EGYPTE

Vient de sortir aux éditions du Seuil.

L’Egypte de Tahrir, anatomie d’une Révolution.

Le 25 janvier dernier, le vent du jasmin tunisien a soufflé sur l’Egypte, embrasant un pays depuis longtemps au bord du précipice. 18 jours de révolte, d’espoirs et de violences, et Hosni Moubarak a quitté le pouvoir qu’il occupait depuis trente ans. L’Egypte, plus grand pays arabe et plus ancienne civilisation au monde, entre désormais à tâtons dans une nouvelle ère.

Tangi Salaün et Claude Guibal sont journalistes, basés en Egypte depuis 14 ans. Ils ont senti les prémices, vu naître et accompagné cette révolution. Une lame de fond, engagée bien avant le 25 janvier 2011. Ils racontent.

LIRE DES EXTRAITS DU LIVRE

A travers des rencontres, des témoignages, ce livre raconte la vie des égyptiens, leurs inquiétudes, leurs aspirations et leurs espoirs.

La boite de Pandore égyptienne s’est ouverte. Les mots se sont libérés. Mais les maux, eux, sont toujours là. Ceux d’un pays en surchauffe, dont les deux-tiers de la population a moins de 30 ans. Cette jeunesse qui a « fait » la révolution, et qui se retrouve en grande majorité sans emploi. Saura-t-elle guider son pays vers la démocratie ? La transition s’annonce compliquée : le régime de Moubarak laisse derrière lui un vide politique abyssal, où seuls les islamistes ont prospéré. Seront-ils les principaux bénéficiaires du changement ou bien la société civile longtemps anesthésiée va-t-elle se réveiller ?

Quel rôle l’armée désormais au pouvoir jouera-t-elle dans ce processus ? Les bons indicateurs économiques (plus de 6% de croissance avant la révolution) n’arrivaient pas à masquer le fait que 40% de la population ne vit qu’avec environ 1,5 euro par jour. Qu’en sera-t-il dans une économie à genoux ? L’émigration clandestine vers l’Europe qui s’était développée ces dernières années risque-t-elle de s’accélérer ?

La révolution égyptienne a aussi été celle du civisme et de la citoyenneté. « Dignité » et « fierté » en ont été avec « liberté » les mots emblématiques. Seront-ils suffisants pour effacer des décennies d’humiliations, de corruption, de paix mal assumée avec Israël, de tensions croissantes entre la majorité musulmane et la minorité chrétienne copte ? La religion, en particulier l’Islam, restera-t-elle la « valeur refuge » qu’elle était devenue pour les égyptiens ou bien les laïcs ont-ils une chance de se faire entendre ?

L’ÉGYPTE DE TAHRIR

Anatomie d’une révolution

(EXTRAITS)

Table

1. Dix-huit jours d’un printemps en hiver

2. À l’aube du changement

3. Génération Facebook

4. La chute de la Maison Moubarak

5. L’armée contre la police

6. Les Frères musulmans, l’armée de l’ombre

7. L’épée de Damoclès du terrorisme

8. L’islam, valeur refuge

9. Le malaise copte

10. Une démocratie à inventer

11. Tahrir, le réveil égyptien

Dix-huit jours d’un printemps en hiver

(EXTRAITS)

Mardi 25 janvier, jour de colère C’est une aube paresseuse. Un matin aux airs faussement tranquilles, où l’Égypte dort, plombée par la fatigue d’une vie éteinte, nourrie de frustrations, d’impuissance, d’ennui. En ce jour de congé, la nation célèbre la police, dont la fête nationale a été instituée trois ans plus tôt. Les Égyptiens sont les rois de la nokta, cette blague trempée dans l’acide, caustique, mordante, typique de leur humour gonflé à l’énergie du désespoir. Dans la fumée épaisse des chichas, les pipes à eau traditionnelles, la plaisanterie du moment fait rire jaune tous les cafés du Caire. – Et toi, tu fais quelque chose pour la fête de la police ? – Moi ? C’est simple : je me lève aux aurores, je retourne tout mon appartement, je le saccage, ensuite je me mets des baffes, et je me recouche.

Huit mois plus tôt, à Alexandrie, un jeune homme est mort. Battu par deux policiers en civil. Dans l’entrée d’un immeuble, ils lui ont défoncé la tête, l’ont laissé mourir sur les dalles de ciment. Il s’appelait Khaled Saïd. Quelques jours plus tard, les photos de son visage supplicié circulent sur Internet. Diffusées par la presse nationale, elles provoquent un sursaut de dégoût, une indignation qui se diffuse au-delà des cercles traditionnellement établis de la contestation. Alors, cette fête de la police… Indécent, pensent beaucoup. Intolérable même, pour une partie croissante de l’opinion publique égyptienne, ces opposants, ces membres de la société civile, ces jeunes sans illusions, ces cyberactivistes aussi, qui veulent en ce jour marquer leur refus du système sécuritaire en place en Égypte, crier leur ras-le-bol d’un pays dirigé depuis bientôt trente ans par le même homme, Hosni Moubarak, 82 ans.

En ce 25 janvier, ils ont appelé à manifester, jour de colère. Des jours, déjà, que monte un frisson diffus. Depuis le 17 décembre, précisément. Ce jour-là, à Sidi Bouzid en Tunisie, Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant de fruits et légumes, s’est donné la mort. Le matin même, faute de licence en règle, il s’est fait confisquer sa marchandise, humilier par la policière qui l’a arrêté, et roué de coups selon des témoins. Une heure plus tard, devant un bâtiment officiel, il s’est immolé par le feu. Étincelle sacrificielle qui a marqué le début de la révolution de Jasmin et mené à la chute de Zine el-Abidine Ben Ali, au pouvoir en Tunisie depuis vingt-trois ans.

En Égypte, on regarde, éberlué, fasciné, envieux, cette poussée de fièvre au parfum de liberté. Et le courroux monte. Mi-janvier, alors que le président tunisien fuit vers l’Arabie Saoudite, la contagion gagne la terre du Nil. Un homme, puis deux, puis quatre s’immolent à leur tour, gestes désespérés que les sermons des imams, dans les mosquées, condamnent lors des prêches du vendredi sur l’injonction des autorités égyptiennes. Un collectif de jeunes, le Mouvement du 6 avril, lance sur Facebook un appel, invitant la population à manifester. Avec eux, toute une opposition disparate, informelle ou illégale : du mouvement contestataire Kefaya !, « Ça suffit ! », le premier à avoir demandé, dès 2004, le départ du président Moubarak, aux jeunes de la confrérie théoriquement interdite, mais tolérée, des Frères musulmans. 25 janvier, midi.

Devant l’Université du Caire, des hommes d’Amn el-Dawla, la Sécurité de l’État, police chargée du renseignement intérieur, patrouillent, en civil, interrogent les journalistes étrangers, faisant fuir, par leur simple présence, tous les passants. « Pourquoi êtes-vous là ? Vous voyez bien qu’il ne se passe rien. » Il y a de la tension dans leur voix : « Comment vous informez-vous ? C’est sur Internet que vous vous renseignez ? » demande l’un d’eux, dans un français parfait. Son collègue parle, lui, un excellent anglais. Ils s’entendent rétorquer que, faisant partie de la toute-puissante Sécurité de l’État, il n’y a guère de choses qu’ils ne sachent déjà. Rictus gênés. Grésillement de talkie-walkie. L’ambiance est pesante.

Une demi-heure plus tard. Rue Ramsès, au centre-ville. À l’angle de la rue, tout près du syndicat des journalistes et du bureau du procureur général du Caire, un petit groupe encore diffus. Sur le trottoir, un homme a les yeux qui brillent. Les mâchoires serrées, il sort de sa veste une pancarte pliée en deux : « Moubarak dégage ! »

Autour, la foule commence à se rassembler. Même chose à Suez, sur les bords du canal, à la frontière de l’Asie. À Alexandrie, aux portes de la Méditerranée. À Assouan, antichambre de l’Afrique. À Assiout, au cœur du Saïd, la Moyenne-Égypte. Sur midan el-Tahrir, la place de la Libération, en plein cœur du Caire, très vite, ils sont des milliers, quinze à vingt mille, encerclés par des cordons de police anti-émeute. Au pied du bâtiment blanc de la Ligue arabe, un camion blindé fonce, des grappes de manifestants accrochés au pare-chocs pour tenter de l’arrêter. « Moubarak, l’Arabie n’est pas loin ! » crie la foule, allusion à Zine el-Abidine Ben Ali, réfugié à Djeddah.

Au regard des vingt millions d’habitants qui peuplent la capitale égyptienne, la mobilisation pourrait paraître infime. Elle est pourtant exceptionnelle, la plus importante que Le Caire ait connue depuis 2003 et les manifestations contre la guerre en Irak. La foule est disparate, professeurs d’université, étudiants, mères de famille, islamistes aux barbes longues. « Nous sommes diplômés, et sans emploi. Nous sommes jeunes, et sans avenir. Pas de liberté politique, pas de liberté économique. Alors on fait quoi ? On se met le feu ? » s’époumone un jeune homme, dans la fumée des gaz irritants. Lances à eau en action, grenades lacrymogènes, foule au poing brandi. Scènes rarement vues en Égypte, où la loi d’urgence, en vigueur depuis plus de trente ans, a calmé les ardeurs d’une population effrayée par la répression. Des milliers de policiers tentent de bloquer l’accès aux grands boulevards du centre-ville.

La veille, le redouté ministre de l’Intérieur Habib el-Adly s’est montré menaçant. Tout acte illégal ou violent sera sévèrement réprimé. Il le martèle, les organisateurs de la contestation sont « inconscients ». Place Tahrir, une jeune fille trépigne, son portable à la main. Les principaux réseaux de téléphonie mobile sont coupés, empêchant les protestataires de communiquer sur l’ampleur de la manifestation, via Twitter ou Facebook, outils de mobilisation et d’information désormais essentiels pour les activistes égyptiens.

« L’État a peur », la jeune fille en est sûre. Et énumère les gestes d’apaisement annoncés par le gouvernement dans la semaine : la baisse des prix de produits de première nécessité, la création d’emplois pour les jeunes diplômés, l’octroi de primes pour les fonctionnaires. Certains hurlent : « Moubarak, Ben Ali est parti, demain c’est à ton tour ! » Des déluges de gaz lacrymogène s’abattent sur la foule. À Suez, trois manifestants sont tués. La ville portuaire s’embrase, scènes de guérilla urbaine. À travers le pays, la journée fait au moins quatre morts et des centaines de blessés. (…)

À l’aube du changement El-chaab yourid esqat el-nizam Le peuple veut changer le système

Une lame de fond. Invisible. Imprévisible, qui a tout emporté sur son passage. Le séisme révolutionnaire qui a secoué l’Égypte le 25 janvier a pris de court les meilleurs analystes. Mi-janvier 2011, alors que Tunis s’embrase, les regards se tournent vers Le Caire, mais sans angoisse excessive. Tout le monde répète obstinément le même credo aux accents trompeurs : l’Égypte n’est pas la Tunisie, Moubarak n’est pas Ben Ali.

Certes, il y a ces 40 % d’Égyptiens qui flirtent avec le seuil de pauvreté. Ces presque 50 % de jeunes au chômage, en particulier les diplômés. Ce système politique fondé sur la corruption, le clientélisme. L’injustice. L’enrichissement inique d’une clique de businessmen, quand une nation entière s’essouffle. Le manque de foi dans les institutions. La quête d’identité d’une nation autrefois glorieuse, aujourd’hui moquée par le reste du monde arabe. Ce raïs au pouvoir depuis bientôt trente ans, et qui s’y agrippe, préparant son fils à lui succéder. Et cette masse critique, ces 65 % d’Égyptiens de moins de 30 ans, amers, en colère, épuisés avant l’âge. Oui, mais…

« C’est l’Égypte », s’entendent répondre les naïfs, qui s’étonnent que la terre du Nil n’ait pas déjà tremblé. Longtemps, tout n’a finalement tenu qu’à un mot. Maalesh. Vocable essentiel du dialecte égyptien, à la fois synonyme de « tant pis », « c’est comme ça », « ce n’est pas grave », plombé de fatalisme, utilisable aux fins les plus futiles comme des plus graves, ponctuant toutes les conversations. Tout, pourtant, était là. Sans que personne n’ose y croire. Et tout, ou presque, y est encore.

Le Caire, décembre 2010

L’air est épais. Poisseux de pollution. Saturé par la fumée bleutée des carburateurs et les vapeurs d’essence. Sur la corniche longeant les eaux sombres du Nil, à cinq de front, les voitures slaloment, freinent, pilent, et redémarrent, dans un gymkhana infernal. Il est presque 6 heures. Les Cairotes sortis des bureaux font leurs courses, rentrent chez eux. Le crépuscule, comme une poudre grise, tombe sur la capitale égyptienne. Les magasins, déjà, font briller leurs vitrines. Les boutiques de téléphonie mobile clignotent de promotions. Des ateliers de pneus succèdent aux pharmacies et aux concessionnaires de voiture. Sur les trottoirs, les silhouettes, galabeyas ou pantalons, se croisent dans un ballet nerveux. Deux fois par jour, matin et soir, au volant de sa petite voiture coréenne, Dina monte et redescend cette longue langue de bitume que traversent au pas de course des piétons kamikazes, zigzagant entre les véhicules pour atteindre le trottoir d’en face.

« Hey, think twice, just another day for you and me in paradise… » L’autoradio grésille. Sur Nogoum FM, une des premières radios privées égyptiennes, passe un remix du tube de Phil Collins. Grinçants, les couplets en arabe ironisent sur l’explosion démographique, le chômage… « On s’ra bientôt cent millions, t’imagines un peu c’que ça s’ra comme paradis… » Les mains sur le volant, Dina chantonne. Sous les cœurs en peluche entassés sur la tablette arrière, elle a jeté son sac sur la banquette. Dina est née en 1982. L’année précédente, Anouar el-Sadate a été assassiné par un commando islamiste. Son vice-président, l’ancien commandant des forces aériennes du pays, un militaire discret, a pris la suite. Il s’appelle Hosni Moubarak. Comme plus d’un Égyptien sur deux, Dina n’a jamais connu d’autre président que ce raïs que de grands panneaux figent, dans une éternelle jeunesse, cheveux noirs et lunettes d’aviateur, le long des routes du pays. « Hey, think twice… »

L’accumulation des chiffres donne le vertige. Quand Dina est née, il y avait 44 millions d’habitants en Égypte. Trente ans plus tard, en 2010, ils sont presque le double, 84 millions. Et 150 millions annoncés pour 2050, avec un taux de natalité reparti à la hausse. La capitale, à elle seule, affiche entre 15 et 18 millions de personnes au compteur. 20 millions, peut-être, nul ne sait. Le reste s’entasse sur les seuls 5 % du territoire habitables et cultivables. Une longue mais étroite bande de terre qui court le long du Nil pour éclore dans son delta, là où l’urbanisation galopante ronge les rares terres arables. Le danger démographique : voilà la plaie qui mine l’Égypte, Hosni Moubarak l’a répété régulièrement à son peuple. Sans pour autant engager l’État dans une véritable stratégie de planning familial qui se heurterait, de toute façon, au poids de la religion. Devant la station-service qui marque l’embranchement vers l’un des périphériques censés désengorger le trafic de la capitale, les voitures marquent le pas. Sous les klaxons furieux, une charrette remplie d’oranges coupe la voie. Tirée par un âne aux pattes cagneuses, elle cahote doucement vers l’autostrade.

Ce matin, arrivée dans les locaux de la compagnie d’import-export où elle travaille comme comptable, Dina a à peine regardé le journal posé près du bureau de la standardiste. « 50 000 emplois prochainement créés pour les jeunes diplômés. » À la une d’Al-Ahram, « les pyramides », vénérable quotidien égyptien, la promesse gouvernementale n’a même pas retenu son attention. Lit-elle encore le journal ? Pas vraiment. Pas le temps. Ni l’envie. Le soir, le week-end, c’est la télé. Al-Jazira pour l’info, mais surtout Dream TV pour les films, les clips musicaux, les Desperate Housewives et autres séries cultes. La politique ? Dina lève un sourcil un rien amusé, un rien fataliste, un rien moqueur. Elle n’y connaît pas grand-chose, jure-t-elle, et ceux qui sont au pouvoir, même s’ils ne sont pas parfaits – elle n’est pas dupe – savent sûrement mieux qu’elle. Et puis, surtout, hein ? Que pourrait-il y avoir d’autre ? Un coup de volant. Éviter la dame au voile bleu qui s’est avancée au milieu de la route, son enfant à la main.

Ces voitures… Il y a une dizaine d’années, il n’y en avait pas autant. Mais grâce à la baisse des taxes sur les véhicules importés, l’arrivée des modèles asiatiques au coût abordable et le développement du crédit à la consommation, le parc automobile a soudainement explosé. Et les guimbardes poussives aux poignées cassées, bardées de fil de fer et réparées à l’adhésif, ont commencé à disparaître. Çà et là, quelques vieilles Nasr, version locale de la Fiat 128, témoignent encore de la dernière production automobile du pays. Une ère lointaine et désormais révolue. Un coup d’œil à la ronde pour vérifier qu’aucun policier n’est là pour verbaliser. Dina baisse le son de l’autoradio pour répondre à son portable qui sonne. Une mesure de Lady Gaga, de quoi mettre en forme avant de se relaxer enfin à la maison, un repas expédié devant la télé, des légumes au four, des pâtes et un peu de poulet, préparé par maman. À 30 ans, quand on est célibataire en Égypte, on vit toujours chez ses parents. (…)

Génération Facebook

L’ironie n’a échappé à personne. Au pays des hiéroglyphes, c’est le signe qui a fait tomber Pharaon. Ses armes tiennent en sept lettres. Twitter. Ou en huit. Facebook. Ses combattants s’appellent @alaa, @Ghonim, @TravellerW. Le monde découvre leur existence le 25 janvier 2011. Mais depuis une poignée d’années déjà, ils sont quelques centaines, hérauts électroniques, à relayer sur Internet les colères de la jeunesse égyptienne. Ses aspirations à la démocratie. Son ras-le-bol du nizam, le système.

(…)

Même si la Sécurité de l’État commence à taper sur les blogueurs, elle est loin d’imaginer encore à quel point Facebook et les réseaux sociaux, dont quelques millions d’Égyptiens sont déjà accros, vont être des acteurs majeurs de la chute d’Hosni Moubarak. Via un collectif de jeunes cyberactivistes dont le nom, sibyllin, va entrer, le 25 janvier 2011, dans l’histoire de l’Égypte : le Mouvement du 6 avril.

Mars 2008 L’Égypte gronde.

Devant les boulangeries qui ne vendent que du eish mouda’am, le pain subventionné, certains font la queue depuis l’aube. Autrefois, seuls les plus pauvres achetaient ce pain fait de mauvaise farine, parfois coupée de sciure, tout juste bon à nourrir les volailles élevées sur les toits du Caire. Mais depuis que le cours international du blé a entamé sa vertigineuse ascension, à l’été 2007, le prix de la farine a été presque multiplié par trois. Et chaque matin, la foule ne cesse de grossir devant les boulangeries subventionnées. La pénurie est là. Et avec elle, les bousculades et les rixes, de plus en plus nombreuses, qui ont déjà fait une quinzaine de victimes.

Pour les Égyptiens, ces morts n’ont rien d’anecdotiques. Elles réveillent le souvenir des émeutes du pain de 1977, qui avaient éclaté alors que le gouvernement s’interrogeait sur la suppression des subventions. Réprimée dans le sang, cette « intifada de la faim » avait fait plus de soixante-dix victimes. Depuis, l’État égyptien a soigneusement maintenu la subvention sur le pain, ultime amortisseur social. À moins d’un centime d’euro la galette, le pain subventionné est jusqu’à dix fois moins cher que le pain normal. Partout dans le monde, l’augmentation du prix des matières premières inquiète. L’onde nerveuse se propage à travers les pays en développement.

Au Caire, dans sa boutique crasseuse au sol pas balayé, Mahmoud Ashraf, lui, n’a pas besoin de faire d’effort pour attirer les clients, pas rebutés par le vieux frigo réparé à l’adhésif qui tente de maintenir au frais yaourts et boîtes de fromage fondu. Son enseigne « Produits subventionnés par l’État » suffit pour en faire un des magasins les plus courus du coin. Chez lui, le kilo de riz est à 30 centimes d’euro. Ailleurs, c’est minimum le double. Le sucre, l’huile, la samna, le beurre clarifié, tout est moitié moins cher. Depuis un an que l’inflation a commencé à flamber, Mahmoud Ashraf a vu grossir sa clientèle. Fonctionnaires, petits employés, artisans : ce ne sont plus les pauvres qui franchissent son seuil. Sur les étagères, que du bas de gamme, mais personne ne fait la fine bouche. Héritage du système soviétisé instauré par Nasser, les subventions alimentaires sont un gouffre pour l’État, qui y consacre cette année-là 8,8 milliards d’euros. Mais même ruineux, cet amortisseur social s’avère, le gouvernement le sait, essentiel en temps de crise.

Les plus indigents ont droit aux bons d’alimentation, qui permettent d’obtenir chaque mois un quota d’huile, de sucre et de riz à prix symbolique. Réintroduits en 2004, contre l’avis de la Banque mondiale qui encourageait l’Égypte à abandonner son système de subventions, ces tickets de rationnement concernent quarante millions de personnes, la moitié de la population. Mais, en ce début 2008, devant la montée de la colère populaire, l’État égyptien a annoncé que quinze millions de personnes de plus allaient en bénéficier. Six mois plus tôt, d’énormes grèves ont paralysé les industries textiles du delta du Nil. À Mahalla el-Koubra, la colère des vingt-sept mille employés, furieux de ne pas avoir touché les primes promises par l’État, a mis un coup de projecteur sur le malaise ouvrier. Ces hommes qui, comme Yasser Mohamed, employé là depuis dix-sept ans, hurlent leur ras-le-bol, au milieu des balles de coton éventrées. « Comment vivre ? Je ne gagne que 88 piastres de l’heure ! » À peine plus de 10 centimes d’euros. À ce tarif, il faut travailler quatre heures pour acheter un kilo de tomates, cinq jours pour un kilo de viande.

Quand ils entendent, un an plus tard, que les hommes de Mahalla envisagent une nouvelle grève, le 6 avril 2008, pour protester contre leurs salaires misérables et la folle escalade des prix, Ahmed Maher, ingénieur de 27 ans, et une amie du même âge, Israa Abdel Fatah, cadre en ressources humaines, compatissent et s’interrogent : comment les aider à faire entendre leur voix ? Les deux jeunes se sont connus deux ans plus tôt, sympathisants du Ghad, petit parti libéral créé en 2004 par Ayman Nour, qui a terminé second de l’élection présidentielle de 2005. Tous deux éduqués, branchés sur Internet, comme toute cette jeunesse de la classe moyenne qui les entoure. Pas des enfants de pachas, non plus. Juste des Égyptiens lambda. Le 23 mars, soir de printemps désabusé, ils décident de lancer un appel pour encourager la population à soutenir les revendications des ouvriers de Mahalla. Après tout, de meilleurs salaires, des prix contenus, une vie décente, digne, n’est-ce pas ce que chacun désire ?

Derrière son ordinateur, Israa, jeune femme sans histoire qui n’a encore jamais participé à une manifestation de sa vie, tape quelques lignes. Bouteille à la mer qu’elle poste sur la page Facebook qu’elle et Ahmed viennent de créer, en utilisant leurs vrais noms. « Pas de travail, pas d’université, pas d’école, pas d’achats […] On a juste besoin de justice. On a besoin de salaires suffisants, on a besoin de travail. On a besoin d’éducation pour nos enfants, on a besoin de transports adaptés, on a besoin d’hôpitaux, on a besoin de médicaments, on a besoin de liberté et de dignité […]. Pas de baltageyas. Pas de dossiers montés de toutes pièces. Pas de hausse des prix. Pas de clientélisme. Pas de torture dans les commissariats. Pas de corruption. Pas de pots-de-vin, Pas de détentions arbitraires […]. Dites à vos familles et amis de faire grève le 6 avril. »

Trois cents invitations sont lancées. Sans illusion. Mais le lendemain, ce sont trois mille personnes qui répondent favorablement à cet appel à la grève générale. Comme un virus, chaque nouveau jour apporte son lot de contaminés à la cause. Israa comme Ahmed sont stupéfaits. Mais ils le savent : entre un clic d’appréciation et une participation effective à un événement, il y a un monde. Un monde de peur, un monde de fatalisme, de résignation. Et l’Égypte, blaguent bien souvent les Égyptiens eux-mêmes, est la terre IBM. IBM pour Inch’Allah (à la grâce de Dieu), Boukra (demain), Maalesh (tant pis). La terre du « un jour, peut-être ».

Pourtant, une véritable tempête vient de s’abattre sur le pays. L’hypothèse d’une grève générale inquiète. Les ambassades occidentales conseillent à leurs ressortissants de rester chez eux, mettent en garde contre d’éventuels troubles. Le 6 avril 2008 au matin, quand Le Caire s’éveille, des milliers d’hommes d’Amn el-Markazi, la Sécurité centrale, en tenue anti-émeute, ont été déployés sur tous les lieux stratégiques, la place Tahrir, l’université, le centre-ville. De nombreuses entreprises, craignant des débordements, ont donné un jour de congé à leurs employés. Le trafic est moins dense qu’à l’accoutumée. La grève, pourtant, n’aura pas lieu. Mais à Mahalla el-Koubra, le volcan entre en éruption. Des émeutes éclatent. La foule déchire un immense portrait d’Hosni Moubarak. Scène aussitôt retransmise par la télévision Al-Jazira, à la fureur des autorités égyptiennes, qui tentent de censurer toutes les images faites ce jour-là. En vain : sur Internet, la fureur de Mahalla tourne en boucle. Violemment réprimées, les émeutes font au moins trois morts, et des dizaines de blessés.

Le jour même, Israa Abdel Fattah est arrêtée. Son visage arrondi encadré d’un voile pastel devient, en quelques jours, l’emblème d’un nouveau groupe, sur Facebook, exigeant sa libération. La presse internationale s’en mêle. Deux semaines plus tard, la jeune femme est relâchée. Les yeux vides, l’air hagard, elle fait acte de contrition, dit ne plus vouloir s’occuper de politique. Mais n’en pense pas moins. Ahmed Maher, à son tour, sera inquiété, régulièrement arrêté, interrogé. Mais ne baissera jamais les bras : le Mouvement du 6 avril ne cessera pas. Chaque année, il réactivera son appel, aiguillon permanent d’une révolte grondante, mais encore larvée, qui explosera en janvier 2011, enivrée par un parfum de jasmin venu de Tunisie, un parfum porteur de promesses de liberté. (…)

CLAUDE GUIBAL & TANGI SALAÜN

ÉDITIONS DU SEUIL 25, bd Romain-Rolland, Paris XIVe

Par Jean-Paul Mari

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