FRANCE 19 mai 2014

"Albert Londres aurait fondu devant elle. Nous aussi."

Josette ou l’élégance du reporter.

Après la disparition de Josette Alia, journaliste, grand-reporter.

Il y a des disparitions plus cruelles, plus injustes, plus scandaleuses que d’autres. Nous avions une grande dame et le qualificatif, désormais, n’est plus très facile à attribuer. Il est d’usage de dire que certaines personnes s’en vont en emportant une partie de notre mémoire. Ce n’est pas totalement exact. La mémoire qui nous reste est seulement plus douloureuse. Elle met le vide en abyme.

La mort de Josette me donne le vertige, un peu comme on perd un point de lumière dans l’obscur, un repère moral, un membre aimant de notre famille. Et celui ou ceux qui gouvernent – mal - en haut auraient du nous la laisser encore un peu, comme une borne lumineuse sur le chemin du ciel. Josette était un coup de foudre pour tous ceux qu’elle rencontrait, sa mort est un coup de grâce.

Au Nouvel-Observateur, elle est la dernière d’une série de chocs qui ébranle toute la maison. Il y a eu Serge Lafaurie, jeune vieillard magnifique dont Clint Eastwood n’était qu’un pâle sosie, un prince des mots, un seigneur engagé et discret. Et François Cavigioli, sa plume, bon dieu, sa plume ! Et la malice des tendres. Et K.S Karol, une culture d’encyclopédie politique, un morceau d’histoire contemporaine a lui tout seul. Et son courage.

Et maintenant Josette, dont l’élégance du corps et de l’esprit faisait baver d’envie les quatre étages de la rédaction. Ils étaient à la fois beaux, brillants, engagés et humbles. L’humilité. Au temps des Selfies, la vertu devient rare, non ? Elle, en grande dame, n’étalait rien. Il lui suffisait d’être. Albert Londres aurait fondu devant elle. Nous aussi. Josette, présidente de l’association avant que sa santé ne l’oblige à renoncer, cela suffisait à illuminer la fonction politique, et d’oser imaginer Ava Gardner à l’Élysée.

Alors oui, plus que la tristesse, c’est une sainte colère qui nous saisit. La tristesse, ce sera pour plus tard, quand le temps atténuera scandale de son départ. La tristesse, pas l’amertume. Et quand sera trop forte la nostalgie de notre grande dame, il suffira de fermer les yeux et de la revoir pour retrouver le vrai visage de la jeunesse éternelle.

Avec toute notre tendresse

Jean-Paul Mari

BIOGRAPHIE

Germaniste, elle suit une formation de relations internationales qui l’amène à travailler aux affaires sarroises du ministère des Affaires étrangères. Mais après son mariage avec Raouf Benbrahem (juillet 1952), un pédiatre issu de la haute bourgeoisie tunisienne, la nationalité de son mari l’oblige à quitter son poste et à le suivre dans son pays.

En 1956, elle se trouve sans débouchés professionnels dans un pays dont elle ne maîtrise pas la langue. Sur l’impulsion de Claude Nicolet, elle suit des études d’archéologies latines à l’université de Tunis. Mais lassée par l’histoire, notamment médiévale, elle abandonne l’archéologie pour se lancer dans le journalisme. Elle anime ainsi une cinquantaine d’émissions féminines sur Radio Tunis. Puis, par le biais de son mari, ami intime du fils du président et frère de l’avocat du Néo-Destour, elle est amenée à fréquenter les proches de Bourguiba au point de se lier d’amitié avec sa femme. Elle tire de ses relations un soutien financier pour lancer, avec son amie Safia Farhat, le premier journal féminin tunisien francophone et arabe, Faïza.

En 1960, elle entame sa collaboration à Afrique-Action, y effectuant ses premiers reportages, comme celui de Bizerte en juillet 1961. Couvrant l’Afrique du nord, elle intègre ainsi le ’Maghreb Circus’, ce groupe de journalistes occidentaux qui couvrent cette région pour leurs journaux respectifs et qui sont proches de la gauche anticolonialiste et du FLN. Après l’indépendance de l’Algérie, elle devient correspondante du Monde à Tunis. Sans cesser sa collaboration à Jeune Afrique, elle couvre alors la Tunisie pour le quotidien du soir, notamment la tournée de Bourguiba au Moyen-Orient (avril 1965).

Ses débuts de journaliste Les premiers mois, sa signature est abrégée pour laisser planer l’ambiguïté sur la nature d’un sexe dont les responsables de la rue des Italiens craignent qu’il provoque un manque de crédibilité auprès du lectorat. Parallèlement, à partir de 1965, elle collabore épisodiquement au Nouvel Observateur à travers une interview de Houari Boumédiène, quelques articles sur l’affaire Ben Barka ou un commentaire du débat Mendès-Debré (décembre 1965). Mais en décembre 1966, un papier sur la répression policière à l’Université lui vaut d’être assignée à résidence et menacée de deux ans de travaux forcés pour atteinte à la sécurité de l’État. L’intercession de Jean Daniel auprès de Bourguiba lui permet alors de quitter le pays.

Abandonnant biens et mari en Tunisie, elle se retrouve à Paris dépourvue de tout moyen financier, d’autant plus qu’Hubert Beuve-Méry et Jacques Fauvet refusent de l’aider. Jean Daniel l’accueille alors volontiers à la rédaction du Nouvel Observateur où elle prend définitivement le pseudonyme de « Alia »2.

Elle est d’abord envoyée couvrir la campagne législative de Pierre Mendès France à Grenoble (janvier-mars 1967) dans le cadre de l’édition Rhône-Alpes que le Nouvel Observateur lance à cette occasion. De retour à Paris, elle repart vite pour l’Égypte couvrir la guerre des Six Jours (mai 1967). Elle s’impose alors comme le grand reporter du journal sur les questions du Proche-Orient, collaborant notamment avec le correspondant du Nouvel Observateur en Israël, Victor Cygielman. Entre deux reportages, elle continue toutefois à traiter de la vie politique comme l’illustrent les portraits qu’elle trace de Jacques Chaban-Delmas (24 janvier 1968), de Jacques Duhamel (14 février 1968), d’Alain Savary (21 juillet 1969) ou de Michel Rocard (3 novembre 1969).

Le Nouvel Observateur

Mais à l’aube des années 1970, elle se tourne de plus en plus vers des questions de société comme l’inégalité salariale entre les sexes, « la sexualité des enfants » ou « les nouveaux lycéens. » S’il lui arrive de traiter de questions politiques telles que « le financement du PCF » ou l’affaire de « L’Église et l’affaire Touvier », elle choisit donc de collaborer plus activement au service « Notre Époque » dans le cadre de grandes enquêtes. C’est à la suite de discussions avec Philippe Viannay sur la nécessité de mettre en lumière les inégalités qu’elle coordonne ainsi l’enquête sur « Le prix d’un Français » (septembre 1975), plus grosse vente du journal sur Paris-surface. Mais elle en sort aussi une sur l’éducation (8 mars 1976), « La fortune des Français » (25 octobre 1976), les sciences (7 mars 1977), ou mène un entretien avec Françoise Dolto en octobre 1977.

Elle continue toutefois à traiter du Moyen-Orient, interviewant ainsi des personnalités comme Sadate (15 décembre 1975), Rabin (l5 janvier 1976 ; 12 décembre 1977), Boutros Ghali (28 novembre 1977) ou Bourguiba (février 1980). Mais, en avril 1975, un article de décembre 1973 attribuant au général Shmuel Gonen (en) la responsabilité des revers subis par Israël lors de la guerre du Kippour3 lui vaut une condamnation à une lourde amende (150 000 FRF) par la Justice israélienne. Son refus de payer la met sur la liste rouge interdisant aux condamnés de quitter le territoire israélien, et elle est retenue lors d’un voyage en novembre 1976. Grâce à son passeport au nom de Ben Brahem, elle réussit toutefois à quitter Israël, permettant au journal de s’en tirer pour une amende bien inférieure.

Incontestablement la journaliste la plus polyvalente du journal, elle est, en novembre 1978, promue rédactrice en chef-adjointe sans pour autant exercer de véritables fonctions de direction. Il s’agit plutôt de la reconnaissance symbolique d’un talent qui continue à s’exercer dans ses reportages à l’étranger (notamment au Liban) ou dans son traitement de certaines questions de société telles que l’avortement, sujet sur lequel elle s’affronte vivement avec son compatriote fertois E. Marsala.

Prix de la meilleure journaliste en 1980, elle est, à l’approche des grandes échéances électorales, mobilisée en politique intérieure. Ainsi, alors qu’elle se limitait à des entretiens de personnalités politiques de second rang ou à des questions en rapport avec des instruments d’indépendance nationale – comme le nucléaire ou l’arme atomique -, elle en vient, lors de la campagne présidentielle de 1981, à interviewer successivement Pierre Mendès France (13 avril 1981), François Mitterrand (5 mai 1981) et Pierre Mauroy (15 juin 1981).

Dans les années 70, elle avait été invitée à siéger de manière permanente au sein du jury du Prix Albert Londres, qu’elle a présidé de 2006 à 2010, succédant aux 21 années de présidence de l’historien et académicien, Henri Amouroux.

Bibliographie

La guerre de Mitterrand, la dernière grande illusion, 1991 Quand le soleil était chaud, 1993 Au cœur de la voyance, 1995 Étoile bleue, chapeaux noirs : Israël aujourd’hui, 1999 Le pensionnat, 2005

19 mai 2014

Par Jean-Paul Mari

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