AFGHANISTAN

1992

Kaboul après la chute.

La capitale est tombée la dernière, comme un pouvoir qui rends son dernier souffle. Il a suffi qu’un homme le décide : le commandant Ahmad Shah Massoud, chef militaire des moudjahidines du Jamiat-Islami. Pour le rencontrer, deux jours plus tôt, il faut prendre la route de Charikar, vers le nord, à deux heures de Kaboul. Récit :

C’est un étrange autel, la chapelle d’un culte inconnu, éclairée par la seule lampe électrique épargnée dans le palais présidentiel dévasté. Il y a une maquette un peu toc du chateau du président, un drapeau afghan, des photos des membres disparus du parti, un tank miniature en ferraille comme un jouet d’enfant, une vieille mitrailleuse hors d’usage et, tout autour, des sièges en velours rouge pour ceux qui venaient ici se receuillir. Cela se veut guerrier et religieux à la fois ; ce n’est qu’une imagerie de pacotille, écartelée entre les lourds vestiges d’un marxisme-lénifiant et le poids de l’islam, à l’image du régime qui vient de s’écrouler. La cérémonie funeste a été interrompue, les cadres et les généraux sont partis. A l’extérieur, on marche sur un tapis de douilles, entre les casques, les fusils et les caisses de munitions soviétiques jetés à même le sol. Le palais sonne creux, avec ses bureaux mis à sac, les murs grélés d’impacts, un terrain de foot où jouait le président Najibullah et une grande horloge cassée, à l’heure arretée par une balle, et qui fixe la fin d’une époque à neuf heures vingt cinq précises. Dehors, la lumière du jour tremble. On entend des bruits de métal, comme des portes d’acier qui claquent à la vitesse de monstrueux courants d’air ou le son plus lourd de baquets d’eau bouillante jetés du ciel ; ce ne sont que les détonations sèches des fusil mitrailleur, les obus tirés par les canons, les roquettes anti-chars, les fusées des orgues de Staline et les bombes lachées par les mig’s...toute la quincaillerie de la guerre que l’on déverse sur Kaboul. Les Moudjahidine se disputent la capitale. Voilà quatorze ans que l’on se bat pour elle. Kaboul a l’attrait du pouvoir et la force de la montagne qui l’entoure ; une ceinture de roc, de pics, doigts blancs de neige pointés vers le ciel. Atterrir ici, c’est plonger dans le moyen-age, vers ces maisons de terre qui ne sont que des excroissances de la montagne, peuplées de femmes invisibles, de culs-terreux en turbans et de vieillards à barbe blanche, de gamins aux yeux cernés de khol, aux pieds nus, gosses morveux que l’on a envie d’emmener ailleurs, loin de la saleté du froid et de la guerre. Kaboul, ses rues trouées par les obus, le choc des tanks et des voitures antiques. Kaboul sous la pluie, pleine d’une boue sale, noire, épaisse, qui vous avale jusqu’à la cheville. Kaboul sous le ciel redevenu bleu qui brille comme un oasis de montagne, d’une lumière crue, aveuglante, tranchante comme un sabre. Kaboul la nuit, juste avant le couvre feu, parcourue de camions surchargés d’hommes en armes enveloppés dans des couvertures, de voitures déglinguées, tous phares allumés, de bicyclettes sans lumières, ombres fantomatiques que l’on écrase pas grâce à la main d’Allah qui les écarte au dernier moment pour les replonger dans le noir. Kaboul enfin avec ses soldats de l’armée régulière, ses moudjahidines infiltrés, ceux du commandant Massoud ou du fanatique Hekmatyar, ses miliciens ouzbeks, ses policiers en uniforme ou en civil, fonctionnaires du parti, agents secrets, mendiants ou paysans et surtout, ces hommes, tous ces hommes mutilés, un pied emporté par une mine, accrochés à leurs béquilles, vision omniprésente, obsédante d’une cité devenue malade, invalide, folle et qui ne semble plus marcher que sur une seule jambe. Des centaines de milliers d’handicapés, d’orphelins, un million de morts, cinq millions de réfugiés, dix millions de mines semées dans tout le pays, une guerre de quatorze ans pour une génération perdue...La capitale est tombée la dernière, comme un pouvoir qui rends son dernier souffle. Il a suffi qu’un homme le décide : le commandant Ahmad Shah Massoud, chef militaire des moudjahidines du Jamiat-Islami. Pour le rencontrer, deux jours plus tôt, il faut prendre la route de Charikar, vers le nord, à deux heures de Kaboul. Déjà, les premiers moudjahidines controlent les voitures aux portes de la ville et la "ligne de défense" de l’armée afghane se résume à quelques bunkers de terre tenus par des soldats mal habillés, mal payés et démotivés, tout prêts à passer avec armes et bagages dans le camp adverse. On roule. D’abord ces montagnes que connaissait si bien le journaliste Pierre Blanchet ; ensuite, un plateau de terre sèche et une route jonchée des carcasses calcinées des tanks lourds soviétiques, tourelles jetées à bas, à coté des chenilles ou canon tordu, penché sur l’avant, comme un nez camus, brisé, piteux. Camions, blindés, porte-chars, véhicules rouillés ou recouverts de vieilles strates de poussière... Pour en arriver là, il a fallu beaucoup de violence et beaucoup de temps, des offensives et des contre-offensives, de pettites escarmouches et de grandes embuscades. Sur le chemin, les femmes marchent, encagoulées sous leur tchadori, un grillage de tissu comme visière, qui les oblige à marcher lentement, à demi-aveugles, murées dans leur double cellule d’ombre et de voile, prisonnières, même si la couleur bleu lavande du tissu donnent une certaine grâce à ces formes bleutées qui trottinent sur les routes des montagnes d’Afghanistan. On passe de gros villages, avec des grandes maisons de terre sombre avec de larges cours dont il ne reste que des murs d’enceinte à moitié détruits. Tout le reste a disparu, d’abord soufflé par les bombes soviétiques puis envahi par le vert cru de l’herbe des plateaux. Villes fantômatiques, résidences chateaux de cartes effondrées, maisons de prince en boue séchée, remplacées par des bidonvilles de carton, de bois et de tôle qui n’ont plus rien de la splendeur des montagnes alentour. Les soviétiques sont partis, le président Najibullah est resté, et les combats ont continué. Kaboul tenait bon et les moudjahidines commencaient à désespérer juqu’au jour où Najibullah le pachtoune a voulu remplacer des généraux du nord, des tadjiks, par des hommes à lui. La rebellion des généraux du nord reçoit le soutien des milices ouzbeks, jusqu’alors mercenaires à la solde de Kaboul. Leur trahison se transforme aussitot en alliance avec leurs anciens ennemis, les moudjahidines du commandant Massoud. Et, en mars dernier, tout le monde s’empare de la grande ville du nord, Mazar-i-shariff, sans un seul coup de feu. Il y a bien eu quelques vols et quelques vengeances mais il a suffi d’appeler la tv, d’exécuter les pillards en direct et tout est rentré dans l’ordre. Du coup, le mouvement a fait boule de neige et les villes ont commencé à tomber les unes après les autres : Hérat, Gardez, Ghazni, Kounduz...les jours du Président Najibullah étaient comptés. Même ses proches finissent par le trahir. Le 15 février au soir, le président convoque les responsables de la sécurité d’état et de l’armée. La base militaire de Bagram vient de tomber ; une fois encore, les généraux ont négocié leur reddition avec Massoud le chef moudjahidine. On dit que la réunion fut orageuse :"vous êtes des traitres ! Vous devriez passer en cour martiale" lance l’un. "je ne vous reconnais plus comme mon chef" réponds l’autre. On s’insulte, le président s’éclipse, rentre chez lui et découvre que la police secrète veut l’arreter. Coup d’état ? Il fuit. Son fidèle ministre de la sécurité se "suicide" de quatre balles dans la tête et Najibullah trouve refuge dans les locaux de l’ONU : le palais présidentiel est vide. Il ne suffit pas de prendre le pouvoir ; il faut aussi le conserver. A Charikar, le commandant Massoud attends son heure. La coalition du nord regroupe près de deux cent mille hommes, des tanks, de l’artillerie lourde et des Mig’s. Les rues de la ville grouillent d’hommes en armes, ceux de Massoud, moudjahidines venus de la vallée du Panshir, bonnet blanc sur la tête, enroulés dans des couvertures, qui lissent leurs barbes et ne quittent jamais leur kalaschnikov ; ceux, turban bleu sur la tête, qui viennent de Mazar-i-shariff ; ou ceux des milices ouzbeks, tunique de velours cotelé marron, pantalon bouffant à mi-mollet, chaussettes sans élastique et visage aux yeux bridés, tanné, cuivré comme un cavalier de la steppe, à faire palir l’ocre sombre des montagnes. Hier, ils s’entretuaient avec férocité ; aujourd’hui, à l’heure de l’alliance contre Kaboul, ils trainent ensemble dans le souk de Charikar en attendant l’assaut. Ici, les commercants savent réparer une kalashnikov enrayée, transformer des douilles de mitrailleuses lourdes en solides manches de couteau ou des éclats de bombe en casseroles : une façon de domestiquer la folie des armes. On ne le sait pas encore mais la nuit qui vient va décider du sort de la guerre. Il est dix neuf heures quarante cinq, ce vendredi vingt quatre avril quand le commandant Massoud rejoint la villa qui lui sert de Q.G à Charikar. Ses hommes l’entourent aussitot avec respect, dans un silence impressionnant. Tous, comme lui, viennent du Panshir, où ils ont tenu tête aux divisions de l’armée rouge. C’est là que Massoud s’est forgé une réputation de stratège militaire hors pair. Il a trente huit ans, un nez fin, aquilin, la voix douce et une façon à lui de porter le bonnet afghan rejeté en arrière. l’ancien élève du lycée français faisait des études d’architecture quand la guerre l’a surpris. Il a lu Clausewitz, Mao, Sun-tse et Bonaparte, peut survivre dans la neige des montagnes ou prendre le temps d’une longue partie d’échecs. Il sait écouter les vieux sages du clan, mener de longues discussions jusqu’au consensus final puis décider, sans reculer, du combat ou de la négociation. Pour la légende, on assure que le nom d’Allah s’inscrit dans les nombreuses rides de son front. Il a du charme, du charisme, beaucoup de charisme et ses hommes, on le sent, sont prêts à le suivre là où ils les conduit. Ceux qui l’ont rencontré voilà des années, jeune chef de clan, dans sa vallée du panschir, disent qu’il avait déjà imaginé la lutte, son extension aux autres vallées, les alliances à obtenir, la coalition du nord, la chute du régime et la marche vers Kaboul. Le but est là, tout proche, mais Massoud ne veut pas entrer en vainqueur guerrier dans Kaboul, il veut d’abord l’accord de tous les chefs Moudjahidine de l’Afghanistan, une mosaïque infernale de milliers de clans, tajiks comme lui ou pachtounes, ouzbeks,sunnites ou chiites, traditionnalistes ou extrémistes. Et il a un ennemi, un empécheur de négocier en rond, un extrémiste qui ne parle que de Djihad, prône un islam très dur, où l’application de la loi islamique passe avant le mysticisme, où la femme doit rester cloitrée sans droit au travail, où il s’agit avant tout de combattre tout ce qui n’est pas musulman. L’homme s’appelle Gulbuddine Hekmatyar ; il a commencé sa carrière politique en poignardant un étudiant maoïste avant de vitrioler une jeune femme qui ne portait pas le voile. Ici, on dit que les hommes de son parti, le "Hezb-i-islami" ont passé plus de temps a massacrer leurs rivaux qu’à combattre les soviétiques. C’est lui qui a fait pourchasser et tuer les médecins occidentaux de l’aide humanitaire ou abattre les journalistes dans les maquis afghans. La semaine dernière, un combattant d’Hekmatyar a vidé son chargeur dans la tête d’un médecin islandais de la croix-rouge venu secourir des blessés moudjahidine à Kandahar. Hekmatyar veut instaurer une république islamique révolutionnaire. Et c’est cet homme plein d’allant que les Américains, sur les conseils des Pakistanais, ont soutenu de toutes leurs forces pendant des années. Washington lui a fourni des armes sophistiquées, de l’argent et un appui politique, selon le principe que sa sauvagerie serait bienvenue pour combattre l’ennemi communiste. Le commandant Massoud et Hekmatyar se connaissent bien ; ils ont passé de longues années d’exil ensemble à Peshawar :" Quand il commence une phrase...je sais déjà comment il va la terminer" sourit Massoud. Tout à l’heure, il a eu une longue conversation radio avec son vieil ennemi. Hekmatyar fait trainer la négociation, il fait mine d’être d’accord sur la formation d’un conseil de Moudjahidines, un gouvernement intérimaire, des élections...mais il persiste à vouloir attaquer Kaboul. Massoud a changé de ton :"je lui ai dit : j’ai six mille hommes, des tanks et des avions. Si tu n’es pas d’accord, j’entre demain à l’aube dans Kaboul." L’autre s’est subitement radouci :"tu es faché ?" a demandé Hekmatyar. "Non" a dit Massoud" mais c’est toi qui va l’être bientot". Autour de lui, ses hommes éclatent de rire. Tous ont mené des années de combat, tous portent les cicatrices d’une embuscade, d’une balle, d’un obus ; ou celles plus secrètes, d’un village écrasé, de parents assassinés, de la prison, des tortures de la terrible prison de Kaboul, Pole-Charki. Ici, on a jeté des hommes vivants dans des fosses septiques, les tortionnaires attachaient des pierres aux testicules des prisonniers, leurs arrachaient les ongles ou pénétraient, le soir dans les cellules, ivres morts et un revolver à la main : "qui veut aller au paradis d’Allah ?" Quand un homme levait la main, il était aussitot abattu. Parfois, c’était Najibullah lui même, alors chef de la sécurité, qui se chargeait des récalcitrants. Médecin de formation, il utilisait toutes ses connaissances pour l’interrogatoire. Sa spécialité, le "dénuquage", une façon de tourner la tête du prisonnier, jusqu’à lui briser les vertèbres cervicales. A côté du Commandant Massoud, Mir hachem, trente ans, a passé dix ans à Pole-charki : le tiers de sa vie. Au début de la guerre, il n’avait pas de moustache, pas de barbe et n’était qu’un jeune étudiant en géologie. Puis est venu le temps des arrestations de ceux qui détenaient un coran. On a publié sa photo dans les journaux, les hommes de la sécurité l’ont longuement interrogé à l’électricité avant de le jeter, brisé, dans un cachot avec d’autres islamistes : "Aujourd’hui, quand je pense ça..J’ai mon cerveau qui devient très fatigué." Mir Hachem a eu de la chance ; on l’a échangé contre un officier pris par les hommes du Panchir. Depuis, il n’a plus quitté le parti de Massoud. Aussi fidèle et discret que ce petit homme aux yeux très bridés, en chemise et bonnet blanc, toujours un peu à l’écart des autres. Il a la peau très pâle de ceux qui vivent dans l’ombre, les mains toujours jointes et des yeux malins, perpétuellement en éveil. Quand il sourit, son visage devient hermétique. Et il sourit tout le temps. Lui ne va jamais dans les montagnes, son combat est ailleurs. Officiellement, il peint des enseignes pour les magasins de Kaboul. Mais quand il parle, les chefs l’écoutent avec attention. L’agent fait son rapport, informe sur la situation du pouvoir, transmet les messages des éléments du mouvement infiltrés à Kaboul, recoit les instructions et repart vers Kaboul. Depuis dix ans, une fois par mois, l’agent de liaison fait le même voyage. Soudain, on se tait. Le commandant revient dans le salon. Il est vingt heures cinquante. Autour de lui, les hommes s’approchent, se serrent sur le tapis ou les fauteuils de velours rouge, un chapelet à la main. Massoud a un grand sourire. On vient d’annoncer que toutes les organisations présentes à Peshawar étaient parvenues à un accord : d’abord, un conseil de transition pour deux mois, avec Massoud comme ministre de la défense, puis un gouvernement intérimaire de six mois avant des élections dans les deux ans. Hekmatyar est nommé premier ministre, une façon de le faire rentrer dans les rangs, la menace téléphonique de Massoud semble avoir porté. Si c’est vrai, c’est tout simplement la fin de la guerre civile en Afghanistan. Dès l’annonce de la nouvelle à Charikar, des rafales de balles tracantes rouges, jaunes et bleues étoilent le ciel. Kalaschnikovs, mitrailleuses lourdes, batteries anti-aériennes, grenades...tout ce que la ville compte de combattants déclenche une fantasia impressionante. Au téléphone, un commandant donne l’ordre de faire cesser le tir. Dans le salon, les chefs restent calmes, l’oreille collée au transistor, le chapelet à la main, le regard tourné vers l’intérieur. Personne n’ose exulter. Massoud connait Hekmatyar, il préfère attendre la confirmation de l’accord de la bouche même de son vieil ennemi. Vers onze heures du soir, la communication radio n’a toujours pas pu être établie. Le commandant Massoud part se coucher. Les chefs ont le visage grave ; ils savent que la nuit décidera du sort de Kaboul. Ces hommes mettent un point d’honneur à ne pas déclencher la bataille de la capitale, ils savent quel serait le prix à payer, humain et politique. Massoud avait raison de ne pas faire confiance à Guldubbine hekmatyar. Le leader du Hezb-i-islami n’a jamis accepté l’accord. Quatre cent de ces hommes se sont infiltrés dans la capitale : Hekmatyar voulait prendre Massoud de vitesse ; il voulait Kaboul. Le lendemain matin, vers onze heures, le commandant Massoud était sur la base militaire de Djabal al Saraj, à une dizaine de kilomètres au nord de Charikar. "Hekmatyar ne respecte pas ses engagements" a dit Massoud d’un air grave, "je dois contrôler la ville". Debout, les mains jointes, face aux huit hélicoptères qui s’apprétaient à décoller, Le commandant a salué ses hommes, comme il le fait toujours dans les montagnes de la vallée du Panshir. Les deux cents premiers Moudjahidines partaient vers Kaboul. Quelques heures plus tard, les combats commencaient.

JEAN PAUL MARI

Par Jean-Paul Mari

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