CHINE 14 janvier 2000

Tibet

La longue marche du petit Bouddha

La fuite d’Ugyen Trinley Dorje, 17e karmapa de la hiérarchie tibétaine, de son monastère près de Lhassa, est un véritable camouflet pour les autorités chinoises, qui misaient sur lui pour contrer l’influence du dalaï-lama.

Cette fuite pour les Chinois prend les allures d’une débâcle hivernale. Et pour les fidèles tibétains les atours d’une rédemption. Comme si les divinités de l’Himalaya s’étaient portées au secours du petit peuple sur le Toit du monde pour aider le Bouddha vivant à franchir les montagnes enneigées et les mortels précipices mortels.

En préparant sa fuite vers l’Inde depuis son monastère du Tibet, Ugyen Trinley Dorje, « Détenteur de l’Action éveillée », âgé de 14 ans, connaissait sans nul doute le bonheur qu’il allait susciter dans le coeur de ses fidèles, rattachés à son école des « bonnets noirs », le mouvement Kagyu. Mais du haut de son jeune âge, le troisième lama le plus puissant du Tibet, fils de nomades désigné par les sages à l’âge de 7 ans, ne pouvait imaginer le courroux chinois que sa fuite allait déclencher.

Car l’incroyable évasion du 17e karmapa non seulement signifie une « perte de face » intolérable pour Pékin, mais remet aussi en question toute la politique chinoise sur le Tibet, royaume himalayen annexé en octobre 1950, proie d’une féroce répression en 1959, et où le nombre des Han (7,5 millions), ethnie majoritaire en Chine, dépasse désormais la population tibétaine (6 millions).

Six mille monastères détruits, plus d’un million de morts, directement ou indirectement, par le glaive, la famine, l’exode. Et, depuis trois ans, Pékin a lancé une campagne de répression qui vise les laïques mais aussi les religieux, baptisée « Frapper fort ». « C’est un véritable génocide culturel qui se déroule à huis clos », dit Matthieu Ricard, moine bouddhiste installé dans le monastère de Shechen, à Katmandou, et devenu l’interprète principal du dalaï-lama.

C’est cet enfer que désire fuir à tout prix le karmapa, comme un patriote désirant porter la voix de la résistance à la face du monde et abandonner sa gangue de lama « reconnu » par Pékin. Son homérique voyage fut soigneusement préparé. Et dans le plus grand secret, confie un proche du dalaï-lama, dont seulement quelques fidèles ont été avertis. Dans son monastère de Tsurphu, citadelle du silence étalée à flanc de montagne à 34 kilomètres au nord-ouest de Lhassa, la sainte capitale du Tibet, le petit Bouddha a pu bénéficier de l’aide de quelques moines avant de s’élancer sur la piste, accompagné de cinq fidèles et de sa soeur de 24 ans. le temps de l’exode

Entre les murs ocre et jaunes de cette forteresse aux balcons de bois et aux monumentaux escaliers de pierre - jadis, avant leur destruction, les murailles mesuraient 3 mètres d’épaisseur -, le jeune lama dispose de deux cuisiniers, de dix moines, de trois gardes personnels. Un palais d’été aux pelouses soigneusement entretenues et deux parcs, dont l’un en montagne, lui permettent de connaître les animaux dont il a la garde - oiseaux, singes, cerfs, en l’absence de l’ours Tashi, tué par des visiteurs inconnus. Le soir, quand le mauvais générateur de sa citadelle daigne ronronner, il peut voir quelques vidéos, dont « Le rugissement du lion », qui relate les enseignements du bouddhisme. Et l’été, aux alentours du 26 juin, sa date anniversaire, ses fidèles l’emmènent vers les cimes, au pays du souffle court et des âmes pures, pour dormir sous la tente et assister à un opéra tibétain en plein air, loin des regards chinois. Pendant des mois, le dignitaire adolescent et ses proches ont étudié le parcours de l’évasion, à travers les neiges du grand plateau tibétain, au sud de Lhassa, à 3 500 mètres d’altitude. Sans doute le 17e karmapa avait-il en tête le voyage de son idole vivante, le dalaï-lama, chef spirituel des Tibétains, qui s’est enfui de son palais du Potala quarante ans plus tôt, au cours de la grande répression lancée par les Chinois, à cheval avec ses gardes, en direction de l’Inde et de son camp d’exil, Dharamsala, intronisé bien vite petit Lhassa indien.

L’hiver est le temps tibétain de l’exode. La meilleure des saisons pour semer les poursuivants, soldats et garde-frontières. La pire aussi, avec son épais manteau neigeux, son froid de gueux, ses pièges montagnards. Chaque année, 3 000 Tibétains - à 80 % des moines en 1999 - empruntent ce chemin de liberté. Chaque année, des fuyards, des centaines, peut-être plus, meurent en route, victimes du froid et de la faim, abandonnés dans un immense linceul blanc, qui est aussi le royaume des âmes errantes.

A maintes reprises, le dignitaire de 14 ans avait demandé de quitter la contrée pour l’Inde, afin de poursuivre son enseignement religieux. Refus obstiné des autorités chinoises. Las ! En dépit des risques, en dépit de la terrible épée de Damoclès qui plane sur la tête de son peuple, le karmapa décide de prendre la clé des champs. Et de renouveler l’exploit du dalaï-lama. Une chaîne d’espoir

Adieu à une vie bridée, soigneusement encadrée par les précepteurs chinois et sa vingtaine de policiers attitrés. Lever de l’adolescent aux aurores, lecture et mémorisation de textes tantriques, apprentissage de textes bouddhiques, prières, explique Bardor Tulku Rinpoche, lama tibétain réfugié à Woodstock, aux Etats-Unis, où il enseigne le bouddhisme et qui a rencontré le karmapa l’été dernier. Dans les appartements du dignitaire s’impose un professeur de chinois, à la solde de Pékin. « L’atmosphère était très tendue, dit Bardor Tulku Rinpoche, on se savait épiés du matin au soir et Sa Sainteté ne pouvait parler. Le monastère est infesté d’indicateurs. L’ennui, c’est qu’on ne savait pas d’où pouvait venir la trahison, de tel ou tel moine. Le karmapa était en excellente santé, mais il ressentait incroyablement cette pression. » Le 28 décembre, l’adolescent abandonne son monastère de trois cents moines, prétextant une retraite spirituelle dans la contrée. Les Chinois chargés de le surveiller ne s’apercevront de sa disparition que deux jours plus tard.

Quel fut l’itinéraire du religieux ? Ses proches aux Etats-Unis et à Dharamsala gardent le silence, afin de ne pas compromettre la filière et par crainte de la répression dans le fief du dignitaire. Aux dernières nouvelles, deux moines du monastère de Tsurphu ont été embastillés.

Pour se représenter le grand voyage du Bouddha vivant, il faut s’imaginer les embûches qui jonchent le chemin : la délation partout à l’oeuvre, avec une campagne d’éducation qui encourage les enfants à dénoncer leurs parents ; les moines « retournés » dans les monastères, acquis à la cause de la conquête pékinoise ; les indicateurs qui peuplent la sente de l’exil ; les passeurs qui trahissent. Confiné dans son isolement monastique, Ugyen Trinley Dorje pouvait compter cependant sur tout un réseau d’entraide, cette chaîne d’espoir qui transmet les messages du dalaï-lama depuis son lointain exil. Cette fois-ci, assure Wangpo Bashi, représentant de Sa Sainteté en France, le dalaï-lama n’était pas au courant. Et l’arrivée en Inde du dignitaire a surpris tous ses fidèles. Des relais de yacks

Une chose est sûre, pour franchir 1 400 kilomètres au plus fort de l’hiver en sept ou huit jours, le karmapa a bénéficié d’appuis. Des véhicules se seraient relayés, et sans doute des yacks, pour franchir, à marche forcée, les redoutables cols de la frontière. Sur l’autre versant, la liberté n’est pas acquise. « Il faut se cacher pour éviter les douaniers et les soldats népalais qui nous rackettent », reconnaît Ama Adhé, l’une des plus proches collaboratrices du dalaï-lama, 63 ans, qui a fui elle-même après vingt-sept ans dans les geôles du laogai, le goulag chinois.

« C’est la pire des aventures », se souvient Gurgon Kyap, 29 ans, qui a emprunté le même chemin en 1991. Yak-la, garçon-vacher aux cheveux longs de l’ancienne province d’Amdo, Gurgon en avait assez de la chape de plomb qui recouvrait sa bourgade d’Amdosuo, des multiples vexations des soldats han, arrogants comme des conquérants, de sa culture qui lentement se meurt. Alors, il a amassé quelques économies, préparé son sac, n’a rien dit à ses parents et un soir a pris la poudre d’escampette. Pendant un mois, il a marché comme un damné pour rejoindre le Népal avec trois moines et quatre camarades, dont deux semaines dans la neige. « Nous avions pris avec nous 10 kilos de farine d’orge, du beurre de yack, des bonnes chaussures et des vêtements chauds. Mais cela ne suffisait pas. Il faisait moins 30. » Lors de l’ascension d’un col, il empêche ses compagnons de dormir, par crainte qu’ils ne se réveillent pas. Ils somnolent quelques minutes à tour de rôle puis se remettent en route, se fouettent les pieds et les mains, poussent des cris pour se donner du baume au coeur dans le grand désert blanc. Celui-ci, se jurent-ils, ne sera pas leur tombeau, afin que la flamme des Tibétains perdure, pour que les survivants puissent témoigner du drame de tout un peuple et de l’implacable joug qui règne sur le Toit du monde. Lorsqu’ils parviennent à la frontière népalaise, Gurgon et ses compagnons de route hurlent de joie, mais se cachent encore, puis cherchent des réfugiés tibétains qui les emmènent jusqu’à Katmandou. En chemin, ils croisent une patrouille de garde-frontières du royaume népalais. C’en est fini, pense Gurgon, qui connaît le sort des captifs - un retour vers la Chine. Mais ceux-là se contentent de les dépouiller - des montres, des bijoux de famille, quelques babioles que les fuyards comptaient monnayer à bon prix. Après cette longue errance, Gurgon parvient enfin à Dharamsala. Là, il a vu comme une illumination dans sa vie le dalaï-lama, qui l’a reçu avec trente-quatre autres rescapés. Double jeu de la Chine

Il l’a longuement salué, a parlé de la vie dans l’Amdo, du drame des hommes enchaînés et qui espèrent en des lendemains meilleurs en admirant une photographie de Sa Sainteté, réincarnation du précédent dalaï-lama, compassion personnifiée, chef temporel du pays martyr. Gurgon l’a longuement écouté et a décidé de porter le flambeau à sa manière. Devenu acteur, il a signé un rôle remarquable dans le très beau et poignant film d’Eric Valli, « Himalaya », qui retrace la vie des Tibétains dans les hautes vallées népalaises du Dolpo.

Au-delà de la « perte de face » pour Pékin, la fuite du petit Bouddha remet en cause toute sa stratégie. Car la Chine mène un jeu double. D’une part, écraser toute velléité de résistance, en jetant au cachot les moindres récalcitrants, telle la nonne de 21 ans Ngawang Sangdrol, condamnée à neuf ans de prison pour avoir osé demander la liberté en place publique. D’autre part, se rapprocher des croyants afin de mieux séduire le monde extérieur. Ainsi le jeune karmapa avait-il été intronisé en 1992 à la fois par le dalaï-lama, mais aussi par les Chinois. Ceux-ci misaient à terme sur la disparition du dalaï-lama, qui n’a pourtant que 62 ans, et comptaient mettre en avant le karmapa, qui parle le chinois. « Cette carte maintenant est déchirée », estime Jean-Paul Ribes, qui dirige La Lettre du Tibet. D’où aussi un embarras certain pour les proches du dalaï-lama et les « ministres » du gouvernement en exil à Dharamsala : la fuite entrave la voie de la négociation avec Pékin, prônée par le dalaï-lama, partisan d’une autonomie substantielle et non de l’indépendance. La jeunesse tibétaine, elle, grogne, gagnée par des courants radicaux qui entendent mener par tous les moyens le combat pour l’indépendance. Autre enjeu pour la communauté tibétaine : se trouvent réunis désormais à Dharamsala deux grands courants du bouddhisme tibétain. « Le couple de l’année », dit un fidèle du dalaï-lama. Pour le meilleur - une plus grande force afin de plaider la cause dans le monde - et pour le pire - des querelles d’écoles avec les autres courants. Enfin, le châtiment chinois s’annonce plus violent encore.

Les bonnets noirs l’avaient prédit voilà douze générations, assure Terry Sullivan, de l’école du karmapa aux Etats-Unis, dans l’Etat de New York : un grand événement surviendrait après la mort du 16e karmapa. Pour les candidats au départ, cloîtrés dans un Tibet meurtri, et les partisans qui composent la petite communauté tibétaine étiolée à travers le monde, la longue marche du petit Bouddha est aussi un céleste signe : la sente qui chemine sur le Toit du monde demeure plus que jamais la voie de l’exil, mais aussi la promesse, un jour, de la délivrance.

Olivier Weber

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14 janvier 2000

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