IRAK 17 avril 2004

A Bagdad, pendant la guerre d’Irak

La prise de Bagdad

Hôtel Palestine et la progression des Marines de Koweit à Bagdad

Hôtel Palestine

Il a le ventre grand ouvert, du sternum au pubis. Chambre 1503 de l’hôtel Palestine, ce mardi huit avril un peu avant dix heures, Taras Protsyuk, un caméraman ukrainien du bureau de Reuters à Varsovie, est allongé sur le sol, le teint cireux, l’abdomen déchiqueté par un éclat d’obus de char Abrahams américain. Il y a du verre brisé, des morceaux du balcon éclaté, des cris d’horreur et du sang. Un étage au-dessus, j’ai senti la secousse de l’explosion, plus forte, beaucoup plus proche que les précédentes. J’ai couru. Tout le monde hurlait. Jérôme, un copain photographe de l’AP était déjà là, efficace. Agenouillés, on a essayé de maintenir Taras en vie, de lui ouvrir sa bouche crispée et de remettre ses intestins en place. Rien pour le soigner. Il a fallu vingt minutes pour le transporter dans une couverture sale, un ascenseur qui s’arrêtait à tous les étages et une voiture au siège arrière trop petit pour allonger le corps de Taras. Il est mort trois minutes avant d’arriver à l’hôpital. Le lendemain, je reviens dans la chambre 1503, chercher mon sac oublié dans la confusion. L’examen montre que l’obus de char a frappé de biais le pilier extérieur du balcon qui l’a fait éclater et ricocher. Deux autres journalistes et un technicien ont été blessés dans la même chambre. Samia a reçue un éclat dans le crâne. Au-dessous, au quatorzième étage, un caméraman espagnol de Télécinco, José Couso, a eu la hanche emportée, il a perdu trop de sang, il est mort sur la table d’opération. Un obus d’Abrahams est un projectile terrible fait pour percer le blindage d’un char ennemi. Si l’obus avait frappé vingt centimètres à côté, sur la façade de l’hôtel, il aurait traversé quatre ou cinq chambres et tué tout sur son passage avant d’exploser, dans un hôtel bourré par plus de trois cent cinquante journalistes. Je revois les images prises par une autre caméra de FR3, filmées à la même hauteur, sous le même angle : trois chars sur le pont Al-Joumhouriya, à trente degrés sur la droite, au-dessus du fleuve Tigre, le seconde blindé qui fait pivoter sa tourelle vers nous et prend le temps d’ajuster. Puis une flamme orange qui sort du canon et, une seconde cinquante après, - à la vitesse du son, cela équivaut environ à huit cents mètres-, le bang de l’obus sur l’hôtel. Parfaitement clair. C’est un tir direct, pas une erreur. Deux jours après la fin des combats, le pont Al-Joumhouriya est encore couvert de carcasses de voitures calcinées et de milliers de douilles de mitrailleuses. Une roquette non explosée est plantée dans l’asphalte, la rambarde du pont est crevée et le sol marqué par du métal fondu à l’impact. L’endroit a reçu des centaines d’impacts ce mardi matin, en quatre heures de bataille : balles mitrailleuses, roquettes ou missiles russes Anti-tank 80, Hornet. « Chacun de mes Abrahams a reçu au moins un coup direct » dit le Capitaine Philip Wolford, responsable des blindés de l’unité de la « compagny A, 4-64 Armor ». Il est calme, franc, pondéré ; notre entretien va durer deux heures. On fait le tour de ses tanks, il montre une lunette de verre blindé brisé sur la tourelle d’un Abrahams, une trace d’impact sur un autre ou le canon écorché par une roquette de RPG. Il était immédiatement derrière le char qui a tiré sur le Palestine, c’est lui qui a autorisé le feu. La nuit précédente, pendant huit heures, ses chars ont nettoyé l’immense complexe présidentiel sur la rive Ouest du Tigre. Le matin, la colonne blindée avance avec mission d’occuper l’intersection qui mène vers le pont. Ses chars poussent un peu plus loin, montrent leurs nez au début du pont, long de trois cents mètres et reçoivent immédiatement un déluge de feu venu de la rive Est opposée. « Sur 180°, toute la berge crépitait de flashs rouges et blancs du départ des tirs. Face à nous, un immeuble particulièrement actif, roquettes et missiles. Là, à gauche, vers l’autre pont (Al-Sinnaq), deux autres lance-missiles. Là-bas, à droite, loin mais très efficace, un autre lance-missiles. » Le Capitaine ne néglige pas les tirs de RPG qui peuvent briser une chenille de char mais il redoute surtout les obus hautement explosifs de 106 mm et le Hornet-80 russe, tueur de chars. « Sur la berge, j’ai compté vingt à trente équipes de quatre hommes armés de RPG. Certains essayaient de monter dans des barques pour arriver sous le pont, notre position. C’est la plus forte résistance rencontrée depuis notre entrée dans Bagdad. J’ai eu quatre de mes hommes blessés. » Il décide de reculer et de faire appel à l’artillerie. Une pluie régulière d’acier crève tous les immeubles sur la rive. « En revenant, il y avait déjà vingt-trois bus bourrés de combattants qui nous attendaient sur le pont. » Il voit des hommes en noir, l’unité des « Fedayins de Saddam » et beaucoup de Volontaires Arabes Etrangers : ceux là se battent. Un à un, les canons d’Abrahams détruisent les positions du feu ennemi. Le pont est à une quinzaine de mètres au-dessus de la rive et il est difficile de voir d’où part le feu ennemi : « On ne voit pas l’obus arriver jusqu’à ce qu’il soit au niveau du pont. Berge, base d’immeuble, premiers étages ? ...On ne sait pas de quelle hauteur il est parti. » Le Capitaine se doute bien qu’un observateur ennemi dirige les tirs. On lui signale un homme équipé de jumelles, sur le toit d’un immeuble, placé très à droite du pont, la zone d’où viennent les missiles les plus efficaces. C’est l’hôtel Palestine dont tous les balcons supérieurs sont occupés par des journalistes et de grosses caméras qui filment la bataille. Cela, l’observateur ne le voit pas : « Voilà plusieurs heures qu’on était engagé dans la bagarre » dit le Capitaine, « le feu arrivait sans cesse, de cet endroit parmi d’autres. Moi, je retourne le feu. Sans hésiter, c’est la règle. » Le deuxième Abrahams ouvre le feu, sur le quinzième étage du Palestine : « J’ai appris vingt minutes plus tard que nous avions touché... un hôtel de journalistes. » Voilà des semaines que toutes les télévisions, les radios, les agences de presse et les journaux diffusent du Palestine, devenu aussi célèbre que le Commodore de Beyrouth ou l’Holliday Inn de Sarajevo, des semaines que nous, -Européens, Américains ou Asiatiques ! - avons communiqué l’information, la position GPS, la description du bâtiment aux ambassades, au Pentagone et à Washington. Et le Capitaine Wolford n’en aurait rien su ? « Non. Je n’avais reçu aucune information de ce genre. » Qui a retenu le renseignement ? La Task Force du Capitaine comprend les chars de la Company A, surnommés « Assassins », les blindés de la Company C, « Cyclone », une compagnie mécanisée « Attack », des officiers de la guerre psychologique dotés de haut-parleurs, un groupe d’artillerie de 155 mm et des mortiers. La devise est « Nous perçons », l’emblème, un éléphant avec des défenses, leur camp s’appelle « Hannibal ». Le Capitaine est - toujours - en contact radio avec son chef de bataillon, le lieutenant-colonel Philip DeCamp, lui-même en relation avec le chef de la brigade, le colonel Daniel Perkins, lui-même sous les ordres du général de la « 3th ID », la troisième division d’Infanterie, le général Buford Blount, surnommé « Buff » : « je n’imagine pas un instant qu’une information envoyée par le QG de division ne me parvienne pas » affirme le Capitaine Philip Wolford. Conclusion : à Washington, au QG de la division ou le long de la chaîne, quelqu’un n’a pas voulu ou cru bon de donner cette information. Celle de la mort des journalistes est parvenue, elle, jusque sur le pont Al-Joumhouriya. Heureusement ! Un bombardier projetait de larguer... une bombe guidée sur un immeuble de notre rive. L’ « incident » de la mort de nos deux collègues a amené le QG a retarder le raid aérien, façon d’être sûr cette fois de ne pas bombarder l’immeuble « suspect » du Palestine. Finalement, la bombe dévastatrice a été larguée, trois cents mètres plus loin, un autre immeuble occupé par des combattants arabes. Sur notre hôtel, le coup au but aurait fait au moins plusieurs dizaines de journalistes morts et de blessés. Quand j’ai demandé son sentiment après cette affaire au Capitaine Philip Wolford. L’officier brillant et ouvert venu de Colombus, Ohio pour pulvériser les blindés de la Garde Républicaine Irakienne, a baissé les yeux : « I feel bad ; my men feel bad » (« Je me sens mal à l’aise, mes hommes se sentent mal. ») Lors de notre deuxième rencontre, il m’avouera qu’en cas de doute, il retourne le feu. Et vérifie ensuite. C’est comme cela qu’il a été formé. La méthode est indépendante de la qualité humaine des officiers et ne vise pas les journalistes ; elle ne s’applique pas seulement au Pont d’Al-Joumhouriya et n’est pas réservée à la Company A de la Troisième Division d’Infanterie.

De Koweit à Bagdad, la progression des Marines

Il suffit de reconstituer, pas à pas, à partir de la frontière du Koweït, la progression d’une unité d’assaut, les mille cinq Marines de la 3/4, - troisième régiment, quatrième bataillon-, sous les ordres du Colonel Bryan P. McCoy. Enrico Dagnino les a rencontré sur l’aéroport de Bassorah, combattants épuisés par une nuit de combats. Enrico est reporter-photographe, comme son ami Laurent Van Der Stockt, et fait partie d’un petit groupe de journalistes qui ont suivi heure par heure la progression du 3/4 Marines. Très vite, ils comprennent que les Américains négligent les villes pour foncer dans le désert. Parfois, ils sondent une agglomération, attirent le feu de l’ennemi pour mieux le détruire. Le quatre avril, les Marines sont déjà au centre de l’Irak et passent le pont de Diwaniyah, couvert de cadavres mangés par les chiens. Plus au nord, quelques milliers de « réfugiés » jeunes, cheveux trop courts et en tee-shirt lèvent les mains : des soldats qui ont abandonné leurs uniformes. La nuit, un tir massif d’artillerie a cloué les hommes dans leurs tranchées. Le reste est taillé en pièces : « Qu’ils se rendent, nom de Dieu » s’énerve un Marine, « Moi, j’en ai marre de les tuer, ces p... de soldats irakiens ! » On avance de plus en plus vite et l’atmosphère a brutalement changé depuis qu’une attaque-suicide a détruit un tank. Désormais, officiers et soldats vivront dans l’obsession des bombes humaines et des voitures piégées. Le cinq avril, ils découvrent la banlieue éloignée de l’Est de Bagdad, un immense quartier de garages, de rideaux de fer et d’ateliers de mécanique. Il fait plus de quarante degrés. Le six avril au soir, après des semaines de sable, ils écarquillent les yeux devant les allées d’une Académie militaire, plantée d’arbres et de massifs de fleurs. « Dès que nous sommes partis, les Irakiens ont commencé à piller. Dans la minute ! » dit Enrico, « Le pillage a suivi pas à pas la progression de notre unité. » On avance en croisant quelques cadavres sur le sol, dans une voiture carbonisée ou un officier à demi nu, agenouillé et interrogé, son short souillé par la peur. Trois civils sont relâchés, un Egyptien et un Soudanais capturés sont emmenés vers l’arrière. Des premières maisons partent des coups de RPG et des tirs de snipers. Un millier de Marines poussent, tous ensemble, sur un kilomètre et sécurise l’avenue principale et les rues environnantes. Soudain, loin devant, un énorme champignon de fumée noire sur un pont encore invisible : le « Bagdad Highway Bridge », large de cinquante mètres, qui enjambe un canal et va devenir l’objet de quarante-huit heures de combats. Les snipers ont reçu l’ordre d’abattre tout ce qui avance sur eux, même les ambulances, depuis qu’on a découvert qu’une d’entre elles transportait des combattants en armes. « Ici, j’ai vu une bonne quinzaine de civils se faire abattre par les Marines » dit Enrico, choqué. Il découvre les alentours du pont : à gauche, quelques maisons avec toits en terrasse et une sorte d’école aux fenêtres fortifiées par des sacs de sable ; au milieu, la berge et deux ponts côte à côte, l’un pour les véhicules, détruit et l’autre, pour les piétons, endommagé ; à droite, une mosquée, un bâtiment officiel et un grand terrain vague. Un tank s’avance, ouvre le feu et les Marines s’enterrent sur la berge... « Ils arrivent à creuser un trou individuel en moins de deux minutes, à une vitesse effarante » dit Enrico, « individuellement, ils n’ont rien d’exceptionnel ; en groupe, obéissants, disciplinés, programmés, ils forment une extraordinaire machine de guerre. » Juste avant la nuit arrive une Land-Rover, par la droite, sur le chemin de digue. La fusillade lui fait faire plusieurs tonneaux en contrebas vers le canal. Du véhicule, les roues en l’air, sortent deux femmes en noir et un gosse d’une dizaine d’années qui courent se réfugier dans une petite maison à cinquante mètres de là. « Stop the fire » crie un sniper avec des jumelles. Au même moment, un obus de tank pulvérise la petite maison et ses occupants. En face, sur le pont, un camion avance en sautant sur l’asphalte à moitié détruit. Les Marines ouvrent le feu, le camion est stoppé net ; Une voiture blanche suit : « Light up ! » crie un officier. Une rafale, la voiture brûle. A la nuit, le Colonel McCoy briefe ses hommes : « Ce pont est vital. Un autre pont au Nord a été détruit. Il nous faut celui ci pour faire passer nos troupes. » L’endroit deviendra désormais une Killing zone, ( Zone de mort). Les Marines sont sous pression : les attaques-suicides, la menace des gaz, les soldats habillés en civils, les combattants dans les ambulances et la phrase d’un officier : « Plus vous êtes cruel, plus vite vous serez de retour chez vous ! » Le sept avril à l’aube, Enrico gare sa voiture près de la mosquée en retrait et se poste près d’un marché en flammes. Des obus pleuvent, ce sont bien des 155mm irakiens, un APC (transport de troupes blindé) est touché de plein fouet : deux marines sont tués, quatre autres sont blessés. Offensive : on déclenche un feu nourri contre la berge opposée ; les Marines traversent le pont en courant, enjambent un cadavre de civil irakien abattu la nuit par les snipers. Le génie jette des plaques de métal sur les trous du pont. Enrico retrouve le camion touché la veille avec son conducteur, un vieil homme tué au volant. La voiture blanche est complètement carbonisée. De l’autre côté, une palmeraie et des paquets de maisons brûlent. A trois cents mètres de là, une passerelle enjambe l’autoroute, un portrait de Saddam Hussein est flanqué de bunkers, les snipers se postent sur les toits des maisons de chaque coté de l’avenue. Une première voiture, prise immédiatement sous le feu, explose. Un mini-van passe la limite de passerelle. Tir de sommation. Mais comment, pour un conducteur civil terrorisé, comprendre un tir de sommation, dans le vacarme environnant, fait par des Marines enterrés dans leurs trous ? Le véhicule est criblé de balles. Un troisième véhicule, un pick-up « civil » avance, suspect. Tir de sommation. Il ne ralentit pas. Fusillade. Dans le pick-up, on découvrira deux hommes morts, en keffieh de combattant, l’un d’eux avec une kalachnikov à ses pieds, l’autre avec un pistolet à la ceinture. Cette fois, la résistance armée a beaucoup faibli mais les consignes n’ont pas changé. Un homme arrive, à pied, sur le trottoir : « Il avait soixante, soixante-dix ans et marchait une canne à la main » se rappelle Enrico. Tir de sommation. Le vieillard effrayé recule, se met une minute à l’abri d’une maison puis reprend sa marche. Il est abattu. Juste avant qu’une autre voiture, qui n’a pas ralenti assez vite, soit détruite. Plus tard, c’est une voiture marron qui est mitraillée ; quatre hommes en sortent, l’un d’eux blessé en boitant, courent vers une maison. On trouvera le blessé mort d’une hémorragie pendant la nuit. C’était un employé du restaurant de l’hôtel Rachid que des amis courageux étaient venus chercher, pour l’emmener à la campagne et le mettre à l’abri des bombardements de la capitale. « Les marines ont fait beaucoup d’erreurs... » dit Enrico. Témoin ce père, dans la rue, qui crie que ses enfants sont touchés. Laurent et Enrico se précipitent. Un homme paniqué tient sa fille de six ans blessée au bras. L’autre gamin, un garçon de dix ans, est blessé au ventre : « Pourquoi eux ? » demande le père. Il fait signe qu’il marchait en les tenant par la main. « Pourquoi pas moi ? Pourquoi mes enfants ! » Un hélicoptère américain emporte le garçon. C’est une constante dans cette guerre : on tire puis on soigne les survivants. Enrico et Laurent emportent la fille dans une voiture vers l’arrière. Tout autour, les maisons flambent, les balles fusent, le ciel est noir de fumée : « J’étais transformé en statue de sel avec cette gosse dans les bras. Elle devenait de plus en plus pale. » Au volant, Laurent répète : « Vite ! Vite ! Elle va pas s’en sortir. Putain ! Va pas s’en sortir ! » On dépose la gosse à l’hôpital. Elle s’en sortira. Retour sur le front. Enrico se réfugie sur une terrasse, boit de l’eau, grignote un peu beurre de cacahuètes et ne sait plus quelle heure il est, tant la lumière ce jour là est uniformément grise. A côté de lui, un noir américain éclate en propos incohérents : « Il parlait tout seul de vidéo-game, de ses copains morts et des irakiens massacrés, disait qu’il n’était pas venu ici pour tuer des civils. Et qu’il ne pourrait jamais, jamais raconter tout ça à sa mère. » Heureusement, il y a « Doug », un Marine formé à l’école des snipers. Ce jour-là, il a sauvé les occupants de quatre véhicules. Le premier tir de sommation fait sauter l’asphalte sous le nez du conducteur. Le deuxième touche le moteur. Et le dernier crève un pneu. Tous les conducteurs ont fini par comprendre et faire demi tour ! Ecœuré par ce qu’il a vu, Doug a avoué qu’il allait abandonner l’armée et reprendre des études d’informatique dès son retour au pays. Enrico , Laurent et les autres ont arrêté d’envoyer des photos de cadavres à des rédactions saturées de mort. Ils ont progressé en ignorant des débris de véhicules remplis de morceaux de corps, brûlés, dévorés par les chiens. En essayant de faire le compte impossible des victimes civiles : « Nous étions sur les avenues principales. Il y en a eu beaucoup dans les ruelles attenantes... » Combien ? Assis à une table du café de l’hôtel Palestine, le Colonel McCoy balaie la critique du revers de la main : « Non, nous n’avons abusé de la force ». Il a le physique d’un acteur de cinéma, un sourire bienveillant et un calme à toute épreuve. Les civils abattus ? « Pas de notre responsabilité... Demandez plutôt à Saddam qui a choisi de mêler ses soldats à la population. » Il évoque longuement l’histoire des ambulances, des attentats-suicides et de combattants en civil. L’ennemi était donc si redoutable ? Il secoue la tête : « Non... une armée et une milice démotivée, des Fedayins de Saddam très motivés, eux, avec une bonne tactique mais une très mauvaise exécution. Peu puissants, pas adroits, faibles. » Quand je lui dis que sa méthode ressemble à celle d’une armée qui veut aller vite, trop vite, il répond : qu’il a « l’habitude de ne pas laisser souffler l’adversaire » et admet avoir « reçu des consignes pour accélerer la progression. » Trop vite, trop fort, une obsession de la sécurité de ses hommes, un certain mépris de la vie des irakiens considérés tous, à priori, comme hostiles... voilà, - avec les bombardements massifs, les tirs des pillards et les check-point - rempli les hôpitaux de Bagdad et d’Irak. Du pont Al-Joumhouriya à la banlieue des grandes villes, la méthode américaine a été meurtrière. En face, celle des dirigeants Irakiens a encore moins de considération pour la vie humaine. Dans le hall de l’hôtel, juste après avoir déposé Taras dans une voiture pour l’hôpital, je soufflais un peu quand un haut-fonctionnaire chargé de la presse m’a tapoté l’épaule. A côté de lui se tenait Djamal le caissier, chargé de collecter, -en dollars- le retard des droits exorbitants d’accréditation au Ministère de l’Information. Le fonctionnaire a regardé mes bras et mains encore pleines de sang du blessé. Et il m’a demandé de passer immédiatement à la caisse.

Jean-Paul Mari

En savoir plus sur l’enquête de l’hôtel Palestine

Voir les photos du reportage de Christophe Calais : "Avec les Marines de Koweit à Bagdad"

17 avril 2004

Par Jean-Paul Mari

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