CHINE

Les anti-jeux de Pékin

Jeux Tibétains

Inde, mai 2008

C’est un stade perdu sur les hauteurs de Dharamsala, à dix heures de route de New Delhi, aux pieds des Himalaya. Une escale champêtre ceinte de tribunes de gosses pierres qui domine la capitale des Tibétains en exil. Le Dalaï Lama réside en contre bas. Occupé par une nouvelle tournée à l’étranger, il habite ses ouailles à défaut de les encourager. Au l’extrémité du terrain, souligné d’oriflammes de circonstance, un slogan invite au partage : “ Come to learn, leave to serve ” (Venez pour apprendre, partez pour servir).

“ Apprendre ” et “ servir ” : les trente et quelques héros des premiers Jeux tibétains de l’histoire, organisés en ces lieux à la mi-mai, n’ont pas fait autre chose. Si l’essentiel est de participer, Dakpa, Dhondup, Tso, Kyi, Palzom et consorts l’ont fait au-delà de l’imaginable. Ils n’ont ni excellé, ni brillé. Mais fait davantage : au gré de performances dérisoires (5,50 m en longueur ; 1,75 m en hauteur ; 9’’60 au 80 m), ils ont cornaqué la fragilité de leur statut et souligné la précarité de leur avenir. McLeod Ganj, le quartier le plus reculé de Dharamsala, se résume à deux rues pentues à l’extrême parcourues par des essaims de moines couleur safran, de touristes new age et de rickshaw aux abois. Lhassa, et la terre originelle, semblent bien éloignées de ce caravansérail aux parfum d’encens. C’est pourtant à McLeod que l’ont croise les anti-Chinois les plus résolus. Là, que protestations, dazibao et autres grèves de la faim se perpétuent pour contrebalancer l’assourdissant silence imposé par Pékin aux six millions de Tibétains occupés depuis 1949. Né dans l’Est de l’Inde, mais fils d’un proche du Dalaï Lama, Lobsang Wangyal, habite une maison de béton sans façon. Il porte des cheveux long, des vêtements tape à l’œil et la responsabilité d’une petite structure évènementielle. Depuis 1993, il n’a de cesse que d’inventer de nouveaux prétextes pour rameuter l’opinion. “ J’ai d’abord imaginé le Free Spirit Festival, une manifestation culturelle alternative. Puis organisé l’élection de Miss Tibet pour mieux briser l’indifférence. ” Lobsang voit juste et attire, au nom de ce seul évènement, une kyrielle de médias internationaux. Les candidates ne se bousculent pas – une seule en 2003 – mais l’impact est indéniable. Les Jeux tibétains naissent d’une pareille évidence : peu importe la crédibilité de l’évènement proposé, seule importe les retombées qu’il suggère. Un moment promis au soutien d’un député européen, puis aux largesses d’une richissime norvégienne, finalement soutenu par une poignée de bénévoles venus du Canada, de France ou de Grèce, le photographe de presse reconverti bateleur de foire suggère une manière de décathlon omnisports (tir, natation, athlétisme, etc.) avant de partir à la pêche aux sponsors : “ Sur mon site j’ai annoncé un budget de 10 000 dollars et reçu des milliers de messages d’encouragement. Mais curieusement, les Internautes ne se sont guère mobilisés. Les journalistes ne sont pas des êtres à part : je les invitent à donner eux aussi pour soutenir encore nos valeureux athlètes… ” Des pionniers plus que des habitués. Nés au Tibet, au Népal ou en Inde. Des étudiants, des militaires ou des moines. Qui, sans doute, en pince pour les activités physiques, mais qui, surtout, se préoccupent de contrarier les indifférences. Tsering Tashi a 23 ans. Il a le cheveu en pétard et un diamant à l’oreille gauche. Kobe Bryant est son idole. Tout comme son père suffisamment pénétré pour rallier Lhasa à Dharamsala au gré d’une pénitence – ponctuée d’une génuflexion et d’une prosternation à chaque pas – qui s’éternisa trois années durant ! Un exploit monumental qui incita son fils à le rejoindre quinze ans plus tard avec pour seul mot d’ordre de se distinguer à son tour : “ Lorsque je suis arrivé en Inde, je ne connaissais que son nom. Après mille questions on m’a désigné un moine figé devant un autel. Je n’ai même pas osé le déranger. Plus tard, nous nous sommes salués. Sans la moindre effusion. Il m’a simplement dit : ’’Etudie, c’est ce que tu as de mieux à faire.’’ ” Tashi n’a pas désobéit. Il a fréquenté le collège “ d’en haut ” avec assiduité, mais n’a pas négligé ses installations sportives pour autant : “ Je ne suis pas très doué, mais j’aime ça. Gamin, je tirais à l’arc même sur mon cheval. Aujourd’hui, les encouragements de ma mère et de mes frères me manquent. Depuis les émeutes du mois de mars, je n’ai aucune nouvelle d’eux. Ces Jeux, c’est un peu un moyen de leur faire un signe. ” Seul bémol : Tashi ne figure pas sur la photo du podium final. Malgré un bon capital de points accumulés au tir, ses lacunes en natation lui ont été fatales. Côté filles, les intentions sont équivalentes mais les hésitations plus nombreuses encore. Dhartso Kyi, petit format et yeux amande : “ J’avais envie de m’inscrire mais, en même temps, j’étais très gênée. Pour une Tibétaine se montrer en short et en t-shirt n’est pas évident. Heureusement, mes professeurs m’ont encouragée et m’ont accordée une ‘’permission’’ de dix jours. ” Après chaque saut, Dhartso disparaît dans son survêtement. Et c’est avec réticence qu’elle l’a quitté avant d’entamer la course de fond organisée en pleine ville. Le Swiss Park Strawberry est planté d’essences verdoyantes et coiffé de sommets majuscules. Les épreuves de tir à l’arc qui s’y déroulent débutent dans la brume, mais la cible est une nouvelle fois atteinte : une batterie de caméras (CNN, Al Jazira, la RAI, la télé indienne, etc.) virevoltent autour d’un moustachu à la voix de stentor, karatéka à ses heures et maître archer pourquoi pas. La plupart des athlètes débutent et leurs flèches se perdent. Peu importe : même croquignole, la situation offre son comptant de symboles à diffuser. Idem à la piscine de Funky Town, deux jours plus tard. L’incitatrice est allemande, dreadlockée comme une Shiva de bazar. Elle a passé la soixantaine, mais les novices sont tout ouies qui battent l’eau à défaut de l’apprivoiser. “ Vingt-cinq ou deux cent cinquante athlètes : quelle importance ? Ce qui compte c’est d’occuper le cadre et les faisceaux satellites ”. Lobsang, un rien cynique, tient pour acquis que les intentions surpassent les résultats. En matière de décorum – flamme, drapeau, serment, podium – il n’a négligé aucun artifice. Durant les trois mois qui ont précédé l’événement, il a même singé le parcours de la flamme initié par Pékin et envoyé par Fedex sa propre torche d’une capitale à l’autre. Exhibée au cœur du Maracana à Rio, plébiscitée sur la place centrale de Taipei, le trait d’union obligatoire a même été brandi par Desmond Tutu au Cap ! Autant de micro événements qui, au final, permirent de rameuter une cohorte de sympathisants hétéroclites. Un aréopage où se bousculent des curieux, des convaincus, mais aussi un Américain à catogan qui a fréquenté Woodstock et composé un hymne électrique dédié à la cause ; une Castafiore australienne reconvertie dans la restauration ; un toubib israélien adepte des médecines douces ou encore un député estonien, mi-Besancenot, mi-Kouchner, spécialement mobilisé parce que, explique-t-il : “ Si aucun réfugié tibétain n’a jamais rallié Tallin, l’histoire de ce peuple opprimé est aussi la notre. L’URSS d’hier et la Chine d’aujourd’hui, c’est du pareil au même. ” Le sport comme accélérateur de processus. Kelsang Dhundup y croit. A défaut de connaître les récentes performances de Roger Federer ou de Lewis Hamilton, le secrétaire de la Tibetan National Sport Association sait ce que les relations sino-américaines doivent au ping-pong ou combien le cricket a favorisé le dialogue indo-pakistanais. Lui-même a parrainé en 1999 un match Groenland-Tibet qui, plus que la cause du football, servit celle de ses compatriotes oubliés : “ Ces Jeux sont une bonne idée. Mais le fait est que Lobsang est un entrepreneur et que son désintéressement ne saute pas toujours aux yeux. ” Même son de cloche au siège du gouvernement en exil. “ C’est une initiative individuelle, déplore Thubten Samphet, secrétaire à l’Information. Nous ne la désapprouvons pas. Mais, depuis le récent tremblement de terre dans le Sichuan, le Dalaï Lama recommande davantage la compassion que l’agression. ” Les membres du Comité Olympique Tibétain, non officiel il va s’en dire, regrettent eux aussi de n’avoir pas été associés. Pas plus que les animateurs du Festival de la jeunesse qui, chaque mois d’octobre, rassemble plusieurs centaines de sportifs en herbe dans le même stade. Face à quatre caméras supplémentaires, Lobsang tempère : “ Je ne me préoccupe pas de ces divergences. A l’inverse du slogan de Pékin (‘’Un monde, un rêve’’), le mien (‘’Un monde, des rêves’’) est sans équivoque. J’ai mes idées. Mais n’interdit personne à en émettre d’autres. Je n’ai pas l’outrecuidance de demander le boycott des Jeux de Pékin. Je veux simplement marquer le coup et servir la cause. ”

Benoît Heimermann

Par Benoît Heimermann

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