CHILI

Chronique d’une catastrophe annoncée

La malédiction de San José

« La montagne est vivante. On lui parle et elle nous répond. Il faut la respecter. »

Les 33 mineurs enterrés vivants sont les victimes de la folle ruée vers le cuivre. Corruption, course à la productivité, absence de toute mesure de sécurité... Jean-Paul Mari raconte la chronique de cette catastrophe annoncée. Reportage

La mine pleurait. Mercurio l’avait dit à sa femme en rentrant chez lui, à Copiapo, par un soir glacial de l’hiver austral. Il avait frissonné, déposé son attirail de mineur et répété, inquiet : « A San José, la mine... elle pleure. » Depuis une bonne semaine, des larmes de sable et de pierres tombaient du toit des galeries, rebondissant avec un bruit sinistre sur les casques des hommes. Comme un avertissement. Mais les équipes ont continué à travailler, en plein désert d’Atacama, à moins 700 mètres, douze heures d’affilée, dans l’obscurité des profondeurs, le bruit des machines géantes et des camions qui tournent nuit et jour. La tête en feu et le corps en nage, dans un air lourd et bouillant, empestant le gazole, par une chaleur de 36 °C, un taux de 70% d’humidité, en avalant au moins 5 litres d’eau chacun.

En bas, gémir n’est pas de mise : « Dans le trou, on ne peut pas se permettre d’avoir peur », dit Mercurio. Au Chili, l’image du mineur est celle d’un ouvrier d’élite de la classe ouvrière, un homme fort, un peu fou, qui travaille dur, aime l’alcool, les femmes et l’argent. Mais à San José, avant d’entrer dans la mine, Mercurio, 42 ans dont douze en sous-sol, dit une courte prière : « La montagne est vivante. On lui parle et elle nous répond. Il faut la respecter. Sinon, elle se fâche et ne nous laisse pas travailler. »

Au fond de la mine, un homme n’est pas grand-chose. Face au minerai de cuivre trois fois plus lourd que la pierre, la chute du moindre bloc suffit à vous écraser comme un cafard. Pour se concilier la montagne, il faut en prendre soin, savoir l’invoquer, lui demander pardon de la souiller pour les besoins naturels et surtout - tous les mineurs savent cela ! - ne jamais laisser entrer une femme sous peine de rendre la mine jalouse, voire méchante.

Ce jour-là, la dame de San José n’est pas en colère, elle est seulement triste. Deux ans que les hommes, avides de cuivre et d’or, creusent comme des fous, à coups de dynamite, de foreuses et d’excavatrices, fouaillent son ventre sans précautions, descendent plus bas, encore plus bas. L’intérieur n’est plus qu’une suite de grottes immenses, bordées par une rampe d’accès qui descend en colimaçon sur 8 kilomètres, atteignant presque le niveau de la mer. Trop, trop vite, trop brutal. L’homme n’exploitait pas la montagne, il l’éviscérait, la vidait comme une truie. « Elle nous disait qu’on la violentait. Et elle pleurait toutes les larmes de son corps », dit Mercurio.

Le 4 août au soir, en quittant son quart, il a croisé Victor, 33 ans, membre de l’équipe des fortifications. Victor n’a jamais aimé San José. Il est venu se faire embaucher ici à reculons, effrayé par la mauvaise réputation de l’entreprise. Après six mois de chômage, une femme et bientôt deux enfants, Victor n’avait pas le choix. Dès le premier jour au fond, il a écarquillé les yeux. Deux ans après un premier accident mortel, San José la dangereuse avait été autorisée à reprendre ses activités. Après une « inspection » des mines... mais dans le même état de délabrement ! Corruption. Les deux patrons du groupe San Esteban qui gèrent la mine ont une réputation sulfureuse, connus, dit un journaliste local, « pour brûler l’argent du cuivre et de l’or à Santiago, dans des fêtes bourrées de cocaïne et de prostituées ».

Des deux mines qu’il possède, l’une, épuisée, a dû fermer. Ne reste que San José. Qui devra désor mais fournir coûte que coûte 1 000 tonnes de minerai par jour, deux fois plus que le quota normal. « Personne ne parlait sécurité à la mine. Il n’y avait qu’un seul mot d’ordre : productivité », dit Mercurio. Du haut de sa pelleteuse, il dirigeait la longue file de camions qui faisaient la navette vers le fond en une heure et dix minutes. Qu’importe les ennuis mécaniques, les alarmes en panne, les réunions de sécurité annulées ! Il faut creuser, creuser et encore creuser. Victor découvre des cavités larges de 4 mètres sur 80 mètres de hauteur, les galeries trop larges, trop rapprochées. Pour les soutenir, les arceaux d’acier fournis sont trop fins, le béton manque et les filets métalliques qui s’affaissent ne sont pas remplacés, laissant ici et là des trous béants.

Plus grave encore, pour améliorer la rentabilité, la direction a inauguré un système d’exploitation en H qui aboutit à extraire le minerai... des piliers censés soutenir le fragile mille-feuille des galeries. « San José est un cauchemar. C’était dangereux. Je le savais. Tout le monde le savait », reconnaît Mercurio. Parmi les nouveaux, certains descendent, restent une heure et s’enfuient, horrifiés. Pour les retenir, les deux patrons gonflent l’échelle des salaires : 350 000 pesos, 500 euros, pour un petit ouvrier en fortifications ; 1 million de pesos, 1 500 euros, pour un chef d’équipe. Le prix du sang, un deal tacite et tragique avec les mineurs. Personne ne regarde à l’embauche. Pas de visite de santé ou d’examen des qualifications, on accepte les néophytes, les malades, les vieillards et les alcooliques.

Enterrés aujourd’hui à 700 mètres de profondeur, il y a un homme de 63 ans, atteint d’hypertension, un gamin de 19 ans, un diabétique, quelques alcooliques chroniques, des ouvriers agricoles, des maçons et un immigré bolivien autrefois serveur dans un bar. Les conducteurs de camion sont payés au nombre de navettes, les équipes entrent en compétition, s’affrontent à coups de milliers de tonnes de minerai extrait. Un seul camion en panne, un retard d’une heure et c’est l’affolement. Pour rattraper le temps perdu, on travaille à la dynamite en oubliant de faire évacuer la mine. Vite ! Il faut reprendre, creuser. Peu à peu, c’est toute la chaîne qui est prise de frénésie.

Patiente, mais trop malmenée, la montagne de San José a pourtant averti. En 2007, un assistant-géologue meurt, écrasé, en inspectant une faille. Le deuxième mort est un chauffeur de camion géant, gros scarabée aplati par un éboulement, à plus de 540 mètres de profondeur. Mercurio se souvient aussi de son ami, Claudio Figueroa, chef de l’équipe de nuit, enseveli jusqu’à la taille, les jambes en bouillie. Et de son appel : « Mercurio ! Sors-moi de là ! » Et de Gino Cortez, en juin dernier, qui travaillait au niveau 60, sur la rampe 2 : « Une explosion de dynamite... la roche instable... a perdu sa jambe droite », grimace Mercurio.

La dynamite des hommes n’est rien à côté de la puissance d’une « explosion de roche ». A force de creuser sans étayer, le poids des galeries supérieures, mal soutenues, devient insupportable. Au-dessous, la roche, sous pression, finit par se désintégrer, quelque chose entre une bombe H et un tremblement de terre.

La veille au soir, en descendant de sa pelleteuse, Mercurio avait croisé Victor qui prenait son tour. Le jeune homme lui a répété qu’il voulait s’enfuir de San José. Il attendait une réponse d’une grosse mine gérée par des investisseurs internationaux, des géants miniers comme BHP Billiton, Copper, Barrick ou d’autres, le cercle vertueux des grands groupes, là où l’examen d’entrée est implacable, la sécurité stricte, les syndicats puissants et les voies de cheminement au sol balisées à la peinture blanche.

Mercurio lui a souhaité bonne chance et Victor a pris le chemin des enfers. Le 5 août au matin, les hommes en surface ont senti le monde exploser en sous-sol. La mine a craché un énorme jet d’air et de poussière mêlés. 400 mètres plus bas, la roche avait explosé. Des centaines de milliers de tonnes de cuivre, d’or et de boue ont écrasé les niveaux sous-jacents. 300 mètres encore plus bas, trente-trois mineurs travaillaient dans des galeries excentrées, au nord de l’axe du puits principal. Epargnés par l’avalanche. Vivants !

Dans un noir d’encre, ils parviennent à retrouver la grande cheminée d’évacuation principale qui débouche à la surface. Sauvés ? Non. Le trou est là, le conduit encore libre mais il manque... l’échelle de secours obligatoire qui leur aurait permis de s’échapper. Encore quelques jours, un éboulement de plus et la cheminée se bouche, définitivement. Ils sont trente-trois, « les 33 », enterrés vivants, à 700 mètres de profondeur. Sur leurs têtes, toute une montagne. Et le grand silence du désert d’Atacama.

Aujourd’hui, pour parvenir à San José, il faut se poser à l’aube sur une piste nue et sans horizon, avalée par la camanchaca, un brouillard glacé, épais comme la mort. On roule sur une piste rouge sang, entre un chaos de montagnes beige crème ou ocre brun, dans le désert minéral le plus sec du monde. L’air sent le soufre. Le jour se lève sous un ciel soudain bleu et cristallin, les roches s’élèvent, aiguës, tordues, torturées, comme une tempête de vagues pétrifiées. L’Atacama est ainsi, sec en plein hiver, printanier le jour, glacial la nuit, magnifique et étincelant sous le soleil, métallique et terrifiant quand il est saisi par l’ombre. Toute la région est un chantier de titans. Partout, pelleteuses, rouleaux compresseurs et camions aux roues de la hauteur d’un étage éventrent, aplatissent et labourent, comme si les gens d’ici avaient décidé de remodeler le monde.

Parfois, un village de bois, des bicoques fragiles, couleur terre ou rose fluo, flottent sur la surface des dunes, bouchons de liège à la dérive sur une mer déchaînée. On croise des paysannes courtes, au mollet épais, de petits hommes très bruns, la peau aussi cuivrée que le paysage, fantômes d’Indiens métissés, bottés et casqués, hommes-fourmis qui ne survivent que grâce à leurs machines. Et sur le bord des routes, des crucifix plantés droit, des autels fleuris et des ex-voto disent les accidents. Toute une heure à suivre cette route balisée par les morts. Et voici San José, capharnaüm de foreuses et de tentes où vivent les familles des trente-trois enterrés. « Invoque-moi et je te répondrai, je t’annoncerai de grandes choses, des choses cachées que tu ne connais pas » (Jérémie 33-3), psalmodie Nelly sous son abri familial.

Nelly est la mère adoptive de Victor, le jeune ouvrier qui voulait fuir la mine. Une semaine avant l’accident, la pieuse a pressenti le drame. Agenouillée sur les bancs de l’église évangélique, sa Bible à la main, elle ne pouvait se détacher du chapitre 33. Victor, son fils, a 33 ans, l’âge du Christ crucifié, les mineurs enterrés sont au nombre de 33 et le premier message qu’ils ont pu faire passer - « Nous allons bien, les 33, dans le refuge » -, compte 33 lettres en espagnol. Allez donc dire à Nelly que Dieu n’a rien à voir dans cette affaire !

Quand on a appris la mauvaise nouvelle, Nelly a prié toute une semaine sans sortir de l’église. Les autres familles, accourues de Copiapo, se pressaient à l’entrée de la mine où les responsables se contentaient de leur recommander « l a patience ». C’était le temps où mères, épouses et filles dormaient dans un sac de couchage sous une bâche en plastique, sous un ciel de glace, le temps où les jours s’égrenaient au rythme d’un requiem, le temps où « Santiago la politique » était embarrassée, où « les 33 » de San José n’étaient pas encore des « héros », seulement des morts en sursis. Dix-sept jours plus tard, personne n’y croyait, sauf les familles. A San José, les amis des mineurs foraient à l’aveugle.

Un premier sondage, raté, s’était perdu dans la masse du minerai. Quand le deuxième a percé une galerie, au bon niveau, les sauveteurs ont arrêté leur machine. Ils ont cru entendre des coups sourds sur la tige de la foreuse, ont remonté la mèche métallique et découvert, dans le creux de la tête de forage, un bout de pneu enroulé qui protégeait un sac plastique contenant le message écrit à l’encre rouge. Vivants ! Tous se sont embrassés en pleurant.

La nouvelle a éclaté comme un coup de tonnerre dans le ciel de Santiago. Les habitants sont descendus dans la rue, les automobilistes ont écrasé leur klaxon et les drapeaux chiliens du Bicentenaire sont apparus aux fenêtres. Une mini-caméra a révélé le visage des survivants. Ils ont survécu en buvant l’eau de ruissellement, en mangeant deux cuillères de thon et un demi-verre de lait par quarante-huit heures... Bravo ! Quelle force, quel courage ! Ils trouvent le moyen de sourire sur l’image... « Fuerza mineros », fils du pays, ce sont des héros ! Ils entonnent l’hymne patriotique... Vive le Chili ! Depuis, la nation les bichonne comme des mascottes nationales. On a mis en place trois plans A, B et C, correspondant à trois machines de forage. Ils sortiront fin octobre. Non, début novembre ! Ou peut-être avant Noël... le moindre incident mécanique, et toutes les télés du Chili tiennent le pays en haleine.

La Nasa, intéressée par l’expérience, a envoyé ses experts, une équipe de médecins et de psychologues surveille l’état physique et moral des enterrés et dresse un programme quotidien de sommeil et de travail. Quatre fois par jour, la « Paloma », une sonde creuse, joue les pigeons voyageurs vers le refuge souterrain, apporte nourriture hyperprotéinée, vêtements antihumidité, médicaments, courrier des familles et journaux.

Tout est filmé par mini-caméra. Ils ont regrossi ? Viva ! A Santiago, le président Piñera en personne suit l’opération pas à pas. Sa cote de popularité amaigrie a repris également des formes : 10% de plus depuis la découverte des mineurs. L’opération de sauvetage permet aussi d’oublier la révolte des Indiens Mapuches, engagés depuis soixante-dix jours dans une implacable grève de la faim. Et l’épreuve emblématique des mineurs vient à point nommé participer à la célébration du bicentenaire de l’indépendance de l’Etat chilien.

A Inca de Oro, loin, très loin de cette agitation, Raoul le pirquiñero, prospecteur indépendant de 60 ans, sait que personne ne s’inquiétera le jour où sa mine l’ensevelira, comme les 400 mineurs disparus en dix ans. Il habite une cabane au toit troué, dort sous une bâche en plastique, descend par une corde à 85 mètres de profondeur et passe quinze heures par jour, seul, une masse et une pique à la main, à racler sa mine d’or qu’il aime comme la maîtresse de toute une vie.

La nuit, bien après que le vent de sable a couvert de soie ses montagnes, Raoul remonte et trouve le temps d’écrire des poèmes sur le temps qui use ses vieux os. Raoul est inquiet. Il sait qu’il y aura un avant et un après-San José. Les autorités chiliennes promettent d’être très strictes sur la sécurité des mines. Et celles qui ne répondront pas aux normes seront fermées. Avec son échelle de corde et sa pique, Raoul sait qu’il n’a aucune chance.

La malédiction de San José n’a pas fini de frapper.

Jean-Paul Mari

Par Jean-Paul Mari

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