LIBAN 25 août 1994

Reconstruction du Liban

La dernière bataille de Beyrouth

Toutes les plages du monde ne se ressemblent pas. Même en été. Il suffit de s’asseoir, de fermer les yeux et de déchiffrer le langage du sable. Ici, à Beyrouth, son grain contre la peau reste brûlant, longtemps après le coucher du soleil. Quatre ans plus tôt, au même endroit, il était bouillant, mortel. C’est sur cette petite plage qu’aboutissait la ligne de démarcation qui coupait la ville en deux. Sans transat et sans parasol, mais avec ses rangées de mines et l’ombre métallique des tireurs embusqués, qui vous rayaient une vie avec la légèreté d’une plume sur un buvard. En ce temps-là, il y a longtemps que le sang du baigneur fou aurait taché le sable. Aujourd’hui, on rouvre les yeux, face au bleu aveuglant de la Méditerranée, ébloui mais vivant. Le bout de plage est devenu terrain vague, où ne viennent que les squatters du centre-ville. Des familles entières enjambent un égout à ciel ouvert et campent entre les lits rouillés et les carcasses de voiture. Les femmes se baignent tout habillées de noir, des gosses trop pâles suivent en sautillant le filet d’eau noire et puant qui rejoint la mer, là où les hommes pêchent, plongés jusqu’à mi-cuisse dans une mare brune. A 200 mètres de là, pour 10 dollars l’entrée, la superbe piscine du Saint-Georges offre une eau claire, un parking gorgé de Mercedes et une grande marina tout encombrée des voiles blanches des yachts de plaisance. On fait du ski nautique face aux décombres des grands palaces, l’Holiday Inn ou le luxueux Phoenicia, ses six cents chambres crevées par les obus, ses suites envahies par de petits arbustes sauvages, là où miliciens chrétiens et musulmans se sont battus, étage par étage, lit par lit. Jusqu’au grand sommeil. La ligne passait là. Et on ne la franchissait pas. Comme une faille géologique qui sépare deux continents. A l’extrémité de la plage en regardant vers l’hôtel Normandie, on peut voir une étrange formation émerger à 13mètres au-dessus de la mer et s’étendre sur 24 hectares : un immense tas d’ordures, parcouru par les rats et les chiens. Coupés du collecteur de la ville pendant plus de quinze ans, les habitants de l’autre bord ont pris l’habitude de venir ici vider leurs poubelles. D’abord de simples déchets ménagers, puis les gravats des ruines, les cadavres d’animaux abandonnés par les cargos de bétail ou ceux des hommes enlevés et achevés d’une balle dans la nuque, de petits bateaux échoués, des voitures, et même un tank. Une montagne qui fume encore, les pieds dans l’eau, excroissance morbide sur le nez de Beyrouth... Voilà tout ce que la guerre a réussi à produire ! Surtout ne pas sourire. A l’heure de la reconstruction, le dépotoir du Normandie est un terrain gagné sur la mer, des millions de tonnes d’immondices qui valent aujourd’hui leur pesant d’or. Comme les ruines du centre-ville. On les parcourt avec horreur, avec fascination, avec respect. Ici battait le coeur de Beyrouth, avec la rue des banques, les magasins de luxe et les marchés populaires ; Beyrouth la levantine, qui ouvrait tout grand son port pour accueillir les bateaux chargés de marchandises ; Beyrouth l’ottomane, avec ses souks de poissons, de fruits, de légumes, ses petits restaurants où l’on servait du foie d’agneau cru et de l’arak ; Beyrouth l’orientale, la sensuelle, la préférée des artistes et des amants. De tous les coins du pays, du Sud-Liban, de la montagne du Chouf ou de la plaine de la Bekaa, plusieurs dizaines de milliers de paysans venaient vendre, acheter, faire des affaires ou faire la fête. C’était le temps béni où les étudiants trinquaient avec les hommes d’affaires, les riches marchands avec les artistes, les professeurs avec les aventuriers. On oubliait presque que les riches étaient trop riches et les pauvres, trop pauvres. Sunnites, chrétiens maronites, orthodoxes grecs, juifs, chiites, Arméniens, Druzes... la magie du vieux Beyrouth abolissait, l’espace d’une rencontre, tous les clivages sociaux et confessionnels. « Dès les premiers combats, c’est ce Beyrouth-là qu’on a voulu démolir de façon systématique », explique le député Joseph Moghaïzel. Les deux camps se sont acharnés à raser le centre, à creuser à coups d’obus une ligne de démarcation, pour briser les ponts qui unissaient les communautés. Ils ont en partie réussi. Que reste-il de l’opulence étalée des banques, des fines arcades du souk, de l’ocre délicat des maisons particulières et de la dentelle des moucharabiehs ? On suit le chemin de l’ancien no man’s land, la « ligne verte », là où la végétation a pris la place des hommes ; là où les gosses des squatters grandissent sur les gravats. Sur la place des Martyrs, autrefois envahie par les mines et les herbes folles, on vient le week-end prendre le soleil en famille. On marche entre les façades affaissées, comme vaincues par le désespoir, les morceaux d’immeubles en suspension, retenus par un bout du ciel, et tous ces murs grelés, troués, noircis, savamment torturés par les balles, les obus et les flammes. Une image revient en mémoire. Celle de cet homme, inconnu, qui avait sauté, tout près d’ici, en allumant le contact de sa voiture piégée. Le souffle et le feu avaient tout calciné. A la place du chauffeur, il ne restait qu’un bout de chemise et un étrange squelette, nu et intact, blanchi. Le coeur de la ville a cet air d’écorché, rongé jusqu’à l’os. Ce n’est pas très grand, un peu plus d’un kilomètre, et c’est immense : « De la rue Sadate à Saqiyet al-Janzir, il n’y a qu’un pas, dit un personnage de "la Mémoire de Job", une pièce de l’écrivain libanais Elias Khoury. Tout Beyrouth, c’est deux pas. Comment peut-elle contenir tout ce chagrin ? » On avance. Et puis on se retrouve seul, dans le vide et le silence d’une rue oubliée, entouré de cette pierre ocre, dénudée par la mitraille, prisonnier de l’ombre des arcades, de la verticalité de colonnes tronquées, théâtre fantomatique qui vous renvoie vers l’antiquité des ruines de Baalbek. Le coeur de Beyrouth est un vestige, une ville ancienne qu’on a voulu réduire, à force de métal, de poudre, de feu. En quinze ans d’efforts les miliciens ont beaucoup détruit, mais ils n’ont pas réussi à enlaidir. Que fallait-il faire du centre de Beyrouth ? L’entourer d’une clôture et le déclarer monument historique à l’absurdité de la guerre, le raser ou le reconstruire ? On a tranché. « C’est le plus grand projet actuel de rénovation urbaine dans le monde, dit Rached Fayed, directeur de la société Solidere (Société libanaise pour le Développement et la Reconstruction du Centre-Ville de Beyrouth). 160 hectares dévastés et 4,4millions de mètres carrés de surface bâtie à recons-truire. Un budget évaluéà plus de 1 milliard de dollars. » La société privée a été fondée il y a trois ans par une loi. C’est elle qui est chargée de réaliser les travaux d’infrastructure,de rénover l’habitat, d’exploiter ou de vendre les terrains. Un fabuleux contrat. Les bureaux de Solidere sont blancs, les cloisons légères, les meubles techno, les téléphones modernes, mais l’électricité reste capricieuse, les lignes saturées, et la fenêtre de Rachid Fayed donne sur les murs criblés d’éclats de l’ancienne rue des Banques. Il montre les immeubles envahis par les squatters : « D’abord, régler le problème des expropriations. » Il y avait 120000 propriétaires, résidents, grands bourgeois, petits commerçants, patrons de restaurant et d’entreprise : « Un casse-tête de copropriétés, de droits d’héritage, d’immeubles en indivision. Dans le seul souk de Tawilé, on a recensé9330 propriétaires pour 4000 mètres carrés ! » On a exproprié tout le monde, estimé le terrain en l’état et dédommagé les ayants droit à coups d’actions à 100 dollars de la société foncière : les actions A, près de 1,2 milliard de dollars. Puis on a créé des actions B, ouvertes aux investisseurs libanais, et aux Arabes. Les promo-teurs et les gens du Golfe se sont précipités, la souscription de 650 mil-lions de dollars a été dépassée d’un bon tiers. Et il a fallu refuser une bonne partie de cet argent. Le succès ! D’autant que l’Etat s’en-gage à rembourser à Solidere les frais

d’infras-tructure, en cash ou sous forme de terrain. Com-me, par exemple, celui du dépotoir d’ordures du Normandie, à la bonne odeur d’argent frais. Selon une étude, Soli-dere devrait réaliser 119millions de dollars de bénéfice net, chaque année, pendant les cinq premières années. Quand on pose le problème des logements sociaux au responsable de Solidere, il fait poliment répéter la question : « Logement social... Qu’est-ce que c’est ? » Sur le marché, les actions de la société commencent à s’envoler, et dans le centre de Beyrouth on utilise le stock d’explosifs oublié par la guerre pour faire sauter les vieux bâtiments : les bulldozers finissent le travail des miliciens. « Quand je vois s’affaisser un immeuble, j’ai un sentiment paradoxal, dit Amal, journaliste libanaise. D’abord je suis contente, parce qu’onva reconstruire. Puis je me sens triste, douloureuse, parce qu’onfait disparaître la preuve de nos souffrances. » Sur la place des Martyrs, les passants s’arrêtent devant des fouilles antiques, mises à nu ar les travaux. On croit entendre alors la dernière phrasede « la Mémoire de Job ». Elle dit : « Les bulldozers font réap-paraître les vestiges de l’ancienne Beryite, alors que notreBeyrouth à nous disparaît à jamais. » En août 1991, les promoteurs dévoilent enfin le grand projet urbain préparé discrètement par Dar el-Handasah, un bureau d’études installé... au Caire. Il est fait de grands noeuds autoroutiers, avec un tunnel ouvert qui éventre la ville. De grandes tours de verre et d’acier bordent une immense avenue qui va de la place des Martyrs jusqu’à la mer, une tranchée de 89 mètres de large. 10 de plus que les Champs-Elysées. Quant à notre dépotoir du Normandie, il surplombe la Méditerranée du haut de ses 13 mètres et trône sur une belle dalle de béton, aussi gracieuse que le quartier de la Défense, à Paris. Que reste-t-il de Beyrouth l’orientale, la sensuelle, la cultivée ? Rien. Ou si peu. En découvrant cette maquette version Abu Dhabi, le Beyrouth des affaires chavire de plaisir. Les autres, ayants droit, économistes, architectes, intellectuels, écrivains, reprennent les tranchées. Les uns parce qu’ils estiment leurs terrains sous-payés, les autres parce que ce nouveau bunker ne peut pas être le carrefour du pays, et tous parce qu’ils refusent qu’on assassine leur ville. Et d’aucuns font remarquer qu’il est pour le moins étrange que l’Etat ait exproprié 120000 petits propriétaires pour le compte d’une société privée dont le principal actionnaire est aussi le premier ministre du Liban : Rafik Hariri. L’homme est déjà riche, très riche, classé parmi les cent plus grosses fortunes du monde, avec un capital personnel de 3 à 4 milliards de dollars. Il possède plusieurs banques en Europe et au Moyen-Orient, une flotte de jets privés, dirige une des plus grosses sociétés saoudiennes d’édition du Coran et pas mal d’immeubles dans le monde, comme celui de la Texas Commerce Tower à Houston. L’homme d’affaires à la cinquantaine joviale n’a plus grand-chose à voir avec l’enfant d’une famille pauvre de sunnites de Saida parti tenter sa chance en Arabie Saoudite. En vingt ans, il est devenu l’entrepreneur favori de la cour du roi. Mieux, Rafik Hariri et le monarque de la dynastie des Fahd, gardien de La Mecque et maître des champs de pétrole, sont devenus amis intimes. Désormais, il parle l’arabe avec l’accent saoudien, voyage dans des jets marqués du sceau du royaume, et ses enfants lui embrassent les mains, à la mode des Emirats. Revenu à Beyrouth, l’enfant prodigue s’est taillé un empire dans les médias, achetant pêle-mêle radios, télévisions et journaux. Devenu Premier ministre en octobre 1992, il s’est montré généreux, distribuant des bourses aux étudiants et n’hésitant pas à puiser dans sa cassette quand les coffres de l’Etat avaient du mal à assurer le salaire de certains fonctionnaires. L’annonce de sa nomination a redressé la livre libanaise, fait baisser l’inflation et rapatrié 2 milliards de dollars sur les 40 que les Libanais détiennent à l’étranger. En contrepartie, il a déjà sur le front de mer un boulevard qui porte son nom, et ses hommes sont partout : les ministres des Finances, de l’Economie et des Télécommunications lui sont tous dévoués, le ministre de la Justice est son avocat, le gouverneur de la Banque centrale, son meilleur agent de change. L’empire d’Hariri est un Etat dans l’Etat, dont il est lui-même le premier représentant. Ne cherchez pas ! La reconstruction de Beyrouth, la décision de commencer par le centre au détriment du reste du pays, le dynamisme autoritaire de la société Solidere, la volonté de relancer les affaires en misant sur le génie de Beyrouth, cette foi dans la toute-puissance de l’argent... C’est lui. « Hariri veut entrer dans l’histoire comme l’homme qui a reconstruit le pays », disent ses admirateurs. « Il veut refaire ici le royaume d’Arabie Saoudite et montrer à son ami Fahd qu’il est un digne membre de la famille royale », répondent ses détracteurs. Guerre de culture, guerre d’argent, guerre du Golfe : le Liban est redevenu un enjeu, entre la toute-puissance des Emirats et sa vieille attraction vers le monde occidental. Reste que Rafik Hariri a dû reculer quand le Tout-Beyrouth s’est levé pour dénoncer son projet d’urbanisme. Le dossier est miné, il le comprend vite et le confie à un consultant français, Louis Sato. L’expert doit résoudre un casse-tête monumental. Comment préserver une cité à forte densité de population, sans tours gigantesques ? Comment résoudre l’infernal problème de la circulation sans défigurer la ville avec des autoroutes ? Comment la penser sans savoir ce qu’elle sera dans quinze ans ? Il travaille neuf mois d’affilée. Et le résultat est là, sur cette maquette fraîchement installée au dernier étage de l’immeuble Solidere. « On a gardé une ville basse, dense, celle des affaires, et lancé un concours international pour retrouver des souks locaux, à l’authentique, en accord avec l’âme du vieux Beyrouth », explique Oussama Kabani, architecte, formé à Boston. Ancien opposant au projet, la nouvelle maquette l’a transformé en « Hariri boy ». Il montre le dépotoir du Normandie : « On écrase le remblai pour arriver au ras de l’eau. C’est plus doux, plus beau, et on gagne 22 hectares de plus. » Formidable dépotoir ! De plus en plus précieux. On a presque envie de s’y installer. « Pour le reste on promeut un système de transport en commun. Ici, au Liban, c’est inédit. » Et surtout, on renonce à tout planifier en une fois, pour laisser la ville évoluer à petits pas. Voilà la nouvelle donne. Elle est séduisante, plus harmonieuse, « même si elle ne résout pas l’essentiel », dit Jade Tabet, un des plus grands architectes du Liban. Il est 8 heures du matin et l’homme tire déjà sur sa pipe en sirotant ce café amer et parfumé qu’on buvait sous les arcades du vieux Beyrouth. « Regardez... » Il montre la ville, laide mais fiévreuse, d’un charme fou. Entre mer et montagne. « Le projet a un défaut. Il ne regarde que le centre... » Comment l’intégrer dans l’agglomération, dans le pays ? Aucune étude n’a été faite. « Un schéma d’aménagement est une opération politique », dit Jade Tabet. Il aurait fallu établir le bilan de la banlieue, des déplacements de population, choisir les grands axes de communication, définir le poids respectif de la banlieue sud chiite et de la banlieue nord chrétienne... « Bref, faire le bilan de la guerre. Et cela, aucun dirigeant ne veut le faire. » Alors, on veut faire l’économie de quinze années de déchirure. On joue l’amnésie post-traumatique. On reconstruit le trou noir du centre mythique, comme un symbole, l’idéal du futur.La reconstruction de Beyrouth est un exutoire, une projection fantasmatique. « En cas d’échec, soupire Jade Tabet, lesjeunes repartiront vers l’étranger. Ne restera ici qu’une généra-tion de vétérans brisée. Le Liban vivotera. Et Beyrouth aura vraiment perdu la guerre. » Beyrouth le sait, qui livre sa dernière bataille. JEAN-PAUL MARI

Toutes les plages du monde ne se ressem-blent pas. Même en été. Il suffit de s’asseoir, de fermer les yeux et de déchiffrer le langage du sable. Ici, à Beyrouth, son grain contre la peau reste brûlant, longtemps après le coucher du soleil. Quatre ans plus tôt, au même endroit, il était bouillant, mortel. C’est sur cette petite plage qu’aboutissait la ligne de démarcation qui coupait la ville en deux. Sans transat et sans parasol, mais avec ses rangées de mines et l’ombre métallique des tireurs embusqués, qui vous rayaient une vie avec la légèreté d’une plume sur un buvard. En ce temps-là, il y a longtemps que le sang du baigneur fou aurait taché le sable. Aujourd’hui, on rouvre les yeux, face au bleu aveuglant de la Méditerranée, ébloui mais vivant. Le bout de plage est devenu terrain vague, où ne viennent que les squatters du centre-ville. Des familles entières enjambent un égout à ciel ouvert et campent entre les lits rouillés et les carcasses de voiture. Les femmes se baignent tout habillées de noir, des gosses trop pâles suivent en sautillant le filet d’eau noire et puant qui rejoint la mer, là où les hommes pêchent, plongés jusqu’à mi-cuisse dans une mare brune. A 200 mètres de là, pour 10 dollars l’entrée, la superbe piscine du Saint-Georges offre une eau claire, un parking gorgé de Mercedes et une grande marina tout encombrée des voiles blanches des yachts de plaisance. On fait du ski nautique face aux décombres des grands palaces, l’Holiday Inn ou le luxueux Phoenicia, ses six cents chambres crevées par les obus, ses suites envahies par de petits arbustes sauvages, là où miliciens chrétiens et musulmans se sont battus, étage par étage, lit par lit. Jusqu’au grand sommeil. La ligne passait là. Et on ne la franchissait pas. Comme une faille géologique qui sépare deux continents. A l’extrémité de la plage en regardant vers l’hôtel Normandie, on peut voir une étrange formation émerger à 13mètres au-dessus de la mer et s’étendre sur 24 hectares : un immense tas d’ordures, parcouru par les rats et les chiens. Coupés du collecteur de la ville pendant plus de quinze ans, les habitants de l’autre bord ont pris l’habitude de venir ici vider leurs poubelles. D’abord de simples déchets ménagers, puis les gravats des ruines, les cadavres d’animaux abandonnés par les cargos de bétail ou ceux des hommes enlevés et achevés d’une balle dans la nuque, de petits bateaux échoués, des voitures, et même un tank. Une montagne qui fume encore, les pieds dans l’eau, excroissance morbide sur le nez de Beyrouth... Voilà tout ce que la guerre a réussi à produire ! Surtout ne pas sourire. A l’heure de la reconstruction, le dépotoir du Normandie est un terrain gagné sur la mer, des millions de tonnes d’immondices qui valent aujourd’hui leur pesant d’or. Comme les ruines du centre-ville. On les parcourt avec horreur, avec fascination, avec respect. Ici battait le coeur de Beyrouth, avec la rue des banques, les magasins de luxe et les marchés populaires ; Beyrouth la levantine, qui ouvrait tout grand son port pour accueillir les bateaux chargés de marchandises ; Beyrouth l’ottomane, avec ses souks de poissons, de fruits, de légumes, ses petits restaurants où l’on servait du foie d’agneau cru et de l’arak ; Beyrouth l’orientale, la sensuelle, la préférée des artistes et des amants. De tous les coins du pays, du Sud-Liban, de la montagne du Chouf ou de la plaine de la Bekaa, plusieurs dizaines de milliers de paysans venaient vendre, acheter, faire des affaires ou faire la fête. C’était le temps béni où les étudiants trinquaient avec les hommes d’affaires, les riches marchands avec les artistes, les professeurs avec les aventuriers. On oubliait presque que les riches étaient trop riches et les pauvres, trop pauvres. Sunnites, chrétiens maronites, orthodoxes grecs, juifs, chiites, Arméniens, Druzes... la magie du vieux Beyrouth abolissait, l’espace d’une rencontre, tous les clivages sociaux et confessionnels. « Dès les premiers combats, c’est ce Beyrouth-là qu’on a voulu démolir de façon systématique », explique le député Joseph Moghaïzel. Les deux camps se sont acharnés à raser le centre, à creuser à coups d’obus une ligne de démarcation, pour briser les ponts qui unissaient les communautés. Ils ont en partie réussi. Que reste-il de l’opulence étalée des banques, des fines arcades du souk, de l’ocre délicat des maisons particulières et de la dentelle des moucharabiehs ? On suit le chemin de l’ancien no man’s land, la « ligne verte », là où la végétation a pris la place des hommes ; là où les gosses des squatters grandissent sur les gravats. Sur la place des Martyrs, autrefois envahie par les mines et les herbes folles, on vient le week-end prendre le soleil en famille. On marche entre les façades affaissées, comme vaincues par le désespoir, les morceaux d’immeubles en suspension, retenus par un bout du ciel, et tous ces murs grelés, troués, noircis, savamment torturés par les balles, les obus et les flammes. Une image revient en mémoire. Celle de cet homme, inconnu, qui avait sauté, tout près d’ici, en allumant le contact de sa voiture piégée. Le souffle et le feu avaient tout calciné. A la place du chauffeur, il ne restait qu’un bout de chemise et un étrange squelette, nu et intact, blanchi. Le coeur de la ville a cet air d’écorché, rongé jusqu’à l’os. Ce n’est pas très grand, un peu plus d’un kilomètre, et c’est immense : « De la rue Sadate à Saqiyet al-Janzir, il n’y a qu’un pas, dit un personnage de "la Mémoire de Job", une pièce de l’écrivain libanais Elias Khoury. Tout Beyrouth, c’est deux pas. Comment peut-elle contenir tout ce chagrin ? » On avance. Et puis on se retrouve seul, dans le vide et le silence d’une rue oubliée, entouré de cette pierre ocre, dénudée par la mitraille, prisonnier de l’ombre des arcades, de la verticalité de colonnes tronquées, théâtre fantomatique qui vous renvoie vers l’antiquité des ruines de Baalbek. Le coeur de Beyrouth est un vestige, une ville ancienne qu’on a voulu réduire, à force de métal, de poudre, de feu. En quinze ans d’efforts les miliciens ont beaucoup détruit, mais ils n’ont pas réussi à enlaidir. Que fallait-il faire du centre de Beyrouth ? L’entourer d’une clôture et le déclarer monument historique à l’absurdité de la guerre, le raser ou le reconstruire ? On a tranché. « C’est le plus grand projet actuel de rénovation urbaine dans le monde, dit Rached Fayed, directeur de la société Solidere (Société libanaise pour le Développement et la Reconstruction du Centre-Ville de Beyrouth). 160 hectares dévastés et 4,4millions de mètres carrés de surface bâtie à recons-truire. Un budget évaluéà plus de 1 milliard de dollars. » La société privée a été fondée il y a trois ans par une loi. C’est elle qui est chargée de réaliser les travaux d’infrastructure,de rénover l’habitat, d’exploiter ou de vendre les terrains. Un fabuleux contrat. Les bureaux de Solidere sont blancs, les cloisons légères, les meubles techno, les téléphones modernes, mais l’électricité reste capricieuse, les lignes saturées, et la fenêtre de Rachid Fayed donne sur les murs criblés d’éclats de l’ancienne rue des Banques. Il montre les immeubles envahis par les squatters : « D’abord, régler le problème des expropriations. » Il y avait 120000 propriétaires, résidents, grands bourgeois, petits commerçants, patrons de restaurant et d’entreprise : « Un casse-tête de copropriétés, de droits d’héritage, d’immeubles en indivision. Dans le seul souk de Tawilé, on a recensé9330 propriétaires pour 4000 mètres carrés ! » On a exproprié tout le monde, estimé le terrain en l’état et dédommagé les ayants droit à coups d’actions à 100 dollars de la société foncière : les actions A, près de 1,2 milliard de dollars. Puis on a créé des actions B, ouvertes aux investisseurs libanais, et aux Arabes. Les promo-teurs et les gens du Golfe se sont précipités, la souscription de 650 mil-lions de dollars a été dépassée d’un bon tiers. Et il a fallu refuser une bonne partie de cet argent. Le succès ! D’autant que l’Etat s’en-gage à rembourser à Solidere les frais d’infras-tructure, en cash ou sous forme de terrain. Com-me, par exemple, celui du dépotoir d’ordures du Normandie, à la bonne odeur d’argent frais. Selon une étude, Soli-dere devrait réaliser 119millions de dollars de bénéfice net, chaque année, pendant les cinq premières années. Quand on pose le problème des logements sociaux au responsable de Solidere, il fait poliment répéter la question : « Logement social... Qu’est-ce que c’est ? » Sur le marché, les actions de la société commencent à s’envoler, et dans le centre de Beyrouth on utilise le stock d’explosifs oublié par la guerre pour faire sauter les vieux bâtiments : les bulldozers finissent le travail des miliciens. « Quand je vois s’affaisser un immeuble, j’ai un sentiment paradoxal, dit Amal, journaliste libanaise. D’abord je suis contente, parce qu’onva reconstruire. Puis je me sens triste, douloureuse, parce qu’onfait disparaître la preuve de nos souffrances. » Sur la place des Martyrs, les passants s’arrêtent devant des fouilles antiques, mises à nu ar les travaux. On croit entendre alors la dernière phrasede « la Mémoire de Job ». Elle dit : « Les bulldozers font réap-paraître les vestiges de l’ancienne Beryite, alors que notreBeyrouth à nous disparaît à jamais. » En août 1991, les promoteurs dévoilent enfin le grand projet urbain préparé discrètement par Dar el-Handasah, un bureau d’études installé... au Caire. Il est fait de grands noeuds autoroutiers, avec un tunnel ouvert qui éventre la ville. De grandes tours de verre et d’acier bordent une immense avenue qui va de la place des Martyrs jusqu’à la mer, une tranchée de 89 mètres de large. 10 de plus que les Champs-Elysées. Quant à notre dépotoir du Normandie, il surplombe la Méditerranée du haut de ses 13 mètres et trône sur une belle dalle de béton, aussi gracieuse que le quartier de la Défense, à Paris. Que reste-t-il de Beyrouth l’orientale, la sensuelle, la cultivée ? Rien. Ou si peu. En découvrant cette maquette version Abu Dhabi, le Beyrouth des affaires chavire de plaisir. Les autres, ayants droit, économistes, architectes, intellectuels, écrivains, reprennent les tranchées. Les uns parce qu’ils estiment leurs terrains sous-payés, les autres parce que ce nouveau bunker ne peut pas être le carrefour du pays, et tous parce qu’ils refusent qu’on assassine leur ville. Et d’aucuns font remarquer qu’il est pour le moins étrange que l’Etat ait exproprié 120000 petits propriétaires pour le compte d’une société privée dont le principal actionnaire est aussi le premier ministre du Liban : Rafik Hariri. L’homme est déjà riche, très riche, classé parmi les cent plus grosses fortunes du monde, avec un capital personnel de 3 à 4 milliards de dollars. Il possède plusieurs banques en Europe et au Moyen-Orient, une flotte de jets privés, dirige une des plus grosses sociétés saoudiennes d’édition du Coran et pas mal d’immeubles dans le monde, comme celui de la Texas Commerce Tower à Houston. L’homme d’affaires à la cinquantaine joviale n’a plus grand-chose à voir avec l’enfant d’une famille pauvre de sunnites de Saida parti tenter sa chance en Arabie Saoudite. En vingt ans, il est devenu l’entrepreneur favori de la cour du roi. Mieux, Rafik Hariri et le monarque de la dynastie des Fahd, gardien de La Mecque et maître des champs de pétrole, sont devenus amis intimes. Désormais, il parle l’arabe avec l’accent saoudien, voyage dans des jets marqués du sceau du royaume, et ses enfants lui embrassent les mains, à la mode des Emirats. Revenu à Beyrouth, l’enfant prodigue s’est taillé un empire dans les médias, achetant pêle-mêle radios, télévisions et journaux. Devenu Premier ministre en octobre 1992, il s’est montré généreux, distribuant des bourses aux étudiants et n’hésitant pas à puiser dans sa cassette quand les coffres de l’Etat avaient du mal à assurer le salaire de certains fonctionnaires. L’annonce de sa nomination a redressé la livre libanaise, fait baisser l’inflation et rapatrié 2 milliards de dollars sur les 40 que les Libanais détiennent à l’étranger. En contrepartie, il a déjà sur le front de mer un boulevard qui porte son nom, et ses hommes sont partout : les ministres des Finances, de l’Economie et des Télécommunications lui sont tous dévoués, le ministre de la Justice est son avocat, le gouverneur de la Banque centrale, son meilleur agent de change. L’empire d’Hariri est un Etat dans l’Etat, dont il est lui-même le premier représentant. Ne cherchez pas ! La reconstruction de Beyrouth, la décision de commencer par le centre au détriment du reste du pays, le dynamisme autoritaire de la société Solidere, la volonté de relancer les affaires en misant sur le génie de Beyrouth, cette foi dans la toute-puissance de l’argent... C’est lui. « Hariri veut entrer dans l’histoire comme l’homme qui a reconstruit le pays », disent ses admirateurs. « Il veut refaire ici le royaume d’Arabie Saoudite et montrer à son ami Fahd qu’il est un digne membre de la famille royale », répondent ses détracteurs. Guerre de culture, guerre d’argent, guerre du Golfe : le Liban est redevenu un enjeu, entre la toute-puissance des Emirats et sa vieille attraction vers le monde occidental. Reste que Rafik Hariri a dû reculer quand le Tout-Beyrouth s’est levé pour dénoncer son projet d’urbanisme. Le dossier est miné, il le comprend vite et le confie à un consultant français, Louis Sato. L’expert doit résoudre un casse-tête monumental. Comment préserver une cité à forte densité de population, sans tours gigantesques ? Comment résoudre l’infernal problème de la circulation sans défigurer la ville avec des autoroutes ? Comment la penser sans savoir ce qu’elle sera dans quinze ans ? Il travaille neuf mois d’affilée. Et le résultat est là, sur cette maquette fraîchement installée au dernier étage de l’immeuble Solidere. « On a gardé une ville basse, dense, celle des affaires, et lancé un concours international pour retrouver des souks locaux, à l’authentique, en accord avec l’âme du vieux Beyrouth », explique Oussama Kabani, architecte, formé à Boston. Ancien opposant au projet, la nouvelle maquette l’a transformé en « Hariri boy ». Il montre le dépotoir du Normandie : « On écrase le remblai pour arriver au ras de l’eau. C’est plus doux, plus beau, et on gagne 22 hectares de plus. » Formidable dépotoir ! De plus en plus précieux. On a presque envie de s’y installer. « Pour le reste on promeut un système de transport en commun. Ici, au Liban, c’est inédit. » Et surtout, on renonce à tout planifier en une fois, pour laisser la ville évoluer à petits pas. Voilà la nouvelle donne. Elle est séduisante, plus harmonieuse, « même si elle ne résout pas l’essentiel », dit Jade Tabet, un des plus grands architectes du Liban. Il est 8 heures du matin et l’homme tire déjà sur sa pipe en sirotant ce café amer et parfumé qu’on buvait sous les arcades du vieux Beyrouth. « Regardez... » Il montre la ville, laide mais fiévreuse, d’un charme fou. Entre mer et montagne. « Le projet a un défaut. Il ne regarde que le centre... » Comment l’intégrer dans l’agglomération, dans le pays ? Aucune étude n’a été faite. « Un schéma d’aménagement est une opération politique », dit Jade Tabet. Il aurait fallu établir le bilan de la banlieue, des déplacements de population, choisir les grands axes de communication, définir le poids respectif de la banlieue sud chiite et de la banlieue nord chrétienne... « Bref, faire le bilan de la guerre. Et cela, aucun dirigeant ne veut le faire. » Alors, on veut faire l’économie de quinze années de déchirure. On joue l’amnésie post-traumatique. On reconstruit le trou noir du centre mythique, comme un symbole, l’idéal du futur.La reconstruction de Beyrouth est un exutoire, une projection fantasmatique. « En cas d’échec, soupire Jade Tabet, lesjeunes repartiront vers l’étranger. Ne restera ici qu’une généra-tion de vétérans brisée. Le Liban vivotera. Et Beyrouth aura vraiment perdu la guerre. » Beyrouth le sait, qui livre sa dernière bataille.

JEAN-PAUL MARI

25 août 1994

Par Jean-Paul Mari

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