KOSOVO 16 mars 2000

A l’heure de l’indépendance

Kosovo : si la haine triomphe

Printemps 2000, Serbes et Albanais face à face

Le Kosovo n’est pas un pays, c’est un mensonge. On vous parle de paix alors que les routes sont jalonnées de check-points, de barbelés, parcourues de tanks lourds et de convois de soldats en tenue de combat. On martèle que cette paix passe forcément par la réconciliation ethnique alors que, dans chaque camp, Serbes ou Albanais ­ si humains quand ils parlent de leurs souffrances, si inhumains quand on évoque devant eux celles des autres ­ ne regardent ceux d’en face qu’avec des envies de règlements de comptes au fond des yeux. On chante les louanges de la coexistence pacifique alors que les uns exigent l’indépendance et que les autres rêvent de partition. Entre les deux, on essaie de mettre en place un statut transitoire fixé par une résolution 1 244 de l’ONU ­ floue, ambiguë, paradoxale ­ alors que personne n’en veut vraiment, ni ceux qui l’ont votée comme un compromis, ni ceux à qui elle est destinée, ni même ceux qui ont reçu la mission impossible d’appliquer un texte inapplicable. On fait mine de parier sur un lendemain qui finira par chanter en s’accrochant au statu quo, les doigts serrés sur le cordon de la bourse internationale, en jouant à l’après-guerre alors que la bataille continue sur deux fronts : régional entre Serbes et Albanais, international entre l’Otan et Milosevic. On aimerait tant oublier le Kosovo ! Et s’en tenir à un fait majeur : trois mois de bombardements massifs ont fait reculer Milosevic, chassé les hordes paramilitaires, mis fin à l’épuration, aux atrocités, à l’exode de tout un peuple, et permis à un million d’Albanais de quitter la boue des camps d’Albanie ou de Macédoine pour revenir vivre chez eux. Parfois sous un toit encore crevé, souvent en deuil d’un père, toujours le coeur marqué au fer rouge... mais chez eux ! On aimerait tant. Sauf qu’ici la guerre n’est pas finie. Et tout le reste est mensonge pieux. Seule Pristina, micro-capitale d’un Etat qui n’en est pas un, est fidèle aux apparences et à sa réputation de ville la plus laide du monde. L’air est glacial et le ciel en deuil permanent. Une neige dure tourbillonne entre les immeubles, où chaque tentative architecturale est une faute de goût. Dans les rues, charrettes, camions et Mercedes sans plaque d’immatriculation se serrent, englués dans un énorme embouteillage. Au carrefour, un militaire espagnol surexcité bat des bras pour lutter contre le chaos. Plus loin, un sergent venu du Ghana, les yeux vides, suit le jour qui décroît et le vol de milliers de corneilles noires qui s’abattent en croassant sur la ville. Au Grand Hôtel de Pristina, la cafétéria est peuplée d’hommes sombres, pas rasés, noyés dans un nuage de fumée âcre, groupés autour d’un alcool de prune et de quelques femmes trop maquillées, dont l’une cajole un gosse qui joue avec son revolver en plastique. On fuit. Aux portes de la ville, on laisse derrière soi une centrale thermique qui produit plus de poussière que de chaleur. Quarante kilomètres plus loin, voici Mitrovica, cloaque de boue et ville de tous les enjeux. Dans le quartier sud, 80 000 Albanais armés et une famille serbe ­ la dernière ­, celle d’un pope qui prie encore pour la Serbie ; au nord, 10 000 Serbes, mentalité d’assiégés adossés à la frontière yougoslave, et encore quelques centaines d’Albanais, mentalité d’encerclés en attente d’expulsion. Tous armés, bien sûr. Une partition de fait consacrée par une rivière empoisonnée, l’Ibar, surmontée d’un pont en béton barré par des rouleaux de barbelés et une vingtaine de blindés de la Kfor, véritable coupe-circuit chargé d’éviter tout contact entre les pôles plus et moins de deux communautés électriques. A l’arrivée des Français, en juin dernier, le quartier tsigane était en flammes au sud et on tirait partout ailleurs, Serbes et Albanais essayant de s’expulser mutuellement. Sur le pont, côté serbe, des civils équipés de radios et de kalachnikovs ont rasé une mosquée et interdit le passage ; côté sud, les Albanais poussaient. Les militaires français ont voulu s’interposer : ils ont pris position sur le pont et... ont entériné la partition. De ce péché originel est née l’enclave de Mitrovica-Nord, énorme verrue sur le nez du Kosovo. Mitrovica est un cauchemar politique. Aujourd’hui, on se bat : les Serbes, pour tenir leur bastion et empêcher toute infiltration des « terroristes de l’UCK » ; les Albanais, pour revenir chez eux, dans leurs appartements et, si possible, pour nettoyer cette « poche » yougoslave ; et la Minuk (Mission intérimaire des Nations unies au Kosovo), pour tenter de rétablir une libre circulation dans les deux sens. Jusqu’ici, l’échec est patent. Le 2 février, un bus de l’UNHCR qui transportait un couple de Serbes, a pris une roquette de plein fouet : deux morts. Dans la nuit, côté nord, des Serbes assassinent des Albanais dans leur appartement : neuf morts. Mitrovica s’embrase, les militaires bloquent le pont, protègent un bout de quartier albanais isolé au nord, enclave noircie par le feu et les explosions, surnommée « la Petite Bosnie ». Au sud, les Albanais manifestent, s’avancent sur le pont : jets de pierres à la fronde, bouteilles, cocktails Molotov. 30 000 Albanais marchent de Pristina vers Mitrovica. Plus tard, deux autres soldats français sont blessés par une rafale automatique. On riposte. Cinq heures à échanger des coups de feu d’immeuble à immeuble. Un sniper est touché mais personne ne retrouvera son corps, aussitôt emporté. Les soldats britanniques doivent mitrailler la berge de l’Ibar pour empêcher des groupes armés de passer la rivière à gué vers le nord ! Manifestations, émeutes, expulsions, attentats à la grenade, à la roquette, à la mine antitank, combats à la kalachnikov : on ne sait plus qui tire sur qui. Bilan : douze morts et des dizaines de blessés dont pas mal de soldats français en première ligne. Quand les soldats d’un barrage de la Kfor fouillent une ambulance albanaise accidentée, ils découvrent qu’elle est bourrée de plastic, de caisses de grenades à main et de lance-roquettes. Et le bilan partiel des perquisitions sur la rive nord s’établit à 62 kalachnikovs, 28 pistolets, 34 grenades à main, 28 bombes artisanales, 40 lance-grenades, 17 lance-roquettes antichars, 173 mines, 70 masques à gaz et 2 200 projectiles divers... Mitrovica est une poudrière. Pour désamorcer la crise sans faire donner l’artillerie, Bernard Kouchner n’a pas d’autre choix que d’engager une politique de petits pas. Ce matin, il s’agit de faire revenir quelques familles d’Albanais qui habitaient trois tours plantées à 50 mètres de la rivière Ibar. Impossible de leur faire traverser le pont de béton, à 200 mètres de là, il leur faudrait longer des habitations serbes. 200 mètres de haine pure, c’est trop long. Alors, on a fini par construire une passerelle de bois qui aboutit juste en face des trois tours. Grotesque mais indispensable. Témoin cette manifestation « spontanée » de Serbes devant la passerelle. Tout à l’heure, quatre personnes ont essayé de la franchir avec la protection des militaires français ­ maladroits, nerveux, incompétents quand il s’agit de maintien de l’ordre ­ ; elles ont dû battre en retraite sous une grêle de pierres, en emportant deux blessés. Maintenant, il tombe des trombes d’eau, l’air est un mur liquide, mais rien n’y fait. Des femmes d’âge respectable, bien habillées, tiennent haut leur parapluie sous lequel elles ont glissé une matraque. Le sourire agressif, elles s’approchent de vous, cherchent à inspecter vos papiers et montrent leur bâton au cas où vous seriez... « shiptar », musulman albanais, métèque, quoi ! Et le mot leur tord la bouche de dégoût. Ce ne sont pas des « extrémistes isolés » mais des mémés en parapluie, et leur haine est palpable, matérielle, si épaisse qu’on pourrait la pétrir pour en faire du pain noir. A quelques mètres de là, dans une voiture noire, quatre hommes au crâne rasé guettent la berge. Soudain, un cri et des bruits de pare-brise éclaté. Les manifestants s’acharnent contre le 4X4 de deux journalistes grecs, pourtant réputés proserbes. « Ils ont une carte de l’UCK », rugit, triomphant, un colosse. Effectivement, sur le sol de la voiture, gît une... banale carte routière achetée en Albanie. Finalement, 43 personnes réussiront à revenir dans leurs appartements. Le lendemain, deux roquettes serbes frapperont une des tours d’habitation. Nous sommes au Kosovo, sous administration internationale, et un ouvrier albanais en bleu de travail marche vers le pont de l’Ibar, une clé à molette à la main, entouré par six soldats en tenue de combat, pour aller serrer un boulon sans doute capital. Côté serbe, sous le nez des soldats français, au café de la Dolce Vita, QG des extrémistes, des hommes

examinent à la jumelle l’autre rive, celle des shiptars. Au numéro 11 d’une rue adjacente, un véhicule blindé et toute une unité de soldats campent devant l’immeuble et le palier de Hussein et Rajka Telic, un vieux couple d’Albanais qui pleurent d’émotion en ouvrant leur porte. Côté albanais, devant l’église orthodoxe où habite un pope serbe, les militaires italiens ont posé sacs de sable et barbelés dans le jardin pour le transformer en Monte Cassino. « Avant, je prenais "Mash" pour une farce cinématographique, soupire un humanitaire. Aujourd’hui, je considère que c’est un documentaire ! » Côté serbe, le « maire » rive-nord tient une réunion publique ; il dit : « Nous ne haïssons personne. Ni les Français, ni les Américains, ni les Allemands... Ni même les shiptars ». Et la foule chante : « Tuons ! Tuons ! Tuons tous les shiptars. » Il dit encore : « Préparons-nous pour le jour où la Kfor ne gardera plus le pont. » Et la foule répond : « Tous ! Tous à l’attaque ! » Nous sommes à Mitrovica, devenue un traquenard politique pour tous ceux qui mettent le petit doigt dans la logique des Balkans. « Ce pont est un cauchemar politique, dit le général Pierre Saqui de Sannes ; chaque pas en avant peut être compromis par un attentat. » Si ses soldats s’en vont, c’est la guerre ; s’ils restent sur le pont, c’est la partition. On veut la coexistence ? Soit. Il faut absolument la participation de la population. Qui n’en veut pas. Insoluble. Du coup, la presse anglo-saxonne accuse Bernard Kouchner de ne pas maîtriser la situation, lui reprochant surtout de ne pas être anglais ou américain. Et les soldats français sont taxés d’inclination proserbe, en oubliant que le problème, à Pristina, a été réglé sous contrôle britannique en laissant les Albanais nettoyer les quartiers serbes. En oubliant que, pendant des semaines à l’automne dernier, toutes les nuits, des Albanais venaient terroriser des familles de Serbes en frappant de grands coups à leur porte. En oubliant que des groupes d’Albanais demandaient l’heure aux passants, dans les rues de la capitale, et qu’ils assassinaient aussitôt ceux qui répondaient en serbe. Et cela à deux pas des soldats anglais pourtant formés à l’école de l’Irlande du Nord. Comme si tout le bruit de Mitrovica était moins criant que le silence assourdissant de Pristina. A l’autre bout du Kosovo, face à la pointe sud de la Serbie, c’est à partir d’un territoire sous contrôle américain que partent les hommes et les armes qui peuvent déclencher un Kosovo bis. D’un côté, un bout de Serbie, région de 70 000 personnes à large majorité albanaise. De l’autre, le Kosovo actuel. Entre les deux, une zone tampon de 5 kilomètres. Pour rallumer les feux, une nouvelle organisation de guérilla, l’UPCMB, du nom de trois villages, a décidé qu’il fallait libérer ce qu’ils appellent désormais le « Kosovo-Est » et porter la guerre en territoire yougoslave. Une embuscade récente a fait un mort et trois blessés chez les policiers serbes. Dobrosin, village frontière de montagne, est passé sous le contrôle des guérilleros de l’UPCMB qui alimente en armes et munitions la « résistance » de l’autre côté. Les combats sont devenus fréquents autour du nouveau point noir de Precevo et, bien sûr, les soldats américains ont vu affluer depuis 6 000 à 7 000 réfugiés. La stratégie est évidente : attaquer les Serbes, provoquer leur réaction et obtenir l’intervention de l’Otan pour libérer les « territoires frères ». Madeleine Albright, secrétaire d’Etat américaine, a d’ailleurs averti les Albanais qu’« ils se trompaient » en espérant une nouvelle intervention, et Washington a prévenu que l’Otan ne tolérera pas que les Kosovars fournissent des armes en contrebande à leurs frères en Serbie. D’abord Mitrovica, maintenant Precevo et peut-être le Monténégro voisin, où tout annonce une guerre civile pour le printemps. « Si l’intervention de l’Otan avait pour but de stabiliser les Balkans, l’objectif n’est pas encore atteint », dit Blerim Shala, éditorialiste au journal « Zeri », à Pristina. Et que disent les leaders du peuple albanais ? Ibrahim Rugova ne dit rien, ou si peu, devenu transparent, évanescent, occupé à distribuer des éclats de pierres de son Kosovo à ses rares interlocuteurs et abîmé dans une contemplation intérieure impénétrable. Hashim Tashi, 30 ans, patron de l’ex-UCK reconverti en chef politique du PPDK, favori de Washington, pratique la langue de bois, refuse de parler d’extrémistes et met en cause le statu quo dont la conséquence est « la continuation de la crise, pas seulement à Mitrovica mais dans tout le Kosovo ». Il résume : « Notre but est l’indépendance. Et l’intégration dans l’Europe. » Agim Ceku, solide patron de ce qui serait la future armée du Kosovo, reçoit dans sa caserne, prône l’apaisement, mais s’inquiète : « Mitrovica divisée, nous aurons toujours des problèmes. Les Albanais croient en nous, on leur demande d’être patients, mais ils n’attendront pas éternellement. » Alors ? Il lui faudra bien suivre ses troupes. Même les plus modérés, comme Mahmuti Bardhyl, vice-président du PPDK, vous confient : « A long terme, la communauté internationale ne peut pas nous demander de vivre avec l’Etat serbe. C’est impossible. » Dans la rue, les choses sont encore plus claires. « Indépendance pour le Kosovo, seule façon de faire la paix dans les Balkans », proclame un autocollant sur la lunette arrière des voitures sans plaque. Il suffit de rouler vers la vallée de la Drenica, noyée par des pluies diluviennes, de regarder, à travers les vitres embuées, les usines et les casernes écrasées par les bombes de l’Otan, les maisons détruites, pillées ou brûlées par les paramilitaires serbes il y a un an à peine, de se pencher sur un puits où les milices ont jeté 14 membres d’une même famille, d’entrer dans une ferme où vit une famille de 53 personnes, toutes éclaboussées par la mémoire du sang. Ou d’écouter le premier frère, l’aîné, dire qu’il a vécu caché trois mois dans la montagne comme une bête ; de regarder le deuxième frère et son ventre encore ballonné par une balle de sniper qui l’a empêché de ravitailler en farine sa famille. Le troisième frère, lui, a marché deux jours vers la Macédoine, vers l’exil. Et le quatrième, ex-membre de l’UCK, qui a posé des mines dans la montagne au passage des camions serbes et n’a pas été incorporé dans le nouveau corps de protection de la TMK, tourne en rond, passe son doigt sur sa gorge en évoquant les Serbes et ne parle jamais de paix, seulement de guerre jusqu’à l’indépendance. Ce que ne prévoit pas la résolution 1244 ! « Comment construire une société qui regarde vers l’indépendance au sein, théorique, d’une macro-organisation yougoslave ? », demande un expert occidental. C’est aussi la question que pose Bernard Kouchner dans son bureau d’administrateur à Pristina. Comment gérer un pays qui n’en est pas un ? Un pays où 481 meurtres, 1 417 incendies volontaires, 1 145 pillages et 197 kidnappings ont été enregistrés de juin 1999 à février 2000 ? Où l’on manque d’électricité, de chauffage par moins 27 degrés l’hiver, de policiers et de juges pour faire cesser l’impunité, de procureurs pour accuser et d’argent, surtout d’argent, pour reconstruire 120 000 maisons endommagées et relancer un appareil économique en cendres. Au départ, Kouchner a dû envoyer des émissaires chercher des valises de deutchemarks à l’étranger pour assurer les premiers travaux, puis faire le tour des capitales occidentales pour obtenir qu’elles honorent une partie de leur engagement, le prix d’une journée de bombardement au printemps. Il faut l’avoir vu prendre son téléphone et appeler Paris pour négocier la venue d’un juge supplémentaire alors qu’il lui en faudrait trente ! Il se bat, mais confie : « On reconstruit, on explique, on avance. Mais tout est trop lent. Et on ne pourra pas tenir bien longtemps... sans donner aux Kosovars une perspective d’avenir. » Le statu quo est explosif. Une seule solution : bombarder, bombarder encore le Kosovo. Mais cette fois avec des policiers, des juges, des experts juridiques, des briques et des poutres pour réparer les maisons et les écoles, des investissements financiers pour acheter de l’électricité, donner du travail, relancer l’économie et donner un sens à la formule d’« autonomie substantielle ». Un an exactement ­ bon anniversaire ! ­ après les premiers raids de l’Otan, il ne suffit pas d’avoir gagné la bataille dans les airs, il faut aussi gagner la paix sur le terrain. Au risque de voir la guerre embraser de nouveau les Balkans.

JEAN-PAUL MARI

16 mars 2000

Par Jean-Paul Mari

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