peut être encore en danger. Je suis retourné le voir souvent, chaque semaine d’abord puis presque chaque jour. Je suis toujours très bien reçu : nous discutons, il me prodigue des conseils puis je passe un peu de temps avec la famille avant de rentrer. Je suis considéré comme l’un d’eux. Moi, je les aime comme si nous avions le même sang. Il me dit toujours de mettre la priorité sur l’école. Ce que je fais. Le 17 mai, jour de la commémoration de la libération, Mzee ne l’a pas invité à assister à la cérémonie. Les choses n’étaient pas encore vraiment rentrées dans l’ordre. Il n’avait pas non plus été réintégré. Fin octobre, quelques jours seulement après que nous ayons fêté mes 16 ans, ils l’ont de nouveau arrêté. J’étais avec lui ce jour là lorsqu’un colonel est venu le chercher, nous discutions d’un voyage éventuel avec son petit frère. A côté, ses parents et Angélique étaient très agités :
- Il est appelé ! Lucien, cela n’augure rien de bon, rentre vite chez toi ! Avant de partir, j’ai aperçu le commandant qui enfilait un uniforme. Le soir, j’ai téléphoné chez eux. Ils m’ont dit qu’ils l’avaient arrêté de nouveau, qu’il avait été transféré au cachot du service de sécurité présidentielle. Une angoisse paralysante m’est montée :
- Une personne qui m’aime comme ça et que j’aime comme ça… . Et on va encore me séparer de lui. Petit à petit un sentiment de révolte m’a gagné. Les larmes ont coulées, abondantes :
- Qu’est ce qui ne va pas encore ! J’étais furieux. J’ai tapé dans les murs. D’angoisse, j’aurais pu sortir dans la rue et vider un chargeur sur le premier venu. Je n’en ai rien fait. Quelques minutes plus tard, un ami est entré chez moi, lui aussi était proche du commandant :
- Ils commencent à arrêter les hommes de Masasu et tous ceux qui se sont rendus chez lui depuis sa libération. Il faut partir Lucien. Alors je suis allé passer la nuit chez une amie. Le lendemain, j’ai su que beaucoup de mes amis avaient été arrêtés et qu’une réunion était prévue pour ceux qui étaient toujours libres. Je m’y suis donc rendu en rasant les murs. Là, les langues se sont déliées :
- Kabila n’aime pas les gens de l’Est !
- On doit se révolter ! Une révolte a donc été prévue 15 jours plus tard pour aller libérer le commandant. Tout ce temps, je me suis demandé que faire :
- A quoi cela sert-il encore de continuer à vivre ? On est mal aimés. Faisons la révolte, quitte à être tués, autant que ce soit pour une cause juste. Je restais caché. Je doutais un peu :
- Préparait-il vraiment un coup d’Etat ? En tout cas, moi, je n’étais au courant de rien… Un matin, j’ai appris qu’il avait été transféré à Lubumbashi. La révolte était devenue vaine. Nous ne pourrions plus le libérer à présent. Le calme est alors revenu dans la ville et je suis parti vivre chez un ami, dans le quartier de Binza ozone, près du camp Tshatshi. J’ai pris la décision d’attendre tranquillement qu’on le relâche à nouveau. Cela ne saurait trop tarder.

Un jour de décembre, je rentrais des cours lorsqu’on m’a annoncé :
- Le commandant Masasu est mort. Il a été exécuté. Cette phrase là, je me la suis répétée de nombreuses fois par la suite. Comme pour arriver à y croire. Chaque minute d’abord puis chaque matin. Au fil du temps, elle est revenue d’elle-même, sans prévenir. J’étais au bar avec des amis, ou au cinéma ou encore avec une fille et j’entendais soudain en moi : « Le commandant Masasu est mort ». A chaque fois, j’ai pensé en réponse : « C’est absurde. La vie est absurde ». D’abord, cela m’a rendu très triste. Et puis j’ai fini par m’y faire. Parce que je n’ai pas d’autre choix.

- Le commandant Masasu est mort. Il a été exécuté. Mes yeux sont devenus énormes.
- Mort ?!... Non, j’ai pensé, non, c’est impossible. Il est un ami proche de Kabila ! Ils se font des histoires pour le pouvoir mais il ne peut pas en terminer avec sa vie de cette façon ! L’information a circulé dans le pays, portée par la rumeur. Les autorités, elles, ne cessaient de démentir. Pour prouver qu’il était bien vivant, elles l’ont montré à la télévision. J’ai immédiatement su qu’elles mentaient, ce qu’elles montraient, c’était d’anciennes images. Les vêtements qu’il y portait étaient restés à la maison, je les avais vus après son départ. Enfin, un matin, l’un de mes amis est passé me voir. Il rentrait du Katanga. Il m’a raconté :
- Votre type, il est mort Lucien, ils l’ont fusillé, j’ai fait parti de ceux qui ont creusé son trou. Il a dit que sa dernière déclaration avait été celle-ci :
- Je dis seulement à Mzee de ne pas tromper le peuple et de garder toujours notre idéologie de départ. J’ai sauvé la face jusqu’à ce qu’il s’en aille. Ensuite, le monde s’est effondré. L’espoir n’était plus permis. Cette fois, il était bien mort, j’allais devoir me faire une raison. La fatigue, qui était déjà grande, a fondu sur moi pour de bon et de violents maux de tête ont investit mon crâne. Je n’ai eu aucun sentiment de révolte, seulement cette fatigue et cette douleur infernale. Je suis allé acheter des somnifères. Il me faudrait bien ça pour me reposer. J’en ai avalé deux fois la dose et le sommeil m’a emporté. Quand je me suis réveillé, j’avais toujours la tête en furie. Et j’étais aussi fatigué que la veille. Je me suis mis à penser :
- Etait-il vraiment coupable de ce dont on l’accusait ? Je ne le saurais jamais. En tout cas, moi, je l’aimerais toujours. Le monde est tellement compliqué… Et tous mes projets qui tombent à l’eau. Il ne faut décidément jamais faire reposer son espoir sur une créature terrestre… J’ai aussi pensé que Kabila avait tort de se séparer de ses proches. Je me suis dit qu’il le regretterait.

Un mois plus tard, il a été assassiné.

C’était le 16 janvier 2001. Un jour sans soleil. Je rentrais de cours, vers midi, lorsque j’ai entendu résonner des balles de kalachnikov.
- Quoi encore ! J’ai d’abord pensé qu’un militaire faisait une crise. Puis j’ai ressenti quelque chose d’étrange et j’ai remarqué qu’il n’y avait pas de circulation. Je suis rentré chez moi pour essayer d’écouter la radio. Lorsque j’ai passé le pas de la porte, le téléphone s’est mis à sonner. C’était Chabani, un ami avec lequel j’avais combattu :
- Retrouve moi au flamboyant tout de suite, a-t-il seulement dit. Le flamboyant, c’est une école située dans un quartier calme. Intrigué, je me suis habillé et je m’y suis rendu. Quelques minutes après, il est arrivé. Il transpirait beaucoup et regardait de droite à gauche pour s’assurer qu’il n’avait pas été suivi.
- Mon ami mais que se passe-t-il ? J’ai demandé
- Est-ce que tu t’es rendu à l’unité ?
- Non pourquoi ?
- Nous devons aller nous cacher. Il paraît que Mzee a été tué.
- Quoi ? (J’ai ri) Cesse de plaisanter. Sache que tu as un président. Avec toute la protection qu’il a ce type… Tous ces gardes…
- C’est justement l’un de ses gardes qui l’aurait tué. Un kadogo…
- …
- Il faut aller se cacher.
- Pourquoi se cacher ? Nous devons au contraire rejoindre l’unité pour savoir ce qu’on doit faire !
- Mais tu ne comprends pas ! Ils disent que c’est nous ! Que ce sont les anciens hommes de Masasu qui ont fait le coup pour se venger !
- Mais Masasu est mort !
- Ecoute Lucien, tu fais ce que tu veux, moi je pars. Il est parti. Pendant quelques secondes, j’ai été incapable de penser. Puis j’ai soudain senti que j’étais en danger. Que la traque allait recommencer. Et que cette fois, si Mzee était effectivement mort, c’était très grave. Je devais fuir. Je suis passé chez l’un de mes amis et je lui ai emprunté des vêtements. Lui, c’est un amateur de hip hop. Il porte des pantalons et des T-shirt larges avec des casquettes. Je lui ai dis :
- Mon ami, j’ai envie de changer de look, prête moi donc quelques uns de tes vêtements pour que je puisse voir si je suis à l’aise. Je te les ramènerais. Il a bien ri de me voir dans cette tenue. Je suis habituellement très classique. Il m’a dit que ça m’allait bien. Puis je me suis mis en route pour Kasavu. J’y ai de la famille. Des cousins. J’ai enfoncé ma casquette sur ma tête et ainsi déguisé, j’ai pu arriver sans problème.
- Lucien ! Ont-ils dit en me voyant. Ils étaient étonnés, je ne leur rends pas souvent visite depuis que j’ai décrété que la famille est une plaie. C’est vrai, c’est compliqué la famille, toujours à te juger, t’asservir et t’exploiter… Mieux vaut se tenir à distance.
- D’où viens-tu et pourquoi es-tu habillé ainsi ? M’a dit ma tante
- C’est mon nouveau style. Je viens de Kinshasa. Je suis un peu fatigué en ce moment alors je me suis dit que j’allais venir me reposer ici. Je ne comptais pas révéler la vérité, encore moins à une femme - avec leur incapacité à garder un secret elle m’aurait attiré des ennuis, c’est sur ! Le soir, j’ai regardé les informations. Le colonel Eddy Kapend, chef d’Etat Major particulier de Mzee est intervenu pour ordonner à toute la hiérarchie militaire de maîtriser ses unités et de fermer les frontières du pays. J’ai pensé :
- Depuis quand un colonel ordonne-t-il aux généraux ? C’était étrange. Allait-il reprendre le pouvoir ? Son ton était grave mais il n’a pas donné de nouvelles sur l’état de santé du président. L’information ne passait pas, ce n’était pas bon signe. Il a fallu attendre le lendemain. Alors seulement, le ministre de la communication a admis que le président avait été blessé dans sa résidence du Palais de Marbre et qu’il avait été transféré à l’extérieur, pour y recevoir les soins appropriés. Il a également dit que Joseph Kabila assurerait la direction de l’Etat pendant le rétablissement de son père. J’ai repensé au commandant Kisase Ngandu, l’un des fondateurs de l’Afdl, assassiné dans l’Est pendant la première guerre. Je me suis souvenu comme on nous avait dit qu’il avait été transporté à l’hôpital alors qu’il était mort sur place. Mzee… Ma famille a commencé à me harceler de questions :
- Pourquoi es-tu ici Lucien ? Tu sais quelque chose ? J’ai nié prestement. Il fallait que je puisse rester chez eux tant que tout cela n’aurait pas été éclairci. Je n’avais confiance en personne et j’étais trop fatigué pour entamer une cavale. Le 18 enfin, vers 20h00 le ministre de la communication a annoncé :
- Le président est mort ce jour à 10h00 à Harare, au Zimbabwe. Ouh ! C’était donc bien vrai ! J’ai d’abord paniqué :
- Le sang va couler à nouveau ! J’ai pensé. Les mobutistes reprendront le pouvoir et nous aurons fait tout cela pour rien ! A moins que les Tutsis n’en profitent pour faire un coup d’Etat… Puis une grande désolation s’est installée en moi. Bizarrement, je me suis reproché de n’avoir pas su protéger Mzee, ce type avec lequel j’étais arrivé ici. Il n’avait pas eu le temps d’accomplir ce qu’il voulait. Notre président souriant… Il parlait comme ça, en levant son doigt court… J’ai pensé à quelque chose de drôle :
- Kabila et Mobutu ont du se rencontrer dans l’au-delà et Mobutu a certainement dit à Kabila : - Tu vois, tu m’as fait partir et maintenant te voilà ! Tu n’as même pas fait un dixième de mon règne ! Tu aurais mieux fait d’accepter l’argent et les voitures ! Le lendemain j’ai appris que tous mes amis avaient été arrêtés.
- Ne devrions nous pas être traité en héros nous, les kadogos ?! Nous avons risqué nos vies et laissé nos mères derrière nous… Ah ! Je me suis emprisonné moi-même. Qu’est ce que je vais devenir ? Au fond, peut être Mzee était-il devenu mauvais ? Peut être est-il mort parce qu’il avait perdu de vue ses promesses ? Tout cela ne cessera donc jamais. J’étais perdu. J’ai recommencé à me bourrer de somnifères pour arrêter de penser. J’ai dit à la famille que c’était un retour de malaria, que j’avais tous les médicaments, que je devais simplement me reposer. On m’a laissé tranquille. Un matin, la radio a annoncé qu’Eddy Kapend avait été arrêté sur ordre de Joseph et que c’étaient ses hommes qui étaient à présent recherchés. J’ai pensé :
- En fait, la politique c’est l’ensemble de tous les mensonges. Comme les proches de Masasu n’étaient plus traqués, j’ai quitté la maison de Kasavu et je suis retourné au travail.
- Où étais-tu ? M’ont-ils dit
- J’étais malade… En punition, ils m’ont fait faire des exercices. Des exercices… J’ai presque eu envie de me marrer. J’adore ça, moi, les exercices ! Ensuite, je ne suis plus du tout revenu.

ACTE 9 - Libre

Avant que tout ce bordel autour de Kabila ne commence, j’avais entendu parler de la création d’un bureau national de démobilisation et de réinsertion pour les enfants soldats (le BUNADER). C’est devenu mon objectif. Je veux être démobilisé. En finir officiellement avec l’armée. Redevenir un civil. Tout oublier. Je suis donc allé au Bunader, ils dressaient des listes qu’ils envoyaient ensuite au ministère de la Défense. Ce dernier validait les demandes. Le 18 décembre 2001, 209 enfants ont été démobilisés. Je suis parmi eux. J’ai 17 ans depuis deux mois. J’ai été emmené, quatre jours avant, au centre de Kibomango un centre de formation dans lequel devait se tenir la cérémonie de démobilisation. A peine passé le portail, j’ai senti qu’il se passait quelque chose de louche. L’encadrement était militaire. Je me suis demandé si je n’étais pas tombé dans un piège. Peut être nous amenaient-ils ici pour nous renvoyer au front ! J’ai donc paniqué lorsqu’ils nous ont distribué des tenues militaires neuves, nous ont dotés d’armes et ont démarré l’entraînement. Effondré. Ils ont dit qu’ils voulaient nous apprendre à défiler, pour le jour de la cérémonie mais comment le croire ? On m’avait déjà tellement menti ! C’était terrible. J’ai renoué promptement avec la paranoïa. J’ai vu le monde entier, ligué contre moi. Si vraiment nous devions sortir libres d’ici alors pourquoi toute cette mise en scène ? Ce n’est que plus tard que j’ai compris leur jeu. Sans doute espéraient-ils que certains d’entre nous prendraient la fuite. C’est ce qui s’était passé d’ailleurs. Effrayés à l’idée de retourner au front, plusieurs enfants sélectionnés s’étaient évadés du centre. Bien sur, on ne les avait pas retenus cette fois. Ils sont retournés dans les rangs ou sont devenus déserteurs. C’était leur façon de nous punir. On ne quitte pas l’armée comme ça. Il leur restait quatre jours de pouvoir et ils l’ont exercé.

Le 17, ils nous ont distribué des T-shirts blancs barrés d’une grande inscription UNICEF bleue et aussi des jeans et des souliers. Ils nous ont dit que nous devions les porter sous notre uniforme pendant la cérémonie : nous serons alignés puis le chef de l’Etat fera un discours à l’issue duquel nous poserons nos uniformes. Deux d’entre nous iront le remettre au président à titre de symbole. Les souliers que j’ai eus sont bien trop petits pour moi. Comme autre alternative, je n’ai que les souliers de ville avec lesquels je suis arrivé. Cela me pose un problème. Je ne vais tout de même pas me présenter devant le président en uniforme et avec des chaussures de ville ! Moi qui suis si élégant d’habitude. Non. Je suis donc parti à la recherche d’une paire de boots. En échange de quelques billets, un militaire m’a prêté les siennes. Il a dit qu’il en avait d’autres.

Le 18 est enfin arrivé et avec lui les journalistes, les associations humanitaires et le président, Joseph Kabila. Il a prononcé un discours :
- A nos jeunes soldats qui vont quitter l’uniforme, la nation toute entière, par ma voix, réitère sa profonde gratitude, pour votre patriotisme et surtout pour avoir sacrifié une partie de votre vie en vous préparant à la défense de votre pays…
- Nous avons sacrifié notre vie, oui, mon enfance s’est envolée pour ton père et je n’ai eu aucune récompense. Tout travail mérite une récompense, même la bible le dit… J’étais furieux. Bien sur, je n’ai rien dit de tout cela. Puis, je l’ai regardé encore, Joseph, et j’ai pensé :
- Ce n’est pas de ta faute, tu n’es pas responsable des actes de ton père. Et puis, je me suis souvenu que je m’étais engagé pour ma nation et que dans la tradition africaine, on ne pouvait pas en vouloir à quelqu’un qui n’était plus. J’ai été apaisé. Lorsqu’il a terminé, Trésor et Jyres, les deux sélectionnés, ont rendu leur tenue militaire au président. Pour clore la cérémonie, il nous a remis officiellement entre les mains du Bunader et il est parti. Je suis resté debout au milieu de la cour après son départ. J’ai regardé mon jean trop court et j’ai réalisé :
- Ca y est Lucien, tu es libre… Ce n’était pas tout à fait vrai. Après que le président soit parti, les militaires du camp nous ont pillé nos affaires. Ils se sont rendus dans les hangars où nous avions dormi les nuits précédentes et nous ont tout volé. Mon téléphone portable, mon pantalon, ma chemise, tout… Soudain, j’ai vu passer un type avec l’un de mes souliers à la main. Je l’ai interpellé :
- Mon cher ami, ça, c’est mon soulier ! On a commencé à se tirailler et les militaires ont formé un cercle autour de nous. Il allait falloir se battre. C’est ce que nous avons fait. C’était un adversaire à ma taille car à Kibomango, certains formateurs sont coréens et enseignent les arts martiaux. Après quelques coups échangés, nous avons déclaré un match nul. Le type d’en face n’avait pas envie de souffrir trop pour un soulier, d’autant qu’il n’avait pas le deuxième… A ce moment là, une recrue du centre est venue me voir. Elle m’a dit :
- Viens, je vais te montrer qui a ta deuxième chaussure. Je l’ai suivi, reconnaissant. J’avais sur moi les boots d’autrui et il n’était pas question que je parte pieds nus. Je devais le retrouver. Elle m’a désignée le gars. Je suis allé le voir :
- Mon ami, tu as mon soulier et j’en ai besoin. Je les ai payés très cher, et avec mon argent, pas avec celui de l’Etat. Rends le moi. Il m’a regardé un moment puis il m’a dit en me le tendant :
- Tiens, prend ton histoire mais laisse nous quelque chose. J’ai menti en disant que je n’avais rien sur moi. Mon cœur n’était plus à sa place. J’ai tout de même laissé un pourboire à la recrue. Les recrues n’ont rien. Je suis bien placé pour le savoir.

Quelques minutes après, nous sommes montés, encore furieux à cause du pillage, dans un bus qui nous a conduits au centre de transit et d’orientation de Kimwenza. Là, on nous a dit :
- Vous allez réapprendre à vivre dans la société civile, apprendre à travailler et à vivre sans armes. Des psychologues accompagneront vos progrès. En très peu de temps, je me suis rendu compte que ce programme n’était pas approprié à mon cas. Il y a ici des gamins complètement paumés, qui n’ont aucune éducation dont il est urgent de s’occuper mais moi… Moi, je dois continuer les cours. Apprendre à faire du savon et de l’anti-moustique, ça ne me sert à rien. J’ai donc réussi à négocier avec les éducateurs trois jours de présence seulement par semaine. J’ai mis dans la balance le fait que je doive suivre un régime spécial à cause de mon ventre. C’est vrai, la nourriture ici n’est pas du tout appropriée et cela me provoque des complications. En revanche, j’aime bien les séances avec les psys et aussi l’entraînement de Ju Ji Tsu, le soir, avec le gardien du centre. Un matin, ils nous ont dit que nous devions remettre nos armes. Bien sur, nous étions censé l’avoir fait mais ils savaient bien que nombre d’entre nous avaient gardé quelques gadgets… Ils ne sont pas bêtes. Je n’ai pas répondu tout de suite à leur requête. J’ai dit que je n’avais plus rien. J’ai commencé par sortir dans la rue sans mon pistolet. Je me sentais si vulnérable que je n’arrivais pas à rester longtemps hors de chez moi :
- Si on m’attaque, comment me défendrais-je sans arme ? L’angoisse s’emparait de moi. Partout, je me sentais en danger. Puis, au fil des conversations avec les psys et grâce à mon obstination, c’est devenu supportable. Un matin, je suis arrivé au centre avec un sac rempli, tout mon arsenal. Et je leur ai donné. Tout sauf mon bébé. Lui, je l’ai encore gardé quelques temps. Il est mon allié depuis si longtemps. Un soir, enfin, après l’avoir longuement regardé, je l’ai offert à un ami militaire.
- Tiens, prends le, je n’en ai plus besoin. On a observé un moment de silence. C’était un acte lourd de sens. Puis il m’a dit qu’il en prendrait grand soin et que je pourrais venir le reprendre quand je voudrais. J’ai espéré que ça n’arriverait jamais. Je lui ai livré mon bébé. Je l’ai fait sans en avoir envie. Je l’ai fait parce qu’il fallait le faire. Je devais apprendre à vivre sans arme. Comme avant. Ensuite, j’ai commencé à travailler sur la patience. Il y avait du boulot, la guerre m’avait rendu autoritaire et nerveux… Un jour, un ami m’a volé de l’argent (encore…). J’étais furieux et décidé à lui arracher les yeux. Arrivé en face de lui, je me suis entendu dire :
- Tu m’as pris de l’argent, tu devais en avoir vraiment besoin. Je te laisse un mois pour me rembourser. Un mois plus tard, je l’ai croisé au bloc, à Bandal, un coin de Kin où il y a plein de terrasses, et il ne m’a rien rendu. Il m’a même pris de haut, il était avec des filles. Je l’ai appelé et je lui ai dit qu’il ne devrait pas jouer ce petit jeu là avec moi. Je crois qu’il a pris ça au sérieux. Une semaine après, il est venu me voir et m’a rendu l’argent. Je lui ai dit :
- Viens, on va le dépenser ensemble. Et nous sommes sortis. En fermant la porte derrière moi, j’ai su que j’étais en voie de guérison...

Restait à étouffer la souffrance. Ca, c’était le plus gros morceau.

Je n’y suis jamais vraiment arrivé.

En avril 2002, j’ai quitté le centre. Fin de la vie militaire.

ACTE 10 – Réflexions

La vie a continué. Aujourd’hui encore, chaque matin, la colère me gagne, malgré moi. C’est un truc viscéral. Je suis sous la douche et d’une main couverte de savon, je touche les cicatrices que m’ont laissé ces foutues guerres. Là, sur le flanc gauche, cette longue entaille qui s’est ouverte par deux fois et me fait encore mal parfois, quand le poison des balles se réveille. Et sur mon pied, cette fleur de chaire plus claire, de la taille d’un citron. Le film me revient. Des images en rafale. Vous les connaissez. Nous sommes maintenant en 2004 et cela fait deux ans que j’ai été démobilisé. En juin, j’ai obtenu mon brevet d’Etat. Mon bac quoi, mais ici, on appelle cela brevet d’Etat. J’ai été fier ce jour là. Tellement fier. Quand j’ai lu mon nom sur la liste : Lucien Badjoko… A la rentrée dernière, je me suis inscrit à l’université. J’étudie le droit. Des promesses que l’on m’avait faites, aucune n’a été tenue. Jamais je n’ai été payé pour ce que j’avais subi. Une guerre sans salaire. Une paix sans prime. Rien. Mais je me débrouille. J’arrive, par des moyens qui ne concernent que moi, à avoir chaque mois un peu d’argent pour vivre et m’habiller bien. J’ai encore des protecteurs… Dans Kinshasa la belle, il y a des voleurs à chaque coin de rue et de la saleté partout. Lorsque j’aurais plus d’argent, je m’achèterais une voiture parce qu’ici, les transports, c’est la catastrophe. Il faut voir les files de gens marcher, marcher… Je vis donc à Kin, loin de l’Est et de ma famille. Où est-elle d’ailleurs ? J’ai perdu sa trace depuis si longtemps. Mes lettres aveugles n’ont pas du trouver le chemin. Où peut être le chemin n’existe-t-il plus… On ne m’a pas répondu. Si ! Un jour, il y a quatre ans, j’ai reçu des nouvelles de ma mère. Elle m’a dit que la santé était bonne mais que la vie avait beaucoup changé. Elle ne m’a pas donné de détails. Après, j’ai perdu sa trace à nouveau et j’ai beaucoup souffert. Aujourd’hui, je ne veux plus m’occuper de cela. Ce genre d’enquêtes ne me crée que des soucis. J’ai baissé les bras pour l’instant, je sais qu’on se croisera un jour. Pour ce qui est de la souffrance… Les psychologues ont échoué. J’ai mal. Dans mon esprit, la colère ne l’emporte pas mais elle me guette. Ca a longtemps été un rempart entre moi et les choses, la colère. Aujourd’hui que ma vie est plus tranquille, j’aimerais qu’elle me laisse en paix. J’ai renoncé momentanément à la gloire. Peut-on être un héros anonyme ? Cela a-t-il du sens ? Dans la rue, je croise mes frères kadogos. Ils quémandent pour manger. Dans les marchés ils déambulent avec des yeux exorbités par la drogue. Je crois qu’ils sniffent du kérosène. Certains ont un bras tranché ou une jambe abîmée. Ils avancent hagards. Qui se soucie encore d’eux ? Nous sommes arrivés triomphants dans la capitale. Ca oui. Le long du grand boulevard, les mamans se sont précipitées pour jeter leurs pagnes à nos pieds. « Ce sont des enfants ! » s’est écrié la foule. Les gens pleuraient de nous voir si petits, nous qui venions de les délivrer du roi léopard. Nous qui avions fait tomber l’empire. Kinshasa la belle nous appartenait. Et puis l’horizon s’est obscurci. Comme nous étions violents, les kinois ont pris peur. On ne nous a plus aimé. Politiquement, nous avons perdu notre soutien principal : mon chef, mon ami, mon frère, le commandant Masasu. Je l’ai beaucoup pleuré. Oui, beaucoup. Je l’ai pleuré en planque parce que moi aussi j’étais devenu indésirable. J’étais poursuivi. Aujourd’hui, tout cela est loin et me revoici devenu un civil. C’est difficile comme transition. Les armes ne m’ouvrent plus de portes, je ne peux plus dire aux gens dans la rue :
- Toi, va m’acheter de l’eau. Mais j’ai choisi. J’ai du apprendre à gérer ma violence. A tendre l’autre joue avec l’aide de Dieu et celle d’un ami qui étudie la psychologie. Il m’a beaucoup parlé. Il a désamorcé les bombes à retardement. Ca n’a pas été facile. Mais j’ai une étoile au dessus de ma tête. Une bonne étoile car je m’en tire plutôt bien. J’ai des amis. Ils sont comme ma famille. Peu d’entre eux savent ce que je suis en réalité. A part Papi, Christian et sa fiancée, Linette. Papi, il vient de Goma. Je le connais depuis longtemps. C’est lui qui m’a présenté Christian. Il est drôle Papi, toujours de bonne humeur. Il mange beaucoup. Les filles le trouvent sexy. Linette, je l’ai connue pendant la deuxième guerre. Un matin, on avait amené au camp des jeunes gens soupçonnés d’être des Rwandais. Trois sœurs et un frère. Eux disaient être des congolais et c’est vrai qu’ils parlaient le swahili de chez nous. Je leur ai donné quelques claques, ensuite, je leur ai demandé le numéro de téléphone de leur père. Je l’ai appelé :
- Mais je suis congolais et ma femme aussi ! Ce sont nos enfants, il faut les laisser partir !
- Je ne parle pas au téléphone papa. Si tu veux qu’on discute, tu viens. Et il est arrivé. Lorsqu’il a commencé à me parler, je me suis dit :
- Mais ce papa là, il est de chez moi ! Alors je suis allé négocier avec les autres.
- Ceux là sont des congolais. Ce sont des innocents. Nous devons les libérer. Je leur ai dit.
- Quoi ! Tu défends des Tutsi ! Tu veux qu’on te fouette aussi toi ? Ils avaient tous l’espionnite à ce moment là. Prendre position comme ça, c’était se ranger du côté de l’ennemi. On a commencé à négocier –négocier, négocier. Ils ont été relâchés. Depuis, ce papa là me considère comme son fils. Et Linette m’aime beaucoup. Christian, je l’appelle Tonton. Il a 10 ans de plus que moi mais nous sommes très proches. Il est généreux et sait prendre soin des gens. Chez lui, il nourrit plusieurs de ses amis. Sa table et sa maison sont toujours ouvertes. Il travaille en tant que contrôleur de gestion dans un ministère. Il gagne 40 dollars par mois. Il est le plus jeune de son équipe. Je suis très fier de lui. Il est aussi clerc à l’église. Chaque dimanche, il participe à la messe. Moi, je vais avec lui. Je chante dans la chorale. On s’appelle les Magnificats. A bien y réfléchir, je crois que c’est cette chorale qui m’a permis de m’en sortir. Trois fois par semaine, j’allais répéter. Le dimanche, je chantais pendant la messe avec la voix basse d’homme. Là, je me sentais bien. En contact avec quelque chose de grand. C’étaient des moments de trêve. Cette ambiance, je l’ai trouvée mieux encore que celle du whisky. Je crois que j’ai expié une partie de ma douleur par le chant. J’ai aussi arrêté de boire de l’alcool. Les cauchemars ont cessé à ce moment là. Avec l’aide de Dieu. Aux autres amis, je leur mens. Je suis un réfugié de l’Est, j’ai été séparé de ma famille. Ils me croient sans se poser de questions. Ils ne pourraient pas m’aimer s’ils savaient que j’ai tué. Ils auraient peur je pense. Chez moi, je ne garde aucune preuve de mon passé militaire. Je crains de me faire reprendre. Ca non, je ne veux pas y retourner ! Je crains aussi la vengeance d’un ancien ennemi. Toutes mes photos sont chez un proche. Sur l’une d’entre elles, que j’aime bien, il y a cinq amis. Tous en tenue de camouflage. Tous morts sauf d’eux d’entre eux. Sakadé, le plus grand et moi. En fait, Sakadé, il est parti aussi mais comme je l’aimais vraiment, je le maintiens en vie. Il était incroyable ce gars. Elancé et fort. Son corps se développait vite. Un jour, nous étions pris dans une embuscade. Lui était dans la jeep devant moi. Soudain, je l’ai vu sauter en marche. Il a fait un bond très haut par-dessus la voiture, en tirant. Il nous couvrait. C’était comme dans les films. Nous avons tous profité de l’occasion pour sauter des voitures. Nous redoutions l’envoi d’une roquette qui nous aurait tous pulvérisés. On s’est enfuit. J’avais beaucoup d’admiration pour Sakadé. Un matin, j’ai appris qu’il était mort. Ca m’a fait de la peine. Depuis, je le maintiens en vie en pensant souvent à lui. Bref, j’ai repris où j’en étais resté avant d’être emporté dans ce cyclone. Peu d’entre les kadogos ont terminé leurs études secondaires. Cinq, peut être six je crois. Et nous étions si nombreux… L’Unicef dit que nous étions 30 000. Quelques temps après la très médiatisée cérémonie de démobilisation, certains d’entre nous sont retournés dans les rangs de l’armée. Je crois même que l’un des deux enfants qui avait été choisi pour remettre symboliquement sa tenue militaire au chef de l’Etat est en ce moment à la guerre de Bunia. Quelle alternative avaient-ils en réalité ? Plus de famille, pas de travail, pas d’amis en dehors de l’armée. Moi, j’ai résisté. Mais parfois, quand la colère me déborde pour une raison ou une autre je dois m’enfermer. Ne plus voir personne parce que j’ai peur de faire des choses que je regretterais. Là, je pense à ma mère. Elle me manque tellement quand je suis douloureux comme ça. Le pire, c’est quand je suis malade. Les souvenirs me montent et j’avale des médicaments pour dormir. Il y a peu de temps, j’ai fait une crise de malaria doublée d’une typhoïde. J’ai perdu presque 10 kilos en un mois. Une amie française m’a dit qu’il existait des vaccins contre la typhoïde, qu’elle-même était vaccinée. Nous étions avec d’autres amis à l’hôpital et nous ne l’avons pas crue d’abord. Mais si. C’était vrai.
- Et contre le paludisme ? On a demandé à tout hasard. Non, ça non, contre le paludisme, il n’existe toujours rien.

L’autre jour, je discutais avec Christian et il m’a dit :
- Tu ne devineras jamais ! Hier j’étais à la piscine et j’ai vu cinq tutsi attablés qui discutaient. Tu te rends compte ! Qui aurait pu imaginer cela il y a un an encore. Avec toutes les horreurs qu’on nous a montrées à la télé et sur Internet : les bébés pilés, toutes les femmes violées… Aujourd’hui, ils sont là et ils boivent tranquillement un verre dans un lieu public. Nous les congolais, nous avons beaucoup de défauts mais nous avons une qualité : nous pardonnons vite ! C’est vrai que nous pardonnons vite ! Moi, il m’arrive maintenant d’aller boire un verre avec des gens du RCD-Goma. Pourtant, les gens du RCD, ils ont tué nos familles et nos frères dans l’Est. Mais nous sommes ainsi, nous, les congolais. Nous pardonnons : ennemis d’hier, amis d’aujourd’hui… C’est ainsi que les choses doivent être.

Parfois, je pense au futur. Je me dis que je voudrais travailler au service de l’Etat ou de l’humanité. Etre parmi ceux qui prennent les décisions parce que je crois bien que j’ai quelque chose à apporter. Je voudrais contribuer à installer une vraie démocratie, avec une vraie justice. Je suis optimiste pour l’avenir.

FIN

...............................................................................................................

"LES MINES"

" ooh… Et je crie avant hier, le sang !! Aujourd’hui le sang Venez voir le sang de la guerre !! Venez voir le sang ! ooh… Mais ici, c’était autre chose, autre chose … Les coups de feu ne claquaient pas, Je n’écoutais pas dans la nuit passer, Un fleuve des soldats débouchant vers la mort, C’était autre chose ici, dans les cordillères :

Un gris qui tuait, Qui détruisait fumée, Poussière des mines ou de ciment, Toute une armée obscure s’avançait sans drapeau, Et je vis ou vivait l’homme entassé environné de bois brisé de terre pourrie, de fer rouillé, Et je dis : Moi j’en ai assez, assez ! Et bien je dis : je ne fais plus un pas dans cette solitude, Plus un pas dans cette injustice, Plus un pas dans cette atrocité"

Poème de Lucien Badjoko

...............................................................................................................

POSTFACE

Des enfants soldats, en République Démocratique du Congo (RDC), on ne sait pas vraiment combien il y en a. Entre 10 et 30 000 selon l’Unicef. A chaque nouvelle rébellion, leur chiffre augmente. Il y a d’abord eu la guerre de libération, en 1997, menée par Laurent Désiré Kabila et son armée de Kadogos : « les trop petits ». En sept mois, après avoir traversé le pays à pied, ils avaient ravi le trône que le Maréchal Mobutu occupait depuis plus de 30 ans. A partir de 1998, des groupes rebelles tels que le Rassemblement Congolais pour la Démocratie - Goma (RCD-Goma, un mouvement financé par le Rwanda), le RCD/Kisangani-Mouvement de Libération (RCD/K/ML), le Mouvement de Libération du Congo (MLC, soutenu par l’Ouganda et connu pour ses actes de cannibalisme sur les populations pygmées Mbutis dans le Nord-Kivu et l’Ituri, en octobre 2002) ont pris possession du Nord et de l’Est du pays. Dans leurs troupes, bien sur : des enfants. Tout comme dans celles des nombreuses milices que compte la RDC : les Interahamwes (hutus), les guerriers nationalistes Mayi mayi ou encore les groupes Mundundu 40 (M40), FRF/ Masunzu … Depuis quelques temps, des affrontements entre ethnies Lendu et Hema font rage en Ituri, dans l’Est. Là encore, les enfants sont au front. Ils s’engagent d’eux même ou sont enrôlés de force. Dans l’Est, j’ai rencontré plusieurs de ces gamins. Utilisés par les différents groupes armés, ils avaient finalement été démobilisés. Chabani, 16 ans, a commencé avec les troupes de Kabila en 1997, il avait 10 ans. Il parle en swahili : « Le message circulait que les militaires allaient toucher 100 dollars par mois, alors je suis parti. Lorsque la ville de Kisangani –à l’Est- est tombée, je suis resté en poste. Quand les rebelles du RCD-Goma ont attaqué l’Est, en 1998, les officiers pour lesquels je travaillais sont venus nous voir et ils nous ont dit qu’il n’y avait aucune raison de se battre, que nous devions former une armée contre Kinshasa, que Kabila, le président, s’était moqué de nous. Moi, je ne maîtrise pas la politique mais j’imagine qu’on avait du leur faire des cadeaux… J’ai ensuite été envoyé dans un centre de recyclage où l’on m’a inculqué l’idéologie du RCD. En 2000, mon commandant s’est séparé du RCD et a rallié le M40, il m’a emmené avec lui. En 2003, il a été capturé par le RCD, alors, j’y suis retourné aussi. J’ai tué beaucoup de monde pendant tout ce temps. Et vu beaucoup de morts aussi… » Il y a aussi le témoignage d’Espe, 15 ans, une jeune fille au visage dur et au crâne rasé : « J’ai commencé dans les M40 à 10 ans. Je me suis engagée volontairement parce que j’étais maltraitée par la deuxième femme de mon père. Lorsque j’ai vu qu’il y avait beaucoup d’autres enfants dans ce groupe, je me suis décidée. Je faisais partie d’un bataillon de cinq filles, on escortait un commandant. Il nous donnait de l’alcool et du chanvre, ensuite, le soir, il abusait de nous. On devait vivre comme des singes dans la forêt pour ne pas se faire repérer, on dormait par terre, dans les feuilles. On a exigé de nous que nous allions piller nos propres villages. J’ai assisté à des scènes de viol, des femmes que je connaissais depuis toujours. J’étais garde du commandant, je devais être là quoi qu’il fasse… J’ai décidé de m’enfuir et d’aller rejoindre les rangs du RCD-Goma, je souffrais trop. Dans cette forêt, les gens mourraient au combat ou à cause des maladies. Je suis partie. J’ai marché seule pendant trois semaines. Je me suis nourrie de plantes sauvages et de racines de Mayange, ça ressemble à de la patate douce. Un jour, en arrivant dans un village, j’ai trouvé Vumi et Sila, des filles que je connaissais. Elles étaient en tenue militaire et escortaient un colonel. Il a été très content de me recueillir. Trois mois plus tard on a été démobilisées. » Le pouvoir central – qui détient environ les deux tiers du pays-, depuis juin 2001, s’est engagé à arrêter le recrutement des enfants de moins de 18 ans, à arrêter l’envoi des moins de 18 ans déjà recrutés au front, à ne plus permettre aux enfants soldats déjà recrutés de manier les armes. Pour ce qui est de la démobilisation, les programmes se poursuivent mais ne donnent que de maigres résultats, l’Unicef estime à moins de 300 le nombre d’enfants qui ont été démobilisés. Dans l’Est, qui est toujours aux mains du RCD, les choses sont un peu plus compliquées car si les cadres du parti affichent une volonté de démobiliser, sur le terrain, les commandants rechignent à se séparer de leurs recrues. A Bukavu – capitale du Kivu, à l’Est- par exemple, ce sont l’Unicef, Save the children et une ONG locale : le Bureau pour le volontariat au service de l’enfance et de la santé (BVES) qui travaillent, de concert, à la démobilisation des enfants. Murhabazi Namegabe, le directeur du BVES explique : « Nous avons commencé à travailler sur ce thème en 1999. Depuis, nous avons réussi à démobiliser près de 2000 enfants dans le Kivu. Nous les faisons ensuite passer par des centres de Transit et d’orientation dans lesquels nous tentons de les réintégrer. Lorsqu’ils arrivent, ce sont des bêtes sauvages. Dans les centres du BVES, nous leur apprenons la menuiserie et le jardinage, nous leur donnons des cours d’alphabétisation et de droit. Nous les sensibilisons sur les MST et le VIH. Nous leur apprenons la patience… Depuis 1996, le programme alimentaire mondial nous donne du maïs, du riz, des haricots, de l’huile et du sel. Pour le reste, nous vendons les légumes que les enfants produisent dans un champ que nous avons acheté. Nous vendons aussi les meubles qui sont fabriqués dans les ateliers à des ONG où des entreprises qui s’installent et on besoin de tables et d’étagères. L’Unicef nous aide ponctuellement. Le Comité International de la Croix Rouge (CICR) nous fournit des médicaments. D’autres ONG forment nos agents. On se débrouille… » Il se débrouille même vraiment bien Muna (ces amis l’appellent ainsi). Dans ses centres, construits avec des planches en bois et couverts de bâches fournies par le Haut Comité aux Réfugiés, les enfants reprennent petit à petit goût à la vie. Pour cela, il est prêt à risquer la sienne. Car démobiliser, là bas, est une mission périlleuse. En avril 2001, six membres du CICR qui travaillaient à la démobilisation des mineurs ont été assassinés à coups de machette dans la région de Bunia. C’est une autre ONG locale, SOS grands Lacs, basée à Goma, qui a repris le flambeau. Albert Mushayuma est l’un de ses membres : « C’est une tâche vraiment délicate. En Ituri, le thème des kadogos est très sensible. Lorsque nous arrivons, par exemple, dans un village Hema et que nous parlons de la démobilisation des enfants ils nous répondent « Vous voulez nous affaiblir ! Allez démobiliser les Lendu ! » On ne peut pas trop insister, ce sont des gens dangereux. Mais on revient quand même. Encore et encore. Parfois, ça finit par marcher mais tout est fait pour nous compliquer la tache. Tenez, une anecdote : une fois, des hommes du MLC ont eu vent de notre arrivée. Nous étions nombreux pour cette mission, il y avait l’Unicef et d’autres encore. Alors, ils ont pris tous leurs enfants et les ont emmené à Gbadolite, au Nord-ouest. De là, ils les ont fait passer en République Centrafricaine. Lorsque nous sommes arrivés, il n’y avait plus un seul mineur. Mais nous avons eu le fin mot de l’histoire grâce à des gosses qui se sont enfuis de Gbadolite. Ils sont rentrés à pied jusqu’en Ituri et se sont présentés dans nos centres. Non, vraiment, le chemin est encore long… »

KATIA CLARENS

SOMMAIRE

Introduction Acte 1 – Au front Acte 2 – Fin de la vie civile Acte 3 – Le commandant Acte 4 – Kinshasa la belle Acte 5 – Amis d’hier, ennemis d’aujourd’hui Acte 6 – Deuxième guerre Acte 7 – L’école Acte 8 – Assassinats Acte 9 – Libre Acte 10 – Réflexions Les mines, de Lucien Badjoko Postface

Remerciements :

Eric Laurent, Jean Marie Montali, Guillaume Pierre

Lucien Badjoko à 19 ans. Ancien enfant soldat en République démocratique du Congo, engagé volontairement dans le mouvement rebelle de Laurent-Désiré Kabila pour renverser Mobutu, son livre lui permet d’exorciser. Lucien Badjoko décrit l’ex-Zaïre en guerre et sa vie quotidienne dans le combat, où les enfants étaient traités comme les adultes. Après sa démobilisation, il a créé l’Ambassade des enfants soldats démobilisés.

Katia Clarens, qui a recueilli les souvenirs bouleversants de cet enfant soldat, est reporter.

Par Katia Clarens

plusPhotos

plusDessins

Envoyer par e-mail

afficher une version imprimable de cet article Imprimer l'article

générer une version PDF de cet article Article au format PDF


CONGO