IRAK 2008

Irak

La bataille de l’or noir

Ville du Nord située au coeur d’une région pétrolière, Kirkouk est l’enjeu d’une sanglante épreuve de force entre Kurdes et Arabes sunnites et chiites

L’instit aux lunettes dorées n’a plus le coeur à l’ouvrage. Les yeux hagards, les mains tremblantes, Dunak S. craint davantage pour ses élèves que pour sa vie. Et pourtant, c’est elle que les terroristes ont menacée. La prochaine fois, ils ne la louperont pas... L’histoire est terrible. En plein Kirkouk, un camion chargé de farine appâte les enfants de l’école de Rahem-Awa. Les chauffeurs crient que les sacs sont gratuits et les bambins accourent, à quelques mètres des bancs de bois. Puis les kamikazes actionnent le détonateur et la farine est propulsée tel un geyser vers le ciel par l’effroyable chargement : des bonbonnes de gaz, des billes de plomb, des bouts de métal coupants qui s’envolent et tuent à l’aveugle.

Alentour, plusieurs maisons de béton sont détruites, dans un décor d’apocalypse. Quand la fumée se dissipe, les soldats irakiens et l’institutrice comptent les victimes : 12 morts et 185 blessés, dont 131 enfants sur les 420 élèves de l’école. Un attentat qui visait tout autant le grand commissariat voisin, l’un des sept que compte la ville, pourtant surprotégé et frappé pour la deuxième fois par une bombe. « Ce sont des barbares , s’insurge le colonel Azad Shuwan dans son bureau aux vitres soufflées par l’explosion. Cette fois-ci, je renforce tout. Ces salauds ne sont pas près de revenir. » Pas sûr. Quatre jours plus tard, les terroristes sont de retour. En pleine nuit, ils réussissent à pénétrer dans la rue pourtant bien gardée, à quelques mètres du commissariat, et déposent un bout de papier sur une table de bois de l’école, alors que des traces de sang, funestes empreintes de mains d’écoliers, maculent encore les murs. Le message est destiné à l’institutrice Dunak et à ses pairs : « Nous sommes du groupe Ansar al-Sunna et nous allons revenir pour une nouvelle explosion. » Malgré sa peur, Dunak a décidé de ne pas baisser les bras. Avec ses consoeurs, elle nettoie les classes dévastées et s’apprête à accueillir les élèves. C’est son combat à elle, Mère Courage de Kirkouk.

Chaque jour davantage, la ville ressemble à un petit Bagdad. L’effroi et la rage se donnent ici la main. Les attentats résonnent dans tous les quartiers de la cité pétrolière, à 350 kilomètres de la capitale. La ville est revendiquée par les Kurdes et les Turkmènes. Mais y vivent aussi des Arabes sunnites et chiites. Elle est devenue un champ de bataille entre les factions qui convoitent le pactole de l’or noir. Et la violence entraîne des cycles de vengeance avec ses représailles qui ensanglantent les marchés, les ruelles, les villas, les écoles. Un bruit, et chacun sursaute. « Sauf à une certaine distance , dit le plombier Ahmed S., qui ferme son échoppe un jour sur quatre. A plus de 800 mètres, je ne bouge plus. L’habitude... »

A Kirkouk, les groupes islamistes sont riches : militants d’Ansar al-Sunna, de Tawhid al-Djihad ou Kataeb Thawra Acherin, ils prélèvent le pétrole sur les 400 kilomètres de pipelines qui irriguent littéralement la ville et revendent le précieux liquide par des circuits détournés. Car la grande ville du Nord, étagée sur collines, rocs et pans de désert, est d’abord un véritable coffre-fort pétrolier. Derricks, champs pétrolifères âprement défendus, immenses canalisations dans les rues avertissent le visiteur que le brut est partout. C’est aussi pour lui que l’on se bat. « Le pétrole est devenu notre malheur », résume un officier de l’armée irakienne dans son bunker, à 500 mètres du site de la NOC (North Oil Company).

C’est dans ce coin de la grande plaine désertique de la Mésopotamie que fut découvert en octobre 1927 le champ pétrolifère de Baba Gurgur. Jusque dans les années 50 et la mise en service du site de Ghawar en Arabie saoudite, il restera le plus grand gisement d’or noir au monde. Le feu qui couve sur la colline, dû au gaz naturel affleurant le sable et la terre, est devenu une image mythique, relevée par les voyageurs il y a 2 500 ans. L’historien grec Hérodote (Ve siècle avant J.-C.) y fait aussi allusion. Aujourd’hui, Baba Gurgur ressemble à un camp retranché. Plusieurs centaines d’hommes défendent le site, dépeuplé à partir de 14 heures afin de permettre aux 12 000 employés de repartir chez eux, souvent par des chemins détournés. Sur les 2,2 millions de barils/jour qu’extrait l’Irak, 500 000 proviennent de Kirkouk. C’est dire l’importance de la ville-gisement aux 200 à 300 puits, que se disputent les communautés.

« Kirkouk est l’une des villes les plus riches du monde , dit le colonel Azad Shuwan, du commissariat dévasté par l’attentat, crâne rasé et chemise trempée de sueur. C’est aussi l’une des plus dangereuses. » Lui et ses hommes sont chargés de défendre plusieurs quartiers de la ville, pour un salaire de la peur récemment augmenté : 600 euros par mois pour le colonel, 360 pour les policiers. 5 000 policiers au total sillonnent les rues de Kirkouk, peuplée de 1 million d’âmes. La complainte du colonel est simple : « Pas assez d’hommes, pas assez d’armes, pas assez de munitions. Et en plus, les Iraniens s’en mêlent », soupire-t-il en montrant une bombe artisanale qui serait l’oeuvre des émissaires de Téhéran.

Le regard las, redoutant un nouvel attentat alors que des GI surgissant de trois Humvee viennent lui rendre brièvement visite, il reconnaît que tous les commissariats de la ville sont infiltrés, ainsi que les garnisons de l’armée irakienne. « Ces gars-là, les indics des islamistes, n’ont souvent pas le choix : ils ont le pistolet sur la tempe et des bouches à nourrir », ajoute un officier de la 116e Brigade de l’armée de Bagdad.

Pour étendre leur emprise sur la ville, les Kurdes sont parvenus à imposer un référendum, prévu en décembre et validé par l’article 140 de la Constitution irakienne. A l’approche du scrutin, les attentats se multiplient. « Certains sont, certes, commis par des habitants de la ville, chiites ou sunnites, mais la plupart sont l’oeuvre des partisans de Saddam Hussein venus du sud », soutient Mohsen Omar, professeur de littérature comparée à l’université de Salahaddin. « On ne lâchera jamais Kirkouk », tonne Ibrahim Hassan, conseiller du chef kurde Massoud Barzani, qui a pris la peine, lors de son offensive dans le Nord irakien au printemps 2003, de confisquer 200 chars à l’armée de Saddam.

Kurdes contre Turkmènes. Chassés par le défunt raïs, victimes d’une politique d’arabisation (270 000 colons ont été amenés en convois selon un rapport de l’ancien parti Baas), les Kurdes rêvent de conquérir Kirkouk et de la transformer en capitale. Les départs d’Arabes vers le sud, une politique de retour des réfugiés et, aussi, le bidouillage massif des listes électorales leur laissent espérer la victoire en décembre. Mais les Turkmènes ne l’entendent pas ainsi. « Cette ville est la nôtre , dit le représentant du Front turkmène irakien, Hassan Turan Bahaddine, membre du Conseil du gouvernorat de Kirkouk. Les Turkmènes vivent ici depuis le califat abbasside, du VIIIe au XIIIe siècle. Tous les documents ottomans le prouvent ! » A ses côtés, dans un bureau bien gardé, un vieux dirigeant turkmène qui parle turc reconnaît que la peur habite la communauté. « La vie est si dure à Kirkouk : les enfants sont menacés et beaucoup d’entre nous font l’objet de chantages. Les Turkmènes, qui représentent un tiers des habitants de la ville, sont pris entre deux feux, entre les Kurdes et les Arabes. » Pour protéger ces cousins d’Irak, la Turquie, qui redoute la constitution d’un Kurdistan indépendant, menace d’envoyer des troupes.

Chaque jour, la question de Kirkouk s’avère ainsi plus explosive. Le gouverneur de la ville, Abdurrahmane Mustafa Fatah, l’un des hommes les mieux protégés en Irak, plaide pour un dialogue pacifique. Mais le tout-puissant cheikh Addullah Sami al-Hassi, chef de la tribu Al-Hassi, accuse les Kurdes de déplacer les Arabes de force. « Il y a deux sortes d’expulsés à Kirkouk : les partisans de Saddam, quelques centaines de familles, et 7 000 Arabes qui, eux, n’ont rien à voir avec la politique , dit le cheikh, entouré de gardes du corps armés jusqu’aux dents. Tout est permis pour nous chasser : intimidations, vols, agressions. Leurs auteurs devraient faire attention : Kirkouk n’appartient pas à une communauté, mais à tout l’Irak ! »

C’est là où le bât blesse. Les Kurdes, qui envisagent de rafler la mise, quitte à accorder des passeports à des membres de la diaspora, ont promis que le pétrole de Kirkouk serait partagé avec les autres provinces, comme c’est le cas aujourd’hui. Mais on évoque désormais ouvertement côté kurde une main basse sur l’or noir de Kirkouk. D’où un regain des attentats des chiites et des sunnites, dont certains commis par les fidèles du défunt chef d’Al-Qaeda en Irak, Abou Moussab al-Zarqaoui, qui se sont installés dans la ville à sa mort en juin 2006.

« Si les services de renseignement étaient meilleurs, on pourrait les déjouer », déplore le policier Azad. Comme pour lui répondre, le chef de la sécurité de Kirkouk, Salar Kamarkhan, accuse l’Iran et la Syrie de manipuler les tribus et d’envoyer les terroristes dans la ville. « On va contrer ça en construisant des tranchées dans les quartiers et aux limites des faubourgs , dit le colonel Kamarkhan, à la tête d’une force de 600 agents de renseignement, sans compter les indicateurs. L’ennui, c’est que les terroristes se terrent déjà dans la ville. Et qu’ils sont autonomes financièrement. »

Industrie de l’enlèvement florissante. L’or noir n’est pas leur seule manne. L’industrie de l’enlèvement s’avère florissante. L’autre jour, Daeddine, un richissime commerçant turkmène, devait être enlevé pour une rançon de 100 000 dollars. Les agents des renseignement ont arrêté les deux kidnappeurs à temps. L’ami d’Abdullah Darmany, électricien de 35 ans, a eu moins de chance : il n’a été relâché qu’en échange de 220 000 dollars. « Ces gars-là savent tout, maugrée l’artisan, à la tête d’un commerce florissant de câbles électriques. Quand un autre de mes amis a pu libérer son fils, pour 50 000 dollars, on s’est aperçu qu’un officier des renseignements était impliqué. Souvent, on trouve un flic ou un militaire dans le coup. »

Alors, pour se défendre, Abdullah Darmany, qui vit dans un quartier mixte sunnite et chiite, a acheté quatre fusils d’assaut AK-47 à 800 dollars pièce. « Tout le monde est armé dans la ville , dit-il au fond de son échoppe alors que retentit une explosion, quelques rues plus loin. Le lance-roquettes RPG-7 vaut 400 dollars, la roquette 10, et le grenade 4. Des munitions ? Il y en a à gogo. N’oubliez pas, Saddam a ouvert les caisses avant de s’enfuir de Bagdad ! » Récemment, les Américains ont ainsi provoqué un immense feu d’artifice afin de détruire des stocks saisis. 4 millions d’obus de mortier, rien que pour Kirkouk...

Le cheikh de la tribu des Doulaïmi, Thamar al-Doulaïmi, qui a quitté Fallouja pour se réfugier dans le Nord, veut encore croire à la paix des braves et présente une mission de bons offices. « Si le gouvernement me le demande, j’interviens pour établir un cessez-le-feu , avance dans le salon d’un luxueux hôtel le cheikh qui pèse son quintal. Il n’y a pas que Al-Qaeda : la violence est à la fois voulue par Bagdad et les pays voisins. » Dans un quartier qui jouxte le gisement, près du champ de Baba Gurgur, une cohorte de gardes sillonnent les rues bordées d’arbres poussiéreux, de petits pipelines et de maisons qui ont dû jadis respirer l’opulence. Ce sont les membres de la milice du pétrole : environ 2 000 hommes. Abbas al-Furat, fonctionnaire au ministère de l’Economie, en sourit : « Quand ils surveillent le pipeline de droite, c’est celui de gauche qui saute. Quand il veille sur celui de gauche, le pipeline de droite explose. »

Malgré leur surentraînement et des salaires mirobolants, les policiers du pétrole ne peuvent empêcher les attentats au fusil d’assaut, au lance-roquette ou à la bombe artisanale contre les canalisations bourrées de pétrole. Ceux qui les commettent sont payés au forfait : 50 dollars l’attentat. Eldorado devenu enfer de la guerre, champ pétrolifère mué en champ de bataille, Baba Gurgur signifie « le Père des flammes ». Tout un programme.

Olivier Weber

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Par Olivier Weber

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