Il y a des pays où le reportage est un bonheur. Dur parfois mais haletant, vous entrainant dans une dynamique à couper le souffle, sans vous laisser un moment de répit. Le choix est simple : réagir, et vite. Dans ces cas là, la logistique passe au second plan. La Libye ne fait pas exactement partie de ces terrains de guerre. Tout y est lent, laborieux et parfois décevant. Trouver une voiture, un chauffeur ? Un premier pas indispensable. Chercher un bon traducteur, de ceux qui vous crachent des phrases carrées et vous font oublier que votre arabe est nul ? Voilà un bon point. Et éventuellement, trouver un "fixer", sorte de pilote, qui connait les contacts indispensables et les bonnes adresses ? Là, on gagne vraiment du temps. Sauf que….

"Les bombes…Aïe ! Aïe ! Aïe !"

Le chauffeur en Libye est une espèce particulière. Le premier jour de reportage sur Beni Walid, en pleine guerre, le mien est arrivé à l’aube et à l’heure – une chance rare – au volant d’une Toyota blanche, le pare-choc à vingt centimètres du sol, une décapotable parfaite pour draguer sur la croisette de Tripoli mais pas pour rouler discrètement dans les sables du désert ! Bilan : une voiture ensablée en dix minutes, des copains morts de rire en voyant arriver l’engin sous les obus de Beni Walid et un moteur en panne, la nuit tombée, sur le chemin du retour… "L’alternatooor… Fini…Khlass !" a gémi mon chauffeur dans l’obscurité totale en plein désert.

Un fidèle chauffeur planqué à l’arrière

Somme toute, j’ai eu de la chance. Le lendemain, mon ami Mohammed, travaillant pour la BBC, a eu l’audace de s’avancer à pied sur le front. Derrière lui, planqué derrière un mur, le chauffeur attendait. Enfin, devait attendre. Aux premiers obus, Mohammed s’est retrouvé seul, à pied, à découvert, sans possibilité de retraite. Il s’en est sorti in-extrémis et a retrouvé deux heures plus tard son fidèle chauffeur…planqué à 15 km en arrière… "Les bombes...dangereux...Aïe ! Aïe !" Il a raison. Au premier obus, le chauffeur de journalistes de l’AFP a démarré en trombe dans le mauvais sens et embouti un pick-up de combattants qui faisait demi-tour. Bilan : deux journalistes sérieusement blessés.

Charabia

Les traducteurs, eux, sont plus drôles. Surtout le mien qui avait appris son anglais – dont l’enseignement était interdit sous Kadhafi – avec une petite amie anglophone du Canada. Pour les conversations politiques, c’est moi qui devais traduire son charabia. Quant aux mythiques "fixer", j’ai rapidement renoncé. Les seuls contacts qu’on vous propose sont ceux des anciens du régime Kadhafi …qui ont tous pris la fuite. Et c’est moi, un plan à la main, qui devait lui indiquer le chemin dans Tripoli ou Misrata. Inutile de préciser que tous ces vaillants garçons n’acceptent de "travailler" qu’en se faisant payer de petites fortunes : "Aïe ! La guerre…Dangereux !"

Les boulettes de chameau

Le soir, un brin fatigué, il ne restait plus qu’à trouver de quoi manger. Un restaurant ? Le luxe inouï. A Misrata, au dernier étage d’un hôtel épargné par les obus, un serveur proposait des Chich Kebab. Comment refuser ? L’eau à la bouche, on voit alors arriver des boulettes noircies de viande de chameau en forme d’olives, aussi tendres que des noyaux et on se dit qu’on devrait interdire l’abattage des pauvres dromadaires qui ont passé l’âge d’être grand-père.

"Inch Allah !"

Peu importe. Demain, retour au front. Les combats, le sang, la sueur. Les rebelles, dont un reporter ami disait que le seul dispositif militaire qu’ils maitrisent bien est celui de l’embouteillage, ont fait des progrès. Surtout les Brigades venues de la ville martyr de Misrata. Mais les interviews de leurs chefs sont souvent décevantes. Exemple type :

- Comment avancent les opérations militaires ?

- Nous nous battons, Inch Allah !

- Bien. Mais pour quel résultat ?

- Nous vaincrons, si Dieu le veut, Al Hamdoulillah !

- D’accord. Mais soyons plus précis…

- Allah Akbar !

Et tous ses combattants de reprendre : Allah Akbar ! Allah Akbar ! Dieu est grand ! Et le carnet de notes est vide. C’est de quel côté la guerre ?