GRECE 18 octobre 2012

La détresse des Grecs

 

E N O I K I A Z E T A I : A LOUER.

C’est le premier signe de détresse capté par le passant qui arpente les rues de Thessalonique : "A louer, à louer, à louer, à vendre". Les murs lancent un SOS, une rengaine qui s’annonce partout sur des vitrines de restaurants, de cafés, de magasins de vêtements, de boulangeries, de boucheries, de locaux dont la vacuité est à peine cachée derrière des vitres sales par des affiches, des graffitis ou des tags. Toute surface, barrières de chantiers, poteaux électriques, voitures, scooters, est bonne pour le slogan de cette Grèce en faillite.

Depuis 5 ans, il a fait tâche d’huile, des quartiers périphériques jusqu’au centre de la deuxième ville de Grèce. Quand ses habitants l’ont vu ces derniers mois s’inscrire sur les boutiques de luxe de la rue Tsimiski, la rue Saint-honoré de Thessalonique, ils ont compris que plus personne n’échappait à la potion amère, pas même l’histoire de la Macédoine : le musée de l’Agora installé dans des ruines romaines est fermé faute de gardiens, et Alexandre le Grand, sur son cheval brandissant une épée en direction de l’Asie mineure, est inapprochable, perdu au milieu des tas de sable et de graviers d’un chantier.

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LE VIDE

deuxième sensation frappante, plus que ceux de la pauvreté, les stigmates de la crise s’expriment par le vide. Vides à en pleurer de tristesse, les restaurants si prisés des Grecs. Le Mirovolos, non loin du marché Modiano, ouvert depuis 53 ans, affiche sur ses murs les photos des soirées du bon temps. Nous sommes ses deux seuls clients. Le serveur Kostas reste les bras croisés au milieu d’un décor de fête, et la cuisinière Anna vient même s’asseoir dans la salle pour rêver.

Le soir, les rues sont désespérément abandonnées, à l’exception de l’avenue Aristote et de ses cafés toujours fréquentés par de jeunes branchés. La journée, l’embouteillage permanent de la ville a disparu. Avant, dit Georges un avocat d’affaires vivant dans l’est, "je mettais environ 45 mn pour me rendre à mon bureau dans le centre, maintenant c’est un quart d’heure", comme quoi parfois la crise a parfois du bon. La rue Kassandrou a, elle-aussi tout oublié de son passé récent d’artère commerciale populaire.

Le port autrefois l’un des plus actifs de la méditerranée est pris de langueur et ses grues sont à l’arrêt. Les cargos et pétroliers en attente dans la baie se comptent sur les doigts d’une main. C’est pire à Sindos, la centre industriel, à l’ouest de la ville, où le ballet des camions n’est plus qu’un lointain souvenir dans les rues désertes. Dans la petite entreprise au nom si symbolique de "l’Européenne", Salakis le patron et son fils Vaios fabriquaient des longerons pour les ponts. Plus de contrats car toutes les constructions publiques sont arrêtées, et les dizaines d’ouvriers ont été remerciés.

Avec les deux qui restent, ils produisent encore des machines pour l’irrigation agricole dans un coin des deux immenses ateliers où les machines attendent sagement, dans le silence, des jours meilleurs, entourés de matières premières même pas déballées. Pire encore de l’autre côté de la ville à la Filkeram Johnson, une entreprise anglo-grecque qui produisait des carreaux de céramique pour la construction exportés pour 97 %.

Panayotis, 51 ans, Georges, 48 ans, Homère, 52 ans, Georges 53 ans occupent l’usine depuis sa fermeture il y a un an. Plus de 200 ouvriers ont perdu leur emploi et attendent des indemnités. On peut se promener à bicyclette dans l’immense pavillon dont la moitié a été vidée d’une de ses deux chaînes de production automatisées et ultramodernes importées d’Italie. Elle a été revendue à l’Iran, mais, dit Panayotis, avec l’autre, "on pourrait redémarrer en l’espace d’un mois et demi". Quant au grand chantier du métro subventionné par l’UE, on ne sait pas bien s’il avance ou pas depuis des années. Il n’est qu’une grande tranchée qui traverse la ville comme une cicatrice qui ne se referme pas.

LA VIE EN PEAU DE CHAGRIN :

Nikos, le chauffeur de taxi, Evangelia, la professeur de français, Athenas, la jeune ingénieur civil, et les autres racontent tous la même histoire. Nikos, la cinquantaine, dit avoir perdu 50 pc de son activité et ne touche plus les loyers de petits locaux commerciaux et appartements que possède sa famille. "J’ai arrêté de fumer, pas par envie, de boire des cafés. Le soir, nous nous réunissons dans une seule pièce avec ma femme et mes deux enfants pour économiser sur le chauffage".

"Mon salaire est passé de 1223 Euros à 800 Euros", constate Evangelia, enseignante depuis 7 ans. "Moins de sorties, plus de resto. A 32 ans, Je ne peux pas penser à avoir des enfants". Athenas travaille depuis un an sur les plans de la nouvelle préfecture de Thessalonique. A temps partiel, 5 heures par jour, elle gagne 500 Euros par mois brut, soit 350 Euros net. "Je ne peux faire autrement que de vivre chez mes parents".

Baisse des salaires, baisse des retraites, baisse des revenus pour les commerçants et les professions libérales, chômage industriel massif, hausse de la TVA, baisse du minimum imposable à 5.000 Euros pas an, impôt foncier rétroactif, déremboursement des médicaments ou des actes médicaux face à des prix qui sont les mêmes qu’à Paris (litre d’essence à 1,75 euros, café de 1,70 à 4 euros), c’est la vie qui se rabougrit, l’espace de vie qui rétrécit.

Les apparences sont parfois trompeuses. Les terrasses du bord de mer sont bondées avec la vue sur la chaîne de l’Olympe quand le soleil est de la partie. Les jeunes s’y retrouvent pour boire une seule consommation qui leur permettra d’y rester pendant plusieurs heures. Les vieux continuent de jouer aux cartes ou au jacquet dans leurs cafés d’habitués ; ils auront un journal de moins à lire puisque l’un des deux grands journaux de la ville vient de passer de quotidien à hebdomadaire.

Elena fait partie de la charrette des 700 employés de la chaîne de télévision Alter qui a fermé. L’élégante journaliste de 28 ans a accepté le job de chargé de communication des syndicats et ne sait même pas combien ils vont la payer. "Vous voyez je porte mes vêtements de marque d‘avant la crise, alors en apparence je suis riche".

Quand l’équipe de football locale, le PAOK est menée trois à zéro par l’Udinese d’Italie, en Europa ligue, les spectateurs du stade entrent en catharsis, manifestant une joie collective de se retrouver ensemble pour crier, chanter, taper du pied, communiquer, le temps d’une déroute sportive.

LA MISERE :

Le niveau de vie a baissé d’au moins deux crans pour toutes les couches de la société, excepté une infime partie de privilégiés. Au plus bas de l’échelle, les pauvres deviennent plus pauvres. Au premier étage d’un immeuble banal de la rue Dragoumi, L’ONG Médecins du Monde, a ouvert 3 cabinets de consultation (généraliste, pédiatrie, gynécologie) pour ceux qui ne sont pas assurés, qui n’ont plus de sécurité sociale, plus de médicaments remboursés. La salle d’attente déborde de patients. "Nous effectuons plus de 1.000 consultations par mois, un chiffre qui a doublé depuis un an", raconte Sofia l’une des responsables.

Aujourd’hui, il y autant de Grecs que d’étrangers qui constituaient auparavant l’essentiel des consultants". Des piles de vêtements occupent la pièce où travaille Sofia. Maintenant "en plus des urgences, des vaccins, des médicaments, nous donnons des vêtements, mais aussi de la nourriture". Alexandros Ftikas, cardiologue, et Joseph Petridis, pathologiste, sont parmi les médecins qui donnent, en volontaires bénévoles, quelques heures par semaine de leur temps. Ils sont 22 médecins à se relayer.

"La solidarité augmente, mais les choses vont empirer", affirme Sofia. La solidarité, c’est d’abord la famille. Les jeunes sont redevenus dépendant de leurs parents qui dépendent eux-mêmes des grands-parents. Les Grecs retournent dans leur village. La solidarité, ce sont aussi ces femmes qui se réunissent pour préparer des repas pour les plus démunis, l’église orthodoxe qui a ouvert des soupes populaires, l’UE qui dans un entrepôt du port distribue des produits de premières nécessités : riz, macaroni, fromage, aux familles nombreuses. Les gens y viennent mais sans bousculade et on n’y fait pas la queue.

Il y a aussi une profonde misère psychologique. Panagiotis Tsaraboulidis, président du centre des syndicats de Thessalonique vient d’écrire au maire de la ville pour lui demander de faire quelque chose face à l’augmentation du nombre de suicides, de l’alcoolisme et de la prise d’antidépresseurs. On sait ce que cela signifie.

LA COLERE :

il y a deux choses qui mettent les Grecs vraiment en colère : être traités de fainéants qui ne paient pas d’impôts et leur facture d’électricité. C’est comme s’ils l’avaient à portée de main pour la brandir à tout moment. Nikos dans son taxi, mais aussi au marché Modiano, Kristopher qui vend des produits importés de Russie et George le président des bouchers, montrent le papier et laissent exploser leur colère intarissable sur le sujet.

L’État Grec a décidé de récupérer avec effet rétroactif depuis 2010, les taxes foncières inscrites sur la même facture sur la base d’un minimum 5 Euros le m2 en ville, soit pour certains une multiplication de 5 à 10 de la note. Si on ne paie pas,, l’électricité est coupée.

"Nous ne sommes pas des fainéants qui ne payons pas d’impôts", s’insurgent nos interlocuteurs, surtout quand la remarque vient des Allemands, avec lesquels le contentieux de la seconde guerre mondiale ne sera jamais apuré. Là, comme dans n’importe quel pays, il ne faut pas toucher à la fierté des gens, et pour ce qui concerne les impôts, il faut reconnaître que l’accusation est infondée pour tous les salariés grecs dont l’impôt est retenu à la source. "50 pour cent des Grecs paient leurs impôts, 50 pour cent n’ont pas payé, et ce seront toujours les mêmes qui paieront. Quant aux gens qui volent, ils s’en sortiront", affirme le patron des syndicats.

Sinon, c’est plutôt la résignation qui domine. Thessalonique avec son million d’habitants est beaucoup plus calme qu’Athènes. Certes quelques manifestations s’y déroulent sans incidents, mais sans mobilisation massive.

Place donc à l’ironie, l’humour ou le fatalisme. Les ouvriers de la Filkeram Johnson ont accroché une banderole à l’entrée de leur usine. "chut, ne faites pas de bruit l’Etat dort, industriels, corrupteurs, réveillez-vous !" An chauffeur de taxi à qui l’on demande où vivent les riches ? Il répond : "j’aimerais bien le savoir" ; Quant à Miltos, un chirurgien plastique, il a installé sur le canapé de la salle d’attente de son cabinet, son costume de carnaval avec lequel il a traversé la ville en vélo : l’ex-premier ministre Georges Papandréou en bagnard. "L’ironie, c’est la seule chose qui nous reste".

LA FUITE :

Iphigénie a 17 ans ; jolie comme un cœur, c’est une brillante élève qui a reçu une bourse dans son école privée avec enseignement renforcé du Français. Nous la retrouvons avec sa sœur cadette Natacha, sa mère Vaia employée de banque, son père Spiros qui possède trois magasins de vêtements, dans le petit appartement de sa grand-mère qui porte aussi le nom d’Iphigénie dans le quartier de Toumba.

"Ici, il n’y pas d’avenir, il n’y a plus d’opportunité", dit-elle. toute la famille approuve et prépare le départ vers la France, pays avec lequel ils n’ont pas de relations particulières. On nous demande, pour la cadette, quelles sont les meilleures écoles de photographie ou de cinéma.

Maria, rencontrée dans l’autobus, est dans la même démarche. Etudiante en agronomie, elle veut partir pour l’Espagne ou la Hollande. Andreas, 20 ans, vient de reprendre des cours du soir pour obtenir son bac. Fils d’agents de service, il avait abandonné l’école en 4ème. Avec sa copine, il veut aller en Australie. Il travaillait dans l’aménagement de locaux ; Son salaire est passé d’abord de 60 à 30 euros jours, puis plus rien, son entreprise ayant mis la clé sous la porte. Il travaille maintenant dans un café.

Miltos le chirurgien pense aussi au départ. "il faut préparer une sortie de secours, l’émigration, car je travaille avec des produits importés, et si les taxes augmentent, je ferme".

Kristopher le vendeur de produits alimentaires russes va mettre la clé sous la porte. Il se demande s’il va retourner en Russie ou partir pour l’Allemagne retrouver de la famille. Ce sera un rideau de fer de plus dans le marché Modiano, où Georges le boucher envisage de rejoindre en France des collègues avec lesquels il entretient des relations amicales. C’est la fuite à tous les étages de la société ; à se demander, si après les vagues d’émigration qui ont accompagné la guerre civile à la fin des année quarante, puis le régime des colonels (1967/1973), une nouvelle vague n’est pas en formation.

LES COUPABLES ?

Toujours difficile de répondre à cette question, mais surprise, nos dizaines d’interlocuteurs n’ont jamais prononcé le nom du Fonds Monétaire International (FMI), et l’Union Européenne n’est pas la première à être montrée du doigt. Aucun n’a évoqué l’idée de voir la Grèce quitter l’Europe ou la zone Euro. "On ne sait pas contre qui lutter, l’ennemi n’est pas identifié", explique Evangelia, la professeur de français.

Alors il y a sans doute une prise de conscience des propres responsabilités nationales dans la crise. D’abord de leurs dirigeants : "ils nous ont menti, tant Karamanlis que Papandréou", dit Miltos rappelant que les deux avaient juré publiquement que la Grèce n’auraient pas de problèmes au moment du déclenchement de la crise des subprimes en 2008. André qui vend des produits d’entretien et de quincaillerie au marché Modiano menace de "couper la tête au premier des 300 députés qui passerait devant son échoppe".

"Ce n’est pas la faute des autres, c’est la faute des Grecs", affirme le syndicaliste Panagiotis Tsaraboulidis. "On mangeait l’argent qu’on nous donnait sans modèle de développement. Mais les prêteurs ont aussi une responsabilité en faisant croire qu’il n’y avait pas de problème". Les dirigeants politiques, le clientélisme, une administration pléthorique, la corruption, le gâchis de l’argent publique, les tares traditionnelles de la Grèce, sont les premiers désignés. "Pourquoi des jeux olympiques, pourquoi des achats d’armement à l’Allemagne ou à la France ?"

L’Union Européenne est quand même accusée d’avoir changé les structures économiques du pays par ses subventions qui ont pratiquement liquidé l’agriculture grecque —"Regardez, c’est un comble, on importe de l’huile d’olive d’Allemagne"— et la mondialisation d’avoir tué l’industrie textile. Les institutions financières ont prêté avec enthousiasme à la Grèce et les banques grecques ont fait de même en poussant les offres de crédits aux particuliers. Les Grecs ont été à l’image de leur gouvernement, ils ont accepté les prêts. Maisons, voitures, etc.., c’est un endettement généralisé dans une faillite générale. Aujourd’hui la Grèce a vu s’effacer une partie de son endettement, mais il n’en va pas de même pour les particuliers.

LE FUTUR :

A court terme, c’est la poursuite annoncée de la descente aux enfers. De nouvelles diminutions de salaires sont attendues dans les prochaines semaines.

Pour Kostas, le patron du Kamares, un établissement très fréquenté près de l’université, «  70 pc des restaurants vont fermer. J’ai réduit mon personnel de 10 à 7 employés. La réduction d’horaires et la baisse de salaire est à venir ». Son deuxième restaurant perché dans la vieille ville n’ouvre plus que le mardi. L’engrenage de la récession est à l’œuvre. "Une deuxième économie, une économie au noir, commence à se développer pour éviter les taxes", prévoit Panagiotis. Nikos réfléchit à un nouveau moyen de chauffer sa maison.

L’avenir, ce sont les petits boulots. Christos a perdu son magasin de meubles, puis sa maison avant le passage de la loi qui interdit la saisie de l’habitation principale. Il loue maintenant et fait des petits boulots, comme des traductions. Son fils de 27 ans aussi, de disque-jockey à serveur. D’autres vendent des petits objets à 1 euros, ou encore des mouchoirs en papier, dans la rue.

A moyen terme, "On ne sait pas si les choses avancent", commente avec inquiétude Rinetta, chef du département de linguistique française à l’université. "L’impression qu’il n’y a pas d’avenir, pas de lumière au bout du tunnel, domine. Mais on continue de faire notre travail le mieux possible, les étudiants aussi, même si on sait qu’il n’y a pas de boulot au bout. Il se passe quelque chose qui n’a rien à voir avec nous-mêmes". "Nos allons de pire en pire et bientôt nous aurons honte d’être grec", craint Miltos.

Pour le long terme, c’est la plus grande incertitude et un profond désarroi. Les affrontements et les exactions d’Athènes ont ravivé les peurs de dérapage vers la violence au moment où les deux grands partis politiques, "la nouvelle démocratie" et le PASOK, ont perdu leur crédibilité ; Le mot "miracle" se glisse enfin comme une prière. En attendant les habitants de Thessalonique, qui se sont crus pendant vingt ans en route vers les délices du mont Olympe, ne voient plus poindre que la frugalité du mont Athos.

Bertrand ROSENTHAL

18 octobre 2012

Par Bertrand Rosenthal

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