IRAK 27 janvier 2005

Irak

L’exception kurde

A la veille des élections du 30 janvier, et alors que le triangle sunnite est à feu et à sang, le Kurdistan jouit d’une réelle prospérité et d’une paix relative. Reportage.

Quand la voiture bringuebalante dépasse la chicane du point de contrôle, sur la route de Chamchamal, c’est un autre monde qui surgit brusquement, entre des collines verdoyantes. Des gardes kurdes en tenue camouflée inspectent les véhicules en provenance de Kirkouk et du pays sunnite, les chauffeurs semblent retrouver leur joie de vivre, les voyageurs descendent du bus pour se détendre autour d’un thé noir et admirer au loin les montagnes enneigées. Au-delà de cette ligne presque invisible, on pénètre au Kurdistan, un havre grand comme la Suisse. Le baraquement ne marque officiellement que le passage d’une région à l’autre de l’Irak. Et pourtant, cette ligne vaut frontière. Nul panneau ne l’indique, mais il s’agit bien de l’autre Irak. En deçà du poste, c’est le royaume du chaos, où des attentats secouent chaque jour villes et campagnes. L’Irak des enlèvements aussi, dont sont victimes Kurdes, sunnites, chrétiens, par des gangs spécialisés tel celui de Sharqat, au sud de Mossoul, qui vient d’être démantelé, ou par les islamistes de Kirkouk. Mais une fois franchi le poste de Chamchamal, la quiétude impressionne. La prospérité laisse pantois celui qui débarque du pays sunnite plongé dans la terreur à l’approche du scrutin du 30 janvier. Ici, la campagne électorale n’est pas un vain mot. Certes, des bombes et des voitures piégées explosent aussi parfois au Kurdistan d’Irak, peuplé de 4 millions d’âmes (sur un total de 26 millions d’Irakiens), tel cet attentat à Arbil en décembre - plusieurs blessés - ou ces deux autres en février 2004 qui, avec 65 morts, ont détruit les sièges de deux grands partis politiques kurdes. Des islamistes se terrent dans les rues de cette ville, forts de leurs connexions locales. Et les fondamentalistes d’Ansar al-Islam, l’organisation retranchée dans les montagnes de Halabja avant la chute de Saddam, y disposent encore de caches. Il n’empêche. Le Kurdistan est une oasis dans l’enfer irakien où viennent se réfugier de temps à autre quelques familles apeurées de Bagdad. Une reconstruction générale Autonome, le Kurdistan l’est de facto depuis 1991, depuis la première guerre du Golfe. Et cela malgré les foudres des pays voisins, la Turquie et l’Iran, qui craignent que « leurs » propres Kurdes n’imitent les frères d’Irak. Ankara a déjà envoyé des unités dans les montagnes du Kurdistan irakien, avec tanks et forces spéciales, au cas où... En treize ans, les Kurdes, abonnés depuis toujours à la liste des peuples sans Etat mais protégés de la vindicte de Saddam grâce à l’aviation alliée, ont rebâti la quasi-totalité des 3 839 villages détruits par les sbires du régime, construit des centaines d’écoles, rénové des hôpitaux. A tel point que l’ancien vice-recteur de l’université de Tikrit, rencontré dans le triangle sunnite, s’est longtemps fait soigner dans les cliniques kurdes, lui, un proche de Saddam Hussein... « Que voulez-vous, nous sommes devenus si accueillants pour les Irakiens ! ironise Farhad Pirbal, écrivain qui fut étudiant à la Sorbonne. Ici, on défend plus qu’ailleurs en Irak la démocratie et les élections du 30 janvier. Nous avons fini par nous habituer aux libertés, aux droits de l’homme et à la société civile. » Depuis sa belle villa d’Arbil, dans un quartier résidentiel qui évoque davantage un village d’Europe qu’une cité d’Irak, le poète exprime aussi son pessimisme. Les attentats qui secouent de plus en plus le petit territoire, la guerre civile qui menace entre les différentes communautés en Irak et qui finira par entacher la quiétude relative des Kurdes : autant de tourments pour lui et ses amis. Pour l’heure, l’enclave se débrouille. Sous l’égide de l’Onu, Bagdad était en effet contraint chaque année de reverser 13 % de ses revenus pétroliers aux ennemis du Nord, durement réprimés en 1991 lors du « printemps kurde ». Coincés entre l’Irak et la Turquie, qui ne voient pas d’un bon oeil l’essor de leur patrie, les Kurdes ont de surcroît installé un système de taxe aux frontières. Aujourd’hui, malgré les attentats et les attaques contre les convois, des camions amènent le pétrole brut de Kirkouk jusqu’aux raffineries turques. Au passage, les gabelous kurdes prélèvent une dîme de plusieurs dizaines de dollars au minimum par camion. Idem au retour, lorsque l’essence raffinée revient en Irak, via la frontière de Zakho. « Une véritable manne », dit dans son bunker Abdulrahman Mustafa Fatah, le gouverneur de Kirkouk, chargé de protéger les champs de l’or noir d’où sont extraits plus de 500 000 barils par jour, sur un total de 2,2 millions dans tout l’Irak. Une liberté très cher payée Le Kurdistan suscite ainsi bien des convoitises. « D’autant que du pétrole y a été découvert, cette fois dans l’enclave même », lance Hamid Dosky, journaliste et secrétaire du Mouvement indépendant du Kurdistan. Les deux chefs kurdes, Jalal Talabani et Massoud Barzani, en sont bien conscients. En conflit ouvert en 1996, au prix de 5 000 morts, les vieux rivaux ont enterré la hache de guerre et ont uni leurs forces. Désormais, les deux armées oeuvrent ensemble et défendent chèrement leur fief qui défie le reste de l’Irak ainsi que ses voisins. « En pays sunnite et en pays chiite, cela va dégénérer. Ici, c’est le contraire. Chaque jour qui passe nous permet de mieux bâtir notre avenir. » L’homme qui parle d’une voix douce dans un hôtel de Souleimanieh est le tout-puissant chef des peshmergas, l’armée des Kurdes, côté Talabani, et revendique plusieurs dizaines de milliers d’hommes payés de 120 à 150 dollars par mois pour défendre le territoire. A 48 ans, jovial et d’un calme olympien, Mustafa Said Qader est plus qu’une figure au Kurdistan d’Irak. C’est une légende vivante, un héros de la première heure qui a rejoint la résistance contre Bagdad à 21 ans, d’abord dans un réseau clandestin en ville puis dans la montagne. « Les combats étaient durs, avec beaucoup de blessés, mais on se relisait nos lettres aux familles et nous rêvions tous de la liberté pour les Kurdes. » Arrêté par les services secrets de Saddam en 1990, jeté dans une geôle pendant quinze mois et torturé, le peshmerga - littéralement « celui qui va au-devant de la mort » - n’a dû son salut qu’au fait d’avoir caché sa véritable identité. Voilà pourquoi tous écoutent ce combattant affable et discret qui défend désormais l’enclave avec des centaines de tanks récupérés sur l’armée irakienne lors de la chute de Saddam en mars 2003. Pourtant, lui-même avoue que nul n’est à l’abri au Kurdistan d’Irak. « Même dans cet hôtel, quia déjà été visé par les terroristes. » Alors, malgré l’épée de Damoclès, malgré l’ire des voisins, les Kurdes savourent les bienfaits de leur autonomie. Un aéroport a surgi de terre près d’Arbil. Les cafés Internet fleurissent dans les villes, où garçons et filles non seulement dialoguent avec le monde, mais se donnent la main dans la pénombre. Les écoles ne désemplissent pas et on déniche dans une avenue d’Arbil un Institut français très actif. Une énergique Française d’origine irakienne de 63 ans est même revenue au pays pour prendre en main le ministère de l’Enseignement supérieur. Voilà quatre mois, Akhtar Shamsaldin était encore plongée dans ses recherches sur le cancer dans les laboratoires de l’Inserm àParis. Aujourd’hui, elle gère trois universités avec 15 000 étudiants et 700 enseignants, dont certains du pays sunnite, rémunérés de 270 à 650 dollars par mois. « C’est le seul endroit en Irak où on peut encore professer ! » lance-t-elle dans son bureau de Souleimanieh à peine protégé. Nous n’avons pas honte de l’aide américaine. Les Kurdes ont tellement souffert et ont résisté à tout, même là où les scorpions n’ont pu le faire, c’est-à-dire à l’arme chimique ! Cette liberté, nous la défendons chèrement. » A entendre ses dirigeants, l’enclave joue le jeu d’un Irak fédéral. Tout en masquant des velléités d’émancipation totale. De fait, le Kurdistan ressemble déjà à un pays à part entière, avec tous les attributs d’un Etat, sauf la monnaie. « Je ne crois plus au Kurdistan comme province de l’Irak, avance Saedi Barzinji, élégant professeur de droit à l’université d’Arbil, ancien étudiant à Grenoble et membre du Parlement de Bagdad, qui doit prendre la dangereuse route pour la capitale le lendemain à l’aube. Nous formons un monde à part et nous avons payé cher la tutelle de cet Etat qui est artificiel. Quatre-vingts années d’accrochages continus avec l’Irak, pas une seule année de répit ! Il est temps de changer de chemin, car on ne voit pas comment l’Irak pourrait se relever de ce chaos. » Même constat à l’autre bout de l’enclave par Aram Saed, présentateur de télévision et coordinateur des droits de l’homme pour le nord de l’Irak : « L’avenir de ce foutu pays, c’est la partition en trois zones, chiites, sunnites et Kurdes. Il y a eu trop de disparus et trop de violences pour que l’on réapprenne à vivre ensemble. » Dans son imprenable nid d’aigle de Salaheddine, défendu par des cohortes de commandos dûment armés, le chef kurde Massoud Barzani temporise, endossant tout à tour l’uniforme d’un superpréfet et les habits d’un futur chef d’Etat. Fils du dirigeant historique Mollah Moustafa Barzani, à la tête du PDK (Parti démocratique du Kurdistan), l’icône des peshmergas, en treillis kaki, préfère jouer la prudence. « Un peuple qui compte 4 millions d’habitants ne peut qu’avoir un statut spécial. Un jour, je suis sûr qu’on aura l’indépendance. La Turquie et l’Iran ? Cela ne les regarde pas ! C’est une affaire purement intérieure. » Soutenu par Washington, Barzani n’hésite pas cependant à relever les erreurs des Américains en Irak. « La plus grande faute fut de passer du statut d’armée de libération à celui d’armée d’occupation en Irak. Il fallait tout de suite un gouvernement irakien ! Bien sûr qu’il y aura beaucoup d’autres attentats au Kurdistan, mais les terroristes ne pourront jamais s’installer ici. Ce qui nous inquiète davantage, en revanche : la guerre civile qui s’annonce entre les chiites et les sunnites... » Le goût de la tragédie S’il regrette une chose, c’est non pas la sanglante discorde d’hier entre les Kurdes, mais le rôle de la France, qu’il voudrait engagée dans la coalition en Irak. Quant à la ville tant disputée de Kirkouk, peuplée de Kurdes, de Turkmènes et d’Arabes dont maints colons amenés dans les convois de Saddam Hussein, « Kak Massoud » - frère Massoud - pointe un doigt rageur vers la plaine en contrebas : « Nous n’accepterons jamais que les Arabes qui ne sont pas de la région restentlà-bas ! » A Arbil, la maison de la culture joue à guichets fermés. Sous une protection rapprochée, comédiens, danseuses et artistes défilent sur scène devant le Premier ministre Nechirwan Barzani,neveu de Massoud. Public et artistes ne semblent avoir qu’une envie, communier dans la ferveur de la liberté et montrer aussi ce qu’est la culture kurde. Ce jour-là, le mélange est fait de joie et d’enthousiasme, dans les flonflons et les costumes traditionnels. Mais le chantre du peuple kurde Farhad Pirbal préfère évoquer l’histoire, passée et à venir : « Les Kurdes ont toujours été des victimes. Et nous avons aussi le goût de la tragédie... » Quand le rideau tombe et que les lumières s’éteignent, les peshmergas et les artistes se donnent la main. C’est là l’espoir du poète et aussi tout un symbole...s mode d’emp Les élections en Irak, les premières de l’après-Saddam Hussein, seront sous très haute surveillance. Le 30 janvier, les Irakiens se rendront aux urnes pour élire à la proportionnelle une Assemblée nationale de 275 membres, chargés de rédiger la Constitution. 7 000 bureaux de vote sont prévus, mais les électeurs de Fallouja et Ramadi, bastions de l’islamisme, ne connaîtront leur localisation qu’au dernier moment. Cent neuf listes sont en compétition, totalisant 7 200 candidats, mais la plupart, simples numéros sur les listes, garderont l’anonymat pour des raisons de sécurité. Deux autres scrutins auront lieu en même temps afin de désigner le Parlement pour la région kurde et les dix-huit conseils de province. Les autorités irakiennes craignant des attentats, le dépouillement s’effectuera sur les lieux mêmes du vote. Selon un sondage mené par le Département d’Etat américain, près de9 sunnites sur 10 s’abstiendront en cas de menace contre les bureaux de vote. On n’imagine guère cet élégant sexagénaire, formé en Grande-Bretagne et qui parle l’anglais avec un impeccable accent d’Oxford, se transformer en pistolero. Et pourtant : Abdullah Hassan, professeur de psychologie à l’université de Bagdad, ne se sépare jamais de son revolver acheté 100 dollars. S’il fréquente le nord de l’Irak, aussi périlleux que la capitale, c’est pour sa seconde casquette, celle de haut fonctionnaire au ministère de l’Education. « Je sais que je risque ma vie chaque jour, et de nombreux collègues ont été tués, dit-il alors qu’il s’entretient avec d’autres enseignants. Mais on ne peut quand même pas laisser tout le pays aux islamistes ! » A Bagdad, il ne conduit plus sa voiture et ce sont les étudiants qui le raccompagnent chez lui par un itinéraire chaque jour différent. Le chaos, le très chic professeur l’attribue aux anciens des services secrets de Saddam Hussein, dans le nord de l’Irak comme à Bagdad. Un chaos que l’on sent autant aux portes de Mossoul que dans les villages avoisinants. Dans cette contrée meurtrie, on pourrait parler davantage de bataille électorale que de campagne. La plupart des candidats gardent l’anonymat. Beaucoup sont condamnés à mort. « On ne peut même pas faire du porte-à-porte », dit Ibrahim, candidat du mouvement de l’Entente nationale, le parti du Premier ministre Iyad Allaoui. Hindrin Bilbas, candidat du Mouvement national patriotique, s’avère encore plus pessimiste. « Le drame, dit-il avant de prendre la route pour Bagdad, c’est le chemin de la division, après les élections. Tout semble en place pour une vraie guerre civile. »

Aux abords de Mossoul, elle est déjà là. Les champs sont désertés, les villages repliés sur eux-mêmes, et la peur a remplacé la parole ancestrale. « Cinquante personnes ont été décapitées en deux semaines, dit Ahmed M., professeur à l’université de Mossoul, désormais fermée. Les tueurs, bien entraînés et bien armés, avaient une liste. Ils sont venus en convois et ont tranquillement exécuté leurs proies. Quelques têtes ont été placées sur le terre-plein d’une avenue du quartier de Hay Waada. Les islamistes, environ un millier, sont vraiment très bien organisés... » Dans cette sale guerre, nul n’est épargné et les salafistes, sous la coupe de Hussein Safah, surnommé « le coupeur de têtes », sillonnent les villages. « Gangsters et islamistes se mélangent désormais, souffle un inspecteur de police de la région de Mossoul. On ne sait plus qui est qui, et eux, les islamistes, savent tout. »

Dans le chaos irakien, un homme prêche encore une parole d’espoir. Militant inlassable des droits de l’homme, Hussein Sinjari, en tournée dans le Nord, préside l’Institut irakien pour la démocratie à Bagdad. « Les Américains paient le prix fort pour leurs erreurs, mais nous aussi, les démocrates ! s’exclame-t-il. Les élections permettront cependant de faire émerger une société civile. La violence va certes encore régner longtemps, mais l’Irak trouvera sa propre voie vers la démocratie . »

Pendant ce temps,les armes continuent de tonner dans la campagne de Mossoul. L’autre jour, deux frères, Homad et Hussein Harmouch, sont tombés sous les coups des sicaires salafistes de Hussein Safah. L’un, 28 ans, était policier à 150 dollars par mois ; l’autre, 32 ans, travaillait comme maçon à l’aéroport, contrôlé par les Américains. A Mossoul, les affidés des islamistes ont évoqué un « sacrifice humain ». Quand le père a appris leur décapitation, lui qui avait déjà perdu deux autres fils durant la guerre Iran-Irak et lors d’une rixe, il est devenu fou. Depuis, les campagnes de Mossoul parlent tout autant de cette folie qui guette les uns et les autres que de la tragédie des deux immolés.

Olivier Weber

© le point

27 janvier 2005

Par Olivier Weber

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