ISRAEL 2 juin 2005

« J’ai peur que cette année soit celle de la guerre civile »

Les nouveaux soldats d’Israël.

En vingt ans, Tsahal a changé de nature. Issus pour beaucoup des pays de l’Est ou des communautés juives du monde arabe, souvent ultrareligieux, un grand nombre de soldats parlent le russe, portent la kippa et pensent à droite. A quelques mois du retrait de Gaza, Jean-Paul Mari a rencontré ces hommes qui, confrontés jusque-là aux critiques du camp de la paix, devront aussi faire face aux colons et aux bataillons de l’extrême-droite

De notre envoyé spécial en Israël

Il est arrivé avec un énorme album de photos sous le bras, sa casquette irlandaise en laine posée à l’envers sur des cheveux très noirs pris dans un catogan, de grands yeux verts et une allure d’artiste new-yorkais. A 30 ans, Itzhak fait des photos d’art du corps humain – du sien et des autres –, images étranges et sombres qu’il a réussi à exposer aux Etats-Unis. En Israël, pour vivre, il court les mariages et vend ses clichés de bonheur sucré. Dans le civil, Itzhak est un homme qui rêve. Sous l’uniforme, il est à l’image de ces nouveaux soldats : durs, à droite, opposés aux accords de paix, sans illusions et sans concessions. A l’armée, il faisait partie de l’unité secrète des Shimshon, surnommée « les Cerises », des petits groupes déguisés en vieillards ou en paisibles commerçants arabes, avec maquillage, barbe, keffieh et galabia. Leur mitraillette Uzi sur le ventre, ils roulaient sans plaque, au cœur de Gaza la palestinienne, dans les camps de Jabalia, Khan Younès ou de Rafah. A un carrefour, dans un café, devant une maison, ils n’hésitaient pas à surgir de leur véhicule face aux hommes qu’ils recherchaient. « On les arrêtait ou on les tuait. Puis on repartait… », dit Itzhak. En 1996, il rejoint Egoz, une unité spéciale au Liban, fait la guerre au Hezbollah et monte des embuscades de nuit. A peine libéré de ses trois ans de service militaire, il s’évade, comme la majorité des jeunes Israéliens, vers l’Asie et tombe amoureux de l’Inde. Itzhak le séfarade est né dans la Vieille Ville de Jérusalem, d’un père rabbin juif égyptien et d’une mère juive tunisienne installés à Paris puis venus vivre ici au plus près des Lieux saints. Gamin, il court les ruelles près de la voie romaine habitée par des familles arabes, partage les bagarres et les parties de football de ses copains palestiniens : « Je prenais un bus local avec mon père, qui parlait l’arabe, pour aller au tombeau d’Abraham à Hébron. C’était avant les accords d’Oslo, il y a vingt ans à peine... C’est fini. » Publicité Aujourd’hui, sa femme refuse d’aller dans les territoires occupés, et ils vivent à Modin, en Israël. Lui ne fume pas pendant le shabbat, ne conduit pas, ne touche pas au téléphone, à l’électricité et il préférerait s’installer vers la mer Morte, au plus près des colons religieux. Hier encore, en poste à Tapuar, il portait l’uniforme des réservistes près d’un village arabe où un « terroriste » a mitraillé une voiture de soldats en permission : « Sur place, un mort, un blessé grave, deux légers, qu’on a secourus. Sinon, c’était calme, quelques jets de pierres, des arrestations, pas grand-chose à faire… » En réalité, Itzhak enrage : « Nous sommes des soldats. Et les politiques nous font faire un travail de flics ! » Vingt-quatre jours par an de réserve, 70% du salaire, une discipline militaire et un travail de policier : « Dans mon unité, il y a des médecins, des avocats, des publicitaires, de gauche ou de droite. Neuf hommes sur dix ont fini par se trouver une dispense médicale pour éviter la période de réserve. » Lui ne croit pas à la paix : « Un Etat palestinien sous notre nez avec Jérusalem-Est aux Arabes ? Pas question ! On ne peut pas vivre au même endroit que les Arabes. » Il avoue qu’il rêve d’une solution simple, le transfert massif des Palestiniens en Egypte, en Jordanie ou en Arabie Saoudite. En attendant, il prône une méthode dure, strictement militaire : « Comment peut-on être "correct" ou "gentil" en enfonçant la porte d’une maison à 2 heures du matin pour arrêter le père devant toute sa famille ? Absurde ! » Itzhak le militaire pense qu’il faut être moins hypocrite et plus brutal : « Ils ne veulent pas de nous. Nous non plus. Il faut répondre à un tir de roquette en rasant la moitié du village suspect. Faisons notre métier de soldats ! La force est de notre côté. Et les Arabes le comprendront. » Ne lui parlez pas du désengagement de Gaza, du plan de Sharon et de l’accord donné par Netanyahou… « Chaque centimètre de cette terre appartient à Eretz Israël, le Grand Israël. Dieu ne m’a pas parlé récemment, mais je suis convaincu que notre mission à nous, Juifs de la Bible, est de rester ici. Au sein de l’armée, beaucoup pensent comme moi. » Il dit vrai. En vingt ans, l’armée d’Israël a changé de nature. Jusqu’ici la classe moyenne ashkénaze formait la colonne vertébrale de Tsahal, et le kibboutz façonnait une hiérarchie éclairée. Le rôle central des laïques ashkénazes sous l’uniforme justifiait leur position privilégiée dans la vie publique. Pierre angulaire de la société, à la fois rempart et école de pensée, l’armée se voulait le symbole de la société juive unifiée. Cette époque-là est révolue. « Tout a commencé avec la guerre de Yom Kippour en 1973, le premier conflit armé qui s’est terminé sans conquête de territoires et en pleine crise du pétrole », explique Yagil Levy, universitaire spécialiste de sociologie, militaire et lui-même lieutenant-colonel de réserve. Yom Kippour, perçu comme un échec, entame l’image du guerrier tout-puissant, du sabra fils d’Israël assuré de la victoire. La classe moyenne ashkénaze rechigne à porter le fardeau de la guerre au moment où la mondialisation des années 1980 offre de belles carrières en dehors de l’institution militaire. Les accords de paix avec l’Egypte, la Jordanie, et les accords d’Oslo, décrits ici comme « la paix ashkénaze », vont pousser la hiérarchie vers une option moins guerrière, à la recherche d’une coopération avec les Palestiniens. Au milieu des années 1990, la middle class, en crise de motivation, délaisse les sections de combat, qui perdent leur prestige au profit d’unités d’élite technologiques. Dans ce vide s’engouffrent ceux qui vont bientôt constituer les nouveaux combattants de Tsahal. D’abord les séfarades, juifs émigrés par vagues des pays arabes, qui constituent aujourd’hui 25% des forces militaires. Puis les Russes, 20% des combattants, arrivés en masse à partir des années 1980 et dont certains ont combattu en Tchétchénie. Enfin les religieux, souvent ultranationalistes, estimés à 30% des unités de combat. Restent les ashkénazes, réduits à un cinquième des forces, et quelques pour cent répartis entre les Druzes et les Falachas éthiopiens.

Aujourd’hui, au contact direct des Palestiniens, aux checkpoints ou sur un point chaud des territoires, ceux qui forment le gros des unités de combat pensent à droite, parlent le russe ou portent la kippa, durs et méfiants envers l’étranger. Avec le temps, les mess d’officiers comptent déjà trois généraux et des dizaines de lieutenants-colonels qui portent uniforme et kippa en laine, signe distinctif des colons. Nouveau groupe social qui porte un projet idéologique différent. « Pour eux, la paix n’est pas une ouverture sur la mondialisation mais la menace du retrait des territoires qui met en danger leur identité juive », dit Yagil Levy. L’erreur du pouvoir serait d’avoir favorisé les villes modernes riches en technologie au détriment des plus pauvres, condamnées à fermer leurs ateliers de textile. Avec le nouvel ordre mondial sous la houlette des Etats-Unis et le retrait du Liban, quand le pays commence à réduire ses dépenses militaires, le commandement de l’armée se sent brutalement négligé et écarté. La seconde Intifada va lui donner l’occasion de revenir en première ligne. « L’armée s’était préparée très sérieusement, avec des scénarios précis de clashs, prête à l’escalade avec les Palestiniens », dit l’expert. Dès les premières manifestations, les soldats ouvrent le feu. Puis on engage les hélicoptères et les chasseurs-bombardiers : « Dans cette période critique, c’est le militaire qui a dirigé le politique et non le contraire. » Le conflit armé, qui fait boule de neige, conduit à l’effondrement de l’Autorité palestinienne et à la réoccupation des territoires en avril 2002. « A cette époque, l’armée a fait un putsch silencieux », écrit Ofer Shelah, éditorialiste au grand quotidien « Yediot Aharonot ». Le résultat ne se fait pas attendre, les coupes budgétaires sont suspendues, et la nouvelle armée redevient le symbole de la société israélienne, son rempart, la solution. A quel prix ! Aucun soldat ne peut ressortir indemne de trois ans de service et d’occupation à faire la police, la répression et la chasse aux terroristes au milieu des civils. Il y a ceux qui se durcissent et perdent leur âme, ceux qui se taisent, et ceux, écœurés, qui s’interrogent et dénoncent. Loin de ses études d’archéologie, Barak est propulsé à 21 ans sergent à la tête de 12 hommes, quelques mois après le début de la seconde Intifada. Très vite, il se retrouve la nuit en tenue de camouflage, son appareil de vision nocturne sur le casque, la main sur son arme, planqué dans des immeubles vides à tendre des embuscades à des groupes palestiniens. Il suffit d’un ordre, d’une adresse et d’une heure H donnés par le Shabbak, le service de renseignement, pour que l’unité investisse une maison, arrache un homme de son lit et l’emmène menotté et les yeux bandés. Parfois, il faut sécuriser le travail d’un D9, bulldozer géant qui piège tout un village en ouvrant une immense tranchée sur la route d’accès. A Beit Dajan ou à Beit Furik, près de Naplouse, il faut menacer de tirer dans les pneus d’un camion de gaz butane qui vient alimenter les habitants et interdire l’évacuation des ordures municipales… « Des semaines face à des gens sans feu pour cuisiner ou se chauffer, et de gros tas d’ordures qui puent affreusement », dit Barak. Le quotidien, lui, est fait de check-points ouverts ou fermés sans logique, d’hommes ou de femmes en ligne brandissant des papiers illisibles, de vieillards à extraire des voitures ou d’ambulances à qui on refuse le passage. Parmi les hommes, certains s’efforcent d’être courtois, d’autres humilient, renversent les sacs, confisquent des chapelets de prière, un panier de fruits ou une plante verte pour décorer le poste. Les plus brutaux distribuent des coups de poing ou de bâton, pointent une arme chargée sur des hommes au sol ou les font marcher au pas une demi-heure en leur faisant scander le nom de l’unité. « Tout dépend du soldat, de son humeur et de l’officier qui le commande », dit Barak. Il n’hésite pas à sanctionner de deux semaines d’arrêt l’un de ses soldats pour avoir battu un Palestinien à coups de trique. Même si ses hommes ensuite se plaignent de « s’ennuyer » sous ses ordres. « La plupart des soldats ne voient pas les Palestiniens comme des êtres humains, mais comme des ennemis, voire des animaux, dont on peut faire ce qu’on veut », dit Barak. Un jour, le commandant du peloton montre à ses hommes un film sur les règles de conduite à observer sur le terrain. La projection terminée, le commandant explique qu’il y a la théorie… et la pratique. A l’appui, il raconte sa dernière mission où un de ses hommes a tué un gamin de 11 ans d’une balle en plastique en pleine tête tirée de trop près. Précisant que l’homme a été puni a minima de deux mois de prison, il conclut : « Quoi que vous fassiez, ne vous inquiétez pas. On sera toujours derrière vous. Avec vous. » Barak sort éprouvé du briefing : « La "pureté des armes" est un slogan, un concept de communication. Aujourd’hui, dans notre armée, il y a une culture de l’impunité. » A l’état-major, on assure qu’une enquête est ouverte après la mort de chaque Palestinien. Mais l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem constate que la mort de 3600 Palestiniens, dont 1500 civils non armés, n’a abouti qu’à 92 enquêtes, une trentaine d’inculpations et à une poignée de condamnations. « Il est vrai que souvent l’investigation militaire se résume à demander à l’officier d’évaluer la responsabilité du soldat sous ses ordres », dit Ezekiel Lein, directeur de recherche à B’Tselem. Ecœuré, le sergent Barak finira par demander sa mutation dans une unité non combattante, ce qui lui coûtera une année supplémentaire de service. Lors de la première Intifada en 1987, Dan Shomron, chef d’état-major, proclamait que si l’armée pouvait contrôler la situation, la solution n’était pas militaire mais politique. Chaque soldat recevait par écrit des « règles d’engagement », et les déviants étaient poursuivis. « Depuis la seconde Intifada, ces règles sont communiquées verbalement, dit Yagil Levy. Sur le terrain, la hiérarchie a laissé les mains libres aux officiers pour mener leur guerre au plus fort de la terreur. » Au début, personne n’a vraiment protesté : « Chez nous, l’armée vient du peuple, les soldats sont toujours "nos enfants," et le Palestinien forcément "un terroriste" », explique Amos Harel, spécialiste militaire au journal « Haaretz ». Pas ou peu de « mères en colère » comme pour la guerre du Liban, les soldats morts au combat ne viennent pas des grandes écoles mais des milieux séfarades, religieux ou colons, pour qui casser l’Intifada fait partie de la mission, de l’éthique de sacrifice, et le phénomène des soldats « refuzniks » ne concerne pas plus d’un demi-millier de soldats. Le premier acte de révolte provient d’une unité d’élite, des pilotes de chasse et officiers prestigieux qui refusent les bombardements sur des zones à forte densité civile. Plus tard, 80 appelés organisent à Tel-Aviv une exposition de photos prises notamment à Hébron et intitulée « Briser le silence ». A l’automne dernier, plusieurs affaires secouent l’opinion publique israélienne, la presse et les militaires eux-mêmes. Le 5 octobre à Rafah, au sud de la bande de Gaza, Iman al-Hams, écolière de 13 ans, en uniforme scolaire et son cartable à la main, pénètre dans le périmètre interdit de 300 mètres autour d’un poste militaire. Elle est abattue. Puis l’officier en charge, le capitaine R., se dirige vers elle, lui tire deux balles dans le corps, s’éloigne puis revient vider son chargeur à bout portant. Les circonstances sont contestées (voir interview ci-dessus), mais les médecins de l’hôpital palestinien recevront un corps criblé d’une vingtaine de balles. Et la presse israélienne a publié l’appel radio du capitaine R. : « Rapport de situation : nous avons ouvert le feu et l’avons tuée. Elle portait un jean, un tee-shirt et un keffieh sur la tête. Nous avons confirmé sa mort. » La procédure dite vidou hariga ou « confirmation de la mort » est une technique de combat rapproché. « Elle peut être utilisée derrière les lignes ennemies, au Liban ou en Syrie, sur un ennemi blessé, à terre, qui peut encore constituer une menace, explique Barak le sergent, mais pas contre un civil, une enfant ! » Deux jours plus tôt, près de Jénine, c’est un militant du Djihad islamique, blessé, qui aurait été achevé à terre. Le chef d’état-major a dû envoyer une lettre aux soldats rappelant que le vidou hariga est exclu du Code militaire. L’émotion gagne encore quand la presse publie les photos macabres d’un soldat posant le pied sur le cadavre d’un Palestinien ou le témoignage d’un autre soldat affirmant avoir joué avec la tête d’un kamikaze. La hiérarchie elle-même n’est pas épargnée, et le général Dan Haloutz, ex-commandant de l’armée de l’air, doit s’expliquer pour avoir affirmé que la mort de 14 innocents lors du lâcher d’une bombe de 1 tonne à Gaza ne l’avait pas empêché de « dormir sur ses deux oreilles ». Aujourd’hui, l’Intifada est gelée, et l’armée essaie de restaurer son image et de retrouver sa cohésion. D’autant qu’une redoutable épreuve l’attend : le retrait de Gaza, initialement prévu en juillet et repoussé à la mi-août, qui risque de l’opposer non plus aux critiques du camp de la paix mais aux bataillons de l’extrême-droite. Se retirer de Gaza, c’est défaire tout un appareil militaire autour des colonies et arracher 8000 colons à la richesse d’une terre « promise par Dieu » et Sharon, celui qui fut « le premier des colons ». Le Premier ministre a changé de politique et, une fois la stupeur passée, ses anciens fidèles sont résolus à faire échouer l’opération. Récemment, près de 80000 personnes se sont retrouvées à Goush Katif, la principale colonie de la bande de Gaza. A leur tête, Bentzi Lieberman, chef du Conseil des Colons, a appelé à bloquer les routes avant même la date de l’évacuation pour éviter l’isolement de Gaza : « Le combat commencera à l’endroit même où les forces de sécurité essaieront de nous arrêter. » Aryeh Eldad, député à la Knesset, a prévenu que les opposants bloqueraient toutes les routes du pays. Et un député religieux sioniste, Effi Eitam, a proclamé : « Le jour où le pouvoir tentera de bloquer Goush Katif, la nation se lèvera et commencera à marcher. S’ils ferment les routes, nous prendrons par les sentiers, les champs, les forêts. Si un soldat nous stoppe, nous le contournerons. » La menace est prise très au sérieux, au point que le porte-parole de la Knesset, Reuven Rivlin, a demandé aux Israéliens de prendre conscience du danger : « Plus que tout, j’ai très peur que cette année soit celle de la guerre civile. » Au sommet de l’armée, l’état-major a élaboré un scénario très précis. On a d’abord commencé par une série de nominations pour casser les liens étroits créés au fil du temps entre les colons et la hiérarchie dans les territoires. Le général Elazar Stern, lui-même juif orthodoxe, chef du département des effectifs de l’armée, a aussi ordonné le démembrement des académies militaires religieuses, mi-casernes, mi-yeshivas, où des rabbins instruisent les futurs soldats. Histoire qu’ils ne succombent pas à la tentation de la sécularisation et qu’ils restent à l’écoute de la voix de leurs leaders religieux, au moins autant qu’aux ordres de leurs officiers. Depuis les années 1980, les colons disposent quant à eux de leurs propres milices armées destinées à leur protection. « Des colons en armes, dont pas mal d’ultrareligieux aussi extrémistes que des islamistes, accrochés à leur terre et qui se sentent trahis… Il y a là un danger réel », dit Akiva Eldar, spécialiste du sujet à « Haaretz ». D’autres intellectuels vont même jusqu’à faire l’analogie avec les pieds-noirs d’Algérie. « Une armée de colons pas totalement loyalistes, ancrés depuis longtemps dans les territoires, et qui ont forgé une nouvelle identité, un noyau dur qui se sent "plus juif que les Israéliens" », dit Yagil Levy. L’une de ces milices militaires, la « brigade Benjamin », a déjà écrit une lettre pour proclamer son refus d’obéir au désengagement. L’armée a aussitôt démis ses chefs de leur fonction. Les opérations du retrait de Gaza ne seront d’ailleurs pas confiées aux militaires mais à la police israélienne, qui entend œuvrer sans armes et en douceur. L’accent a été mis sur le renseignement, toutes les colonies ont été cartographiées grâce à des photos aériennes, et les policiers disposeront de l’identité et du profil de chaque famille, animaux domestiques inclus. En cas d’opposition violente, des unités spéciales interviendront, équipées de matraques, de grenades lacrymogènes et de canons à eau acquis pour l’occasion. Itzhak, photographe d’art, réserviste et combattant d’élite, a reçu sa convocation pour le mois d’août. Son unité se rendra à la frontière nord du Liban pendant que les appelés sécuriseront le périmètre de la bande de Gaza. Sa décision est prise : « Moi, j’irai à Goush Katif en civil pour m’opposer au retrait. » Déjà il a commencé à recruter en secret une vingtaine de copains de son unité prêts à l’accompagner. « Je serai aux côtés des colons face à la police, dit Itzhak, prêt à me battre physiquement mais sans armes. Je n’ouvrirai jamais le feu contre des soldats ou des policiers juifs. » A l’heure du retrait, Itzhak, photographe d’art, qui a choisi son camp, sait qu’il sera à Goush Katif. Barak, sergent réserviste et étudiant en archéologie, ne sait pas, lui, où il sera appelé. Une chose est sûre : ils ne seront pas dans le même camp. Jean-Paul Mari

Jean-Paul Mari

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« NOS SOLDATS SONT PEUT-ÊTRE USÉS »

Porte-parole de l’armée israélienne, le général de brigade Ruth Yaron répond à nos questions

Le Nouvel Observateur. – Ces années d’Intifada ont été marquées par une série d’affaires – brutalités, bavures, exécutions sommaires de civils – qui ont mis à mal l’image de l’armée d’Israël. Ruth Yaron. – Soyons clairs. Il ne s’agit pas d’affronter un « soulèvement populaire » mais bien une guerre contre la terreur qui n’a rien d’un conflit conventionnel. Quand chaque famille peut cacher un terroriste prêt à passer à l’action, les moyens « classiques » sont moins efficaces que le renseignement. Comment distinguer un Palestinien « normal » d’un terroriste ? Un homme jeune à un check-point, est-ce un ouvrier qui part au travail, un étudiant qui se rend à l’école ou un terroriste prêt à frapper ? La jeune fille qui s’est fait exploser il y a trois ans à Jérusalem avait 17 ans. Et c’est une avocate de 26 ans, très bien habillée, qui a pris son déjeuner, a payé sa note puis s’est fait exploser dans un restaurant de Haïfa. N. O. – Les territoires palestiniens sont truffés de check-points, lieux d’humiliations quotidiennes et d’incidents parfois mortels… R. Yaron. – Les check-points n’ont pas été conçus pour humilier les Palestiniens mais pour prévenir les kamikazes, « bombes intelligentes » qui choisissent leur cible. Les attentats suicides – 0,5% des attaques – provoquent 40% des victimes israéliennes. C’est une question de vie ou de mort. N. O. – Lors de la première Intifada, chaque soldat avait reçu par écrit les « règles d’engagement », d’ouverture du feu. Ce n’est plus le cas… Pourquoi ? Publicité R. Yaron. – Si la personne suspecte est éloignée, on tire en l’air en sommation ; si elle est proche, on tire dans les jambes. Si cela n’aide pas, on tire pour tuer. Il nous a fallu changer les règles du début, celles d’une « guerre classique ». Désormais, on ne tire plus au canon dans une ruelle contre des lanceurs de cocktails Molotov, au risque de tuer par ricochet une famille à l’intérieur de sa maison. A plusieurs reprises, il a fallu annuler un assassinat ciblé parce que nos caméras avaient détecté la présence de population. Bien sûr, il peut y avoir des erreurs comme l’opération contre Salah Shehadeh dans un quartier qu’on croyait inhabité. Ou un tir d’obus qui va tuer des ouvriers palestiniens dans un champ. Contre les attaques suicides, on a aussi installé des périmètres interdits que la population a fini par connaître. N. O. – Des « killing zones » (zones de mort) ? R. Yaron. – Cela n’existe pas. Il y a des « zones de suspicion », un périmètre de 100 à 200 mètres avec interdiction d’entrer. N. O. – A Gaza, Iman al-Hams, une écolière de 13 ans, a été abattue. Suspecte de terrorisme ? R. Yaron. – Une semaine plus tôt, une attaque avait tué quatre soldats à Mourag, un poste voisin. Je ne sais pas si cette gosse a été utilisée pour tester nos défenses, mais une chose est sûre : elle n’était pas sur le chemin qui va à son école. N. O. – Elle a été achevée à bout portant par un officier. En vertu de la procédure du « vidou hariga », la « confirmation de la mort » ? R. Yaron. – Après l’histoire d’Iman al-Hams, notre chef d’état-major a adressé une lettre aux soldats pour clarifier les choses. On ne tire pas sur un homme à terre s’il ne constitue pas une menace, par exemple par la présence d’une ceinture explosive. Vous savez, avec notamment l’attentat du Delphinarium en juin 2001 et jusqu’en mars 2002 avec celui de Netanya, les kamikazes ont fait beaucoup de victimes. L’opération Defense Shield, notre victoire militaire, a fait chuter nettement le nombre des attaques suicides. Puis les terroristes, noyés dans la population, sont passés aux roquettes Qassam. Ce n’est pas une guérilla contre l’occupation, mais une stratégie claire pour affaiblir notre société israélienne. N. O. – Les organisations de défense des droits de l’homme dénoncent un climat d’impunité au sein de l’armée ? R. Yaron. – A chaque incident militaire, il y a investigation par la chaîne de commandement. L’enquête est remise au procureur général militaire qui décide le non-lieu ou l’inculpation. Il y a 641 enquêtes ouvertes et une centaine d’inculpations pour meurtre, vol, vandalisme ou mauvais traitements. N. O. – Et combien de condamnations ? R. Yaron. – Je n’ai pas les chiffres. Mais il n’y a pas d’impunité. Au contraire. Dans sa lettre aux soldats, notre chef d’état-major a dit qu’il fallait resserrer les boulons de la morale... Peut-être qu’après quatre ans de guerre nos soldats sont usés, physiquement et moralement.

Jean-Paul Mari

2 juin 2005

Par Jean-Paul Mari

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