USA 2009

Au coeur des montagnes de l’Arizona

Jours tranquilles à Patagonia

Frontière, cow boys, fusils, clandestins, écrivains, drogue..hors du temps.

Patagonia, son coffee shop, sa station-service et ses huit cent cinquante habitants, dans l’Etat de l’Arizona, en bordure du Mexique. Le paysage sauvage attire les écrivains. Les passeurs d’immigrants et de drogue aussi. En cette terre de western, l’Histoire s’écrit sous les yeux des habitants. Mais ils regardent ailleurs.

Le monde est plongé dans l’obscurité et Chuck parle à la nuit. D’une voix incroyablement basse, grave, matelassée par le vin et le tabac, quasiment inaudible. Il m’avait indiqué le chemin par téléphone : « À deux miles et demi au sud de Patagonia, après le creek, avant la gorge, un chemin de terre caché, la maison au bord de la rivière. C’est la seule. »

Chuck Bowden vit à Tucson, Arizona, une banlieue enroulée en forme de ville, qu’il fuit dès qu’il le peut. Chuck achète une bouteille de vin et des cigarettes sans filtre, prend l’I-10 vers l’Est puis la 82 vers le Sud, roule une heure et demie et vient s’installer à Patagonia, au bord du creek, caché à l’ombre de la montagne.

Le jour, il écrit dans cette maison que lui confie souvent son ami l’écrivain Jim Harrisson. Le soir, il s’assied sur la véranda et regarde l’orage frapper la terre. Il a la soixantaine, une belle gueule et un corps fatigué d’avoir trop roulé le long de la frontière entre l’Amérique et le Mexique.

Chuck parle depuis des heures, de l’Arizona, du désert, des montagnes, de la frontière, de l’immigration, de la drogue, de tout ce qui traverse, de la presse locale qui refuse de voir ce qui se passe à trois cents mètres d’elle, de l’autre côté du poste-frontière. Vingt quartiers entiers de Ciudad Juárez évacués après une inondation meurtrière et pas un mot dans le journal d’El Paso.

La nuit est étoilée, le ciel truffé de diamants à pointe dure, coupants, détachés sur la voûte obscure, compacte. Puis tout s’éteint, l’orage approche et, avec lui, la pesanteur enveloppe le monde. La montagne d’en face disparaît. Sous les pieds, le sol craque, gronde, le tremblement sous terre monte, gagne le ciel. Tout est suspendu. Les oiseaux se taisent, les animaux sauvages cherchent un refuge et les chauves-souris viennent se coller au plafond de la véranda.

Chuck parle de la misère d’en face, des morts qui s’accumulent, d’une société sans contrôle où les policiers et l’armée sont aussi dangereux que les tueurs des cartels de drogue, de villes où, à chaque coin de rue, les vendeurs de journaux distribuent des doses de cocaïne, un colt 45 à portée de main, où on tue pour un téléphone portable, un bout de trottoir, un regard de travers.

Maintenant, le ciel se déchire, fracturé par les éclairs. De haut en bas, de bas en haut, d’est en ouest, dans tous les sens, en même temps, une toile d’araignée électrique.

Le ciel de Patagonia détient le record américain de fréquence des éclairs. Ce soir, ils s’écrasent comme des bombes, explosent autour de nous. La nuit est effacée, le sol brille, la maison est transformée en accident de centrale nucléaire. Les ampoules s’allument et s’éteignent, le compteur disjoncte. Il fait noir dedans et l’extérieur est électrique.

Puis, la lumière revient dans le salon et le monde extérieur se retrouve plongé dans les ténèbres. Sous la véranda, transformée en alternateur, l’air sent la poudre, l’électricité, la terre qui brûle, la mousson du désert. La pluie tombe avec la force d’une mitrailleuse et lâche des rafales de gouttes, grosses comme des balles qui ricochent sur le sol surchauffé.

Chuck parle de la vie et de la mort ici, du creek qui, gonflé par le déluge, peut monter d’un coup et emporter cette maison qu’il adore : « Le creek vaut mieux que la maison. C’est lui qui a la force, la raison et la légitimité. S’il meurt, nous mourrons tous. »

Depuis plus d’une heure, Patagonia est matraquée par l’orage et la température tombe brutalement à 55° Fahrenheit. Il fait froid en plein été.

Chuck boit, fume et parle avec la voix de gorge brisée de ces petits hommes, immigrants clandestins ou passeurs de drogue, qui marchent la nuit dans la montagne. La pluie froide qui glace le corps, le choc thermique à peine supportable, quand on est trempé de sueur, déshydraté et épuisé par des journées de marathon dans le désert torride de Sonora. « En ce moment, dans un rayon de vingt miles, il y a des hommes abattus par la pluie qui sont en train de mourir. »

A l’âge de trente ans, fort comme un taureau à longues cornes, Chuck est parti avec des immigrants, pour une traversée de 45 miles, de nuit, à travers le désert de la frontière. Après dix-huit heures de marche au pas de course, il s’est effondré, à l’approche d’une ville, sur le plancher d’un bar de campagne, avant de boire tout ce qui tenait sur les étagères. Avec l’envie de pleurer.

Dehors, ses compagnons mexicains, illégaux, ne pouvaient pas entrer. Chuck a mis huit heures avant de pouvoir repartir. A l’extérieur, les autres luttaient pour ne pas crever dans les buissons à chercher l’ombre et un peu d’eau. L’expérience l’a convaincu de la brutalité du calvaire des clandestins même s’il croit qu’ouvrir grand le pays mènerait à la catastrophe et gronde contre « ces humanistes en col blanc qui ne connaissent rien à la frontière ».

Il vient de terminer un livre intitulé « Exodus », écrit à l’attention des fils d’immigrants mexicains installés aux Etats-Unis. Il veut qu’il « sachent ce que leurs parents ont vécu. » Lui préfèrerait que le peuple du Mexique « fasse sauter son gouvernement pourri jusqu’à la moelle. » Il enrage de voir ce que cette nation compte de plus courageux et intelligent, des paysans certes illettrés, mais avec des tripes et du sang vif, « la chair vivante du Mexique », risquer leur vie à travers montagnes et déserts, pour devenir vendeurs de pizza chez les gringos.

Oui, il enrage de savoir cet autre côté de la frontière, à vingt miles à peine de Patagonia, sombrer dans le chaos, le sang et la mort. Et la violence, la corruption, gagner le pays, s’infiltrer par les pores de la frontière comme une maladie infectieuse.

Chuck croit que la région est un laboratoire d’un futur qu’il imagine fait de grandes villes incontrôlables, de ghettos et de clôtures, d’armes plein les rues, de flics pourris, de militaires contre le peuple, de politiques en carton-pâte, irresponsables et véreux, de clandestins surexploités et de trafiquants de came, de cités sans cesse secouées par des émeutes et des batailles de gangs à l’arme automatique. Un pays où plus rien n’est sous contrôle, plus personne capable d’arrêter cette apocalypse au quotidien. Comme cet orage qui n’en finit pas d’exploser.

Le dernier éclair a frappé à moins de vingt-cinq mètres, au pied de la barrière de l’entrée. Une lumière aveuglante, rouge fluo, un grésillement de ligne haute tension qui se rompt, un coup de fouet sous les pieds et le bruit, énorme, qui gifle les tympans et cogne au fond de la poitrine : « Quelle force ! Magnifique, non ? J’adore l’orage, ici, à Patagonia ! »

Au petit matin, la tempête est partie en direction du Sud, droit sur la ville frontière de Nogales. La montagne résonne des gouttes d’eau qui s’écrasent des arbres sur la terre détrempée. L’air respire, plus léger, mais les oiseaux ont la voix enrouée et le creek gronde encore, chargé de la boue du désert.

Œufs au plat, jambon, purée de haricots noirs et tortillas de maïs arrosés d’un litre de café brûlant, le petit-déjeuner est solide au Gathering Grounds, le coffee-shop de Patagonia. À une allure raisonnable, il faut deux minutes pour faire, en voiture, le tour de ce bourg large comme un clin d’œil du désert.

Patagonia : 200 habitants en 1900, 825 aujourd’hui. Une vallée verte suspendue à 4000 pieds d’altitude entre le mont Huachica et Red Mountain, un rectangle de deux cents mètres de long piqué de maisons basses alignées autour d’une place centrale en forme de gare, à l’endroit où s’arrêtait la ligne de chemin de fer.

Les premiers blancs sont arrivés ici vers 1850. Massacrés par les Apaches de Cochise, ils sont revenus, têtus, en famille et chariots de bois, après le Homestead Act, une loi qui permettait à n’importe qui, homme, femme, américain ou chinois, de s’octroyer une terre et d’abattre le premier qui franchirait sa clôture. Ils fuyaient la côte ouest et la fin de la ruée vers l’or, ont transformé les montagnes d’argent et de cuivre de la frontière en gruyère géologique et laissé derrière eux des centaines de cités fantômes : Washington Camp, Duquesne, Harchaw, Mowry, Casablanca, Lochiel.....

Elles surgissaient, avec saloons, banque et journal local, avant de s’évanouir aussitôt, en laissant quelques ossements et des murs de briques rouges entourés de grands trous.

Jusqu’en 1898, Patagonia n’existait pas. Personne ne sait d’où vient ce nom étrange. Aujourd’hui, la route 82 coupe la ville en deux, les rails ont disparu mais l’ancien dépôt est toujours là. Repeint en jeune citron, le bâtiment de planches est la dernière station avant le désert.

D’un côté, le « coffee-shop », tenu par Sacha et sa femme, enceinte d’un troisième enfant, avec l’aide de Janie, sa mère, devenue serveuse, ancien agent immobilier chassé de Californie par la crise des Subprime. À côté, « Mariposa Books », une librairie bien garnie, mais rarement ouverte. A quelques pas, la « Mission », tenue par Cécilia l’Équatorienne, un invraisemblable restaurant qui n’a jamais réussi à attirer la clientèle locale, couvert de peintures « New-Age », cobras géants et cactus magique. Au bout de la rue, l’hôtel « The Stage », toujours ouvert pour le dîner mais triste et affreusement mauvais.

En face, côté ouest, « The Market », un supermarché, décati, une unique station-service, rebaptisée « P.I.G.S » (« Politically Incorrect Gas Station ») après un obscur conflit entre le patron et les autorités. Et « Mercédès », un restaurant latino - tortillas et crevettes de la Mer de Cortez - tenu par Jason, titulaire d’ un master d’anthropologie, devenu prof de sciences naturelles au collège local après sept ans d’errance en Baja California, Mexique.

Au bout du village, « Wagon-Steel » : rien à manger, mais beaucoup d’alcool, de base-ball et de « free-fight » à la télé, pour les hommes, les vrais.

Entre chaque établissement, sept galeries d’art à quatre sous gérées par d’anciens hippies, un petit théâtre, un jardin potager communautaire, un magasin de nourriture biologique fermé pendant la mousson, une église méthodiste à office hebdomadaire le dimanche à 11H00.

Pas de boucherie, de boulangerie, de pharmacie mais un centre de soins naturopathe et un « Dude Ranch » à 200 dollars/jour pour les cravatés du Nord, qui entendent renouer avec leur âme de cow-boy. A la sortie de la ville, une vraie curiosité, « The Tree of Life » (« L’Arbre de la Vie »), un restaurant strictement végétarien qui entend « éveiller la conscience, le corps et l’esprit », point de ralliement à de riches américains et étrangers, désireux de se régénérer en ruminant des légumes crus sous l’œil d’un gourou souriant.

Au sommet d’une colline, la « Gated Communauty » : une vingtaine de résidences bourgeoises, entourées par une clôture et des caméras de surveillance. Toutes inutiles, comme le shérif et ses deux adjoints, consumés par l’ennui. Ici, on dort portes et fenêtres ouvertes, mais tout le monde est armé. En hiver, la ville s’anime un peu au passage de retraités en quête de chaleur et de touristes venus observer la plus grande variété d’oiseaux du continent. Puis, dès l’arrivée de la mousson, tout se tait. Patagonia redevient une île dans le ciel, aux côtes baignées par le désert.

Au bord de la route 82 vers Sonoïta, à hauteur de la borne « Mile 23 », une maison de pierre grise fait face à Red Mountain. Ce matin, Dan a un air de voyou mexicain, peau mate, casquette, foulard rouge, jean et colt noir à la ceinture. Il a sellé deux chevaux, Chico et Roh et lâché son chien, Hoss, un pointeur allemand. De l’autre côté de la route 82, au-delà de la barrière de métal, s’étend un vaste domaine de chasse qui fait frémir les naseaux des chevaux. Cerfs et perdrix, l’hiver ; clandestins et passeurs de drogue, toute l’année.

Petit-fils de latino, Dan a grandi au Texas, jeune ouvrier dans une ferme, le King Ranch, grand comme un état américain. Comme son arrière-grand-père immigré, son grand-père et son père, tous morts pauvres, lui aussi aimait l’odeur de la terre, le maïs et les gros tracteurs. Pour payer ses études, il a signé pour quatre ans dans l’Air Force et s’est retrouvé au Kurdistan pour l’opération « Provide Comfort », à larguer des palettes alimentaires de beurre de cacahuètes sur des tentes de réfugiés déjà morts de soif.

Ses études terminées, Dan s’est engagé dans la Border Patrol, la Patrouille des Frontières. Sa passion : s’échapper à pied, à cheval, en tout-terrain, travailler seul, toujours seul et pister, chasser, traquer, capturer. Par tous les temps. L’été, quand la foudre et les orages transforment le désert en aquarium. L’automne, dans la montagne qui brunit. L’hiver, malgré la tempête et la bise à empaler les oiseaux sur les piques des cactus, dans le froid glacial des hauteurs, enfoncé dans la neige épaisse et fraîche. Au printemps, sur la terre sèche, marron, aride, sans ombre, carbonisée par une chaleur de quarante-cinq degrés.

Au-dessus de nous, un grand vautour noir aux ailes lourdes plane. La terre est boueuse et pleine d’odeurs fortes. Hoss, le pointeur allemand court dans tous les sens et la robe des chevaux frissonne d’excitation. Chico est aux aguets. Abandonné par des passeurs de drogue mexicains, il a été retrouvé dans la montagne par la femme de Dan, blanche allemande née en Corée, amoureuse des chevaux et devenue elle aussi cavalière dans la Border Patrol. Chico était rachitique, en sang, couvert de plaies et de marques de coups. Les passeurs chargent les bêtes de cent cinquante kilos de marijuana et serrent les liens pour éviter de perdre le ballot dans les herbes hautes, « si fort qu’on n’arrive plus à défaire les sangles. »

Après le grand passage, les montures trop faibles sont laissées aux pumas et aux coyotes. Dan m’avait prévenu : « Tiens le bien ! ». Quand le vieux Chico sent le gibier, un daim, il dresse l’oreille et reprend tranquillement son chemin. S’il détecte un couguar, il s’assied sur ses hanches, renâcle de peur, mais ne panique pas et répond à la jambe. Mais quand son cœur bondit sous la botte du cavalier, quand il pointe droit ses oreilles, relève la tête, souffle comme un démon et prend le mors, c’est qu’il a reconnu au loin l’odeur des trafiquants.

Alors, il fonce, chasseur furieux, et les retrouve, « avec une belle envie de leur casser la gueule ». Chico rattrape toujours la colonne de ses anciens bourreaux. Il bouscule les passeurs, tape du sabot, retrousse les babines, les pousse du museau en essayant d’arracher avec ses dents les sangles des sacs de marijuana sur leurs épaules : l’ancienne carne tient sa revanche.

Dan arrête net sa monture, rejette sa casquette en arrière, appuie des deux mains sur le pommeau de la selle et fixe un point au sol... Un caillou retourné, un fil accroché à un épineux, une tige d’herbe couchée, tout fait signe. Dan passe son temps à chercher des traces fraîches. Sur les pistes le long de la frontière, il roule au pas en regardant par la fenêtre, une lampe de poche au bout du bras. Il préfère les heures sombres, la nuit : « Le grand soleil, trop de lumière est mauvais, c’est l’ombre qui fait la trace. »

Dan lit les empreintes comme autant de caractères gravés sur la poussière. Un chemin de dix centimètres de large est la marque du passage du bétail. Quarante centimètres d’herbe froissée signe l’espacement nécessaire de deux jambes d’hommes. La trace du sabot d’un cheval, arrondi et manufacturé, est celle d’un cavalier américain mais un bout carré, tordu, forgé à la pince, a été ferré au Mexique. De petites empreintes, serrées, nombreuses, révèlent les pieds d’immigrants clandestins, des talons de paysans et celui, ronds et plus étroits, des femmes, par groupes de dix à quarante personnes. De grands pas, de larges chaussures, un commando compact de six à huit, marquent le chemin des porteurs de drogue, les « mulets ».

La clé d’une chasse à l’homme est le temps. Dan néglige les empreintes vieilles d’un à trois jours. Il recherche les autres, aux bords nets et coupants, « traces fraîches de trente minutes, une heure au plus ». Quand il en trouve, il abandonne son véhicule, prend son sac à dos, de l’eau, son colt et entame la course-poursuite dans la montagne. Il affectionne le gibier le plus difficile, les trafiquants de drogue. Ceux-là savent brouiller les traces, marchent à reculons, reviennent sur leurs pas, dessinent de fausses pistes, enroulent des tissus autour de leurs bottes, emportent des sacs de poussière qu’ils répandent derrière eux pour vieillir leurs empreintes.

Ils préfèrent souffrir sous la pluie qui noie les indices, peuvent filer six à dix jours, sans souffler, chargés chacun de vingt-cinq à trente kilos de marijuana. Cagoules, tee-shirt, sacs à dos, rations, ils peignent tout en noir pour se camoufler, ne parlent pas, se bourrent de conserves de thon et de sardines pour les protéines, absorbent du « Gatorade » une boisson énergétique et avalent des antibiotiques pour boire l’eau des abreuvoirs à vaches.

Parfois, les hommes en noir sont armés de kalachnikovs. Ce sont les commandos Zetas, des anciens des forces spéciales mexicaines spécialement entraînés dans les camps américains pour ... lutter contre la drogue au Mexique. Il leur arrive d’ouvrir le feu.

En 1998, Enrique Comorera, allias K.K, agent infiltré à Mexico par l’autorité américaine de lutte contre le trafic de drogue (la DEA) a été enlevé par les tueurs du Cartel Carro Quintero et retrouvé exécuté après avoir été affreusement torturé. Tout ce que la DEA et le FBI comptaient d’agents a débarqué au Mexique : « Pendant des mois, les fédéraux ont mis une pression d’enfer sur les Cartels ! »

Arrestations, marchés désorganisés, marchandise gâchée, les chefs des Cartels ont compris que tuer des agents américains n’était pas une bonne idée. Depuis, ce sont les Cartels eux-mêmes qui exécutent les meurtriers novices, les découpent en morceaux et appellent la Border Patrol pour leur indiquer où trouver leurs restes.

Quinze jours plus tôt, un matin, dans son bureau de Sonoïta, Dan a entendu hurler les témoins des capteurs qu’il disperse sur les hauteurs. Il a foncé chez lui pour prendre son sac, a traversé la route, découvert les traces fraîches de vingt minutes et il est entré de nuit dans la montagne. Dix-huit heures au pas de course, une lampe au poignet. Devant, les autres volaient ! À marche forcée, sans la moindre halte, le colt à la main, Dan s’est accroché jusqu’à rattraper le dernier d’entre eux : « Un gosse de dix-sept ans, chargé de trente kilos. Il pleurait d’épuisement. » Dan n’est pas allé plus loin. Inutile d’abandonner sa prise pour courser les autres fugitifs, les trafiquants seraient revenus reprendre leur marchandise. En quatre ans, la Border Patrol a saisi dix mille tonnes de drogue.

Devant nous, une barrière de barbelés coupe le passage. On attache Chico et Roh pour continuer à pied, cassé en deux, les pieds dans l’eau, en escaladant le lit d’un ruisseau, raide, glissant, barré d’épineux. Deux heures plus tard, Dan montre un arbre bas aux racines couvertes de déchets, sacs plastiques, restes de tortilla, boîte de talc et de médicaments : la dernière halte des passeurs.

Arrivés à proximité de la route 82, ils se débarbouillent au torrent, se talquent le corps pour masquer l’odeur sauvage de la marche en forêt, extraient d’une poche hermétique un pantalon, une chemise propre et… attendent.

A l’aube, le chauffeur d’une camionnette s’arrêtera à la hauteur des deux branches croisées ou du minuscule tas de cailloux discrètement déposés au bord de la chaussée. Le temps pour les passeurs de sortir des buissons, de charger la drogue, le véhicule repart et les trafiquants, redevenus anonymes, font du stop pour rentrer chez eux de l’autre côté de la frontière.

Dan en raccompagne parfois un ou deux trouvés sur la route, histoire de leur éviter les vingt miles à pied jusqu’à Nogales, sans rancune, même s’il sourit en notant les marques rouges encore visibles des lanières des sacs à la base du cou. Chaque année, les deux mille agents de la Border Patrol arrêtent aussi un million de clandestins, dont la moitié dans le secteur de Tucson, celui de Dan.

Là, il enrage de courir après cette troupe affolée de petits paysans malingres et de femmes trop grosses, en talons dans une montagne qui les tue d’épuisement et de chaleur. Ils partent pour une semaine de voyage à pied, coyote en tête, en emportant un gallon d’eau alors qu’il en faudrait six. Que le plus faible se torde la cheville et le coyote l’abandonne aussitôt. Et quand Dan les course, il se retrouve face à une horde apeurée de cinquante personnes ou une trainarde, une vieille dame au bord du coma.

La canicule le jour, le froid la nuit, la déshydratation, l’épuisement... Quatre cents corps récupérés en un an, séchés dans le désert ou mis en pièces par les bêtes sauvages dans la montagne, pumas, couguars ou ours bruns. « On les arrête, on les sauve, on les expulse et ils recommencent, une fois, deux, dix fois ! Et ils finissent tous par passer un jour. »

Voilà longtemps que Dan ne prend plus son travail au sérieux. Il sait que le mur construit sur la frontière, les agents, les patrouilles à cheval ou en hélicoptère, les discours de Washington sur la protection du territoire ne sont que de la gesticulation politique.

Ici, 8000 compagnies américaines, exploitations agricoles, restaurants ou usines n’attendent que d’embaucher cette masse de travailleurs au noir. L’Amérique a besoin de travail pas cher : « Ces gens travaillent dur parce qu’ils ne connaissent pas leurs droits » a dit, cynique, un chef d’entreprise à Dan qui a eu envie de l’étrangler, « et quand on est clandestin, illégal...on n’a pas de droit. »

Non, Dan ne croit plus à son métier. Mais il continue à chasser, pour le plaisir. Et il cite Hemingway : « Quand on a chassé des hommes assez longtemps et aimé cela, on ne veut plus rien faire d’autre après. (Quote)

Omelette aux piments rouges, bacon, tortillas de froment et un litre de café, les hommes de Patagonia déjeunent tôt au Coffee-shop. Dès 7 heures, les vrais rancheros croisent les cow-boys en carton-pâte et les hippies, vétérans du Vietnam, regardent de haut les pâles végétariens New-Age.

Il y a Big Mike, arrivé voici cinq ans avec sa fiancée du Massachusetts et devenu chauffeur de bus scolaire. Lars, massif, la cinquantaine, mais une voix de castrat, un rire impossible, le Père Noël des gamins. Dough, ancien forgeron, ancien hippie, qui se bat contre un cancer. Berry et Annie, couple de babas pur-sucre, qui tiennent la boutique bio. Frank, ex-magistrat, qui a tout laissé tomber pour être jardinier. Michael, le physicien qui a fait fortune en revendant sa boite d’informatique. Malin, riche et désœuvré, il est venu s’installer ici, au pays des étoiles claires et du plus grand observatoire des États-Unis, le Kitt Peak National Observatory, où il a conçu en plein bush un système de gros télescopes automatiques qu’il gère de chez lui par ordinateur.

Et l’ami Goosh, immense, barbe rousse, peau blanche insensible au soleil, cœur en or, un côté pasteur égaré en brousse, qui s’écrie régulièrement « I’ll be damned ! » (« Que je sois damné ! ») Il a grandi dans une ferme, a travaillé vingt-cinq ans à cheval comme cow-boy avant de photographier le désert qu’il connaît comme l’intérieur de son chapeau de paille. Il en a gardé sa chique préférée, le « Copenhagen snuff », la chique de tous les cow-boys, une poudre noire et crémeuse qu’il fourre sous la joue avant de cracher en jurant, « I’ll be damned ! »

Employé six ans comme observateur d’incendies au sommet de Red Mountain, un coup de foudre sur son abri a laissé Goosh à moitié sourd. Il ne vient pas avec ses armes à Patagonia, mais ne se sépare jamais de son calibre 44 et de sa Winchester 30-30 quand il se perd dans la montagne ou passe dans la banlieue de Tucson. Goosh adore raconter l’histoire de Tio Pepe et de Chatto, son meilleur ami.

Tio était aimé de tous, Chatto surveillait un ranch. Un jour, Tio a commencé à voler dans les fermes isolées. Il est entré dans celle de Chatto, a raflé trois bricoles, saisi une bouteille de Tequila et s’est endormi. À son retour, Chatto l’a vu sortir en titubant. Quand le Shérif est arrivé, il a trouvé les deux hommes qui discutaient en vieux complices. Chato tendait une cigarette à Tio, les deux bras et les deux jambes attachés au volet de la fenêtre, le genou gauche déchiqueté par le coup de chevrotines tiré par Chatto.... « I’ll be damned ! » Dans ce pays, les armes font partie de la vie, dit Goosh.

Dans l’édition quotidienne de l’Arizona Daily Star, les titres sur la drogue et l’immigration ont remplacé les affaires d’honneur.

« ADN pour identifier les corps des migrants » : un mécène offre 200 000 dollars pour identifier les mille cadavres découverts non-identifiés dans le désert ».

« Accident de clandestins, 19 morts » : les vans surchargés d’immigrants font régulièrement des tonneaux sur le Highway I-10. Déjà neuf accidents et vingt morts cette année.

« Mer de Cortez, une centrale contre les sous-marins » : un nouveau système de radar a détecté un des mini sous-marins qui passent au ras des côtes de Oaxaca, bourrés de drogue. Le dernier transportait 5 tonnes de cocaïne.

« Raid dans un abattoir » : l’établissement, casher, employait des clandestins mexicains et guatémaltèques, dès l’âge de 16 ans, dix-sept heures par jour, tous les jours.

« Deux exécutions au Texas » : le premier, Dale Leo Bishop, a dit qu’il aimait sa famille. Le deuxième, Derrick Sonnier, n’a rien demandé. Il a raison. Récemment, avant de passer sur la chaise électrique, un condamné à mort a souhaité fumer une dernière cigarette, on lui a répondu que le bâtiment était non-fumeur.

Heureusement, il y a le magazine sur la vie des animaux. Ce matin, il décline les trente espèces de scorpions en Arizona et décrit les hommes et les enfants qui, piqués, sont pris de convulsions et roulent des yeux. 2720 appels en un an au centre antipoison. Pour les serpents, celui à sonnettes est le plus redouté : dix-sept variétés, toutes venimeuses. Restent les araignées, la « Veuve noire », dit l’article, résiste même aux pesticides. Pauvres humains perdus dans le désert.

Dans ce pays, les nuits sont épaisses et les rêves plus lourds que des nuages de mousson. Je me suis réveillé à l’aube avec, en tête, l’image d’une des ardoises d’Alice, une artiste amie de Chuck qui a tenu à me montrer des photos de son travail. Sur des feuilles de pierre recouvertes d’encre, Alice gratte, scarifie, donne de petits coups de scalpels dans la pierre noire, laisse de fines marques blanches, comme des caractères d’imprimeries, une lumière dans l’obscur, une opération chirurgicale à la Dürer, une sorte d’autopsie du monde de la frontière.

L’artiste grave dans le noir, des scènes mexicaines de morts, de violence, des armes, des os, des squelettes, des vierges et des saints, entre retables d’église et visions d’apocalypse. Alice aux pays des horreurs vit à cinq heures d’ici, face à Ciudad Juárez la Mexicaine, une ville qui agit comme un aimant pour ceux qui veulent se frotter à l’enfer.

A travers les chaînes des Mustangs, Huachica, Santa-Rita, la route est pourtant douce et d’extraordinaires volumes de nuages transforment la voûte en plafond de la Chapelle-Sixtine. Le ciel est charnu, anguleux, tout en relief, exact miroir des montagnes de Patagonia, comme une planète, là-haut, peuplée d’habitants qui regarderaient au-dessus d’eux le désert d’Arizona, vert l’été, blanc de neige l’hiver, brûlé au printemps. Au bout de l’autoroute lisse, américaine, un simple pont à traverser conduit à Ciudad Juarez.

D’un côté, des vignes et des écuries de courses ; de l’autre, un amas de taudis et des maquiladoras, avant-garde de la mondialisation lépreuse. Deux mondes, à bout portant, le feu et la glace.

Alice a la soixantaine, un chignon de prof, des lunettes Versace et sourit en mettant la main devant ses lèvres pour cacher ses dents cassées. Un matin, à Chicago, un grand black défoncé lui a envoyé un coup de crosse dans la bouche, « Take some of this, bitch ! » À l’âge de sept ans, son frère est mort d’un accident en montagne et ses parents ont interdit de prononcer son nom. A quinze ans, Alice s’est couchée au fond d’un lac, s’est sentie très bien, et elle a regretté que son père l’arrache à la noyade. Aujourd’hui, elle grave cette mort autour d’elle pour rester en vie.

Sous ses yeux, « Juarez », trois millions d’habitants, le royaume des cartels, un abattoir, sept cents assassinats en six mois, le record du Mexique. Ici, les camions des tueurs viennent ramasser les corps pour les jeter à la décharge. Ici, on achève des gens sur les lits d’hôpitaux et les familles d’otages n’appellent pas la police responsable d’une partie des enlèvements. Les journalistes qui refusent les enveloppes de dollars sont exécutés et quand la morgue a voulu rendre cent vingt dépouilles à leurs proches, personne n’a osé les réclamer.

Alice a dessiné une « Death-house » utilisée par les « Narcotrafiquants » : trente-six cadavres mutilés rangés dans la cave, le plancher, les murs. En plein centre-ville, le Cartel a fait afficher une longue liste de ceux qui allaient mourir. Avec une mention : « Merci d’attendre la suite... »

La frontière flambe et le gouvernement a envoyé 20 000 militaires dans la région. A Ojinaga, la population a applaudi leur arrivée. Les soldats cagoulés ont commencé par enfoncer les portes des maisons et mettre les appartements à sac. A l’Irakienne. Hommes ou femmes, coupables ou innocents, tous ont été emmenés ligotés, bâillonnés pour être pendus par les pieds et interrogés à coup de matraque et de sachets plastiques sur la bouche : « Où cachez-vous la drogue ? Où ? Où ! » Certains ont été relâchés, d’autres sont morts sous la torture. Quatre mois plus tard, mille personnes ont manifesté en demandant une protection... contre l’armée nationale.

Alice inscrit, grave, raconte aussi la peur à « Lomas del Paleo », vieille banlieue de Juarez où une compagnie de travaux publics a décidé de construire un pont. En rasant les maisons au bulldozer et en encerclant les résistants avec un grillage. Fusils d’assaut à la main, des gardes ont coupé l’électricité et empêchent ceux qui sortent de revenir chez eux.

Alice cisèle aussi le visage de Miss Sinaloa, reine de beauté invitée à une somptueuse « party » du Cartel. Droguée, enlevée, séquestrée un mois entier dans une cave, objet de plaisir pour des dizaines de tueurs. Miss Sinaloa a survécu. On l’a retrouvé, errant dans les rues de Juarez, les yeux éteints, l’esprit mort. Le maire de la ville a longuement réfléchi au problème de sa municipalité et il a conclu : « Le problème à Juarez est ... un manque de tranquillité. »

Heureusement, on a construit une église magnifique à Juarez, avec quatorze baies vitrées précieuses. Entièrement payée par l’argent sale des Cartels. « Narco-church », « narco-death house », « narco-restaurant », « narco-town », toute la cité baigne dans l’ordure. « Mes cauchemars intérieurs, mes visions d’apocalypse, tout ce qui m’effraie, tout cela existe. Juarez est là, devant moi, le quotidien de l’enfer », dit Alice.

A Patagonia, dans sa maison au bord de l’eau, Chuck a regardé, en fumant, l’orage et ses foudres avancer inexorablement vers la ville frontière de Nogales. Bientôt, le ciel brillerait comme au matin du monde, mais la voix de Chuck résonnait comme dans une catacombe : « Un laboratoire de notre futur. Le creek, la montagne, la violence, la drogue et ce monde en fusion... Inutile de chercher ailleurs. Cette nuit, tout est ici. »

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2009

Par Jean-Paul Mari

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