ALGERIE 2 octobre 1997

Editorial

L’alliance du sabre et du goupillon.

Après avoir violemment dénoncé les partis d’opposition qui proposaient un dialogue avec les islamistes, les militaires algériens ont eux-mêmes négocié avec le FIS et son bras armé l’AIS

C’est l’heure des bilans. La fin du premier acte d’une tragédie algérienne qui dure depuis près de six ans. 1991-1997 : premier tour d’élections législatives avortées, coup de force de l’armée, révolte, attentats, répression, guérilla et dissolution du FIS, massacres, nouvelles élections, massacres encore. Et maintenant, pour la première fois, la trêve, décrétée par l’Armée Islamique du Salut, bras armé du FIS. Plusieurs constats : 1/ Le FIS a perdu militairement. On savait déjà ses troupes épuisées, décimées, réduites par six ans de maquis. Et son image calcinée par le délire sanguinaire de son rival le GIA. L’évidence est confirmée. La trêve annoncée par Merzag Madani, chef de l’AIS, est un cessez-le-feu unilatéral. Une forme de reddition. 2/ Les démocrates algériennes ont perdu. Rejet furieux des accords de Rome par le pouvoir, violence, contingentement des partis dans une assemblée en coupe politique réglée, mise au silence, mise au pas...L’espace politique, pour eux, n’a cessé de se rétrécir. 3/ Le peuple algérien a perdu. Piégé entre le "Sang,sang...Destruction, destruction" des GIA et le "Silence,silence...Répression,répression" du pouvoir militaire algérien." 4/ Le pouvoir a gagné la première manche. Il y a quatre ans, on le disait prêt à s’effondrer sous les coups des islamistes armés, asphyxié financièrement, avec une armée au bord d’imploser...Il est toujours là. Sa dureté a fait fondation, le pétrole jaillit, l’aide étrangère ne s’est pas tarie, et les pressions extérieures,- ONU, UE, Elysée, Quai d’Orsay-, limitées aux cris d’indignations, s’arrêtent avant le passage à l’acte. Bref, il est riche, dispose d’une armée solide, a les mains libres et s’avère déterminé à poursuivre "sa politique". Mieux : dans ce monde d’images, il a aussi gagné sur le terrain de la propagande. Par défaut, puisqu’on n’a jamais su ce qui se passait réellement en Algérie. Du coup, cela amène à ré-examiner quelques vérités établies ou annoncées avec force.
- Personne ne peut laisser se perpétuer un tel bain de sang...Faux. Pour l’instant, l’horreur n’arrête personne, ni les islamistes du GIA qui y vient "une offrande à Dieu", ni le pouvoir qui considère la violence comme résiduelle, donc proche du négligeable. Des deux côtés, on n’a jamais considéré que le peuple était important. Il s’agit moins de le convaincre que de lui désigner le chemin. Personne, là-bas, n’a le droit de rester neutre. Ceux qui refusent de s’engager sont des traîtres. En cas d’hésitation ou de réserve, le peuple devient un ennemi qu’il faut contraindre. En massacrant ou en laissant massacrer.
- "On ne négocie pas avec les terroristes", affirmait le pouvoir algérien. Voilà un des principes qui a permis de balayer les discussions entre les partis démocrates et le FIS. Aujourd’hui, c’est l’armée qui négocie en secret avec les islamistes du FIS. Sans parler des islamistes (non-armés) du Hamas qui participent au gouvernement et aux élections. La nouvelle règle, plus précise, est aujourd’hui : on négocie avec les islamistes armés, mais en tête à tête, armée-islamistes, pour exiger une reddition. A la question souvent posée : Qu’est-ce qu’un islamiste modéré ? La réponse, venue d’Alger, est : un islamiste avec qui on décide qu’il est temps de négocier. A nos conditions."
- Dialoguer ou éradiquer ?...Dialoguer, c’est ouvrir la porte au diable, affirmaient les uns ; éradiquer, c’est s’engager dans la spirale de la violence et la politique du pire, répondaient les autres. Début 1992, avant même que le sang ne coule, un intellectuel algérien prévenait : "Aujourd’hui, le FIS est un parti politique. Frappez le et vous aurez un parti et une branche militaire. Frappez encore et vous n’aurez plus qu’un groupe armée.." Avec le recul, il aurait pu ajouter : "Frappez encore, fort et longtemps, et vous n’aurez plus, face à vous, que les plus durs et les plus sanguinaires" du GIA. Ceux qui, à l’époque, croyaient sincèrement qu’il fallait soutenir le sabre contre le goupillon, savent aujourd’hui, en lisant la nouvelle constitution arabo-islamique de l’Algérie nouvelle, que six ans de guerre civile froide ont débouché sur l’alliance du sabre et du goupillon. Juste avant le deuxième acte...Quelques hypothèses plausibles :
- Après la trêve du FIS-AIS, les ultras des deux bords vont continuer à alimenter l’incendie. N’est-ce pas les villages "traîtres" du FIS que le GIA massacre aujourd’hui ?
- Le pouvoir, sourd aux critiques et aux attentats, va continuer à mener sa politique. Avec une idée-force fondatrice en Algérie : pour vaincre, il suffit d’être plus dur que l’autre, quelque soit le sang versé. Confère la lutte historique de la guerre d’indépendance. En Algérie, on ne règle pas les problèmes par le compromis. On ne discute pas. On réduit.
- Avec des extrémistes du GIA, suicidaires et martyrs, résolus à jouer longtemps au jeu du Qui meurt va au paradis, la violence va durer au moins plusieurs années.
- Et le peuple algérien va continuer à souffrir.
L’opinion internationale va sans doute se dire souvent "indignée" et s’avouer "paralysée". Quant à la France..." Un moment secouée, l’opinion française se détourne des affaires d’Algérie", écrivait déjà l’auteur de "Chroniques Algériennes",(1939-1958, Albert Camus).

2 octobre 1997

Par Jean-Paul Mari

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