FRANCE 9 février 2006

Plus de 400 personnes de la rue ont "connu une mort prématurée" en un an ...

SDF : Les fantômes du froid.

Durée moyenne de ces vies : quarante-quatre ans

A quoi peut bien servir notre seule compassion face à ces échoués de la vie qui dorment sur les bouches de métro ou les quais de la Seine ? Jean-Paul Mari a passé une nuit glaciale dans ce monde sans pitié

Il est 5 heures du matin, la ville est suspendue dans la brume, la nuit est toujours là et le corps a perdu sa bataille contre le froid. Combien fait-il ? Deux, quatre degrés au-dessous de zéro, moins encore sous la lame de couteau du vent ? Ne sait plus. Les pieds sont gourds, le crâne douloureux, on est gelé. Mal à l’estomac, aux jambes, au dos, aux épaules contractées toute la nuit contre l’hiver. Impossible de s’asseoir, le sol est de glace, les murs et la ville de glace, les ventres d’humains de glace. Le froid est à l’intérieur de nous. S’il pleut, tout est mouillé, tout se dégrade, les vêtements, la peau, les cheveux. L’homme est transformé en chiffon, en serpillière humide, comme un papier mouillé dans le caniveau. 5 heures : la grille du métro est toujours fermée et la ville aveugle passe sans voir ces somnambules, ombres enveloppées de chiffons, corps gisants au-delà de la torpeur et qui mettront la journée à extirper cette petite mort en eux. On ne dort pas dans la rue, on sommeille, l’oeil en alerte, en attendant le jour, dans l’odeur d’urine, de sueur et de crasse, avec la peur des violeurs, des rôdeurs, des noctambules jeunes et cons, des malfaisants, des rats ; peur des autres, de soi, de ses cauchemars. La nuit dans la rue, on est nu et transi.

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19h30, vendredi, gare de Lyon, +3 °C Tout commence ici, sur les quais d’une gare à la veille des vacances. A midi, il a un peu neigé. Ciel bas, main de glace et humidité : mauvais signe. Dans les couloirs du métro, quelques hommes somnolaient sur des bancs en se préparant à la nuit qui venait. Sur les quais de la gare court la foule en bonnets, skieurs en route pour la neige joyeuse des riches. Devant une buvette, un homme maigre, en chapka sale frappée de l’étoile rouge, bottes de paysan, veste canadienne aussi élimée que son visage. Le « moujik » immobile tourne le dos aux trains blancs, le nez collé à une borne lumineuse, sa lampe halogène, la chaleur de la grille, comme un fidèle face à un autel. D’ailleurs, il psalmodie, sourit ou grimace au gré de son monologue intérieur. Noyé dans cette foule où il n’a rien à faire, lui aussi emmagasine de la chaleur.

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Au bout du couloir, des toilettes brillantes, barrées d’un guichet tarifé : un demi-euro. Deux ou trois fois dans la nuit à ce prix-là, autant pisser contre le premier mur venu. Pour le reste, certains cachent leur honte en s’accroupissant dans les tunnels du métro, au risque de se faire électrocuter ou emporter par une rame. « Suite à un incident technique, la ligne est interrompue... »

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20h30, pont d’Austerlitz,0 °C « T’as une cigarette ? » Un jeune Noir bégaie, les yeux écarquillés, col ouvert malgré le vent. Où manger ? Il ne sait pas. Avec le crack, on n’a plus faim. Près du pont, devant la morgue, un fantôme passe, raide, d’une incroyable saleté. La cagoule pisseuse, le tissu, les mains, le visage, tout est parcheminé de crasse. Son regard, fixe, est ailleurs : cet homme-là nous a quittés il y a longtemps. Un autre, plus jeune, le dépasse d’un pas rapide, un carton propre sous le bras, son matelas, et file vers Austerlitz retrouver son territoire secret. Combien de temps entre les deux hommes ? Quelques semaines de rue, quelques mois tout au plus.

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Au bord de la Seine, il faut traverser le flux des voitures pour buter sur la péniche de l’Armée du Salut. Coup d’œil à travers la grille de métal, sur la lumière glauque au ras de l’eau. On renonce. Plus loin, sur les quais, près des magasins Mondial Moquette, les murs sont troués, creusés à la main par des squatters qui vivent en troglodytes, avec leurs règles, la loi du plus fort, le partage des femmes et de l’alcool, endroit dangereux dont on ne s’approche pas. Entrepôts, abords de périphérique ou d’aéroport, chantiers, tunnels sous parking, grottes urbaines ou gros campements dans les arbres des bois de Vincennes ou de Boulogne, les bidonvilles renaissent, underground violents et sordides, au coeur de la cité et en dehors de tout. Demi-tour. Au carrefour d’Austerlitz, de jeunes scouts aux joues roses, en short et pull-over marine, entourent les sacs d’ordures d’un ivrogne, lui offrent un café, jettent du bout des doigts un papier sale dans une poubelle urbaine, et puis s’en vont. On pense aux dames du 16e arrondissement qui glissent une pièce aux pauvres à la sortie de la messe, façon rapide de se réchauffer au malheur des autres.

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22 heures, place de la Bastille,-1 °C Explosion de lumière à la Bastille, la ville du vendredi soir est en fête. Banlieue et jeunesse branchée, manège ou Opéra, cinémas et restaurants et grandes brasseries à 3 euros l’express, six fois le prix des WC de la gare... la tête vous tourne. Reste la manche et un mauvais sandwich sur un banc constellé de crachats et de canettes de bière. Dans la rue, huit sans-abri sur dix boivent. Contre le froid, la frousse, les souvenirs, le cafard, oublier qu’on pue, qu’on devient vieux, moche, et que la rue lessive même les plus jolis visages.

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Comme cette jeune femme rousse aux yeux bleus, coquette, qui passe son temps à refaire ses nattes et à se peindre les ongles en violet. L’été, quand tout va bien, elle pose un coussin de velours sur le trottoir et vend des bagues de sa fabrication. L’hiver, on la voit pousser son énorme chariot, l’oeil vague d’alcool et de Néocodion, et s’enfouir le soir derrière sa barricade de sacs en papier pour se protéger des hommes. Là, ce soir, tout va mal, son chariot s’est renversé, sa bouteille cassée tâche ses vêtements de vinasse rouge. Elle pleure.

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Minuit, place de l’Hôtel-de-Ville,-2 °C Une encoignure de magasin, un carton tendu à mi-hauteur, une couche épaisse, une couverture de survie, un duvet. Entre le bonnet et l’écharpe de laine, un visage à la peau noire et un grand sourire permanent. A l’aise mais quasi invisible, le roi Jean sait s’installer pour la nuit. Quatre ans qu’il vit dans la rue ! Né à Brazzaville au Congo, il a 14 ans à peine quand il est recruté comme enfant-soldat. Avant chaque opération, les officiers leur font avaler un mélange de caféine pure et de poudre à fusil : « Après, tu es prêt à exécuter n’importe quel ordre ! » Les yeux exorbités, les enfants partent au combat : « J’en ai vu beaucoup mourir... » Son oncle fait de la politique, refuse un coup d’Etat, se fait prendre par les putschistes et écarteler entre quatre Jeep. « On m’a conseillé de quitter le pays. » Il est manutentionnaire, peintre ou vigile « au noir ! ». Il rit. Un jour, tout s’est arrêté et il s’est retrouvé avec le RMI. Il prend sa douche à la piscine Saint-Merri, son petit-déjeuner et ses vêtements de rechange chez Emmaüs, économise pour se payer parfois une chambre à l’hôtel - 25 euros la nuit - et refuse d’aller en centre d’accueil. « Nanterre est affreux, Montrouge très moyen », dit Jean, qui redoute les poux, la promiscuité et l’alcoolisme des « autres ». Parlez-lui du centre André-Jacomet, porte de la Chapelle, avec sept nuits d’affilée, de vraies chambres propres, neuves, une clé et un vestiaire - « Voilà qui m’intéresse ! » - et il note aussitôt l’adresse. A 45 ans, le roi Jean sourit toujours, ne fait pas la manche, ne boit pas et ne revendique pas. Mais il sait qu’il « faudra bien que tout cela s’arrête un jour ». Peut-être quand l’adulte pourra oublier son enfance assassinée, la caféine, la poudre à fusil et tout ce qu’il ne veut pas raconter ce soir.

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2h30, samedi, rue de Rivoli,-3 °C Lui fait vraiment peur. Pas pour vous, pour lui. Il n’a rien, ni couverture, ni duvet, ni même un manteau. Il est là, en pantalon et blouson blanc, recroquevillé sur une bouche d’air chaud, cheveux fous, regard obnubilé, à fixer une blessure invisible à la saignée de son coude. C’est l’heure glaciale où le Samu social peut sauver des vies. Quinze camionnettes qui tournent en niveau 2 d’alerte - huit seulement en niveau 1 quand la température remonte au-dessus de -5 degrés -, un standard de trente lignes saturées, 12 200 demandes il ya cinq hivers, 19 700 l’année dernière et 150 places d’accueil introuvables chaque nuit ! 35 000 personnes sans vrai logement sur Paris intra-muros, 86 000 dans les rues de France selon l’Insee... dont lui, posé sur sa bouche d’air. L’équipe du Samu s’arrête, parle gentiment, l’appelle « Monsieur », propose une soupe, un duvet, une nuit au chaud dans un centre. Il ne répond même pas. Quinze pour cent des sans-abri sont des cas « psy ». La rue rend fou et on a mis nos fous à la rue ! Huit « vagabonds » sur dix ont eu des problèmes graves dans leur jeunesse - enfants de la Ddass, abandonnés, violés, maltraités -, des gosses qui ont vieilli sans grandir. Fragiles, brisés ? Parfait ! La rue est sans pitié. A quelques rues d’intervalle, on trouve un ancien légionnaire : « Les papiers, je sais pas. Mais donnez-moi une arme, ça, j’ai appris. » Et un gamin, l’arcade abîmée par les coups, qui répète : « Le problème, c’est que j’ai toujours eu mal dans ma tête. » Et Maxime, tête rasée, enfouie sous une couverture, qui dit : « Bonsoir, merci de votre extrême gentillesse, ah ! Sans vous... » puis se met à délirer : « DST, DGSE, n’essayez pas de savoir qui je suis, hein ! Je suis le roi Caméléon. Et j’ai toujours pué du slip ! Voilà, maintenant, vous savez ! » Et ce jeune Allemand hébété, rond et lourd, à la tête de Père Noël, venu à pied jusqu’à Paris. Et ce quinquagénaire espagnol, « fils de grande famille », qui mélange Témesta, alcool et drogue et répète doucement : « Moi, je veux seulement mourir. »

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4 heures, les Halles, Beaubourg, -3 °C Et voici Mike, le grand, le superbe Mike, Noir à la chevelure rasta, les pieds nus, en sang dans des baskets, qui frotte ses mains l’une contre l’autre et garde la tête baissée. On lui parle d’une soupe chaude, il répond : « Oh ! C’est éphémère. » On lui propose un lit... « Non, c’est illusoire... La réalité est que je vis dans la rue. » Mike qui éclate d’un rire froid, cynique, qui vous dit que la vie dans la rue est inutile et que la charité, seule, n’est qu’un coup d’épée dans l’eau sale. Le pire est qu’il a raison. Et la colère vous prend.

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Au Samu, on répète que les SDF meurent d’hypothermie surtout au printemps, à cause des écarts de température. Mais le 31 mars prochain, il n’y aura plus de niveau 1 ou 2, plus d’accueil. Et avec l’été, on passera très vite d’« Alerte ! Aidez-les, ils meurent. » à « Virez-les, ils puent ! » (1). D’un côté, une logique de compassion qui tend la main en hiver, quand nous avons froid, pour empêcher de mourir, habille, nourrit, écoute, ausculte, soigne. Mais qui bute ensuite, au moment de la « réinsertion », sur une autre logique, celle d’un monde où l’emploi est rare, où le dérapage n’est pas permis, où la pression pousse les faibles vers le bas, c’est-à-dire vers la rue. Il ne suffit pas de perdre un emploi pour se retrouver à la rue et d’obtenir un CDD pour en sortir. La rue loge des gens fragiles, piégés, alcooliques, fous, parfois violents, souvent terrorisés, toujours perdus, qui n’arrivent pas à échapper à cette horreur au quotidien.

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5h30 du matin, Pont-Neuf,- 4 °C Enfin, la grille du métro s’est ouverte. On s’engouffre. Dormir... une petite heure, assis sur des sièges en plastique dur, un duvet sur la tête. Tiens ! Le regard des autres. On fait peur.

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6h30, centre Agora, Emmaüs, rue de Rivoli, 20 °C ! « Vous avez passé la nuit dehors. Allez, entrez ! » Café noir, chocolat chaud, pain, beurre, confiture... tout est frais et bon. A la table, un Russe lape son bol, un routard s’affaisse, épuisé, une dame d’une soixantaine d’années coupe son pain en petits dés et un Noir sourit : le roi Jean.

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En sortant, vers 7 heures, rue de Rivoli, le jeune homme aux cheveux fous est toujours là, étalé sur sa bouche d’air, le ventre brûlant, le dos gelé. Abandonné.

Jean-Paul Mari

Voir seulement les dessins de Yann le Bechec

(1) « Le sang nouveau est arrivé », Patrick Declerk, Gallimard, 93 p., octobre 2005, 5,50 euros. A lire d’urgence. Et aussi : « A la rue », par le collectif les Morts de la Rue, Buchet-Chastel, 188 p., 20 euros.

9 février 2006

Par Jean-Paul Mari et Par Yann Le Bechec

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