CHILI 20 janvier 2000

Pinochet libéré : la colère d’un magistrat espagnol

"La raison d’Etat l’a emporté ..."

Avec l’interpellation en 1998 à Londres de Pinochet, la justice internationale avait fait un grand bond en avant. L’avenir dira si la décision du gouvernement britannique a rendu - ou non
- à l’ex-dictateur chilien l’impunité qui le protégeait depuis plus de dix ans.

Le Nouvel Observateur. - Le général Pinochet, accusé de crimes contre l’humanité, peut quitter Londres et repartir libre vers son pays. Selon Jack Straw, ministre de l’Intérieur britannique, il est médicalement inapte à affronter un procès. Quelle est, selon vous, la raison réelle de cette décision ?

Carlos Castresana. - Trois constats. D’abord, le moment de la décision était inopportun. Pourquoi a-t-on attendu jusqu’en janvier ? Et pourquoi n’a-t-on pas attendu plus longtemps ? Tout simplement à cause des élections au Chili qui viennent d’avoir lieu. C’est un simple cadeau au gouvernement chilien. Ensuite, il est évident que le contenu du rapport médical doit être rendu public. Le droit de l’individu au secret médical, oui, bien sûr... Sauf quand on entre dans un processus judiciaire où la partie civile, les victimes, doivent savoir. D’autant qu’un des quatre médecins qui a examiné Pinochet a dit qu’ils avaient simplement fait un constat médical et que c’était M. Straw qui avait pris la décision. Enfin, sur le fond, en Espagne, on ne peut empêcher un procès que si l’accusé souffre d’une maladie mentale irréversible. Ni le diabète, ni une dépression n’empêchent de se défendre. En France, Touvier et Papon ont été jugés, malgré un état de santé beaucoup plus délicat. Si Pinochet souffre d’un mal bien plus grave, il faut le savoir, il faut le dire. Mais à l’évidence, il s’agit d’une décision purement politique.

N. O. - Prise en vertu de la raison d’Etat ?

C. Castresana. - Oui, encore une fois, hélas. L’extradition n’a pas à être décidée par M. Straw, un président chilien ou un chef de gouvernement espagnol mais bien par les magistrats de ces pays. Regardez : depuis cinquante ans, la protection internationale des droits de l’homme a été laissée aux Etats et le résultat s’est révélé... déplorable ! Les Etats soutiennent et ratifient les conventions internationales mais leurs gouvernements ne les appliquent pas. C’est un reste de la guerre froide. Cela a duré un demi-siècle. Avec l’affaire Pinochet, l’humanité avait fait un pas de géant, un bond en avant révolutionnaire. Comparons : en 1988, la convention internationale contre la torture dit que les tortionnaires seront poursuivis partout dans le monde. A crimes sans frontières, justice sans frontières. Or Pinochet voyage tranquil- lement dans son pays et hors de ses frontières. Le 16 octobre 1998, un juge espagnol écrit à un juge anglais pour lui demander de faire appliquer la loi, Pinochet est arrêté, poursuivi. Tout a changé ! C’est ce bond en avant que la décision de Straw remet en question, et il en portera la responsabilité.

N. O. - Autant dire que la demande du juge Garzon d’une contre-expertise médicale ou d’un interrogatoire de Pinochet n’a aucune chance d’aboutir...

C. Castresana. - C’est vrai. Et dans deux ans, le tribunal de Strasbourg condamnera cette libération de Pinochet... Soit. Mais si on respectait le droit international, la seule possibilité de voir Pinochet repartir au Chili sans que cela mette en danger le système démocratique de ce pays, sans que Pinochet et son entourage récupèrent une impunité - qu’ils avaient perdue ! - serait que le pouvoir judiciaire chilien, la magistrature du pays, demande son extradition. Ce serait la seule garantie. Car pour l’instant, les promesses du président Frei, devenu aujourd’hui ex-chef d’Etat, ne sont que des paroles !

N. O. - On aurait pu empêcher ce départ ?

C. Castresana. - Il faudrait modifier la convention européenne d’extradition en précisant que la décision ultime est du ressort judiciaire. Je ne crois pas que les Etats soient prêts à changer cela !

N. O. - Pinochet jugé au Chili ? On a du mal à y croire...

C. Castresana. - D’autant qu’il devrait d’abord perdre son titre de sénateur à vie, passer de la justice militaire - il est général - à la justice civile et revenir sur le décret d’amnistie de 1978, un texte qu’il a lui-même promulgué ! Il est inacceptable que les criminels, quand ils sont au pouvoir, se pardonnent à eux-mêmes.

N. O. - Que peuvent faire les autres pays, la France, la Belgique ou la Suisse ?

C. Castresana. - Faire comme l’Espagne. Déposer une demande d’extradition. Juridiquement, une seule victime la justifie. Mais aussi ne pas faire comme l’Espagne qui a tenu un double discours en transmettant la demande d’extradition du juge mais en cherchant sans cesse un accord extrajudiciaire. La décision anglaise de M. Straw est politique et c’est politiquement que la France et les autres pays doivent faire pression sur la Grande-Bretagne et le Chili pour que le général Pinochet n’aille plus faire de discours à la tribune du Sénat, qu’il n’aille plus parader en grand uniforme devant son armée, qu’on ouvre un processus juridique, qu’on examine son état mental, qu’on ne revienne pas au statut pur et simple de l’impunité.

N. O. - Pinochet, c’est le paradigme de l’impunité ?

C. Castresana. - Oui. Absolument. Et pour toute l’Amérique latine ! Il avait perdu cette impunité depuis un an et demi. S’il la récupérait, s’il rentrait au Chili pour finir ses jours sans problèmes, s’il démontrait que le système juridique mondial est impuissant et que l’impunité des dictateurs-criminels est un fait reconnu... Imaginez la réaction de tous les criminels du Pérou, du Paraguay, de Colombie ou d’ailleurs. Imaginez les dégâts, l’espoir brisé des populations ! Non, le message n’est pas seulement à destination du Chili.

N. O. - Pour défendre Pinochet, en dehors de son entourage politique, on a vu l’apparition d’un véritable lobby pro-Pinochet avec notamment Margaret Thatcher...

C. Castresana. - Pinochet est le premier cas d’un ex-chef d’Etat poursuivi par ses victimes dans un pays tiers ! Cela implique que le pouvoir exécutif perde en un jour le monopole de gestion qu’il a depuis cinquante ans, pour le laisser aux juges. Cela a de quoi inquiéter tous les gouvernements. Et ce qu’un Premier ministre en exercice ne peut pas dire est dit par un ex-premier ministre - Margaret Thatcher. Le lobby conservateur veut défendre « un certain ordre ». Partout. Ajoutez à cela que les Etats-Unis ont toujours considéré l’Amérique Latine comme leur pré carré.

N. O. - Pinochet de retour au Chili, c’est la victoire d’un « certain ordre », la fin de l’espoir ?

C. Castresana. - Non. Attendons la fin de l’épisode. De toute façon, la prochaine étape, c’est un autre tribunal dans un autre pays pour appliquer une juridiction universelle. C’est inexorable. Ce qui résiste ici s’effondrera un peu plus loin. Le monde est en train de prendre conscience que les violations graves des droits de l’homme nécessitent une réponse et, si les ouvernements ne répondent pas, la réaction sera alternative et viendra du juridique, des ONG ou d’autres parties de la société. Un jour, les crimes contre l’humanité ne seront plus onsidérés comme des affaires intérieures des Etats. C’est déjà un acquis de l’humanité, un acquis de cette affaire Pinochet. Il y aura bien un avant et un après Pinochet.

PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-PAUL MARI

Carlos Castresana,

42 ans, a été de 1996 à 1999 président de l’Union des Juges progressistes, association très active dans le domaine des droits de l’homme. En juillet 1996, il a entamé une action contre Pinochet pour séquestration, torture et meurtre de Carmelo Soria, fonctionnaire espagnol de l’ONU disparu au Chili. Il a continué par la suite à appuyer les démarche de son collège Baltasar Garzon.

20 janvier 2000

Par Jean-Paul Mari

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