USA , MEXIQUE février 1991

Le "Train de la honte" aux USA, trente ans avant le "Camion"en Autriche, mêmes causes, même drame.

Miguel, migrant mexicain, survivant du "train de la honte".

L’homme qui survécut (1) Chapitre premier

" 21 immigrants clandestins retrouvés asphyxiés dans un train aux États-Unis:un seul survivant"

Il nous dit ce qu’il n’a jamais dit auparavant. Il parle d’un train perdu dans le désert du Texas et d’hommes qui étouffent à l’intérieur d’un wagon plombé. Lui était le plus petit ? Il sera le seul à être épargné. pour tous, il restera suspect. "Pauvre Mexique ! Si loin de Dieu et si près des États-Unis !"

Où était Miguel ? Dans quel recoin de l’Amérique ou du Mexique cachait-il sa peur et sa douleur ? Voilà des semaines que je le cherchais dans la chaleur de cette fin d’été 87. Je courais. De Dallas à Mexico, d’Aguascalientes à Los Angeles, de Houston à Zacateca : des nuits à fouiller les journaux locaux et les annuaires, des jours à interroger tout ce qui portait le cheveu noir gomminé ou un insigne doré de shériff.
- "Migeeelle..." articulaient les flics au chapeau texan en avalant à moitié leur chiques mentholées, " doit-être mexicain, s’pas ?" Et ils haussaient les épaules. Les hommes au chapeau de paille, eux, étaient plus cordiaux : "Miguel ? Oui senor, je dois connaitre, bien sûr !...Répétez moi son nom ?" Miguel-Tostado-Rodriguez. Du village de Pabellon de Arteaga au centre du Mexique.

Au départ, il n’ y avait rien ou si peu. Trois lignes sèches sur une dépêche : "un groupe d’immigrants clandestins mexicains retrouvé asphyxié dans un train aux Etats-Unis : un seul survivant". Assez pour avoir envie de le retrouver. Aux premiers jours, je le cherchais avec retenue, avec délicatesse, avec tendresse, par respect pour ce qu’il avait enduré une nuit de juillet. Après huit jours, je suivais sa trace avec une précision de chercheur, parce qu’il était le seul à avoir survécu. On le disait installé aux USA ou reparti au Mexique, caché dans une île ou sur la côte...On disait n’importe quoi. Maintenant, je le traquais avec l’acharnement de celui qui savait que ce Miguel-là avait décidé de disparaitre. Il avait choisi l’amnésie et le silence. A force de jouer les anti-héros, ce genre de petit homme de moins d’un mètre soixante était tout à fait capable de se rendre anodin, anonyme, invisible. "Miguel ?...vous avez dit Lopez ou Rodriguez ?" Cela pouvait durer encore des mois ! Miguel me filait entre les doigts, absent comme son regard sur une photo trop pâle prise quelques heures après qu’on ait ouvert la porte plombée d’un wagon de bière dans une gare du texas, à Sierra Blanca. Il était à peine sept heures trente ce matin là, et il faisait déjà trop chaud, comme tous les étés, dans ce désert, à 90 miles au sud-est d’El Paso. Lui s’est laissé aller pour la première fois dans les bras d’un flic de l’émigration américaine. Et l’autre ne l’a pas repoussé. Il a regardé cette peau trop sèche, ces yeux trop brillants et les lèvres craquelées qui n’arrivaient plus à s’arrondir autour des mots. Les texans ne sont pas toujours aussi lourds qu’on le dit : Stanley Saathoff de la Border Patrol a compris qu’il serrait contre lui un noyé en plein désert, un mourant qui avait besoin d’air et d’eau à la fois. Il s’est dit qu’il était arrivé à temps, que le gosse s’en sortirait, qu’il avait terriblement bien fait d’effectuer ce contrôle de routine et de déverrouiller les serrures de ce train de la compagnie Missouri-Pacific. Le wagon de bière était vide mais étanche. Le caisson était concu pour garder la mousse au frais pendant des centaines de miles. Superbe. Mais qu’un être humain inhale l’oxygène et exhale sa propre chaleur, et il se transformait rapidement en une chaudière hermétique de liège, de bois et de métal. Un cerceuil. Oui, Stanley de la border patrol était arrivé à temps, l’autre n’aurait pas résisté une heure de plus. La journée commençait par le sauvetage d’un homme et l’arrestation d’un immigré clandestin. C’était bien. Le policier sourit, souleva le corps léger de trop de sueur perdue et porta la main à sa gourde. Alors il vit dans l’obscurité du wagon ce que l’étreinte du miraculé lui avait caché. Alors, il vit...la Chose. Et son geste s’arréta net. Miguel avait déjà repris un peu de vie. La formidable gifle de l’oxygéne dans ses poumons asphyxiés l’avait secoué tout entier. Maintenant, la vague irriguait son front et calmait le tambour de ses tempes. Ses lêvres demandaient la source mais le flic gardait cet air ahuri, sonné, comme au moment précis où on vient de recevoir un grand coup de poing, quand la conscience et le corps restent suspendus, encore ensemble pour une fraction de seconde, juste avant que l’une s’évanouisse dans le néant et que l’autre s’abatte avec un bruit de chair lourde sur le tapis du ring. En cet instant précis, face à la porte ouverte du wagon, Stanley était K-O debout. Il regardait l’intérieur du wagon et son sourire tout à l’heure satisfait avait des allures de canot de sauvetage percé : "Nom de dieu !...Oh ! Nom de Dieu." Miguel tourna la tête. La Chose était là. C’était un mélange de formes sombres, de taches et d’objets défigurés. D’abord, un tas de chaussures de tennis, de bidons et de cartons vides. Des vêtements déchirés, fripés, coagulés entre eux par la vapeur humaine. Puis une main raidie, comme une branche plantée dans le sable. Et plus loin, cette bouche immobile, ouverte, lèvres déchirées. Et à côté, ces flaques de sang et de vomi tout près d’un autre forme. Brutalement, Stanley se rappela le cri étouffé qu’il avait entendu près du wagon : "Au secours ! On meurt." Machinalement, Stanley le flic se mettait à compter. En silence et à toute vitesse, avec une précision administrative. Dix huit. Dans l’obscurité encore bouillante de cette caisse de plomb, il y avait dix huit corps convulsionnés, cadavres raidis, éparpillés sur le plancher mais réunis par le même espace, les arêtes géométriques du container, des lignes droites, lisses, sans échappatoire. A l’intèrieur, les formes allongées semblaient avoir pris racine, elles s’élevaient comme un tronc au milieu d’un dépotoir, s’enroulaient en branches noueuses contre les parois de la cellule, les griffaient et grimpaient encore vers le plafond, encore à la recherche d’un peu de lumière, d’un souffle d’air, d’une issue. Avec le lever du jour et les premiers jets de lumière, l’ombre qui reculait révélait un arbre à dix-huit branches sèches. Un grand arbre de souffrance. Miguel regardait la Chose. Il avait compris. Il était le seul survivant. Miguel Tostado Rodriguez, immigré clandestin venu de Pabellon de Artéaga au Mexique, aurait voulu hurler. Un spasme venu du plus profond de lui remonta le long de son ventre, de ses poumons en feu, de sa gorge en carton jusqu’à forcer le mur de sa bouche. Il crut vomir un geyser de désespoir ; ce n’était qu’un filet de voix, un souffle. Et il portait deux mots : "A boire." Il a tellement bu, Miguel, que Stanley a été obligé de l’arréter : "ça suffit. Si tu continue, tu vas mourir pour de bon." Alors il a plongé. Pas dans cette torpeur qui vous entraine vers l’ombre d’en-bas, pas vers cette lassitude extrême qui porte à l’abandon, prétends offrir le repos et le silence et ne donne qu’une infinie noirceur. Non, il s’est endormi d’un vrai sommeil, celui dont on revient. Et plus tard, quand il a ouvert les yeux une deuxième fois, Stanley-le-sauveur a poussé vers lui un autre verre d’eau et Stanley-le-flic a ouvert le livre de bord des Border Patrol, la police des frontières. Le questionnaire était immuable. Des plages de Californie à la côte du golfe du Mexique, tout clandestin sans-papier, "indocumentado", avait droit au même inventaire. En un an, on avait pris 321 000 "indocumentados" pour la seule région d’El Paso. Autour de la gare, les patrouilles avaient coincés et interrogés 44 900 candidats au voyage vers les profondeurs de l’Amérique. Ils passaient le Rio à la nage, se faufilaient jusqu’à la gare, montaient dans les wagons ou attendaient le départ des convois qui grinçaient en prenant de la vitesse. Les employés voyaient alors les plus fous jaillir de l’ombre du ballast, lancer de grands coups de patte pour accrocher une poignée, une marche ou un coin de métal. Parfois leurs griffes n’écorchaient que le bois ou le vide, et ils retombaient à plat ventre dans la poussière du désert, vaincus, le nez sur les bottes des policiers texans. Parfois, ils arrivaient trop fort et trop tard, obstinés et rageurs, et ils rebondissaient sur la paroi d’un container comme un bouchon à la surface tumultueuse d’un torrent. Quarante quatre mille neuf cents avaient échoués, en une année, sur le quai de cette gare, " soit quatorze pour cent de tous les types arrétés dans la zone d’El Paso..." se dit Stanley qui ne pouvait jamais s’empêcher de calculer. Combien avait-il déjà rédigé de rapports ? Il ne jeta même pas un regard sur son manuel. Il connaissait toutes les questions par coeur : "-Comment tu t’appelles ? Date et lieu de naissance ?
- Combien de fois a-tu-travaillé aux Etats-Unis ?
- Combien de fois t’es tu fait prendre par les policiers de l’émigration ?
- Où est-ce que tu as passé la frontière ? Quand et à quelle heure ? Direction ?
- Quel genre de boulot tu voulais trouver ?
- Un contact quelque part aux Etats-unis ?
- Avec qui as-tu passé la frontière ?
- Domicile au Mexique ?
- ...Tu veux encore un peu d’eau, un coca ou du café ?" Stanley grimaçait un sourire un peu géné. "Désolé, Miguel, mais je dois t’interroger. C’est la règle, tu le sais." Le plus dur était à venir. Le flic ferma son livre et il regarda le gosse, ce petit homme de vingt et un ans, si léger tout à l’heure dans ses bras, et maintenant ratatiné, perdu dans ce fauteuil fait pour un géant américain. Miguel tremblait. Stanley s’approcha de ce visage en perdition. A le toucher. "Allez mon gars. Racontes. Il le faut." La voix était douce," une fois, une fois seulement. Dis moi ce qui s’est passé dans... cette saloperie de wagon." Alors Miguel a commencé à bégayer. C’était la première fois que cela lui arrivait mais il ne le remarqua pas. Il ne pouvait pas parler, alors il crachait les mots un à un. Chaque image, chaque phrase s’accrochait à sa mémoire à vif. Il lui fallait aller les chercher jusqu’au fond du wagon, les pousser de l’ombre vers la lumière et elles faisaient siffler, au passage, ses poumons de noyé. Miguel a bégayé longtemps. Quand il s’arréta, il avait de l’eau plein les yeux et Stanley lui tendit son stylo : "signe ici. C’est fini. On va prendre soin de toi. Régler tes papiers, appeler chez toi, te mettre à l’abri des journaleux. Allez bonhomme, va dormir un peu." Une fois son protégé à l’abri, Stanley sortit faire quelques pas à l’extérieur. Il essaya de calculer n’importe quoi, histoire de se détendre. Quarante quatre mille neuf cents "indocumentados"... multiplié par l’usure du cuir de ses bottes de garde-frontière : il en avait vu de sales histoires au fil de l’eau du Rio Grande ou des rails du désert de Sierra Blanca ! Mais cette chose dans le wagon, ce que Miguel lui avait bégayé, "Oh ! Nom de Dieu !" Non, ça, il ne l’avait jamais entendu. Il tournait en rond dans le désert en regardant les volutes de chaleur que la terre rendaient au ciel et cette ombre qui allait revenir. Et Stanley pensait avec un double frisson à cette armée de fantômes qui se glissaient en ce môment même dans l’eau du Rio Grande, à ceux qui s’approchaient des convois en gare d’El Paso et à Miguel le survivant qui, à peine endormi, affronteraient ses premiers cauchemars.

Où était-il aujourd’hui ? Dans quels draps sèchait la sueur de ses nuits d’insomnies ? Inutile d’interroger Stanley. Il prenait aussitôt son air le plus niais : "Quel nom dites-vous ? Non, désolé. Jamais entendu parler." Brave Stanley ! Il connaissait bien son rôle d’ange gardien. Les journalistes américains ou mexicains s’y étaient cassés la plume. Pendant le seul point de presse tenu par les Border Patrol, on avait aligné une poignée de chiffres, un bilan médical, et deux ou trois banalités avec cette gravité proche de l’emphase que les officiels emploient quand ils ont décidés de taire l’essentiel. Pas un mot sur le tunnel obscur de quatorze heures de voyage dans un wagon vide de bière et bourrés de paysans en détresse, aucune explication sur la naissance et la croissance de cet arbre à tentacules humaines qui occupait un espace mort. Rien sur le pourquoi de la Chose. Stanley ne voulait plus revoir - ah ! l’interrogatoire hier soir - le regard du petit homme s’écarquiller de terreur, la pupille dilatée, ouverte à l’infini, profonde comme une crevasse quand elle s’ouvre à l’intèrieur de soi et qu’on réalise, submergé par le vertige, qu’elle partagera désormais le monde en deux. Face à la presse, la moindre esquisse de réponse aurait à coup sur entrainé une rafale de questions nouvelles. Il fallait tout dire ou se taire. A la fin, un reporter plus malin que les autres avait pris gentiment Miguel par le bras et il lui avait parlé de dollars et de photo à la une. Miguel l’avait regardé, muet, encore absent. Il avait bégayé un " je ne peux pas, senor. Physiquement, je ne peux plus parler de ça. S’il vous plait. Assez." L’autre avait insisté mais il n’était pas la Loi. Stanley-le-flic avait tendu son bras entre Miguel et les curieux : " Terminé les gars ! Merci à tous. Il y a du café sur la table à la sortie. Servez-vous !" Aujourd’hui, dans ses bons jours, Stanley consent à grommeler une phrase sur ce qu’il a vu à l’intèrieur du wagon, quelque chose comme " c’était pas beau à voir. Ca non ! C’était pas beau. Voilà tout ce que je peux dire...." Et dans ses mauvais jours, Stanley-le-flic renvoie le curieux vers un bureau central de l’émigration à El Paso ou Los Angeles. Une chose est sûre : si Stanley vous montre une direction, c’est que Miguel n’est pas parti par là.

Ou peut se réfugier un homme meurtri sinon chez lui ? Vous avez déjà vu un toro blessé, quand il danse d’une patte sur l’autre, ivrogne d’un dimanche après-midi, saoulé à mort, à la recherche d’un équilibre perdu. Brutalement, on le voit se raidir et rouler des épaules, haltérophile vaincu et sanglant, vers la barrière où, tout à l’heure, c’était le torero qui pissait de peur dans sa carapace d’or. Là, il respire la terre et le bois tel un veau sans armures dans un campo d’andalousie. Toute grande blessure vous ramène vers l’enfance. Miguel ne peut avoir repris qu’une seul route. Celle qui le conduit du sable du désert américain en terre étrangère vers les champs de Pabellon de Arteaga, l’herbe de ses origines, à trois mille kilomètres d’ici. Il faut voler jusqu’à Mexico. L’avion crève un ciel gris, sâle et boursouflé. Impossible de passer un ongle entre les nuages et le bitume alourdi par les trainées des gaz de voitures prétentieuses et les fumées acides des cheminées d’usines d’une "banlieue" depuis longtemps rattrapée, encerclée et avalée par le galop de la plus grande ville du monde. Les musées renferment des pyramides de métal doré mais les trottoirs empestent. Ici vivent les fils des Aztèques. Ne leur parlez pas des lendemains qui chantent, ils toussent et marchent pieds nus sur les montagnes d’or du passé. Sur la terrasse de l’hôtel "Gran Ciudad de Mexico", au centre de la ville, des visiteurs cultivés prennent leur petit déjeuner en goûtant la nostalgie du Zocalo et la nudité historique de cette grande place vide plantée d’une cathédrale. Elle a été édifiée à la place du temple le plus important de Tenochtitlan, capitale aztèque rasée par Cortès. Dans les salons chics du "Camino Real", des banquiers venus de Californie expliquent aux descendants des conquistadors comment transformer leurs pesos en dollars pour mieux mettre leur monnaie à l’abri. L’inflation, plus que l’humidité, ronge les murs de la cité. On court toujours après l’argent au pays des mines du nouveau monde, on court toujours après l’eau précieuse dans cette ville de Mexico bâtie sur un lac asséché, on court toujours après l’air pur dans les rues de la capitale posée à 2240 mètres d’altitude. Il faut voler encore, crever le plafond, monter vers le soleil et filer quelques centaines de kilomètres plus au nord vers la ville d’Aguascalientes, le pays profond et les colonnes de nuages blancs potelés comme des fesses de bébés dans la lumière d’une fin d’après-midi étincelante de propreté. La route est large, soc de béton qui ouvre des prairies d’herbe brulée habitées par des troupeaux de poussière et des hommes en chapeau de paille. " Tous ensemble, nous marchons vers le progrès, le développement et le bien-être de la région !" répètent des slogans résolus et mobilisateurs écrits en majuscules tricolores sur les panneaux géants posés par le gouvernement au bord de la nationale. Mais sous les sombreros, les yeux des hommes disent le contraire. Les touristes et les industriels ne s’arrêtent pas dans le coin, ils comptent les kilomètres à faire avant la nuit. Ils roulent si vite qu’ils passent sans le voir devant un nom étrange inscrit au bord de la route, un nom que l’on prononce en faisant claquer sa langue comme un bruit de fouet : Zapata. "Emiliano Zapata." C’était au temps où la république des parias se dressait contre le Mexique des Senors en redingote, quand quelques centaines de grands propriétaires possédaient tout un pays. Ils prenaient l’état pour leur ferme personnelle et les quinze millions d’habitants pour un lot de paysans. Déjà, douze millions de mexicains travaillaient pour eux. Les péones dormaient dans des cabanes de torchis et vivaient de farine, de haricots noirs et d’alcool. Ils crevaient au travail dans les plantations de canne à sucre, de caoutchouc, de tabac et de café. La police s’occupait des rebelles, l’armée du prestige de la nation et l’église du salut des âmes des mourants. Tous étaient très occupés. C’était au temps où les paysans-esclaves vivaient plus mal que les chevaux de leurs maîtres. C’était bien après la guerre avec les Etats-Unis. Les hommes blonds du nord avaient avalé le Texas, la Californie, le Colorado, le Nevada, l’Utah et l’Arizona. Ils avaient englouti la moitié d’un pays comme un poulet au barbecue et ils se reposaient, repus, en sucant les os. Désormais, "Los Angeles" ne voulait plus dire "Les Anges", l’état du Nouveau-Mexique était territoire américain et le président du Mexique usait de son drapeau pour lustrer les bottes des vainqueurs. Alors, à l’heure de l’insurrection, un fou qui parlait de réforme agraire prit la tête des paysans rebelles. Il était fervent et dévoué, donc adulé ; idéaliste et violent, donc redouté ; bref révolutionnaire. Zapata le terrible avait un nom à claquer de grands coups de fouet sur les fesses grasses des latifundiaires. Il parlait de nationalisations, de restitutions des terres et d’expropriations ! Derrière lui, des milliers de gueux et de paysans, de "vandales". Les policiers se barricadaient, les prêtres se signaient et l’armée reculait. La lutte dura dix ans. Après le combat militaire, la guerre politique, après les complots, les assassinats. On ruinait les villages rebelles, on les incendiait, on massacrait hommes, femmes et enfants, brulés, pendus, fusillés...Mais les autres avancaient toujours. Mieux ! Ils prenaient Mexico. Emiliano Zapata et Pancho Villa le bandit au pouvoir ? Oui, mais pour un temps seulement. Assez pour construire une épopée et pas suffisamment pour transformer le révolutionnaire en dictateur. Pour bâtir une légende, les grandes destinées n’ont besoin que de grandes trahisons. Celle là fut "monumentale" avec un stratagème et mille hommes -mille !- qui déchargèrent en même temps leurs fusils sur l’homme de plomb. Ahiii ! Zapata ! Tout le monde ici sait que ton cheval continue à galoper, seul, vers le sud, à travers les montagnes du Mexique. Ton fantôme, lui, a du pleurer de rire en entendant il y a quelques années un docte rapport qui disait que la majorité de la population connaissait encore la faim et que huit millions de tes anciens braves ne mangeaient que des galettes de maïs, des haricots noirs et des poivrons. Pauvre Zapata ! Ton nom fait rouler l’oeil des Mariachis qui se lamentent la guitare dans une main et la sébille d’argent dans l’autre dans des auberges à touristes qui fleurent bon le piment et la crème à bronzer. Mais, loin de ce Mexico d’opérette, il indique encore parfois un ranch, un village ou une petite bourgade paysanne de ce Mexique des pauvres où l’on emprunte chez le voisin une chaise pour vous faire asseoir. Aujourd’hui, le temps n’est plus à la "révolucion" mais à la guerre contre "l’inflacion".Les cartouchières sont passées de mode et, pour réussir, on ne parie plus sur les meilleurs chevaux ; sauf aux courses. On n’attaque plus les trains des gringos, on s’y glisse à la nuit tombée, comme Miguel, pour rejoindre les troupes de l’Amérique. Même si, le chapeau de paille à la main et le regard noir fixé sur la pointe de ses savates, balancant d’un pied sur l’autre, le péon de Saucito ou d’Ojo caliente oscille toujours entre soumission et révolte, -mais contre qui, grand Dieu !- , pris entre l’envie de se battre et l’exode, entre la force qui lui impose la génuflexion et celle qui le jette dans une course en avant, coudes aux corps peut-être, mais toujours poings serrés. Il lutte toujours contre la chaleur et la soif, plus rarement la faim, poussé dans le dos par l’histoire du Mexique et fasciné par les lampions de la Californie. Au bout du chemin, il se retrouve le nez face au néon vulgaire et froid d’une station-service de freeway, une enseigne de pizzeria de quartier ou ces ampoules pisseuses, accrochées au plafond de son dortoir. Et cette raie lumineuse lui barre ses rêves. Ahi Zapata !

Un peu avant Pabellon, le village de Miguel, la côte est raide et trompeuse et les routiers savent qu’il faut relancer le moteur de leur poids lourd. Il est temps de ralentir, de laisser s’éloigner le bruit des camions et de suivre ce chemin qui décroche sur trois cent mètres vers un tunnel d’eucalyptus, l’obscurité et le silence des premières maisons de Pabellon. Au bout de la Calle Hidalgo, Maria del rosario, la femme de Miguel, pleure depuis des semaines. Ses larmes lui viennent le soir surtout quand elle s’agenouille pour prier la Vierge du Perpétuel Secours, lui rendre grâce d’avoir sauvé le père de ses deux enfants. Elle pleure aussi au coeur de la nuit quand elle fait des cauchemars abominables où les portes des wagons se referment à jamais. Alors, réveillée par ses propres cris, elle tire un mouchoir de dessous l’oreiller et le mord de toutes ses forces pour étouffer ses sanglots. Cela peut l’accabler des heures entières ou ne durer que le temps d’un spasme. Ou la prendre totalement au dépourvu à la fin d’un grand éclat de rire, au moment précis où elle pense aux plaisanteries de Miguel, ou quand elle le revoit jouer au foot avec les autres jeunes du village. " Dix-huit ! Dix-huit morts...Oh, Dios mio !" Et elle pleure : de douleur pour tous les disparus, de joie pour Miguel le survivant, et de honte pour son égoïsme de femme de miraculé. Maria del rosario n’a pas de vocation pour le deuil. Elle a la peau brune et tendue, les yeux toujours en mouvement, la bouche gourmande et le bout du nez frémissant, l’air d’un écureuil affairé et timide. Une jeune femme sage malgré ses hanches larges, pressée seulement de faire des enfants en croyant empiler les briques d’un bonheur naïf. En attendant, elle vit sous le toit d’Agustin, le père de Miguel, au numéro 31 de la calle Hidalgo dans la "colonia Franscisco Vila". Coincé entre la gare et le cimetière, le quartier "résidentiel" s’ouvre par de larges rues en ciment et se termine par des montagnes de cailloux. Sur la calle Hidalgo, la voiture roule comme un bateau sur le chemin, aussi tourmenté que le lit d’un torrent. Tout respire le projet social ambitieux échoué sur un budget à sec. Voilà quatre années que Maria attends ici, coincée entre les portraits de famille - Miguel entouré de ses deux frêres, José-Luis et Javier-, et un réfrigérateur neuf où trône un vieux cadeau-souvenir, un énorme pack de bières "Budweiser made in usa". Maria et Miguel : le début de leur histoire est sucrée comme une chanson de Mariachis. Ils se sont rencontrés au sortir de l’enfance, se sont embrassés avec la maladresse des adolescents et se sont mariés à dix sept ans, avec la précipitation de ceux qui s’aiment d’amour. Il aurait du lui construire de ses mains un ranch au sommet d’une colline et elle aurait brodé ses chemises en couvant d’un oeil tendre une armée de muchachitos. Retenez vos larmes. De toute façon, il n’y a pas de colline aux environs de Pabellon et Miguel travaillait dans une usine de confection ; la moindre maison coûte vingt ans de salaire et l’achat d’une seule armoire avait déjà englouti toutes ses économies : Miguel avait dix sept ans, une femme, une armoire et un avenir grandiose de médiocrité à offrir au ventre déjà rond de Maria. "Il ne voulait pas quitter Pabellon. Mais juste après notre mariage, il a décidé de partir travailler en Amérique" a dit Maria. Le premier voyage a duré quatre mois. Il envoyait de l’argent tous les quinze jours, téléphonait une fois par mois et parlait le moins possible, pour ne pas trop dépenser. Au retour, il a acheté un berceau pour le premier enfant -on l’appellerait Miguel, bien sûr-, une table et des chaises pour la salle à manger. Puis il a embrassé Maria et il est reparti. Pour neuf mois : "on n’a pas passé beaucoup de jours et de nuits ensemble depuis notre mariage", dit Maria. Il a fait six voyages. On a payé les meubles, le terrain, le ciment ,les briques. Et un berceau pour la dernière née, Jessica. La maison était presque terminée, il y avait des murs, un toit, des portes et des fenêtres.
- "Maria, maintenant je crois qu’on a assez d’argent", a dit Miguel quand il est rentré. C’était un premier mai.
- "Bien" a approuvé Maria, soulagée.
- "Je vais chercher un travail dans la région et acheter un four pour faire notre pain."
- "Bien" a répété Maria. Et son nez d’écureuil frémissait comme jamais. Miguel est allé faire un tour dans les magasins, voir le prix du four à pain et des marchandises. L’immigrant était parti depuis longtemps et tout avait terriblement augmenté. Le soir même, Maria l’a vu rentrer, l’air sombre. Elle a compris.
- "Ecoute Maria...ici, économiser et se priver, cela nous prendrait des années".
- "Bien" a soupiré Maria.
- "Je reviendrai avec ce qu’il faut. Et nous serons tranquille." Miguel avait passé un bras protecteur autour de ses épaules. Elle était encore plus petite que lui.
- " Maria. Ce sera mon dernier voyage."

Ce soir, au numéro 31 de la calle Hidalgo, la lumière était toujours allumée derrière les rideaux tirés. Sur la véranda, Agustin le père, pincait les lèvres en balancant son fauteuil. A l’intèrieur, la mère était invisible et Maria pleurait plus fort qu’à l’habitude. Au marché ce matin, elle avait une fois de plus senti le silence qui avait accompagné sa venue, la politesse appuyée des vendeurs, cette absence totale de familiarité des gens qu’elle connaissait si bien. On évitait son regard. Et quand elle repartait, Maria percevait les murmures étouffés qui lui faisaient cortège. Seule la mère de Miguel avait eu le courage d’aller à l’enterrement des jeunes et on lui avait fait sentir qu’elle n’était pas la bienvenue. Dix huit victimes de la même région et des fosses ouvertes pour un fils, un frêre, un cousin. D’aguascalientes à Zacatecas, d’Ojo Caliente jusqu’à El Saucito, des grandes villes aux petits bleds, le cercle du deuil suivait un trait de compas dont la pointe était plantée au centre de Pabellon. Six morts d’un coup : la marque du malheur bien sûr, du calvaire en plus, du martyr et donc du respect. Ah ! s’il n’y avait pas ce point d’interrogation recourbé comme un hameçon dans les yeux des veuves et acéré comme un dard au bout des mauvaises langues. Un point d’interrogation qui dérangeait la raison de Pabellon et faisait siffler la rumeur comme une vipère du désert : "Qui sait ce qui s’est passé exactement ? Il y avait dans ce wagon des hommes forts, puissants, mûrs ; des hommes d’expérience, malins et durs à la tâche. Tous y passent comme ça, amigo, tous disparaissent comme si le diable lui même avait claqué des doigts ! On ouvre ce bocal de l’enfer et ils sont là, raides, aussi durs que du bois, défigurés que c’en était une horreur ont raconté les journeaux, morts en tout cas, ça oui ! Dieu nous protège, tous morts... Sauf un. Sauf lui. C’est le plus petit de tous, il aurait du y passer le premier, non ? Eh bien ! Il est vivant. Et personne ne sait pourquoi ! Etrange, non ? Moi, je sais pas ...mais je dis que la mort des autres me fait mal au ventre. Regarde la Rosa, toute seule maintenant avec son bébé de six mois. Comment elle va faire pour s’en sortir ? C’est pas Miguel qui va la nourrir. Putain de Dieu ! Celui là il est fort. Il est vivant et les autres, clac !...Il est vivant malgré la mort des autres..Peut-être même qu’il est vivant grâce à eux ! Peut-être qu’il y avait pas assez d’eau pour tous et les autres - des saints !- lui ont tout donné. Ou alors, y avait de l’eau que pour un seul...Et pendant que les autres dormaient, lui s’est occupé de l’eau. Quien sabe ? Ou peut-être qu’il s’est chargé lui même de les endormir -Quoi ! J’exagères ? Tu y étais toi dans cette saloperie de train ? Non. Alors comment tu expliques cette histoire ? Moi, je constate une chose : il est le seul à s’en être sorti !- C’est lui le coupable, le responsable de tout ça ! Ah ! Le salaud !" Voilà ce que remâchait la rumeur de Pabellon. Aprés "l’accident", très vite, la famille de Miguel avait du vivre les rideaux fermés, à l’abri des regards. Depuis quelques temps, les proches de certaines victimes avaient fait savoir qu’il valait mieux que Miguel ne remette pas les pieds au village et ce matin, au marché, Maria avait entendu, derrière elle, le bruit mat d’un crachat sur le trottoir. Cette fois, c’était décidé, elle ne sortirait plus de la maison. Maintenant, elle pleurait : "Miguel si tu savais !" La dernière fois qu’elle l’avait eu au téléphone, il était encore sous le choc, quelque part au Texas. Il n’avait pas donné d’explications, promis qu’il rappellerait bientôt et répété : "c’était môche, tu sais. Très môche." Ici aussi, c’était devenu très môche. Dehors, assis sur la véranda, Agustin le père se balançait sur son fauteuil, lèvres serrées, épaules bien droites, face à la rue de Pabellon.

De jour, le village a des allures de camp de vacances désert. Il y fait toujours trop chaud et on ne croise que des femmes solitaires, des gamins et des vieillards. Les hommes sont ailleurs. Seuls restent les plus jeunes, les plus vieux, les plus lâches. Ils tournent dans les ruelles blanches où les ombres ont la grâce des jupes paysannes. Ils trainent sous les eucalyptus et les palmiers du centre ville, autour du grand rond point, près de la "présidencia", où quatre statues de bronze massif lèvent la jambe en se donnant la main pour une ronde lourde à la gloire de "l’éducation,du travail et du progrès". Allons, on ne vit pas si mal à Pabellon. Il y a - théoriquement - vingt cinq à trente mille âmes, une foire commerciale par an et les vaches les plus grasses de la plaine alentour. Le village a donné un leader du syndicat des Campesinos au pays et une Miss à l’Univers. "Tierra buena, agua clara ; gente buena, cielo claro- Bonne terre, eau claire ; bonnes gens, ciel clair" dit le blason de la ville. Ici, personne ne crêve de faim, la région n’est pas hostile et on peut, à la fraicheur, aller dans un bar grignoter des tacos et boire un verre de coca-cola. A la "cantina", le patron a mis une antenne parabolique sur le toit et une meute pubère regarde, sur un canal américain, la "Vie des Animaux" dans le désert Californien. Le poste de télévision recoit cent cinquante chaines, les murs sont recouverts de posters de Chaplin, Prince et Play Boy. Cela ressemble à une initiation au départ. La nuit, loin de la pollution et de la frénésie des grandes capitales, aussitôt qu’une pluie d’étoiles traverse un ciel sans nuages, avant même que les lampadaires du grand rond point illuminent la ronde des statues de bronze, Pabellon s’endort. Aussi fort et avec autant de constance qu’elle s’emmerde le jour. Personne ne s’arrête ici. Sauf le voyageur embrouillé dans le calcul de ses kilomètres avant la nuit. Les deux hôtels, le "Hidalgo" et le "Charlie’s" sont côte à côte, sur la même place. Ils ont les mêmes chambres-sauna, des vierges phosphorescentes au dessus du lit et des matelas en mauvaise mousse où l’on attends l’aube en suivant le vol de moustiques assassins et le trajet hésitant des gouttes de sueur, mouches liquides qui vous parcourent la peau. Le "Hidalgo" sonne mexicain et le "Charlie’s" se veut américain mais ils pourraient porter le même nom : ils ne sont que les deux versants de l’âme de la cité. On a beau être à plus de quinze cents kilomètres de la frontière des États-Unis, Pabellon est une ville-frontière. Ici, seul un coup de sirène peut faire lever la paupière d’un batard poilu étalé sous une pergola. Un siècle plus tôt, une locomotive s’est arrêtée là pour inventer un village : le train est la raison d’être de Pabellon. Le chemin de fer partage l’agglomération sur toute sa longueur. Au passage à niveau, sans barrière, l’express Mexico-Ciudad-Juarez roule au pas. Quatre rails défoncent le goudron de la route principale. On y passe en camion en venant d’Aguascalientes, on le traverse en courant pour rejoindre le terrain de foot, en trottant sur une charrette pour aller aux champs, ou à pied et au pas derrière le corbillard vers le cimetière au bout du chemin. Impossible d’éviter la double rangée de ces rails brûlants sous le soleil ou brillants sous la lune, on bute contre eux cent fois par jour, du matin au soir de sa vie. Ils montrent toujours la même direction, filent comme des flèches vers le nord entre les quais de pierre grignotés de la petite gare. A force de se faire violence, certains arrivent à ne plus le regarder mais ils ne peuvent s’empêcher de tressaillir quand la locomotive fait trembler le sol et lance un grand coup de sirène qui réveille tout le quartier. Cela ressemble trop à un appel ! Il ne pleut pas assez et tes champs sont secs, companero... " Tûuut !!" regarde vers le nord. La paie est maigre, tu veux une maison, une chaîne stéréo ou un berceau pour le dernier ? Tu as un chagrin d’amour, de l’ambition, envie de voguer vers le large, de danser bien après le coucher du soleil, de prendre des risques..." Tûûûttt !!!". Dix, cent, mille fois dans l’année, le même doigt métallique auréolé de vapeur montre la bonne direction. Ce train là forme un étrange mur de métal. On a envie de le suivre jusqu’au bout, quand il s’arrête pour jeter son dernier souffle, au bord de la vraie frontière entre deux mondes, un abime profond, trouble, aux flots tourbillonnants, traitres et magiques : le Rio Grande. C’est vrai, le fleuve donne le vertige. Au delà, le monde est nouveau.

"Et il est beau le monde là-bas ! Crois moi ! Ce qu’il est beau, misère de Dieu !" Dagoberto éclate de rire. A Pabellon, Dagoberto est l’un des meilleurs amis de Miguel. Il revient à peine de son quatrième séjour en Californie où il est resté neuf mois dans les vergers d’Escondido. Il a fait à peu près tous les boulots de l"indocumentado" : la cueillette des pommes, les vendanges, le travail aux champs, cuisinier, barman ou serveur. Lui non plus ne voulait pas partir, fatigué de voir son père absent, passer sa vie à boucler une valise en carton. A quarante cinq ans, le père avait juré qu’on ne l’y prendrait plus. Et puis un soir, il a découvert une chaine stéréo en feuilletant un catalogue et Dagoberto a vu son père tourner en rond dans la maison comme un marin attaché à un phare. Adios padre ! Rendez-vous à l’automne. Dagoberto n’a rien du marin vagabond. Il a tenu bon jusqu’à trente ans passés, la bouche rieuse mais le front têtu, un nez droit, mince et un collier de barbe taillé aux ciseaux qui lui donne un air de cadre d’entreprise. " J’étais un technicien. Treize ans d’école, toujours parmi les premiers, prêt à bosser le soir jusqu’à en avoir les yeux rouges. J’ai eu mon diplôme de topographe au premier coup avec félicitations et tout et tout !" En sortant de l’école, il avait une foi à mettre le Mexique en carte. Les autres pouvaient bien partir sans lui chez les gringos ! Pour le jeune topographe, le chemin de fer n’était pas un obstacle, seulement une petite différence de niveau. Mais Dagoberto a travaillé dur pour avoir une maison et il ne l’a pas eu, il avait des amis et ils ont quitté Pabellon, il a demandé une augmentation et il a recu des compliments appuyés. Dagoberto ne riait plus. Il a commencé à écouter les sirènes venues de la gare et à regarder ces rails qui lui montraient le nord. " Là-bas, dans les vergers d’Amérique, je fais en une heure ma paie d’une journée de technicien. Alors..." Alors, les mains dans la vaisselle des arrière-salles des cuisines ou l’échine courbée dans les champs de patates, on voit "là-bas" des médecins, des dentistes, des vétérinaires et des avocats mexicains, un gros paquet de matière grise aux mains blanches qui a décidé que tous les diplômes de la tierra caliente ne valaient pas un petit paquet de billets verts. "Je connais des professeurs qui profitent des mois de vacances scolaires pour récolter un petit job d’été de l’autre côté de la frontière. Si senor !" Certains trainent quelques semaines ou quelques années ; d’autres rencontrent une fille, un gentil patron et une place au soleil Californien. Cela enlève pas mal d’intelligence et de bras courageux au Mexique et épice un peu plus la cuisine américaine sauce West Side Story. A Mexico, dans un café aux murs recouverts de carrelages bleus, j’avais rencontré un jeune professeur de sociologie. Il avait sorti ses dossiers, aligné les chiffres, les drames historiques et les analyses économiques en plissant les yeux de rage. Marre de vivre dans un pays traité en colonie des Etats-Unis ! Un jour, il avait entendu une hôtesse de l’air américaine expliquer à une cliente qu’il fallait absolument un visa pour se rendre au Mexique,
- " Un visa ? Mais je vais là-bas en touriste", avait insisté la cliente.
- "Mais tout le monde va au Mexique en touriste, chère Madame !" avait répondu l’hôtesse avec un joli rire grasseyant. En entendant l’histoire, Dagoberto a éclaté de rire : "Bah ! Peu importe toutes ces histoires de "tradition de domination historique". Ce sont des conneries ! "a dit Dagoberto et il s’est levé : " Viens, ami, je vais te confier un secret." Il a marché jusqu’à sa maison, allumé la lumière du salon et étalé ses richesses : une montre en or, un poste de télé de marque Panasonic -"15 jours de travail au maximum"-, un radio-cassettes, une vidéo "Mitsubihi". Dans un coin, il y avait un vieux meuble de deux bons mètres de hauteur, un antique poste de tv " Stromberg Carlson". Dagoberto lui a jeté un regard bizarre, à la fois ironique et attendri : "Le poste du padre. C’est bien la seule chose qu’il ait acheté dans le coin." Il a frotté son collier de barbe avec le dos de sa main, a secoué la tête, " Padre vagabundo !" Et il a souri, malicieux en éclairant sa chambre : "Bon, maintenant, je t’ai promis un secret." Au dessus d’un grand lit, aussi large qu’un pavillon de haute mer, flottait la bannière de l’état du Texas. Et sur le lit, une pluie d’étoiles venues d’ailleurs, d’un ciel bien au delà du Rio grande : les cinquante stars d’un immense drapeau américain, soigneusement plié en deux comme une paire de draps soyeux.
- "Tu vois, ami, la nuit dans ces draps, je dors "là-bas", aux USA, en cachette de Pabellon."
- "Par amour ou par haine ?"
- "Par reconnaissance. A moi, l’Amérique m’a fait du bien."
- "Tu vas repartir ?"
- "Encore une fois peut-être...j’aimerais acheter une antenne parabolique pour inviter les gosses du quartier. Ensuite, j’arrête. Un jour ou l’autre, il faut savoir s’arrêter."
- "Tu ne regrettes rien ?"
- "Moi ? Non. Ou plutôt si. Une chose...j’aurais préféré que Pabellon se trouve au Texas ou en Californie." Et son rire s’est perdu. Dagoberto pensait aux quais de la gare de Pabellon et à la voie de chemin de fer qu’il suivait en courant avec Miguel. Il était bon coureur mais Miguel avait un souffle d’acier. Il pouvait trotter des heures entières, dégoulinant de sueur, sans perdre son éternel sourire de gamin. Miguel courait et parlait en même temps de Maria et de Pabellon, de Pabellon et de Maria. Il courait comme il parlait, jusqu’à l’ivresse. Il exhultait. Parfois, Dagoberto s’effrayait de la force de ce petit homme, un gosse, innocent, presque naïf, qui prenait ces pauvres marathons de village pour un luxe de privilégiés et se serait volontiers offert une poignée de kilomètres supplémentaires si Dagoberto, congestionné, ne l’avait pas imploré : "Miguel. Arrêtons, tu me tues !" C’était au temps où ils suivaient les rails sans les regarder. Bien avant que le village apprenne l’accident et qu’on commence à murmurer des saloperies sur cette "incroyable" chance de Miguel le survivant.
- "Tu sais, la route est trop longue entre ici et "là-bas", a dit Dagoberto après un long silence. "Parfois, ça ressemble à une promenade de santé. Et parfois..." Il pensait à Miguel et aux autres.
- "Parfois, j’aimerai pouvoir me saouler un bon coup. Comme mon père. Mais voilà le problème, ami, je ne bois que du coca-cola !"
- "Aucun passage n’est sûr ?"
- "Aucun. On a toujours l’angoisse à la veille du départ. Rien n’est gratuit. J’aurais préféré faire le voyage avec Miguel. Je connais bien les techniques. Et tous les pièges. Et il y en a beaucoup." Il a eu un petit rire en regardant les étoiles sur son lit :
- "Reviens demain, je te raconterai. Maintenant, il faut que je dorme. L’Amérique m’attends !"

Etaler une carte sur un grande table procure immédiatement un agréable vertige. Le contact de la peau sur la feuille lisse donne la sensation que tout est facile, le réseau coloré des lignes qui marque les routes, les voies ferrées et les rivières insinue que tout est possible, qu’il suffit de choisir une voie et de la suivre. En prenant un peu de recul, l’oeil à un mètre de la géographie du papier, on embrasse un pays entier avec le détachement et l’acuité d’un rapace qui plane, toutes ailes déployées, quand le corps immobile fait des ronds de plume dans l’espace et que l’oeil cherche la proie. " Au départ, toutes les directions sont bonnes..." a dit Daboberto. Il a posé sa main à plat sur la carte du Mexique, la paume couvrant Pabellon et la région d’Aguascalientes, les doigts bien écartés en direction des Etats-Unis. Au raz de ses ongles courait une ligne rouge continue, piquetée de noms : Matamoros, Ciudad Acuna, El paso, Nogales, Tijuana...les postes-frontières. " A l’arrivée, tous les chemins sont piégés", a dit Dagoberto en écrasant une mouche du bout des doigts. A l’examen , le tracé de la frontière avait un double visage. Du côté de l’océan pacifique jusqu’au centre des terres, de Tijuana à El Paso, la ligne courait rectiligne, se brisait à angle droit, repartait, précise et nette comme un tracé militaire au lendemain d’une armistice. Et soudain, à mi-parcours, elle perdait toute sa vigueur, s’arrondissait, s’enroulait sur les méandres tumultueux du fleuve Rio Grande qui coulait jusqu’au golfe du Mexique. Dagoberto a ouvert les mains : "le grillage ou le fleuve ? A toi de choisir, ami." Pour le clandestin, le départ commence par ce choix simple. La frontière est coupée en deux. Face à lui, à l’ouest vers la Californie, un sol lisse et le rempart droit d’un grillage semblable à l’enceinte d’une basse-cour. Voilà pourquoi on surnomme les passeurs des "Polleros-volaillers", ceux qui cherchent les trous dans la cage et poussent devant eux "Los alambrados-les grillagés". A force de se regarder courir, aussi effrayés, gauches et vulnérables qu’une bande de poussins entre les jambes des flics de la Border Patrol, les clandestins ont choisi de s’en moquer. De l’autre côté, à l’est, en direction du Texas, il n’y a pas d’obstacle mais une berge qui donne sur la vase du fleuve avec, selon la saison, de l’eau jusqu’à la taille ou un méchant courant lourd de terre liquide. Dans tout le Texas, on connait "Los Mojados-les mouillés" et ceux qui les guident, "les Coyotes", d’abord sur l’autre rive et surtout, ensuite, pendant la traversée du grand désert américain. Au début, Dagoberto avait un faible pour Dallas. Alors, va pour Le rio, le désert et les Coyotes ! Sur une carte, le chemin était clair : un jour de train jusqu’à Ciudad Acuna, la dernière ville du Mexique avant la grande baignade ; huit bons jours de marche pour avaler quatre cent kilomètres de sable vers le premier bled américain ; nouveau voyage de douze heures, dans la voiture d’un complice du "Coyote", -sept cent cinquante dollars en tout. Cher ! Mais sûr -, la dernière étape avant Dallas, haute et lumineuse comme une armée de grattes-ciels. Tout était prêt, organisé, réfléchi mais le "Coyote" n’est jamais revenu de son dernier voyage. Au dernier moment, Dagoberto a du rejoindre un autre groupe de companeros qui partait aussi pour le Texas mais par un autre chemin, plus à l’est, à deux doigts de la côte, par Reynosa. "Une superbe ballade.." ironise Dagoberto, "un vrai calvaire !" Un long voyage commençait. Miguel avait fait exactement le même chemin, comme des dizaines d’hommes de Pabellon et des milliers d’autres du centre du Mexique. Un jour ou l’autre, tous se plongeaient dans l’eau du Rio Grande. Dagoberto savait que le plus dur n’était pas de franchir la frontière mais d’éviter de se faire prendre ensuite au bout du désert, quand on arrive sale, les joues creuses, l’air raide et halluciné du type qui crêve de soif et essaie de passer inaperçu dans une ville américaine habituée à reconnaitre un "mojado" à cent miles. La région ést infestée de patrouilles, les gros check-point sont plantés sur les routes et les freeway à exactement quatre vingt miles en amont du point de passage. Là, les flics passent leur vie à fouiller la zone, les hôtels et les gares ; ils arrétent les vans, les font ouvrir, contrôlent les papiers, ils ont leurs indicateurs, des motos, des 4x4, des avions, des hélicos avec de gros projecteurs contre le noir de la nuit et des frigos portatifs bourrés de thé glacé contre la brulure du soleil...De vrais pros. Bien sûr, la première fois, on ne risque pas grand chose, sinon se faire reconduire au Mexique après interrogatoire. On marche sans papiers - "indocumentado" -, on ne donne pas son vrai nom. Bueno. Mais Dagoberto savait aussi que les flics prenaient les empreintes digitales et que les récidivistes se retrouvaient à "La Tuna", la prison fédérale. Plusieurs semaines en prison, Brrr !, plus quelques mois de sursis. Après ça, plus question de recommencer l’aventure. Adieu Dallas. On était condamné au Mexique à perpétuité. La seule méthode était de s’enfoncer le plus loin et le plus vite possible à l’intèrieur du pays, là où les gens préfèrent embaucher "Los Mojados" que les dénoncer, là où la Border Patrol ne vas pas et où les flics ont d’autres soucis et tête. Pour cela, il fallait trouver un professionnel de l’autre bord, un "Coyote". A Reynosa, en trainant un peu sur la grande place ou près du pont international, un sac de plastique bien en évidence à la main, l’autre vous aborde aussitôt : "alors amigo, vers où veux-tu traverser ? Je peux te conduire à Houston, Dallas, Chicago, New York.. Dans l’état du Michigan, de l’Indiana, de l’Ohio ?" Dagoberto aurait souhaité un zeste de discrétion, un peu comme un puceau de province qui traîne les mains dans les poches à Pigalle. Mais le "Coyote" parlait à voix haute, étalait, sans aucune précaution, les prix et les plaisirs. Le "mojado" était hors la loi aux Etats-Unis, pas au Mexique ; ici, c’était naturel, inévitable, à peine un peu fou. Il n’y a rien à faire à Reynosa, si on ne veut pas gaspiller son fric, sinon tourner dans les rues en attendant l’heure du départ et réfléchir à ce qui peut arriver. Dagoberto croisait partout le même genre de promeneurs, leur bourse de plastique à la main visible comme le nez d’un "mojado" au milieu d’une party de Broadway. Tiens ! Ceux là n’étaient pas des Mexicains. Allure de nains du tiers monde, face cuivrée et lèvres résolument muettes... " ils viennent du Guatemala. Ils ont du en baver pour arriver jusqu’ici " pensa Dagoberto. Il en voyait parfois passer un du côté d’Aguascalientes, demander discrètement à d’autres paysans d’acheter pour lui un ticket d’autobus. Aussitôt assis sur leur siège, ils se statufiait et n’ouvrait plus la bouche. Peur de se faire remarquer, d’être trahi par son accent, repéré par un policier mexicain, arrété, rançonné, avant l’expulsion. Ces salopards de flics leur piquaient tout, les papiers, le fric, la médaille en or de la Vierge. Bilan : trois mille kilomètres pour rien, retour à la case départ, les poches vides. Pendant leurs courses le long de la voie ferrée, Dagoberto et Miguel parlaient souvent de ces malheureux. Ils en avaient pitié. "Demain, de l’autre côté, moi aussi, je serais guatémaltèque, salvadorien ou mexicain : mojado" réalisa soudain Dagoberto. Et il eut un haut le corps. Un jour, il avait lu et découpé un article de journal écrit par un type de Mexico et il l’avait posé à deux mètres du sol, au sommet de la vieille tv "Stromberg Carlson". L’article alignait avec froideur et une sorte de progression sadique, les plus gros accidents survenus en quatre ans de frontière. " Aujourd’hui encore, je peux te le réciter de tête.." dit Dagoberto, d’un air distrait. Son oeil suit le grouillement des mouches autour d’un morceau de sucre. Il récite :
- " 7 juillet 1980, Désert de Sonora, Arizona"... Treize salvadoriens échappent au désert après trois jours de marche, sans nourriture et sans eau. Les "Coyotes" avaient promis de les guider ; ils les ont volé avant de les abandonner. Là bas, il fait cinquante degrés à l’ombre et il n’y a pas d’ombre, seulement treize autres companeros dont les fantômes sèchent au soleil.
- " 6 octobre 1982, Edinburg, Texas"...La Border Patrol retrouve un camion frigo avec vingt six salvadoriens abandonnés, enfermés. Quatre sont déjà morts de soif. Les autres racontent que les passeurs ont essayé de foutre le feu au camion avant de partir.
- " 10 août 1983, Coachella, Californie"... Trente miles de cavale pour la voiture d’un "Coyote" bourrée de clandestins. Onze types en fuite ! Les flics n’arrivent pas à les rattraper mais la limousine du "Coyote" n’arrive pas à lâcher la patrouille. La région est vaste, Il y a de grandes exploitations agricoles, des champs à perte de vue et un gros tracteur qui marche au pas, à la sortie du prochain virage. Pas de survivant.
- " 29 avril 1984, Riviera, Texas"...Trente clandestins sont pris en chasse par une patrouille, ils galopent comme des fous, traversent un chemin de fer, le train arrive à toute vitesse, percute le gros de la troupe. Sept morts. Il aurait pu continuer à descendre le temps jusqu’à la plus sale tragédie de toute l’histoire de l’immigration mexicaine aux Etats-Unis : 2 juillet 1987, Sierra Blanca, Texas, 18 morts dans un train et un seul survivant, Miguel, son ami. Dagoberto avait marché jusqu’à la nuit dans les rues de Reynosa. Puis il s’était appuyé contre un muret blanc face au pont international, là où le "Coyote" lui avait donné rendez-vous. " Crois moi si tu veux, mais moi, Dagoberto, technicien topographe et coureur de fond, Moi ! Avec ma grande gueule et mon envie d’amérique. Moi, ami, j’avais les jambes comme les ailes de ces mouches sur ce morceau de sucre. Je tremblais. Tu entends ? Pour la première fois de ma vie, je tremblais de tous mes membres..." Dagoberto s’était enfui, il avait rejoint les autres et tranché, d’une voix ferme : " On laisse tomber l’affaire avec le "Coyote". A crever, autant crever comme des hommes, sans ces salopards pour nous faire les poches. On est trois. Moi, je suis topographe ; vous, vous connaissez le chemin pour y être déjà passés. On a de l’eau et de la nourriture pour quatre jours. Il fait déjà nuit. Vamonos." Dehors, la lune était claire. le groupe fila jusqu’au fleuve, longa la berge pour chercher un endroit où l’eau filait bien droite, sans a-coups, sans détour et donc sans tourbillons. Ils marchèrent une bonne demie-heure avant de trouver le bon coin. "Là ! On ne peut pas trouver mieux," dit une voix étouffée," c’est bien..très bien." Dagoberto se déshabilla complêtement et fourra ses vêtements dans la fameuse bourse en plastique qui faisait partie de la panoplie du petit "mojado". Il franchit les premiers roseaux, sentit ses orteils accrocher la boue et, réalisa qu’il voyait le "Rio Grande" pour la première fois. Il y a des grands fleuves qu’on peut pas traverser ou remonter impunément, histoire de se mouiller un peu et de ressortir, de l’autre côté, aussi sec qu’avant. Le guerrier d’"Apocalypse Now" ne remonte pas le Mékong : il croit qu’il va simplement abattre un soldat perdu alors que chaque méandre du grand fleuve le rapproche de la source et l’initie lentement à sa rencontre avec la Mort. Celui qui se perd sur l’Amazone, dans le bruit des insectes et les cris rauques des oiseaux, s’endort en sueur et couvert de boue, agité par des rêves étranges, enlace le monde des origines. Et le voyageur qui, debout sur le pont d’un bateau chinois, regarde approcher les "trois gorges de la montagne qui souffle", peut étendre les bras en croix et vérifier que le cours du Yang-Tseu-Kiang relie les monastères saints du Tibet à la mémoire pervertie de Shanghaï. Debout, nu, face au fleuve, Dagoberto regardait le Rio Grande. A cet endroit, il était large de soixante-dix à quatre vingt mètres et beaucoup plus haut qu’à l’habitude en cette saison. " On peut passer à gué mais fais attention au courant. Il est fort," a soufflé un des hommes qui s’était avancé pour tâter l’eau. Dagoberto pensait à son père "mojado", à son expérience et aux précieux conseils qu’il aurait pu lui donner la veille du départ, ou tout simplement lui poser la main sur le front, les yeux fermés, en disant d’une voix réconfortante : "Vas, mon fils, je te donne ma bénédiction." Mais le père n’était pas à la maison quand Dagoberto avait bouclé sa valise ; d’ailleurs il n’était jamais là quand il fallait. "Padre vagabundo..." murmura Dagoberto. Et il se laissa aller dans le Rio Grande comme on plonge dans l’eau du baptême. Il marcha dans le fleuve jusqu’à la taille et se dit que cette eau était la plus lourde qu’il ait foulée, que le courant était fort mais que tout irait bien. Quelques enjambées de plus et il avait de l’eau au menton, ne savait plus quoi faire de son baluchon de plastique et calculait la distance qui restait avant l’autre rive. " Marches ! Il ne faut pas nager", avaient prévenu les autres. Il mit le pied dans un trou, perdit l’équilibre, revint à la surface en faisant jaillir un gros bouillon d’écume et commença à nager, manchot, accroché à ce sac qui l’embarrassait. Le courant l’emportait et il luttait en battant l’eau de toute la force de ses jambes. En amont, une ombre lui cria quelque chose qu’il n’entendit pas. Il sentit ses jambes devenir lourdes et se demanda s’il allait arriver jusqu’au bout. Quand il toucha brusquement à la berge, ses mains glissèrent sur un mur vertical de glaise lisse. Inaccessible. Il accrocha les herbes et remonta en amont pendant une bonne centaine de mètres. Les autres l’attendaient un genou à terre, mains jointes, en rendant grâce à la Vierge de les avoir aidé pendant la traversée. La scène était un peu théatrale. En d’autres temps, Dagoberto se serait volontiers moqué de ce trop plein de piété mais là, à poil sur la berge, encore tout essouflé, les paumes coupées par les herbes et son plastique à la main, il n’en avait ni le coeur, ni les moyens. " Tu as marché de travers dès le début. Alors, tu as perdu le gué. Fallait pas lutter. Tu aurais pu te noyer. Fallait te laisser dériver jusqu’au prochain coude", lui dit une ombre avec une pointe de reproche dans la voix. " Nu dans l’eau, personne ne nous voit, sauf si on nage en faisant de l’écume." Silence. Dagoberto comprit qu’il aurait pu faire repérer tout le groupe si une patrouille était passée par là au même moment. L’autre étouffa un rire : "C’était pas de l’écume que tu soulevait, Dagoberto ; Madre de Dios ! C’étaient de véritables geysers !" La nuit était vraiment très claire. Ils se rhabillèrent en choisissant les vêtements les plus sombres possible avant de se faire un masque avec de la boue. L’herbe des champs n’était pas très haute, il fallait progresser accroupi : "Imagines ami, cent mètres à quatre pattes...va ! Mais cinq cent mètres ; un, deux, trois kilomètres ! Au petit matin, je n’avais plus de peau sur les genoux." Ils passèrent les derniers champs, traversèrent une route si claire qu’elle les transformait en cibles lumineuses et firent un crochet pour s’éloigner d’une ferme. On entendit des chiens aboyer. Les fermiers connaissent bien cette façon qu’ont leurs chiens d’aboyer quand ils ont reniflé l’odeur de l’homme. Au même moment, dans sa ferme, un type devait décrocher son téléphone et composer le numéro de la police du coin, tout en gardant un oeil blasé sur l’écran de son téléviseur. A moins qu’il n’ait rien entendu ou soit fâché avec le shériff local ? Les fugitifs se mirent à courir. Dagoberto s’était réveillé une bonne dizaine de fois en sursaut. A la pause, un companero lui avait soufflé : "on va dormir un peu. Bonne nuit. Fais attention aux serpents." Des serpents ! Il s’était préparé à tout mais il avait oublié les serpents. Dagoberto avait une phobie pour ces saloperies, planquées sous les pierres chaudes qui vous servaient d’oreiller. Ceux du Texas étaient mortels ; ils vous tuaient un cheval en moins de temps qu’il ne faut pour le seller. A certaines époques, la plupart des "mojados" renoncaient à passer tellement les reptiles infestaient le désert. Ne pas se noyer, ne pas nager, ne pas se faire repérer, ne pas mourir de chaleur, de soif, d’une balle perdue d’un "Coyote" ou de la morsure d’un serpent... Dagoberto avait fini par sombrer dans un profond sommeil. Il dormait quand les phares de la patrouille se posèrent sur un companero qui s’était écarté un peu pour aller pisser. Il se réveilla quand deux coups de feu tirés en l’air plaqua le mexicain au sol. " l’ordure !"..se dit Dagoberto en s’applatissant derrière un tas de pierres chaudes,"ce putain de fermier les a averti." Les flics devaient pointer leurs torches sous le nez du type piégé. On les entendait hurler :
- "Où sont les autres ? Allez, réponds ! T’es quand même pas venu tout seul jusqu’ici !"
- "Les autres ! Quels autres ? Les salauds ! Y a longtemps qu’ils m’ont laissé tomber. Juste après le passage du Rio. Sinon vous ne m’auriez jamais pris !" Ollé ! Companero. Tu es bon, très bon. Dagoberto se promis d’embrasser ce péon courageux quand ils se retrouveraient un jour. Mais le flic ne se laissait pas convaincre aussi facilement. Il fouillait les herbes avec sa torche.
- " Oyé ! Cabrones ! Sortez de là sinon on vous abat. Bientôt il fera jour et alors là ! "Il parlait parfaitement l’espagnol. "Surement un chicano -un mexicain devenu américain - se dit Dagoberto." Tout le monde savait qu"ils étaient souvent les plus durs avec les "mojados".
- "Dehors, cabrones ! Vous avez entendu ?" Maintenant, sa voix était moins sûre. Peu après, Dagoberto entendit le bruit du moteur qui s’éloignait. Quand le jour s’est levé, Dagoberto avait terriblement soif, un mal de tête qui lui serrait les tempes, les mains et les genoux en sang et quelque chose dans le ventre, sous forme de boule douloureuse, qui ressemblait à de la rage.
- "Vamonos ! La voie est libre" lui dit un des companeros. Lui s’est fait prendre deux jours plus tard, à la sortie d’un ranch où il avait trouvé une journée de travail. Le contremaitre avait refusé de le payer, il s’était mis en colère, le type l’avait dénoncé aux flics. Dagoberto et les autres faillirent se faire abattre pendant qu’ils dormaient au fond d’un verger. Des vachers, bourrés à la bière, rigolaient en leur tirant dessus. Ils beuglaient : "hey ! mojado, baisses la tête, il pleut ! Whoooo...Regarde moi ces gouttes !" Les balles claquaient sous les arbres du verger. Histoire de s’amuser avant de les livrer à la police.

Dagoberto a éclaté de rire en abattant sa main sur le sucre couvert de mouches, sur la table de da cuisine : "Non, cet essai là ne fut pas un coup fabuleux !" Aussitôt expulsé, il a recommencé. Et il est passé. Depuis, il a tout appris, vite et bien. Il a découvert qu’il y avait aussi des "Coyotes" sérieux, des flics américains courtois, parfois gentils et des fermiers texans qui ne décrochaient pas leur téléphone mais leur gourde et leur offraient à boire et quelques fruits en leur montrant la bonne direction : " Vous trouverez du boulot à dix miles d’ici, dans le ranch près de l’étang. Dites que vous venez de ma part. Allez les gars, bonne chance !" Il sait aussi qu’on peut compter une bonne vingtaine de serpents en une seule journée de marche au mois d’aout, qu’il n’est pas rare de tomber sur des squelettes blanchis, dans le désert au nord d’ El Paso et que personne, jamais, ne racontera leur histoire et celle des hommes morts, calcinés par le soleil, disparus, pis, anonymes. Dagoberto a appris à ne pas se laisser paralyser par la pitié. Donner une sépulture chrétienne à ces ossements oubliés, oui ! Mais ne pas traîner trop longtemps. Il n’a jamais oublié ce groupe qui avait perdu des heures à prier, à genoux devant des cendres, et fini par attirer l’attention d’un hélico de la Border Patrol ! Il faut marcher vite et droit, il y a des règles et elles sont les mêmes partout : plus on a de fric et meilleures sont les chances de réussite. Deux ou trois semaines d’observation dans un hôtel près de la frontière, ça se paie. Un bon "Coyote", une voiture discrête, un fausse autorisation de voyager quelques heures - le temps d’avaler le désert- dans la zone frontière...Tout se paie. Tout s’apprends. Aujourd’hui, Dagoberto est un "mojado" expert, les jeunes du coin lui demandent conseil. Il connait la frontière, de Matamoros au bord du golfe du Mexique jusqu’à Tijuana, sur la côte Pacifique, où se ruent ceux qui veulent foncer droit sur la Californie. Il sait le chemin des ruelles de Tijuana, les dangers du Rio Grande, du désert texan, les noms des villages à éviter et les trains à prendre :
- " Quand on monte dans un wagon, on emporte toujours une barre de métal pour faire sauter une planche après le départ et pouvoir respirer la fraîcheur. Miguel devait savoir ça. Pour l’amour de Dieu ! Je ne comprends pas ce qui s’est passé dans cette histoire..."
- "Ecoutes, Dagoberto. Miguel n’est plus à Sierra Blanca. Il n’est pas à Pabellon. Si tu le sais. S’il te plaît, Dagoberto... Dis moi où est Miguel." Il m’a regardé, bien droit dans les yeux, l’air à la fois blessé et désespéré :
- "Si je le savais, ami, je partirais sur le champ, avec toi, pour aller l’embrasser. Même s’il fallait pour cela traverser tous les rios de l’amérique et piétiner -Dieu nous en préserve - tous les serpents de tous leurs putains de déserts !"

Je tournais en rond. Tout cela prenait la même allure désespérée que la recherche d’une chambre dans un hôtel, un week-end d’août, sur une riviera Californienne. Au début, on roule au hasard, vitres baissées, radio allumée, le bras à la portière, en regardant la lumière se décomposer sur la crête des vagues. Ce n’est qu’à la nuit tombée, après avoir négligé les meilleurs coins de que l’on commence s’inquiéter en regardant le compteur. Trop tard. Vers une heure du matin, la côte est loin derrière soi et on fouille les rues désertes du downtown de Salinas. Ici, l’amérique a abandonné le terrain aux immigrants. Une petite femme ronde et brune toujours éveillée ouvre la porte, il y a un patio fleuri, des vierges phosphorescentes au dessus du lit et une tv en noir et blanc allumée dans le salon où un nuage de fumée d’huile d’olive et de tabac enveloppe des ouvriers agricoles agglutinés devant un combat de boxe ; Les images, distordues, viennent de Mexico-city. On libère une chaise, on vous tends un café noir et une blonde, " vous aimez la boxe, senor ?". Sur l’écran, un géant blond est en train de massacrer les pommettes cuivrées d’un petit indien mexicain. Il boxe bien le gringo, garde haute, en ligne, de l’électricité dans les jambes et des crochets super-vitaminés qui doivent vous empêcher de vous raser plusieurs matins après le combat. Il frappe depuis plusieurs rounds et l’indien encaisse, pieds plats, tête baissée et paupières fermées, toujours debout face à ce vent de sable du désert. "Il est bon le gringo !" Oui, il est très bon l’américain. Mais il n’a rien compris. Il use de ses gants comme du tranchant d’une hâche, c’est un bucheron qui abat un arbre, en comptant les coups qui le sépare de la chute du tronc. Il ne voit pas que l’autre est un chêne de pierre, planté au centre du ring et qu’il ne fait que lui tourner autour. Le boxeur blond est obsédé par les coups alors que ce ne sont que des éclairs parasites, comme ces artefacts sur l’écran de tv. L’important n’est pas là. L’important, c’est d’appréhender l’espace carré du ring, de s’en rendre maître, de s’installer au centre du monde. L’américain peut bien frapper à toute volée, le mexicain pisser du sang par le nez, les yeux et la bouche, cela ne change pas grand chose à l’avenir du combat. A chaque fois que l’autre veut frapper, il est obligé de pénétrer dans le "territoire" de l’indien mexicain, comme un voleur, en douce, avant de reculer, de céder un terrain invisible, de tourner les talons. D’ailleurs, le mexicain ne recule pas, mieux, il s’étire comme s’il s’éveillait d’un songe essentiel, il tend les bras pour prendre la mesure de l’espace qu’il possède déjà. Il respire. Le reste est affaire de distance, une autre composante de l’espace, celle qui définit et différencie au millimètre près un coup dans le vide de cette mauvaise étincelle qui s’allume dans le crâne d’un boxeur "piqué", sonné, déstabilisé. Le mexicain a interdit son territoire au boxeur blond, l’autre découvre qu’il ne peut plus y avancer son poing sans que son menton bute contre de la pierre et que ses gants n’accrochent plus que le néant. Maintenant, l’américain a l’air tout étonné de voir la face cuivrée et tout à l’heure martyrisée, avancer, tranquille et dodelinante, masquée par ces mains gantées qui se plantent à l’intérieur de lui et résonnent comme une volée de clôches loin derrière ses tempes, à la base du crâne. Il a le même air incrédule au môment où ses bras musclés retombent,- si mous ! Si lourds ! -, le long de son torse ; et quand ses yeux roulent drôlement vers le ciel - ah ! La bonne blague, c’en est une, non ? Dites moi que c’est une blague ! - et que lui, le géant s’écroule, miné à la base, comme un gratte-ciel qui implose dans un nuage de poussière et de silence. Assis dans le coin du ring, il garde longtemps cet étonnement profond, l’air de se demander : "Bon Dieu, Qu’est ce qui s’est passé ?" PLus tard, le petit mexicain n’aura même pas l’air d’exulter. Il se laissera éponger les épaules avec la mine paisible de l’homme de labour qui trouve normal d’être trempé de sueur et de sang, le soir, en arrivant au bout du sillon. Les coups, la violence et les gants n’étaient que des accessoires. L’essentiel était d’énoncer correctement le rite archaïque de l’espace et du combat. Miguel devait être probablement quelque part devant le même écran de tv, assis devant un café, dans la fumée de tabac et d’huile d’olive d’un petit hôtel mexicain aux Etats-Unis. Les deux mondes ne se mélangent pas tout de suite. D’abord, les mexicains occupent les centre ville abandonnés, se cotisent pour acheter de grosses bagnoles et courent prendre leur place au bout du sillon en attendant la récolte ; les Californiens, eux, ne trottent que le soir, pour maigrir, cultivent l’individualisme en rêvant de communauté et s’enferment dans les villages de vacances d’Orange County aux velleïtés de kibboutz de luxe, où on vit si bien et où on meurt d’ennui. Les "indocumentados" sont des clandestins de passage, certains oublient de repartir, c’est tout. Et leurs enfants rebelles jouent au fils de Zapata, une pipe de crack aux lèvres, en ré-inventant les bandes dans les quartiers de East-Los Angeles ; les plus légers vont surfer sur les vagues de San Diego et les plus inconséquents finiront par patrouiller, une torche à la main, face à Tijuana, dans les voitures bleues de la Border Patrol.

- "Tijuana, tu connais ?...c’est quelque chose !" avait dit Dagoberto en écarquillant les yeux. Il parlait souvent de Tijuana. Il insistait : "tu devrais aller voir ça."
- "Je n’ai pas le temps pour l’instant. Tu le sais bien !"
- "Tu devrais y aller maintenant."
- "Tu crois que Miguel est là-bas ?"
- "Oh ! non. Il n’a rien à y faire. D’ici, le plus court chemin pour le Texas passe par l’est et Tijuana est sur la côte ouest."
- "Alors ? A quoi bon..."
- "Cela t’aiderait dans ta recherche. Tu comprendras. Va jusqu’à Tijuana. Va voir...C’est quelque chose !"

Quelque chose ? Bon. Mais quoi ? La première ville du Mexique en venant de Californie, un terminus pour la ligne de tramway qui vient de San Diego, un aller retour de week end pour des américains en mal de simulacre ? On va dans ce port franc pour faire son marché, parce que les prothèses dentaires sont moins chères -imaginez ces bouches trop bien nourries et édentées dans un sens et, dans l’autre, le retour des gueules appauvries mais couvertes d’or -, pour voir une corrida, manger des tacos, boire de la tequila, la même que l’on trouve dans n’importe quel supermarché de San Diego ; on y va pour respirer une odeur frelatée de Mexique. Tijuana a explosé au début du siècle en vendant de l’ivresse quand l’amérique de la prohibition se voulait sobre ; elle s’est engraissée comme une pute quand les pasteurs du nord prêchaient une amérique démocratique à majorité morale ; aujourd’hui, elle a toujours des mendiants, des murs lépreux, des bazars crasseux et des bars humides mais ses quartiers chauds n’excitent plus que les souvenirs. Le vice n’est plus ce qu’il était, la garce a mal vieillie alors elle se contente de jouer les intermédiaires. Tijuana ouvre la porte officielle de sa frontière aux clients américains pressés de brûler leurs dollars en respirant une vieille odeur de souffre et elle leur expédie par la porte de derrière, -celle qui donne sur la clôture du jardin Californien-, ses jeunes amants désargentés, légers comme leur valise en carton mexicain. Entre Tijuana et San Diego, une bande de terre est à cheval sur les deux pays ; elle est large d’un mile et longue de quatre et relie les extrémités de deux mondes. En haut, le sud, trop plein de grains de sable qui se pressent ; en bas, le vide de l’espace américain comme une aspiration au comfort. On ne peut pas retourner le sablier. Seulement se poster au goulot d’étranglement, écarquiller les yeux devant le mouvement inéluctable des grains et la force du sable qui passe. La nuit va venir et Tijuana est à deux pas. On roule sur le Freeway où des voitures larges comme des yachts lumineux cinglent vers le Mexique. Une bretelle d’autoroute vous échoue sur les flancs d’une zone industrielle où un chemin de terre surfe sur la poussière d’un terrain vague. Ils sont là ! Sur cette colline coupée en deux par un grillage épais, solide et troué régulièrement par des milliers d’hommes-souris aux petites mains. Au delà, la route "nacional", les lumières de la ville, Tijuana la Mexicaine ; en deçà, derrière nous, la pente naturelle qui glisse vers la plaine américaine. Théoriquement, les Etats-Unis commencent là, au pied du grillage. Ils y sont déjà mais n’ont pas d’appétit pour cet erzatz de voyage. Assis au milieu des papiers gras et des odeurs de friture, ils examinent cette bande de terre sombre d’un kilomètre et demi maximum, la ligne clignotante du freeway qui longe la frontière et derrière, les lumières vives des premières maisons de San Diego. Au milieu, il y a des dizaines de flics de la Border Patrol, des patrouilles qui tournent en voiture et, depuis peu, des projecteurs installés sur les buttes où des spécialistes armés de talkie-walkies et de grosses jumelles tiennent le compte, avec une précision méticuleuse, l’état de l’échiquier et le mouvement des pièces. Pour l’instant, les autres, contre le grillage, ne bougent pas d’un pouce. On marche entre les baluchons de plastique et les couvertures, les hommes fument les dernières cigarettes, les femmes emmaillotent des bébés de deux mois ou réconfortent les enfants qui tombent de sommeil, les "Coyotes" rassemblent leurs clients et essaient ,sans grande conviction, de faire un peu monter les prix. Tout le monde attends la nuit. Même les tueurs : les "Cholos" Ils ont les cheveux très courts, des chaussures sans talon, des pantalons au pli impeccable, des bagues à tous les doigts et adorent les tatouages. "Los Cholos" jouent avec les frontières, transportent leur poids de came, font la guerre aux flics de l’émigration et tirent sur leurs hélicoptères. Certains ont treize ans à peine et déjà, cette larme d’encre bleue tatouée au coin de l’oeil. C’est romantique et leur confère un air désolé quand il vous égorge, sans sourciller, pour une poignée de dollars. Ils attaquent les groupes de clandestins avec la même méthode que les loups qui coursent les troupeaux dans la steppe. Ils les terrorisent, les isolent, les volent et les saignent si l’un d’eux ose résister. Pour l’instant, cette frontière ne ressemble qu’à un terrain vague envahi par des campeurs sauvages en attendant l’ouverture d’une kermesse dominicale. Mais tout à l’heure... Voilà. La nuit est là. L’obscurité noie la plaine où ne surnagent que les buttes de lumière des guetteurs de la Border Patrol. Devant, personne ne bouge. Trop tôt. Il faut attendre que la nuit soit plus noire au môment de la relève des patrouilles. Derrière, on entends un grand coup de frein et le choc mat d’un corps sur la tôle d’un capot. "Mauvaise route. Les gens roulent trop vite," grommelle le vendeur de cigarettes. Un "Coyote" de Tijuana a été pris en chasse par les flics mexicains, il a jailli d’une ruelle et voulu traverser la "nacional" pour rejoindre un trou dans le grillage. Une voiture l’a envoyé bouler dans le fossé. Un autre homme, saoul à en crever, titube dangereusement en déséquilibre au sommet de la crête ; on le tire en arrière avant qu’il ne s’écrase sur les rochers d’en bas. Le "Coyote", lui, est mal en point ; on le pousse dans une ambulance venue de Tijuana. La plupart de ceux qui attendent, assis sans un mot, ont déjà fait un long chemin pour venir jusqu’ici. Un petit sifflement et un premier groupe se lève. Un "Coyote" rassemble son groupe. Cette fois, on y est. La nuit est d’encre et les projecteurs la balaient comme des sentinelles sur le qui vive. Un, deux, trois, dix, vingt sifflements... et voilà une armée des ombres qui se lève, glisse le long de la colline, contourne les buttes par petits paquets. Alors, tout s’enflamme. Les torches électriques, les projecteurs et les phares des patrouilles tracent des barrières lumineuses sur le chemin d’en bas ; les chiens des fermes voisines se mettent à hurler, chaque buisson, chaque talus, chaque rocher, devient une planque, un rempart à la lumière, une étape de la progression, un point gagné dans cette gigantesque partie de cache cache. Au dessous, dans le labyrinthe aveugle, des hommes rampent en priant, des femmes essaient d’étouffer les pleurs d’un bébé, des groupes progressent ou se disloquent et se perdent à deux buissons d’intervalle. On croit suivre celui qui a l’argent, les contacts et le numéro de téléphone du cousin qui vous attends là bas, en Californie, et on s’aperçoit qu’on suit un autre groupe. A quoi bon passer sans savoir où aller ? Et à quoi bon faire demi-tour quand on habite à l’autre bout du Mexique et que sa femme ou ses enfants ont peut-être déjà réussi à gagner l’autre bord ? Tout se brouille. Les isolés tournent en rond longtemps, vite repérés par les autres, ceux à la larme tatouée au coin de l’oeil. C’est l’heure où la "Mosco" apparaît dans le ciel à une centaine de mètres d’altitude. La "Mosco" ! Un hélicoptére équipé de deux formidables projecteurs - un fixe, l’autre mobile - qui traquent les groupes de fuyards, trouvent, au fond des trous les plus noirs, des paquets de paysans apeurés et les plaquent, paralysés, sous un rond de lumière blanche. On leur tape dessus à grands coups de faisceaux. Ils reculent sur une centaine de mètres, s’asseoient, soufflent et un nouveau sifflement les renvoie vers l’avant. Non, ce n’est pas un fleuve humain mais des centaines de sources qui ruissellent vers le bas, en cherchant un chemin entre les pierres de la colline. Les flics repoussent les uns, arrêtent les autres, les embarquent dans des fourgons, moteurs et feux éteints. Mais il ne suffit pas d’écarter les bras pour arrêter un vent de sable. Les "indocumentados" arrivent au bout de la plaine. Assis sur le parapet d’une station service en terre américaine, on peut les voir surgir des clôtures, se glisser derrière un muret, passer par les égouts sous le freeway ou carrément le traverser en courant entre les voitures lancées à cent à l’heure. Rien n’est gagné, ils le savent et marchent au milieu de l’autoroute à l’abri des flics impuissants ou s’accroupissent dans l’ombre d’un jardin, le temps de laisser un chien se taire, une tv s’éteindre ou une patrouille passer son chemin. Sur le parking de la station service, un autre "Coyote", son permis de séjour en poche, bavarde tranquillement par téléphone avec un ou deux complices, postés cinquante kilomètres au nord. Ceux là surveillent la Border Patrol et attendent la levée du dernier check point. C’est fait. Le "Coyote" se marre et fait un signe discret au chauffeur d’un van noir qui achève de faire le plein d’essence. Il est une heure et demi du matin C’est fini ? Le flot s’est tari ? Non. Ici, dans le taillis, en voilà un autre isolé. Et ce groupe, là, plaqué contre le mur de la pizzeria. Et plus loin, sur le bord du chemin, une bonne trentaine d’hommes de femmes et d’enfants qui se suivent à la queue leu-leu après avoir traversé au pas, en famille, sans rencontrer aucun obstacle, ...C’est un spectacle hallucinant, une fête foraine à la lumière des projecteurs de la plaine et des enseignes lumineuses de la ville, un son et lumière que l’on peut suivre en sucant une glace, une farce tragique et dérisoire. Les champs et les cafeterias d’amérique ont besoin de ces bras qui se tendent et la bienséance des nations interdit la construction d’un Mur du pacifique. Les "indocumentados" avancent. Nuit après nuit, ils passent. Inexorablement, les Latinos occupent l’espace Californien, font chanter leur espagnol et l’odeur de piment entre les Mercury et les volets proprets des villas de l’ouest des Etats-Unis. Ils s’infiltrent, noyautent, envahissent, avalent l’objet de leur désir avec un claquement de langue gourmand. C’est une "Marabounta" économique, une invasion de fourmis aux pattes tremblantes, condamnées à avancer sur la ligne de braise de la frontière. Les Etats-Unis ont conquis autrefois cette Californie par la guerre, les "indocumentados" la reprennent aujourd’hui, sans haine, simplement à force de ramper la nuit, dans la poussière d’une colline. Ceci est une Reconquête.
- "Tijuana ! C’est quelque chose..." avait répété Dagoberto. C’était cette rage d’avancer, cette rage de vivre, quitte à en crever sur le chemin comme ces fantassins qui chargent les lignes ennemies, la peur au ventre. L’" indocumentado" avait derrière lui, pour le pousser, toute la puissance et l’histoire de l’armée des sans-papiers mexicains. Avec une force pareille en soi, Miguel ne pouvait pas avoir abandonné la partie. Il ne pouvait pas avoir fait demi-tour. Il devait s’accrocher, quelque part aux Etats-Unis d’Amérique. Le plus près possible de son objectif de départ, le Texas bien sûr et peut-être même Dallas. Dagoberto sentait bien de quel côté il fallait chercher. Voilà pourquoi il avait autant insisté pour que je pousse jusqu’à Tijuana.

A Pabellon, Maria ne pleurait plus, Agustin le père souriait et Dagoberto, ravi, prenait des airs mystérieux. Miguel venait d’appeler.
- "Lui ?"
- "Oui. Enfin, pas lui.."répondit Maria, émue qui s’embrouillait à vouloir tout dire en même temps." Pas lui, un de ses frêres, José luis, l’ainé, celui qui est à Dallas. Non, pas José luis, Javier, l’autre frêre. D’ailleurs, ils vivent tous les deux quelque part à Dallas... Elle s’accrochait à l’essentiel :
- " Miguel va bien ! Il fait dire qu’il va nous envoyer des billets d’avion. Avec des visas ! On va pouvoir le rejoindre avec les enfants."
- "Quand ?"
- "Bientôt."
- "Maria, où est-il ?"
- "A Dallas, bien sûr !"
- " Bien. Mais à quelle adresse ?"
- " Ah, ça ! Il ne l’a pas dit..." Maria prit un air brusquement désolé. Dagoberto leva les yeux aux ciel.
- "Nous voilà avancé !"
- "Mais il a laissé un numéro de téléphone..." dit Maria en sortant un bout de papier froissé, " c’est celui d’un restaurant où il passe de temps en temps". Elle eut un grand sourire : "au moins une fois par mois !"

Il n’y a pas de nuages dans le ciel de Dallas, Texas. Seulement des formes géométriques d’un bleu pétrole qui s’emboitent parfaitement dans l’aluminium et le verre des immeubles, brillants le jour et phosphorescents la nuit, comme des phares dans la brume d’une côte inconnue et sauvage. Les tours de Dallas montent si haut que le reflet des 747 les percutent de plein fouet. Les texans aiment ces montagnes carrées qui leurs renvoient l’image de leur puissance. Peï le chinois est venu jusqu’ici couronner leur vertige en élevant une pyramide aux lignes brisées. Tôt le matin, on y voit la photo irrisée du drapeau américain planté au sommet de l’immeuble d’en face, une miniature historique d’une trentaine d’étages. On se perd à Dallas, si large qu’il faut une voiture et vingt kilomètres pour acheter un paquet de cigarettes. On flotte sans conduire, sur des freeways lisses et rectilignes, dans le silence d’une limousine, la tête renversée sur le fauteuil, l’air climatisé sur la poitrine, la main à la portière abandonnée, à la brûlure du désert. Ce matin-là, le seul point de répère était ce numéro de téléphone griffonné sur un morceau de papier à Pabellon. Le restaurant était à deux pas du downtown, sur Greenville Avenue, au numéro 6950, à quarante cinq kilomètres d’ici. Le téléphone sonnait sans cesse occupé, " Mother Mesquite Cantina" était sûrement un restaurant en vogue et Miguel était peut-être, en ce môment, assis à une table du fond, en train de siroter un café..."Au moins une fois par mois" ! avait dit Maria. C’était là. Le parking n’était pas très vaste. A l’intèrieur, il y avait une caissière blonde pendue au téléphone, des sombreros au plafond, des cactus en plastique et des petits hommes bruns qui fouillaient les congélateurs. Le restaurant venait à peine d’ouvrir, la salle était vide. "Miguel ? Connais pas," s’excusa le barman." Demandez au patron." Il arriva, souriant, la cinquantaine rassurante, avec une bonne tête qui rappelait quelqu’un de déjà vu. Oui, il connaissait Miguel, " un très bon gars, dommage qu’on ne l’ait pas aperçu depuis...voyons, oh ! oui...ça fait bien plusieurs mois." Il sourit, désolé, poli, un peu raide soudain. Il mentait. Au mieux, en insistant, il vous enverrait sur une fausse piste, large comme un freeway. Rien à voir avec de la mauvaise foi. Il s’agissait de préserver la tranquillité et le silence d’un gamin qui en avait déjà trop bavé. Cet homme là ne dirait rien. Il avait le même regard que Stanley-le-flic, Stanley le protecteur. Une fois dehors, il vous restait entre les doigts un bout de papier avec un numéro de téléphone inutile, une voiture surchauffée sur le parking, le sentiment d’avoir fait quelques milliers de kilomètres de plus pour rien et la terrible tentation de tout arrêter là. Salut Dallas ! Adieu Miguel. On a vraiment essayé. Mais ceux qui aimeraient te retrouver ne savent pas où tu es et ceux qui le savent font tout pour qu’on ne te retrouve pas. Jusqu’ici, les chances étaient minces ; elles sont maintenant un peu moins qu’infimes. Ce désert était surpeuplé de plusieurs millions de Texans aussi abordables que les chapeaux à larges bords rabattus sur leurs yeux quand ils filent, - sur huit voies et à cent kilomètres heure-, le long d’un écheveau d’autoroutes emmélés comme une pelote de fils de pêche. Le noeud était trop serré, aussi colossal que la sculpture de corde de Claes Oldenburg - cet artiste là rêve probablement d’amarrer le monde ! - dans la plus grande salle du musée d’art moderne de Dallas. Il devait bien y avoir dans cette ville quelques bonnes dizaines de milliers de mexicains, sans téléphone et sans adresse fixe, logés pour huit jours ou pour huit mois dans des hôtels-pensions minables qui ne formaient même pas un vrai quartier ; tout juste des dizaines de pâtés de maisons discrets et éparpillés dans une cité aussi vaste qu’un département. On ne pouvait quand même pas fouiller l’un après l’autre ces ilôts " d’indocumentados" comme celui au coin de Lemon Street ou de Cole Street ! La tâche était démesurée et il aurait fallu des semaines. Le bout de papier et le numéro de téléphone faisaient une belle boulette à jeter par la fenêtre de la voiture. Qu’importe ! Il était inutile. La route de l’aéroport, c’était tout droit. Dommage. Adieu Miguel. Salut Dallas ! "Lemon Street"...Impossible d’oublier le nom de cette rue. Au coin de Cole Street. C’était à une petite heure de route d’ici. Le quartier ne devait pas être immense. Après tout, il suffisait de tourner à gauche, à la suivante. On pouvait toujours prendre l’avion suivant. Au troisiéme jour de recherches, il y avait de quoi rédiger un guide des "chambres à louer, à la semaine, au mois. Douche, tv, air conditionné avec supplément". On aurait même pu indiquer, sur un rayon de un mile autour de Lemon Street, l’horaire des mexicains qui allaient se coucher après le travail et le môment précis où ils croisaient ceux qui venaient juste de se lever pour aller travailler. A force de mettre un "X" sur chaque pâté de maisons exploré, le plan de Dallas commençait à ressembler à un chemin de croix. Et cette même question, répétée des centaines de fois devant autant de visages différents...
- "Miguel Tostado Rodriguez. Est-ce que je le connais ?" répondit l’un d’eux avec un sourire. " Bien sûr que je le connais ! C’est mon cousin." Je devais avoir l’air un peu ahuri. L’homme commençait à s’inquiéter.
- " Miguel de Pabellon de Arteaga, vous cherchez bien le fils d’Agustin, le mari de Maria, n’est-ce pas ? On aurait eu envie de l’embrasser. Mais il ajouta :
- "Depuis son "accident", il est devenu bizarre. Il a disparu sans vouloir me laisser son adresse. J’ai peur que mon pauvre Miguel ne devienne fou. Enfin..Si vous le voyez, dites lui que son cousin l’embrasse fort." Le reste de la soirée se passa dans la voiture, seul, sans un jeter un coup d’oeil sur la carte, à tourner pour tuer le temps, histoire de ne pas se retrouver, dans la chambre de l’hôtel, face au néon clignotant de la pizzeria d’en face. Agaçant. Dans le tiroir de la table de chevet d’un hôtel américain, il y a toujours une bible avec la mention "Not for sale- Pas à vendre" et un gros annuaire bourré d’annonces publicitaires. Maria avait vaguement évoqué le nom d’un restaurant où travaillaient José-luis et Javier, les frêres de Miguel. Elle s’était excusée de l’imprécision de sa mémoire : "le nom du restaurant, c’est quelque chose comme la "comida...buena"...je crois." Dans l’annuaire, il n’y avait pas de "comida buena" ou de "buena comida". D’ailleurs, en anglais, "bien manger" se disait "eat good" ou plutôt "good eat"... "Good Eats Café. 3529 Oak Lawn Avenue." ! Le temps de refermer l’annuaire, de sauter dans la voiture et il était deux heures du matin. A l’heure de la fermeture du "Café", les phares éclairaient un petit homme qui nettoyait la vitrine. Il frottait si fort que ses pieds décollaient du sol. Son visage était familier, sur un des portraits accrochés au dessus d’un canapé de Pabellon. Dans la nuit de Dallas, José Luis Tostado Rodriguez, frêre de Miguel le survivant, dansait un chiffon à la main.
- "Tu viens de Pabellon ? Bienvenue. Tu veux le voir ? D’accord, je parlerais à Miguel. Reviens demain à la même heure."

Le lendemain, José luis était au rendez vous. Il souriait. Miguel m’attendait dans sa pension sur Park Lane Avenue à vingt minutes de voiture. On partit aussi vite que possible. Derrière nous, il y avait une vieille Ford Mustang conduite par un des serveurs du "Good Eats Café". Il aimait bien les deux frêres et leur donnait volontiers un coup de main pour à l’heure de la fermeture : un bon copain, un peu turbulent, un peu fou et ce soir, un peu saoul. Sa Ford Mustang roulait trop vite, il avait mis sa radio à fond et s’amusait à nous faire des simulacres de queue de poisson. On l’entendait exhulter à chaque fois qu’il nous frôlait : "Yee-eehh !" L’entrée du Freeway était contrôlée par une bretelle et un feu rouge. Devant nous, il y avait une antique limousine, épaisse et lourde, arrétée sagement en attendant que la voie soit libre. "Ye-eehh !.."On entendit le cri du serveur au môment où il nous dépassait à l’entrée de la bretelle. La vieille Ford Mustang n’avait plus les moyens de freiner. Il y eut un grand bruit de tôles qui s’écrasent. Le serveur était sonné mais indemne, la lourde limousine avait l’air à peine éraflée mais la Ford Mustang sifflait sa vapeur comme une locomotive brisée, le capot éclaté et le radiateur crevé. Dessaoulé, le serveur enrageait sur le gros paquet de dollars - il avait tous les torts - que l’opération allait lui couter. Trois petits hommes descendirent de la limousine. Ils étaient mexicains, sans papiers, embarrassés, démunis, "indocumentados" : coupables forcémént. L’instant d’après, ils écoutaient en silence, vaincus d’avance, le serveur leur dicter ses conditions pour le remboursement des dégats de la Mustang. Il était déjà quatre heures du matin. Devant la chambre de la pension de Park Lane, il y avait des chaussures de jogging qui séchaient. A l’intèrieur, Miguel, épuisé, nous attendait. Il était encore plus petit que je l’avais imaginé. Un corps et une attitude de gamin, un sourire et des dents de lait, et un regard étonnament droit, soutenu par des sourcils arrondis en arc de cercle comme ces enfants qui attendent qu’on leur raconte une belle histoire. Il était tout simplement impossible d’imaginer que ce Miguel-là avait passé une nuit entière, couché avec la mort dans un wagon plombé. Il lut avec un plaisir tranquille la lettre que Maria m’avait remise pour lui. On parla d’elle et des enfants, du père Agustin, de Dagoberto, de Pabellon et de l’accident de la Mustang qui nous avait retardé. Il tombait de sommeil.
- "Miguel", dit José Luis, d’une voix calme. Il n’avait pas dit un mot depuis notre arrivée. " Il est venu jusqu’ici pour te voir. Miguel, il veut que tu lui dises ce qui s’est passé dans les train." Miguel sursauta. On l’entendit avaler de l’air. Il y eut un long silence. Son visage n’avait plus la couleur de l’enfance. Il était gris. Il bégayait.
- "Je..Je ne peux pas ...parler de ça. Pas encore, tu comprends...Physiquement. Je ne peux pas."

On peut passer une journée à tourner autour de la sculpture de Claes Oldenburg au Musée d’art moderne de Dallas. Il y a un mystère dans ce noeud de corde, plus haut qu’un homme, avec des brins presque aussi gros que ces arbres millénaires quelque part dans le nord de l’amérique. Il faut plusieurs hommes, bras écartés, pour faire le tour d’un seul tronc ; cela fait des cartes postales qu’on envoie avec des phrases banales sur l’impossibilité de tout embrasser. Ce noeud de corde est posé sur un plateau recouvert d’une moquette de salon. Il est gros comme un rocher et aussi lourd qu’une énigme ; on s’épuiserait inutilement à vouloir le déplacer. Tous les marins pourraient s’y user les doigts et leur science, ils ne parviendraient jamais à le dénouer. La tentation bête et ancienne est de le trancher. Et après ? Il ne resterait plus qu’un gros tas de débris, sans questions mais sans solution. Alors, on cherche un début et une fin en achoppant sur cet amas de nodosités monstrueuses. Il était temps de prendre son temps et de renoncer à obtenir une réponse immédiate, de laisser le regard errer au fil des courbures et des torsions du rèche de la corde, comme dans le vide de ces jardins japonais de Kyoto où l’on vient, de plusieurs milliers de kilomètres alentour, contempler trois cailloux plantés sur du gravier ratissé et sentir ce que l’intelligence ne peut pas appréhender. Le moment était venu de ne plus poser de questions. Miguel n’avait pas encore la force de travailler. Alors il courait le matin de bonne heure et tard le soir. Entre temps, on marchait dans les rues de Dallas et il parlait des semaines passées à chasser deux salaires à la fois, la journée dans la cuisine d’un restaurant, la nuit dans celle d’un "Café". Il arrivait à économiser mille dollars par mois -le salaire d’un ministre de Mexico - et il tuait la fatigue en courant plus vite qu’elle, au petit matin, dans les rues fraiches d’une ville encore endormie. Il lui fallait beaucoup d’argent pour rembourser le dernier voyage, nourrir la famille, construire la maison et préparer l’avenir. Il ne fumait pas, ne buvait pas, évitait le cinéma et les sorties. "Dallas est une ville dure" disait Miguel. Au début, elle lui faisait peur. Chaque nuit, dans le quartier de East-Dallas où il habitait alors, il entendait des coups de feu et les sirènes des voitures de flic. Blacks et chicanos s’entretuaient pour des histoires de came, pour une fille ou une poignée de dollars. "Tu as remarqué la cicatrice de Javier ? Avant, il nettoyait les bus la nuit. Un type lui a mis un couteau sous la gorge. Un sadique. Il l’a soulevé et l’a tenu à la pointe du menton. Une bonne minute. Sur la pointe des pieds. Pour vingt cinq dollars." Un soir, la police avait cerné une maison de dealers à deux blocs de chez lui : "Les flics avaient un haut parleur, ils ont dit aux types de sortir les mains en l’air. Les autres étaient trois, ils ont tiré en courant vers leurs motos. Les flics les ont abattus. Il y avait du sang partout." Miguel se méfiait de tout, même des femmes, depuis le soir où une prostituée avait frappé à la porte pour s’offrir pour vingt dollars à peine. José luis et Miguel avaient dit non. La fille était jolie, elle avait eu plus de chance dans la maison d’à côté avec deux jeunes de Zaccatecas. En entrant, elle avait volontairement laissé la porte ouverte, deux noirs étaient arrivés comme des fous, des pistolets de gros calibre à la main. On avait entendu des explosions et retrouvé les mexicains raide morts ; l’un d’eux avait la tête éclatée, Miguel le connaissait bien :" Moi, je hurlais, je criais que je voulais partir d’ici !" José luis l’avait pris dans ses bras," ca va Miguel. C’est fini. Ca ira. Tu verras, on s’y fait..." Miguel parlait et il remontait le fil de sa vie de clandestin. Au bout de la ligne, il ramenait des mauvaises herbes et des choses lourdes comme le plomb. Parfois, il restait longtemps silencieux, absorbé, le regard posé en lui même, sur cette surface intèrieure de l’eau où il semblait voir monter des bulles de saleté. Une ombre douloureuse passait soudain sur son visage, il se crispait. Puis il soupirait, soulagé et détendu ; la bulle avait fini par éclater à la surface. Alors, il plaisantait et évoquait les bons moments, avec les autres à Pabellon. Ils étaient partout en Amérique, ceux de Pabellon ! A Dallas, Chicago, Los Angeles, Washington, Miami, Seattle, partout ! On se passait des listes de noms et de bonnes adresses et il y avait toujours, pour le nouvel arrivant, un lit, un copain et un peu d’argent. "Tu sais, les hommes de Pabellon se tiennent comme les doigts de la main..."disait Miguel et ses yeux riaient de plaisir au souvenir de son village, "J’ai des bons amis comme Dagoberto. Et puis j’avais Mario...Lui, c’était pas un ami, c’était un frêre pour moi. On s’est jamais quitté. On était ensemble, on a travaillé ensemble, on est parti ensemble et...tu sais, il faut pas croire ce que les gens disent sur le train...Ils, ils ne savent pas." Miguel recommenca à bégayer. On était assis là, seuls, sur la véranda, dans l’obscurité. Il venait de courir et tenait encore son tee-shirt trempé de sueur à la main. Il allait se taire, paralysé, comme chaque fois qu’on approchait sa mémoire de trop près. D’ailleurs, il ne disait plus rien, le souffle court, tendu à craquer. J’allais me lever pour lui permettre de respirer. Il m’arréta d’un geste.
- "A...Attends". Il bégayait toujours mais cela ne l’arrétait plus.
- "Il fallait finir la maison. J’ai décidé de repartir. Mario était d’accord et on est allé trouver le "Coyote"..."

Le passeur descendait régulièrement à l’hôtel "Hidalgo", comme un représentant de commerce qui sait qu’une clientèle s’entretient. On l’appellait " El Chapùlin", il avait des correspondants dans tous les villages du coin et des adjoints sur la frontière, - des spécialistes du chemin de fer ! -, et d’autres à l’arrivée des trains à Sierra Blanca et encore plus haut, dans le nord, vers Houston et Dallas. Le réseau était bien rôdé. Du producteur mexicain au consommateur américain, pour quatre cents dollars à peine. Miguel n’avait plus un sou, il n’avait pas prévu de repartir. Il rembourserait la somme en quinze jours de travail à Dallas ou se ferait avancer l’argent par ses frêres. Le passeur lui ferait crédit sans hésitation ; il connaissait ses clients. Il était content, la tournée à Pabellon était excellente : sept jeunes du village, pour le même voyage dans la même direction, près de trois mille dollars à gagner. Miguel connaissait tous les autres. Ils avaient passé leur jeunesse à taper ensemble dans un ballon de foot sur un terrain vague derrière la maison ; plus tard, ils grignotaient leurs soirées à phantasmer sur les filles de Pabellon et sur le jour du grand départ, vers le nord, quand ils auraient l’age de remonter la voie ferrée vers l’amérique, quand ils reviendraient, pleins de fric et d’histoires à raconter. Ils étaient tous là, dès cinq heures du matin, leur baluchon à la main,debout sur le quai de la gare, bien avant le passage de l’express Mexico-Ciudad Juarez. Il y avait José de Jésus Cruz Perez, un gamin de dix huit ans, mince, avec de l’éducation et de bonnes manières, comme disait la mère de Miguel. Pourquoi est-ce qu’il partait ? Ce fils d’agriculteur connu avait largement les moyens de vivre. Tiens ! Il y avait aussi l’instituteur - on était un 29 juin à la veille des vacances- , et un technicien agricole, quelques autres plus modestes et Mario bien sûr. Mario, avec ses cheveux bouclés et ses yeux malins, le plus fort de tous pour se sortir des situations délicates. Tout cela faisait une superbe équipe, des hommes sûrs, durs à la tâche, fidèles en amitié et dont la plupart avaient fait plusieurs fois ce genre de ballade. Pas de plongeon dans le Rio, pas de marche forcée dans le désert, pas de serpents... le plus dur pour Miguel avait été d’embrasser Maria avant le départ et les enfants qui dormaient. L’express arrivait en gare de Pabellon, Il était déjà sept heures trente, il fallait oublier tout ça, mettre son cafard entre parenthèses pendant cinq ou six mois, jusqu’à Noël prochain. le temps d’économiser cinq mille dollars Le voyage durait vingt-quatre heures, il était lent et ennuyeux, comme d’habitude. Il faisait trop chaud et les sièges étaient durs. Pas question de se payer des couchettes, on sommeillait en regardant le jour et les noms des villes défiler : Zacatecas, au sommet du plateau, riche autrefois de ses mines d’argent ; Torreon l’industrielle ; Chihuahua où Pancho Villa avait son quartier général et où on montre toujours sa voiture criblée de balles le jour de son assassinat. La nuit tombait, Miguel s’endormit bien avant Ojo Caliente et ne vit pas monter ceux qui allaient bientôt faire un bout de chemin avec lui, dans un autre wagon. Il aurait pourtant aimé savoir que, parmi ceux-là, il y avait un poète ,Rosario Calderon Salazar qui emportait quelques textes intitulés " l’illégal" et "L’étoile". "On est arrivé à Ciudad Juarez le lendemain, à huit heures du matin. J’étais abruti de chaleur et de fatigue. On a mangé un peu et puis on est allé se rafraichir dans un cinéma de la ville. " D’un côté Ciudad Juarez, de l’autre El Paso en terre américaine. Au milieu, la frontière, un pont sur le Rio, un poste de contrôle mexicain avant les services d’immigration, la Border Patrol et quelques centaines de mètres de voitures empétrées dans un embouteillage permanent. Ici, la technique des clandestins était d’une simplicité exemplaire : se faufiler entre les voitures, approcher le plus possible du poste, prendre son élan et ...courir pour passer au raz du dos des flics penchés sur les voitures à contrôler. Ce jour là, Miguel et les autres s’étaient jetés dans les bras d’une patrouille. Tous ceinturés, interrogés et expulsés en moins de deux heures. Autant recommencer le plus vite possible. Quand ? Tout de suite. Il était quatre heures de l’après-midi, un "Coyote" suivi de sept hommes à peine essoufflés filaient en direction de la gare d’El Paso et le plus dur restait à faire : sauter dans un train pour s’enfoncer loin, au coeur du territoire Américain. Il n’y a rien de plus agréable que de rouler en pleine nuit, assis sur le bord d’un wagon, les pieds dehors et le vent dans les cheveux. La nuit, dans le désert l’air est toujours très frais. On a un peu la même excitation que les pionniers d’autrefois - culs terreux échappés des fabriques, voyous en cavale, fils de paysans ruinés ou de pasteurs alcooliques, aventuriers, bandits, saints ou assassins - quand ils traversaient l’amérique dans toute sa largeur, de l’est à l’ouest, pour jouer leur va-tout à l’autre bout du continent. Le voyage n’était pas très long, il fallait rester trois heures à peine, le temps d’une sieste, sur la voie qui longait le Rio Grande en passant par Socorro, Fabens, Mc Nary et quitter la ligne à Sierra Blanca. Là, certains convois bifurquaient à nouveau vers le Mexique ; il valait mieux retrouver la voiture des "Coyotes" ou changer de train en direction de Big Spring, Abilène et Dallas. Après Sierra Blanca, il n’y avait pas de contrôle routier et tout était plus facile. Restait à ne pas se faire prendre au départ d’El Paso ou à l’arrivée du train quand les employés de la gare et la Border Patrol vérifiaient le dessous, les toits et la fermeture des wagons. A la gare, le groupe avait sauté une clôture, longé une voie de garage et attendu une heure à l’air libre, caché dans un wagon-benne. "El Chapùlin " avait disparu et un autre "Coyote" avait pris sa place. La gare commençait à grouiller de flics, leurs torches à la main.
- "Ne t’inquiètes pas, a rigolé le "Coyote", on a tout repéré. Tu vois le train là-bas, il a soixante seize wagons et il part dans une heure pour Sierra Blanca. Bougez pas d’ici."
- "Où vas tu ?"
- " Chercher de l’eau."
- " Ecoutes..."
- " Et surtout, pour l’amour du ciel, ne parlez pas !" Personne n’avait soufflé mot. Il était revenu avec un jerrican de vingt litres d’eau et les huit clandestins avaient rejoint le convoi sur la pointe des pieds. Miguel revoit encore aujourd’hui, ce wagon frappé du sceau "Missouri-Pacific Lts", massif et sombre, avec six échelles courtes à mi-hauteur, la lourde porte à glissières et le caisson épais, protégé, matelassé, comme les trains blindés militaires de la guerre du Mexique. Miguel n’eut pas le temps de comprendre pourquoi ce wagon ressemblait à un coffre-fort, on le poussa, il sauta à l’intèrieur et senti immédiatement une présence. Ils étaient déjà onze,- vingt deux paires d’yeux -, qui le regardaient. Dans la demi-obscurité, il y avait un deuxième "Coyote" et son groupe venu d’Ojo Caliente et de Zacatecas. "T’en fais pas, c’était prévu comme ça" lui souffla une voix. Il s’assit à même le sol, remarqua un homme d’une cinquantaine d’années, très gros, qui transpirait déjà beaucoup, un gamin de seize ans qui avait vendu un vélo - son cadeau de mariage- pour payer le voyage et le "poète" qui serrait ses cahiers sous son bras. Il aurait voulu leur parler mais " Chut ! Silence, pour l’amour du ciel..." Dehors, les torches électriques commencaient à s’approcher. Une seule technique : verrouiller la porte de l’extérieur avec une clé artisanale ; à l’arrivée, un autre " Coyote" retrouverait le wagon et effectuerait la même opération, pour faire sortir les dix-huit hommes. Il était l’heure. Un visage apparut à l’entrée du wagon, Miguel reconnut "El Chapùlin", le passeur jeta quatre ou cinq gros clous et une barre de fer de trente centimètres à l’intèrieur. "Silence !" Et il referma la lourde porte. Sur la véranda de son appartement de Dallas, Miguel éponge son front avec son tee-shirt mouillé : "Quand la porte s’est refermée. On s’est retrouvé dans le noir. Et j’ai commencé à croire que j’avais fait une erreur." Le voyage devait prendre trois heures, il allait en durer quatorze. Pourquoi est-ce que le convoi ne démarrait pas ? Voilà trois heures qu’il n’avait pas bougé d’un centimètre. Trois heures ! Le temps théorique du trajet jusqu’à Sierra Blanca. Et on était toujours en gare d’El Paso ! Il faisait très chaud à l’intèrieur, on entendait souffler les hommes, ils avaient pratiquement épuisé la réserve d’eau. Impossible de se lever pour se détendre, parler ou commencer à creuser le plancher pour avoir un peu d’air. Dehors, on percevait la voix des hommes des patrouilles. "Silence ! s’énervaient les "Coyotes" à voix basse, "s’ils nous entendent, on est pris. Et là...c’est la prison que vous voulez ? Alors, silence !" Un voyage foutu, quatre cent dollars gaspillés, deux ou trois semaines en cellule, les empreintes digitales, l’inscription au fichier et le retour au pays ; tout ça pour un retard, un coup de chaleur et des nerfs fragiles ? Non ; il fallait se taire et endurer ; les "Coyotes" avaient raison. Visiblement, eux non plus ne comprenaient pas pourquoi le train demeurait immobile. Patience, il allait finir par remuer.

Miguel regarda les aiguilles lumineuses de sa montre : dix heures du soir ! Il y avait maintenant près de quatre heures...Il respira fort, l’air était brûlant, il essaya de se lever, ses jambes ne le portaient plus. Il n’y avait plus assez d’oxygène dans l’air vicié du wagon. Dehors, pourtant, il devait faire presque froid. Un petit vent sec, vif, tonifiant, l’air du désert la nuit...Miguel ouvrit la bouche, la gorge lui brûlait. Il enleva sa chemise pour l’essorer ; elle était trempée. Effrayé, il entendit le bruit des gouttes de sueur tomber lourdement sur le plancher. Pourquoi est-ce qu’il faisait toujours aussi chaud ? Les "Coyotes" se taisaient. Derrière lui, l’homme de cinquante ans, très gras, gémissait. "Je croyais qu’il souffrait en dormant", dit Miguel. L’homme commencait à mourir. D’un coup, Miguel revit Maria, ses enfants, Pabellon. Et il fut suffoqué par l’angoisse. Tant pis pour la prison, l’argent et le voyage manqué : il fallait demander de l’aide ! Il réussit à s’accroupir, se lever et se trainer vers la porte. Une grosse secousse métallique le jeta sèchement à terre. Le train démarrait. Un "Coyote" alluma aussitôt une minuscule lampe électrique ; l’autre attrapa la barre de fer, la leva des deux mains à la hauteur de sa poitrine et l’abattit de toutes ses forces vers le sol avec un cri de bûcheron. Le premier coup rebondit sur le plancher recouvert de liège avec un bruit de bouchon. La surface était à peine éraflée. Miguel comprit enfin à quoi lui faisait penser ce wagon si sombre, massif comme un coffre fort, brûlant malgré le froid extérieur, imperméable à la brise du voyage et sourd au bruit des roues sur les rails. Ils étaient montés dans un wagon isotherme, une boite étanche conçue pour transporter des boissons, un caisson protégé du monde extérieur par une grosse couche de liège, une autre de bois et une dernière en contreplaqué, dur comme une feuille de métal. Ils étaient prisonniers d’un wagon de bière, vide ! Les "Coyotes" s’acharnaient à tour de rôle, ils donnaient chacun quatre à cinq coups de barre et s’écroulaient, asphyxiés par l’effort, congestionnés par la dépense forcenée d’un oxygène de plus en plus rare. " On ne respirait plus, on avalait un fluide bouillant qui ne nous soulageait plus." L’homme trop gros ne gémissait plus, il avait l’air profondément endormi. A côté de lui, le gamin de seize ans - celui qui avait vendu son vélo - pleurait les yeux secs. Les autres essayaient de suivre le travail des "Coyotes" et de les aider, pendant les pauses, à gratter le plancher avec la pointe des gros clous laissés par "El Chapùlin". On avait à peine réussi ouvrir un trou d’une quinzaine de centimètres en surface, le plancher était épais comme l’avant bras, il fallait arriver à percer la dernière plaque de contreplaqué et élargir l’orifice, assez pour que l’air puisse s’engouffrer et remonter jusqu’à l’intèrieur du caisson. Les "Coyotes" n’en pouvaient plus ; maintenant, ils s’effondraient après chaque coup. La plaque de contreplaqué était à nu, il fallait absolument la crever ! "Allez ! Vite. Maintenant ! Pour l’ amour de Dieu..." criaient dans le wagon les hommes à demi-nu, inondés de sueur, la voix étouffée par l’angoisse et la rage qu’ils mettaient à contrôler leur peur. Ces gens savaient ce qui adviendrait d’eux s’ils échouaient. Ils se débattaient comme des noyés mais ils se tenaient. De petits hommes, dûrs à la tâche, à la chaleur, à la douleur. *Déjà, ils se trainaient pour finir le travail en cas de défaillance des "Coyotes". L’un d’eux était à bout, allongé, terrassé par l’asphyxie ; il vomissait. L’autre "Coyote" prit la barre, la souleva au dessus de sa tête et la projeta de toute la force qui lui restait. On entendit un grand craquement, un son métallique au dessous du train et une plainte collective. La barre avait réussi à percer le contreplaqué sur la largeur d’une pièce de monnaie mais, sous la violence du choc, elle avait échappé des mains du "Coyote" pour rebondir avec un sale bruit de ferraille perdue, sur les rails de la voie ferrée. Très loin des hommes et du wagon. "On a tous compris. Et on s’est mis à hurler, à crier, à prier", dit Miguel. Il ne leur restait plus que quelques clous tordus et un air sans oxygène. Ce wagon plombé était un radeau encombré de mourants. On ne pouvait plus s’en échapper. Il fallait attendre de toucher l’autre rive, aller jusqu’au bout du voyage. "On redoutait le pire. Et il est arrivé. Le train s’est arrété. Dans le désert...Tu entends ? Un convoi de soixante-seize wagons de marchandises. Bloqué sans raison dans le désert." Les piles de la lampe de poche étaient vides ; elle s’est éteinte. Dans le noir, Miguel a senti un "Coyote" qui rampait jusqu’à lui. "De l’eau...Donnes moi de l’eau". Miguel lui a donné ce qui lui restait. Le "Coyote" a bu, il l’a remercié et il est mort.

Miguel est resté longtemps à côté du cadavre de l’homme qui aurait du le guider de l’autre côté du miroir. Il était le passeur, un professionnel de l’immigration clandestine, un mercenaire que l’on paye en dollars, celui dont on se méfie parce qu’il appartient à la race des animaux à la dent pointue, ceux qui peuvent vous laisser tomber en pleine nuit et filer avec votre argent. C’était un prédateur, malin et cruel, l’oeil petit et le nez en l’air, qui savait trouver son chemin entre les pierres. Un sâle coyote. Au début du voyage, Miguel se sentait très loin de lui. Puis il y avait eu le passage de la frontière et cette course folle sur le pont entre les voitures et les flics. Ils s’étaient tous retrouvés de l’autre côté, le souffle coupé et le front en sueur, en territoire étranger, hostile. Et Miguel avait vu briller la peur dans les yeux du passeur. A plat ventre dans la poussière du fossé près de la gare de Sierra Blanca ou tassé, muet et anxieux, sur le plancher du wagon, l’homme fort n’était plus qu’un membre d’une bande de clandestins apeurés qui avaient derrière eux la police des Etats-Unis d’Amérique et, devant eux, profond comme un précipice, le vide du désert. La chasse était lancée. Tous, passeurs ou "indocumentados", professionnels ou amateurs, rusés ou naïfs, étaient condamnés à courir, comme une horde d’animaux nuisibles que les hommes de la ville traquent au bout de leur fusil à chevrotines. Où était l’assurance de leur guide, sa morgue et ses airs de seigneur ? Face au désert, il n’était plus qu’un fugitif, une proie, un petit animal en cavale, le poil mouillé de sueur et le museau au ras du sable. Pauvre coyote. Maintenant, il était là, le corps raidi et encore bouillant de trop de chaleur, dans la noirceur d’un wagon de bière vide. Comme Miguel et les autres. Comme ceux qui attendaient l’heure de leur mort. Pauvres coyotes. *

"J’entendais ceux qui appelaient au secours, ceux qui déliraient et racontaient n’importe quoi, et ceux qui vomissaient" souffle Miguel. Il croyait qu’ils avaient la nausée, il ne savait pas que la déshydratation fait éclater les veines du nez et que les autres vomissaient du sang. "Je pensais à ma famille, à Maria, aux enfants...C’est curieux, je n’avais pas peur. J’attendais la fin. Je me disais, tiens ! C’est ça. Non, je n’avais plus peur... Seulement très sommeil." Miguel a entendu une voix le secouer. C’était Mario : " Ne dors pas, Miguel. Viens ici. Au fond du wagon, j’ai trouvé de l’air !" En rampant, à tâtons, guidé par la voix de son ami, il est arrivé jusqu’à une minuscule fissure dans la paroi. En se mettant à genoux, la tête contre le plancher, le cou tordu, on sentait quelques bulles de quelque chose de nouveau. De l’air. Pas assez pour revivre mais suffisament pour ne pas mourir tout de suite. Ils sont restés là, à trois, à s’accrocher à cette fissure du caisson, recroquevillés sur ce goutte à goutte gazeux. Dans l’obscurité du wagon, José de jésus, le garçon aux bonnes manières, était mort sans une plainte. A côté de lui, le gamin de seize ans qui avait vendu son vélo pour aller en Amérique ne bougeait plus. Quelque part du côté d’Ojo Caliente, sa femme, une gamine de seize ans était veuve. Le poète serrait toujours ses cahiers contre lui, -on le retrouvera dans la même position -, il avait crié "Mon Dieu !" Et il était mort. D’autres arrachaient leurs vêtements, griffaient le sol, se tordaient, convulsionnés. Miguel entendit le bruit d’une lutte ; ce n’était pas une bagarre, simplement quelqu’un qui devenait fou et sacrifiait ses dernières forces à boxer l’air et la paroi du wagon. Ils étaient trois, le nez collé à cette fissure, torturé par cette position intenable. L’un d’eux s’est levé, s’est éloigné, a perdu son chemin dans l’obscurité ; il n’est plus revenu. Mario s’était relevé, épuisé. Miguel sentit son absence à côté de lui, "Mario, ne pars pas !" L’ami le rassura, il murmura, " ne t’inquiètes pas. Je vais juste dormir un peu." Et il s’est allongé. Miguel avait mal dans tout le corps, une écharde de bois lui déchirait la joue mais il n’osait plus bouger. Il avait peur de ne plus retrouver son chemin. Il restait plaqué à cette paroi, à extirper ce filet d’air, aussi obstiné que pendant ces marathons où il poussait trop loin, sous le soleil, le long de la voie ferrée de Pabellon, acharné à considérer chaque foulée comme une victoire en soi. "Je ne pensais qu’à avaler cet air. Je voyais devant moi Maria et les enfants, ils étaient si petits, si beaux, ils me souriaient comme jamais. Je pensais à cet air et je me répétais sans arrêt : " Il ne faut pas dormir ! Si tu meurs, qui s’occupera d’eux ?" Je voulais cet air et je répétais :"Ne dors pas ! Si tu meurs, si on meurt tous, nous les sans-papiers, qui dira d’où nous sommes, qui dira qui nous étions..." Le train était reparti et il s’était arrété encore. Une, deux, trois ou quatre fois, Miguel ne comptait plus. Quand il avait stoppé pour de bon, il était six heures du matin et un rai de lumière était entré par l’orifice dans le plancher. Miguel avait relevé la tête. Il était vivant, il avait l’impression que la température avait un peu baissé, il se sentait un peu mieux. Miguel avait raison, il faisait un peu moins chaud, les corps n’exhalaient plus de chaleur. Et Mario ? où était-il ? Il avait appelé son ami :
- "Mario ?" Rien. Il écouta le silence, sonda l’obscurité.
- "Mario, ça va ?"
- "Ca va bien", avait murmuré Mario sans bouger. Miguel éprouva un immense soulagement. L’ami de toujours, celui qui lui avait sauvé la vie, était là, derrière lui. Mario agonisait. Il ne lui restait plus que quelques minutes de sursis. Et Miguel ne le savait pas. Miguel avait commencé à ramper à tâtons vers le milieu du wagon, attiré par cette rai de lumière qui venait de l’extérieur. Il butait contre des corps durs et mettait ses mains dans des flaques humides et poisseuses. "Mon Dieu, pourquoi est-ce que tout le monde dort ? Ce n’est pas le môment." Il délirait. Il retrouva par hasard un des gros clous laissés sur le plancher, s’en saisit et se mis à gratter le trou dans le plancher. "J’ai essayé de l’élargir un peu...j’ai travaillé longtemps et j’ai essayé d’y passer la jambe. Trop petit. Je m’arrachais la peau. " Il allait se laisser aller, épuisé, comme ces alpinistes qui grimpent sans fléchir, au delà de l’humain, arrivent au sommet, vainqueurs, et s’allongent pour mourir et payer leur dette au corps qu’ils ont tué à force de calvaire. "Ne dors pas !" Miguel enleva sa chemise trempée de sueur, l’enroula autour de sa ceinture et l’a laissa pendre un instant à l’extérieur, dans l’air glacé du désert. Puis il la remonta et la passa sur son visage : "je ressuscitais !"

Vers sept heures trente, ce jeudi 2 juillet 1987, en gare de Sierra Blanca, un cow-boy au pas lourd, faisait scrupuleusement un contrôle de routine sur un train de marchandises, en panne, relégué sur une voie de garage. Miguel entendit les pas s’approcher, il cria, "à l’aide !" Puis il se retourna vers le fond du wagon : "Mario ! Tiens bon. Tout ira bien maintenant". Personne ne lui répondit. Quand Stanley-le-flic a déverrouillé la lourde porte du wagon, il a reçu dans ses bras un homme à la peau jaunie et sèche, un petit homme si léger que cela l’étonna.

On n’a plus jamais entendu parler d’"El Chapùlin", le passeur. A quoi bon ? Il n’était pas vraiment responsable de tout ça. D’ailleurs, il n’y a pas de coupable dans cette histoire. Maria avait rejoint Miguel à Dallas peu après notre conversation sur la véranda. Elle avait dit oui quand il lui avait annoncé que de toute façon, il n’habiterait jamais la maison qu’il avait fait construire au village ; elle avait dit oui quand il avait décidé que tous ses enfants, - ils étaient quatre maintenant - joueraient sur de la moquette américaine près d’une plage de Californie et loin de la violence de Dallas. Maria disait toujours oui, Miguel a toujours eu raison. Il était revenu à Pabellon pour embrasser sa famille et aller rendre visite aux morts. C’est un cimetière mexicain avec des christs en plâtre débordants d’amour et de sang, de grandes couronnes de fleurs fânées et des inscriptions sur "la lumière de la vie qui s’en est allée". Au fond, il y a six tombes un peu plus soignées que les autres. Elles sont côte à côte avec, sur chaque stèle, la même date gravée : "Mort le 2 Juillet ". Miguel vient ici plusieurs fois par semaine, il caresse les dalles, dit :" voila mes amis. Mario, lui, était mon frêre." Il montre une fosse ouverte, vide, le numéro "103" et dit : " Je pense souvent que celle là était pour moi. C’est bête, n..non ?" Il retrouve encore parfois ce bégaiement au détour d’une phrase, Miguel ne sera plus jamais un garçon décontracté. Après le cimetière, on est allé voir Rosa, la femme de Mario qui travaille maintenant à la bibliothéque de la mairie. Rosa aimerait oublier, elle n’y arrive pas. Il lui reste une petite fille et des cauchemars où elle voit son mari mourir, convulsionné, la bouche démesurément ouverte. Quand Miguel a dit un peu gauchement, "le choc a été terrible pour nous tous" ; une ombre rapide est passée sur le visage de Rosa, "oui, mais toi Miguel, tu es..." et elle n’a pas terminé sa phrase.

Voir deuxième chapitre, dans rubrique Livres : "Il était un petit navire...vous connaissez ?"->

Extrait du livre "L’homme qui survécut", Jean Paul Mari, février 1991, Editions Jean-Claude Lattès, 232 pages. (Epuisé)

février 1991

Par Jean-Paul Mari

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