AFGHANISTAN , PAKISTAN

Roman d’Olvier Weber (Albin Michel, 2007)

La Mort Blanche

Lire le début du roman...

Albane, une jeune humanitaire française, a disparu en Afghanistan dans la vallée de Jurm, le royaume de l’opium. De Paris à Kaboul, de San Francisco à Monte-Carlo, de l’île de Rhodes à Karachi, Jonathan remonte la piste de la poudre pour retrouver cette femme qu’il n’a pas su retenir et qui s’est perdue elle-même en voulant sauver l’humanité tout entière. Confronté à la cupidité des multinationales, à un monde d’intrigues et de complots, il va livrer un combat désespéré contre les maîtres du narcotrafic. Inspiré de faits réels, ce roman nous emmène au cœur des ténèbres, là où règne le mal absolu qui ravage l’Occident depuis des décennies.

LIRE LE PREMIER CHAPITRE...

La clinique du docteur Pervez se situait en plein centre de Karachi, non loin de Sarafa Bazar, amas de maisons biscornues et immeubles rafistolés qui menaçaient de s’écrouler à chaque instant. Jonathan s’arrêta dans une auberge sordide de Boulton Market qui sentait les épices et le moisi, au fond d’une rue bordée de cinémas et de magasins hétéroclites, prit un taxi noir et jaune qui semblait rendre l’âme et se rendit aussitôt chez le médecin. Devant l’établissement, une villa de deux étages entourée de grilles, il vit des hommes en tunique sale tendre leur bras, les yeux hagards. Un autre lavait une seringue dans le caniveau tandis que son voisin tentait d’allumer un briquet au-dessus d’une cuillère. Puanteur, sang coagulé sur les avant-bras, regard d’outre-tombe, cheveux ébouriffés, crasse de la Cour des miracles, chairs entassées les unes sur les autres, cicatrices du désespoir, langues piquées à défaut de trouver les veines du bras, poignets squelettiques, ombres de famine, gueux de la poudre blanche et parias shootés, abandonnés de tous et de tout, même de leurs veines. Plusieurs arboraient une seringue plantée dans le bras et tenue par un sparadrap. Des indigents, des junkies, la lie de la lie de ce pays, pensa Jonathan. Non, peut-être que je me trompe. Pas la lie mais le peuple entier, toutes ses couches.

Le docteur Pervez, petit, sec, une moustache fine, des lunettes rondes, le crâne déplumé et un regard de fouine, l’attendait dans le premier salon, qui servait de réception.
 Bienvenue, M. Saint-Éloi, j’ai reçu votre message. Faites attention à deux choses à Karachi : ne sortez pas le soir et ne serrez pas la main des junkies, vous comprendrez pourquoi. Ils ont une seringue collée en permanence sur le bras, avec un sparadrap. Leurs veines sont trop petites, trop shootées. L’aiguille peut vous piquer. Faites attention, beaucoup de sida désormais à Karachi. Le docteur Pervez invita Jonathan Saint-Éloi à visiter sa villa, la clinique de la dernière chance, mais si, tout le monde le dit, quand vous allez à l’hôpital, vous êtes foutus, deux pour cent de probabilités de se sortir de la came, si vous venez chez moi, c’est certes plus cher, mais ça monte à quarante pour cent. Pas mal, non ? Jonathan acquiesça. Il pénétra dans le grand salon du rez-de-chaussée, ouvert sur un patio. Des ventilateurs soufflaient un air chaud que les mouches posées sur les tentures n’osaient pas braver. Trois groupes d’hommes s’invectivaient dans un mélange d’urdu et d’anglais.
 Les gars qui portent le polo vert sont les anciens, ceux qui en ont réchappé, commenta le docteur Pervez. Ils viennent deux fois par semaine et ils traitent les polos jaunes, ceux qui sont en cure. Quant aux derniers, les polos rouges, ce sont les nouveaux arrivants. Mieux vaut ne pas être à leur place. Ils vont souffrir. Jonathan s’assit dans un fauteuil et l’assistant du docteur Pervez lui traduisit les propos peu amènes d’un polo vert replet qui s’adressait à un polo rouge aux cheveux frisés, une vingtaine d’années, en paraissant quinze de plus, les bras couverts de plaies, les poignets piqués de taches rouges et de pustules.
 Espèce d’ordure, enfoiré de première, tu n’as pas honte de faire ça à ta famille ? De te camer comme un petit connard ? Debout face à l’assistance des anciens et des nouveaux, le polo rouge baisse la tête, penaud, l’air contrit de celui qui reconnaît sa bêtise.
 Tu crois que ta pauvre mère va supporter ça, hein ? Qu’elle va continuer à vivre alors que son rejeton se came avec de la putain de poudre achetée à Nishter Road ? Un deuxième polo vert prend le relais du premier, qui commence à fatiguer.
 Bordel, tu vas quand même pas te lancer dans cette merde ! Tu as vu tes copains à l’entrée de la clinique ? Tu veux finir comme eux, une seringue dans le bras jour et nuit, le sida dans le sang, la tête comme une pastèque ? Tu veux te faire casser la tronche par les copains qui vont te piquer la came ? Te faire baiser par les flics qui vont te plumer ? Te faire défoncer le cul en taule ? Tu veux finir ta vie sur le trottoir, à te shooter ? Une vie d’enfer pour quelques minutes d’extase ? C’est ça ce que tu veux ? Polo rouge est de plus en plus contrit et inspire de la compassion à Jonathan. Il écoute encore polo vert qui parle de la famille de polo rouge, de ses trois enfants qu’il n’arrive pas à nourrir, hein, c’est ça ce que tu veux, que la bouffe de tes trois mômes passe dans la poudre, tu n’as qu’à les shooter aussi, tant que tu y es ! Et ta femme, tu veux qu’elle finisse dans un bordel à cent roupies pour te nourrir, pour payer tes doses, hein, mais réponds au moins ! Et polo rouge baisse un peu plus la tête, à en devenir voûté, à en devenir vieux, parce que dans ce monde on est vite vieux, hein, c’est ça que tu veux ? Et polo rouge, dont les mains commencent à trembler, se met à pleurer, pardon, pardon à vous tous, pardon aux verts, pardon aux anciens, pardon à mes enfants, pardon à ma mère, pardon à Dieu, je ne le ferai plus, et tu n’as pas intérêt à recommencer, là, c’est ta derrière chance. Le docteur Pervez se lève et donne le coup de grâce, comme dans une tragédie antique. Oui, c’est ta dernière chance, Masood, la prochaine fois on te laisse dehors, il n’y aura pas de troisième séjour, cette fois-ci je te prends mais sache que je n’ai que cinquante places, pas une de plus, et il y a des centaines de types qui attendent, avec l’insistance des familles, quand elles peuvent payer. Alors là, Masood, je te fais une fleur, la dernière, prends-là et garde-là, un jour tu seras un polo jaune et ensuite si ça marche, si tu réussis, un polo vert. Un jour tu seras grand. Hagard, les yeux aussi rouges que son polo, Masood sort de la scène, brisé. D’une main, il cache les plaies au creux de son bras, les traces de seringue, les traces de jouissance de deux minutes à cinquante roupies. Oui, un jour il sera un polo vert, un jour il n’aura plus de trous dans les bras ni dans la tête.

*

Au deuxième étage, le docteur Pervez ouvrit une grille sur la terrasse.
 C’est pour les garder, sinon ils s’enfuient. De vrais enfants. Ou plutôt de vrais bandits ! Dans les vastes chambres à l’ancienne s’entassaient des corps sur des lits, visages émaciés, regards flous.
 Voilà, cinquante patients, toutes les couches de la société, des employés de banque, un comptable, un pharmacien, même un collègue médecin. Là, sur ce lit, c’est notre Arnold Schwarzenegger, le Mr. Body Building de Karachi. Il y a un an, c’était une montagne de muscles. Aujourd’hui, un légume. Jonathan s’approcha du lit et vit un corps encore solide mais au visage triste, le regard étrange, les yeux veinés de rouge, un sourire avec la moitié des dents en moins.
 Trois doses par jour, ça ne pardonne pas, commenta le docteur Pervez. Et là, un douanier, oui, même eux se piquent. A côté, un steward de la Pakistan International Airlines. Il raconte qu’il n’a pas arrêté de trafiquer entre Islamabad et Londres, à chaque fois dix à cent grammes de brown sugar, l’héroïne la plus courante par ici, achetée deux mille dollars le kilo, revendue vingt fois plus cher en Grande-Bretagne. Le Pakistan se venge, de nos jours, on ne sait plus qui colonise qui. Les Anglais ont les chocottes. Je les connais, j’ai étudié chez eux. Avant ils me prenaient pour un plouc. Aujourd’hui pour un sauveur. Et plus loin, dans cette troisième chambre, un policier. Un pistonné comme les deux-tiers des quatre-vingt mille flics de la ville, nommés grâce à des amitiés et des bakchichs. Autant dire des gens très compétents ! Lui aussi se shoote et trafique. Il a commencé en raflant les dealers et en récupérant leurs doses. C’est courant ici, les policiers se nourrissent ainsi. Les juges, eux, demandent deux mille dollars aux familles pour innocenter un suspect. Ne vous étonnez si à Karachi on ne résout qu’un meurtre sur cent. La police est tellement corrompue que la lutte anti-drogue a été confiée à l’armée. C’est un général qui s’en occupe. Intègre. Il vit dans un bunker, non loin du bord de mer. De temps en temps, on essaie de l’assassiner. Nous en parlerons ce soir, lors du dîner. Il adressa un clin d’oeil à Jonathan Saint-Éloi, comme pour signifier qu’ici il ne pouvait tout dire, puis détailla le pedigree de ses autres patients.
 Il y a trop de camés dans cette ville, tout le monde est concerné. Sur dix-huit mille chauffeurs de bus, vous savez combien prennent de l’héroïne ? La moitié ! Vous imaginez un peu ça en Europe ? Tous les jours il y a des accidents. Mon association a fait une étude là-dessus. Les chauffeurs disent que leur métier est trop dur, jusqu’à dix-sept heures par jour. Idem pour les chauffeurs-routiers qui se tapent la route de Peshawar ou d’Islamabad à Karachi, trois à quatre jours, très peu de haltes. Vous verrez le nombre de camions accidentés au bord de la route. Les routiers, ici, sont jeunes parce qu’ils ne vivent pas vieux ! Il entraîna Jonathan sur la terrasse longeant les chambres. Les immeubles cossus, les katcha abadi, les bidonvilles, les mosquées s’entrechoquaient dans un décor blanc et jaune saupoudré au nord par la poussière du désert
 Regardez Karachi. Une ville infernale et en même temps incroyable, coincée entre l’Océan Indien et le désert du Sindh. Les nantis de cette mégalopole sont rackettés, enlevés, abattus, truandés, et pourtant ils n’ont pas envie d’émigrer ou d’aller à Lahore ou Islamabad. Cette ville vous bouffe. Mais pire que la violence, les meurtres, les règlements de compte, la corruption des fonctionnaires, il y a la drogue. Et la drogue est en train de gangrener la société de Karachi à toute vitesse, jeunes et vieux, pauvres et riches.
 Le gouvernement ne peut donc rien faire ? hasarda Jonathan. Le docteur Pervez émit un rire bref.
 Il fait tout et rien en même temps. Ce sont ses propres agents qui trafiquent ! Et surtout les services secrets. La guerre au Cachemire, une guerre larvée contre l’Inde, une saloperie, vous croyez qu’elle est financée comment ? Par la dope bien sûr ! Les services paient un parti, le Jamiat Islami, qui paie à son tour les freedom fighters, les combattants de la liberté, les islamistes qui s’infiltrent en Inde. Les camions de l’ISI arrivent d’Afghanistan bourrés d’opium et d’héroïne. Pratique pour payer les hommes et acheter les armes.
 Le combat est donc perdu d’avance.
 Presque. Sauf si un jour il y a un coup de baguette magique. Sinon, dans dix ans, cette ville deviendra la plus grande ville mafieuse de la planète. Regardez ces immeubles. Un sur quatre a été bâti avec l’argent de la drogue, vous voyez un peu le tableau ? Toutes les banques sont impliquées, directement ou indirectement. Si Musharraf le président parvenait à interdire entièrement la drogue, ce serait la banqueroute pour tout le monde. Croyez-moi, pour le moment, la planète entière a intérêt à ce que ça continue. Jonathan observa les différents quartiers. Des concerts de klaxons montaient des ruelles et des avenues. Devant le jardin de la villa-clinique, le peuple de l’opium avait grossi.

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Par Olivier Weber

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