AUSTRALIE 10 mars 1994

Voyages chez les Aborigènes d’Australie

Aborigènes : la révolte du peuple fantôme

A l’autre bout du monde, là où l’hiver est torride et l’été glacial, où il fait nuit en plein jour, il y a un continent isolé, entre deux océans, que les anciens navigateurs appelaient la « grande terre du Sud », entouré de milliers de kilomètres de côtes, avec un grand port, hérissé de voiles blanches et de tours de verre, que les Blancs, descendants de colons anglais ou de bagnards irlandais, ont appelé Sydney. Une capitale qui flotte, légère, entre les vagues du Pacifique et la mer de sable rouge du grand désert australien.

A plusieurs heures d’avion à réacteur de là, perdue au milieu du bush, s’élève une petite ville au joli nom de femme, Alice Springs, née ici parce qu’un géomètre a posé un jour son crayon sur la carte, à l’endroit où sa compagnie voulait planter un relais télégraphique. Depuis, « Alice » a grandi, le téléphone a remplacé le télégraphe, les25000 petits fils d’aventuriers regardent la télé et roulent en Land-Rover climatisées mais les fenêtres de leurs maisons australes donnent toujours sur 1200 kilomètres de terre nue où dansent les kangourous sauvages et les chameaux du désert.

A la fin du jour, les hommes marchent vers la bière blonde des pubs. Au bout de la grand-rue, tout près de la rivière sèche, il y a le bottle-shop, une sorte de station-service qui vend du vin, du whisky et des alcools fins.

Ce soir, une dizaine d’ombres regardent le mur de lumière des bouteilles. Ils se poussent du coude vers la caisse, comme pour s’inciter à acheter, hésitent puis s’approchent en titubant, timides, presque apeurés. Saouls. Des aborigènes. L’un d’eux se penche vers le vendeur et lui chuchote quelque chose à l’oreille. Le Blanc secoue la tête, crie sa réponse : « Pas d’argent. Pas de bouteille. Va-t-en ! », et les ombres refluent vers l’obscurité. Quelqu’un hurle de douleur. A quelques mètres de là, un homme vacille, le front en sang, une ceinture à la main ; une femme est couchée à terre, deux autres se battent avec des gestes lourds. Soudain, quelqu’un a surgi, plus noir que la nuit alentour. Massif, le front en avant, arcades et mâchoires puissantes sous une broussaille de cheveux fous.

Il reste là, tout près, presque à vous toucher, les bras ballants et le regard vide, éteint comme un ciel sans étoiles. Effrayant mais inoffensif. Il ne dit rien mais tout son corps tremble, comme épouvanté par sa propre audace. De tout son être, l’aborigène vous demande une bouteille. On fuit.

Du côté de la rivière sèche, on entend des rires un peu fous. Deux gamines de quinze ans passent, gloussement d’ivrogne et démarche cassée, un cubitainer au bout du bras : du Coolibah, quatre litres de vin de « Moselle », mauvais mais pas cher et très fort. La boisson favorite des ombres de la rivière sèche, qui campent là, sous les grands arbres, pour quelques heures ou quelques semaines, enroulées autour de leurs bidons d’alcool, jusqu’au délire, jusqu’au coma.

Pauvres humains qui s’accrochent aux jambes d’Alice : vieillards-enfants brisés, sales, en loques, les yeux vides, tournant autour du mur de bouteilles comme des papillons rendus fous par la lumière. Le jour, on les revoit, ombres qui hantent les allées, les centres commerciaux et les terrains vagues, comme une population en négatif. Autour d’eux, il y a la ville des Blancs, avec ses maisons propres, son ciel bleu et ses touristes blonds en short.

Dans les restaurants, on sert des steaks de kangourous, du buffle et du ragoût de crocodile ; les galeries d’art sont bourrées de fines gravures sur écorce, de lourdes trompes en bois et de cette extraordinaire peinture aborigène ; les devantures des magasins de souvenirs affichent leur culture. Appréciés, reconnus, admirés en vitrine, ils deviennent invisibles, oubliés, méprisés sur les trottoirs d’Alice.

Ils marchent pourtant en guenilles sur quarante mille ans d’histoire, avec leurs jambes plus grêles que les guerriers masaïs, leurs fronts bas sous une tignasse parfois blonde et ce regard qui met le Blanc en contact direct avec quelque chose d’inconnu, d’archaïque mais de vivant. Un regard qui donne le vertige.

Et quand on les voit s’effondrer, ivres morts, on a le sentiment du massacre, à coups de bouteilles, d’une vieille race d’humains qui nous parle du temps où on peignait le ciel sur le mur fragile de nos grottes ; le sentiment d’avoir assisté à l’apparition magique d’un ancêtre de la préhistoire pour le retrouver couché là, dans le caniveau. Cela sent le suicide ; cela sent l’assassinat.

Ils étaient plus de 300000. C’était il y a un peu plus de deux siècles, Cook le navigateur vogue alors sur le Pacifique. Il vient de découvrir Tahiti et la Nouvelle-Zélande. On l’a chargé d’une mission : chercher la « terre du Grand Sud » et signer, au nom du roi, un traité avec les indigènes. Mais Cook est pressé, il ne demande rien, n’obtient donc aucun accord, ignore Sydney et file vers le détroit de Torres.

Quelques années plus tard, les Britanniques arrivent, découvrent les aborigènes avec le même cri que les enfants du capitaine Grant de Jules Verne : « Un singe ! Voilà un singe ! » Pas d’agriculture, pas d’élevage, mais cinq cents peuples de grands hommes nus qui dorment près du feu à la belle étoile, chassent, font de la cueillette et marchent, marchent sur des centaines de kilomètres entre les points d’eau. Pour les Britanniques, les aborigènes ne sont que des poissons dans l’eau, des oiseaux dans l’air : iln’y a rien à négocier.

Le continent est déclaré « Terra nullius », terre inhabitée. Le plus gros mensonge de l’histoire australienne. La négation des aborigènes. Une épouvantable fiction. Elle va perdurer pendant deux siècles, jusqu’à ce qu’une loi fédérale l’abolisse une nuit de Saint-Sylvestre 1993. Deux siècles pendant lesquels les aborigènes sont massacrés.

Au début des années 30, ils ne sont plus que 67000. Tout étranger immigré devient aussitôt citoyen australien, pas l’aborigène issu de cette terre bien avant le royaume d’Angleterre et les pyramides d’Egypte ! Il faut attendre l’an 1967, il y a moins de trente ans, pour qu’un référendum leur reconnaisse la citoyenneté australienne. Ils n’avaient déjà plus de terres et les fermiers renvoient désormais ces stockmen qui ne sont plus leurs esclaves. Ils n’ont plus de travail mais accèdent, comme tout homme libre, au droit... de boire de l’alcool. Alors, ils se tuent en buvant.

Les Australiens sont fils de colons, de solides gaillards, durs à la tâche ; ils ont bâti un grand pays, de vastes fermes, des hôpitaux modernes et de bonnes écoles. A leurs côtés, les aborigènes vivent comme un peuple du tiers monde. Il suffit de lire le rapport annuel de l’école de santé de Menzies. Les uns, blancs, meurent à 70 ans, les autres à 45, à un rythme trois à quatre fois plus élevé.

Ils souffrent d’alcoolisme, de diabète, d’obésité, d’anémie, de gastro-entérite, de MST, d’infections respiratoires. Quand les enfants des Blancs meurent au rythme de 8 pour mille, les aborigènes atteignent un taux de 30 pour mille en 1980 ; 32 pour mille en 1990 : le problème s’aggrave.

Ce que le rapport ne dit pas mais que tout le monde sait, c’est que les aborigènes souffrent d’un mal plus profond, qui plonge jusqu’au ventre de la planète, celle de leurs ancêtres, de leurs racines, du lien métaphysique qui les relie à l’univers : la privation de leurs terres. Sans leurs territoires, ces nomades se sentent perdus. Sans sa terre, un aborigène est un être sans repères, aliéné, disloqué : il n’existe plus. Terra nullius, homo nullius.

Pour le ressentir, il faut quitter Alice et filer vers le nord-ouest pendant 300 kilomètres, sur une piste droite et profonde, comme tracée avec la pointe d’un bâton. On roule, auréolé de poussière rouge, jusqu’à ce que le soleil couchant mette le feu au bush australien. Au bout du chemin est la réserve de Yuendumu : une mission baptiste, une école en dur et des maisons légères avec des toits en tôle ondulée. On a poussé les lits dehors pour dormir le nez dans les étoiles : il fait encore 30°C.

La télé allumée est posée sur une table en plein air mais on cuit le pain sous la cendre d’un feu de bois. On entend la musique de la langue walpri, qui sonne comme une note basse venue du sol. L’obscurité est agitée par le mouvement incessant des femmes et les courses-poursuites des chiens et des gosses. Les hommes ne bougent pas, appuyés contre l’ombre dense d’une vieille voiture avec cette façon particulière de se tenir immobile, silencieux, invisible. On tourne la tête et, soudain, ils sont là, révélés par la lueur de la lune, du feu de bois, d’une cigarette ou d’un sourire : la nuit de Yuendumu est pleine de ses habitants.

Bess Nungarray est née ici, sous un auvent, en plein bush. A 33 ans, la jeune femme, brillante, travaille pour les siens au Central Land Council d’Alice Springs. Mais elle n’a jamais oublié les histoires de Yuendumu, celles que les vieux racontent aux enfants, la découverte par les Blancs d’une mine d’or , les familles entières em-menées par la force à 700 kilomètres d’ici, les viols, l’eau empoisonnée dans les puits, les affrontementsdes années 30 et le massacre de Connistan : « A 30 kilomètres au nord-est, un Blanc, Frederik Brooks, a été tué d’un coup de lance parce qu’il avait volé une femme, raconte Bess.

En représailles, les colons et les policiers ont encerclé une quarantaine d’hommes, de femmes et d’enfants. Et ilsles ont tous massacrés. » Dans le bush, la chasse à l’abo-rigène va durer trois mois : « Ils parcouraient la région en camion, tuaient tout ce qui était noir, ramassaient les survivants et les jetaient ici, dans cette réserve-prison. » Mais le siècle avance et le temps n’est plus au massacre. On finit par renoncer à tuer le primitif, pas à l’assimiler, pas à le transformer en bon chrétien, en bon Australien, définitivement débarrassé de sa cervelle millénaire de nomade du bush. « Je me rappelle mon retour de l’école, maman sur le pas de la porte et cette voiture qui attendait sur la route.

Il y avait une femme blanche qui se tenait là et j’ai entendu ma mère qui demandait : "Pouvez-vous au moins me donner un peu de temps pour préparer les enfants ?" La femme a répondu : "Non, il faut qu’ils viennent maintenant..." On ne nous a jamais dit pourquoi on nous avait pris », témoigne Jean Carter dans un livre, « The Lost Children », qui raconte le destin de quelques-uns des 100000 enfants aborigènes enlevés très jeunes, envoyés dans des institutions ou des familles adoptives et qui ont compris un jour, grâce aux regards des autres, qu’ils ne seraient jamais blancs.

Certains ont réussi, sont devenus fonctionnaires ou avocats, d’autres ont sombré et beaucoup ont passé leur vie à tenter de retrouver leur famille, leur mémoire, leur culture. « Ce sont des philosophes, des métaphysiciens, des poètes, des conteurs, des mathématiciens, des artistes... Ils me fascinent », dit Chris, robuste australienne qui a fini par s’installer à Yuendumu. Elle

peut vous parler toute une nuit de l’infinie complexité des skins-names, un nom d’adoption qui règle la vie sociale, édicte les tabous du mariage et les devoirs d’assistance, vous attribue un « père » et des « filles », un nom qui vous fait trouver une place dans la tribu : « Un grand linguiste a dit que leur système de skins-names ressemblait à nos mathématiques modernes », dit Chris. Rien n’est écrit mais tout est mémorisé, comme le vocabulaire d’une langue, « assez riche pour remplir quatre volumes d’un dictionnaire d’Oxford ».

Tout est codé, comme ces peintures aux « rayons X » sur écorce. On y voit le dehors et le dedans des choses, des milliers de petits points, de traits, de lignes dont eux seuls savent la signification et qui parlent tous du Dreamtime, le temps des rêves, celui qui fut, est et sera. Eux savent tracer la toile d’araignée des Dreamlines, ces chemins invisibles qui traversent toute l’Australie et relient les sites sacrés, points mythiques où les ancêtres ont jeté un boomerang, tué un kangourou géant, ont fait l’amour ou créé une montagne.

Animaux, plantes, hommes, soleil ou pluie, tout est rêve et tout l’alimente, comme une immense banque de données universelle. Et dans les tribus, parfois espacées de plusieurs centaines de kilomètres, chacun connaît un morceau de l’histoire qui, mis bout à bout comme des chapitres, parle du même Rêve. C’est ce monde, cette terre que l’aborigène fait vivre en la parcourant, en lui parlant, en répétant les gestes rituels et les cérémonies. Elle n’est pas sa propriété ; c’est lui qui appartient à la terre. Chris a raison : les aborigènes sont un peuple d’intellectuels. Des amoureux du désert.

Il suffit de partir avec les tantes de Bess, de rouler une bonne centaine de kilomètres jusqu’au lieu de leur naissance, de les écouter annoncer en chantant leur arrivée à la terre, de voir ces vieilles femmes fripées et avachies se transformer en gamines excitées qui coursent une oie sauvage ou un chat du désert, creusent à 2 mètres de profondeur pour déterrer une bush potatoe ou montrent quelques bosses de terrain en rappelant que « c’est là où les femmes du Dreamtime ont dansé... » pour comprendre que les aborigènes lisent leur terre comme un grand livre.

Il suffit de rentrer à Yuendumu et de s’asseoir sur le matelas luisant de crasse de Lloyd Spencer, de le regarder balancer son crâne rasé et de l’écouter raconter l’histoire de sa grotte et du grand géant : « Un être de 20 pieds qui tuait et mangeait les jeunes regroupés dans les cérémonies d’initiation, celles interdites aux femmes... » Les jeunes ont fini par enfumer la grotte du géant et par le transpercer de leurs lances : « Il a couru vers l’ouest, perdant les morceaux de son corps qui ont fait les montagnes et son sang qui a crée les lacs.

Il ne lui restait plus que le coeur. Et quand on va là-bas chasser ou rêver, on l’entend toujours battre : boum, boum, boum... » Lloyd est responsable de la grotte, son père l’a initié, lui a appris à redessiner les cercles magiques sur les murs. Pendant l’été, la période des cérémonies, il emmène les jeunes de Yuendumu des semaines entières dans le bush pour les initier. Ceux qui le veulent encore ; pas ceux qui sont restés trop longtemps, trop loin du bush. Ceux-là se retrouvent la nuit pour de mauvaises cérémonies, le nez plongé dans un bidon, à sniffer de l’essence. Lloyd baisse la tête : « Sans la terre, nous ne sommes plus rien. »

Lloyd ne le sait pas mais à 2000 kilomètres au nord de son matelas crasseux, loin de la grande barrière de corail, sur un rocher des îles Murray, un homme, transformé par la magie des Blancs en dossier puis en cas, en projet de texte et enfin en loi, a commencé à renverser le cours des choses. Quand le 3 juin 1992, sept juges de la Haute Cour rendent leur verdict dans « l’affaire Mabo », voilà dix ans qu’Eddie Mabo, chef de tribu, a déposé sa plainte... et deux ans qu’il est mort d’un cancer.

Devant les juges, Eddie Mabo revendiquait sa terre. Jamais aucune plainte de ce genre n’a été satisfaite. La longue procédure est terminée, les sept juges se sont prononcés, dans un volumineux document. Résumons : si un indigène peut prouver qu’il vit toujours sur sa terre et qu’il a avec elle une relation culturelle et religieuse, cette terre lui appartient ! Pour la première fois, un tribunal reconnaît que la « terra nullius » est une fiction. Il crée la notion de « native title ». C’est une formidable révolution !

Et personne ne s’y trompe. Pendant dix-huit mois, l’affaire Mabo va faire la une de tous les journaux australiens. Qu’on applique cette jurisprudence et 10% des aborigènes peuvent revendiquer leur terre. Bien sûr, cela ne concerne pas les titres de propriété validés à des particuliers ou des entreprises depuis 1788 ; pas les fermes achetées, les baux pastoraux en vigueur ou les concessions minières mais bien les terres domaniales de la couronne, les baux qui viennent à échéance et le sous-sol, bourré d’or, de diamants et de minerais précieux qui font la richesse du continent !

Déjà, la presse publie de grandes cartes montrant les régions sujettes à revendication. On s’enflamme. D’autant que la tragédie des aborigènes remue la conscience australienne. Dans le quartier aborigène de Redfern, à Sydney, de petites émeutes éclatent régulièrement. Les indigènes se révoltent ! Et la répression est brutale. La pacifique Australie écarquille les yeux, surtout quand éclate « l’affaire des pendus » dans les prisons. En dix ans, 99 aborigènes sont retrouvés morts, suicidés dans les locaux de la police ou dans les cellules. On crée une Royale Commission d’enquête.

A Sydney, dans un petit pavillon d’un modeste quartier, un vieux colosse, Hal Wootten, ancien juge à la Cour suprême, a les mains qui tremblent mais l’oeil et le raisonnement toujours solide. Il a enquêté personnellement sur 19 cas de pendaisons. Quatre années de travail, 19 rapports de 80 à 400 pages chacun. Non, les aborigènes n’ont pas été « suicidés » par les policiers mais on les a ramassés souvent ivres et jetés, brutalement et sans soins, dans une cellule où ils se réveillaient seuls, malades, en crise, enfermés, désespérés avec un drap et de quoi l’accrocher au plafond. Ou un rasoir dans leur poche.

Pourquoi tant d’aborigènes morts en prison ? « Parce qu’on n’hésite pas à les y jeter. Un taux d’incarcération quarante-cinq fois plus fort que les autres. Dans certains Etats, il suffit de dire "va te faire foutre" à un policier pour écoper légalement de... trois mois de prison. » Le rapport fait scandale, d’autant qu’on découvre une vidéo amateur où des flics jouent à se peindre le visage en noir avant un simulacre de pendaison. D’autant que la Royale Commission assortit ses conclusions de trois cent trente-neuf recommandations sur l’amélioration du sort des aborigènes, et précise que la condition sine qua non est... le retour à leur terre !

Tout est dit, le précédent juridique est aboli, les intellectuels sont mobilisés ; aujourd’hui, les aborigènes sont 1,5% de la population, 250000 citoyens répartis dans toute l’Australie. Reste la volonté politique et un homme pour faire appliquer un programme impopulaire. L’ex-Premier ministre Bob Hawke avait promis un traité que les impératifs électoraux ont fait tomber dans les oubliettes. Arrive Paul Keatings, nouveau Premier ministre travailliste, surdoué de la politique, militant à 15 ans, ministre de l’économie à 35, et qui ronge son frein en attendant de laisser son nom dans l’Histoire. Il a un langage direct, cru, parfois virulent, et la gouaille des banlieues.

Il est populaire et on le sent sincère sur le problème aborigène. Il sait que l’Australie, pays moderne, ne peut prétendre à sa vraie place dans le monde sans réussir sa réconciliation avec l’histoire de la colonisation, qu’elle peut difficilement donner des leçons démocratiques à ses voisins du Pacifique et de l’Asie en gardant sur son front cette tache noire.

Il sait qu’on a fêté le centenaire de la fédération en 1988, qu’on fêtera le bicentenaire de la découverte de l’Australie en 2001, un an à peine après les jeux Olympiques de Sydney ; il sait que le pays ne peut plus nier son identité et que le mythe de l’Australie blanche a vécu. Il est temps. Le 10 décembre 1992, en plein coeur de Redfern, il prononce un discours historique à 3 kilomètres de l’endroit où les colons ont débarqué.

Ecoutez : « Acte de reconnaissance. Nous avons pris la terre traditionnelle et écrasé le mode de vie ancestral. Nous avons apporté les maladies, l’alcool, nous avons commis des meurtres, pris les enfants à leur mère. Nous avons pratiqué la discrimination et l’exclusion. C’est notre ignorance, notre faute... Les aborigènes ont formé notre identité... Imaginez que vous êtes la plus vieille culture du monde et qu’on vous dise que vous êtes sans utilité, sans intérêt. Mais la culpabilité n’est pas un sentiment constructif... "Mabo" est une décision historique.

Il y a tout à gagner... » Un an plus tard, il soumet un projet de loi, les parlementaires renâclent, il les enferme dans l’assembléeen affirmant que le projet serait voté à la fin de l’année. En pleine période de Noël ! Le 31 décembre 1993. A minuit, 200 députés se lèvent pour applaudir un texte historique : le projet est voté.

Dehors, c’est le tollé. Le chef de l’opposition parle « d’un jour de honte pour la nation et de désastre pour l’Australie », le chef de l’Etat d’Australie-Occidentale fait voter un projet résolument contraire à « Mabo » et les mineurs menacent. « Ce pays oublie qu’il s’est créé sur l’élevage du mouton et l’exploitation des mines », dit Bill Hurdith, directeur de la chambre des mines, dans son bureau glacé de Sydney.

Et il aligne les chiffres : « 25 milliards de dollars de revenus en 1992-93. 175000 emplois avec le pétrole. A Orange, on a découvert une boule de minerai aurifère d’un million et demi d’onces à 100 mètres de profondeur. » Cette Orange-là est en or. « La moindre recherche coûte un demi-milliard de dollars ! Et vous croyez que les industriels vont palabrer pour savoir si les aborigènes vont leur permettre d’exploiter un site sacré, s’il faut payer des royalties ? Non.

Le business a horreur de l’incertitude. Horreur ! » Déjà, les grandes compagnies ont fait savoir au gouvernement qu’elles vont réinvestir à l’étranger. Et les journaux prévoient de beaux jours pour les avocats du pays et des centaines de procédures à venir. Du coup, le processus hésite et les aborigènes désespèrent.

Dans son pavillon de banlieue, Hal Wootten, le juge, sent parfois son vieux coeur lui manquer : « J’ai peur que le gouvernement n’ait pas la détermination suffisante pour faire appliquer la loi. Les intérêts sont énormes et les lobbies si puissants. Il faudrait une volonté politique en béton armé ! Sinon... »

Sinon on rencontrera au détour d’une rue d’Alice, agglutinés autour de l’ombre lumineuse d’un mur de bouteilles, ces fantômes venus de notre préhistoire, peuple d’intellectuels du désert aux yeux morts.

JEAN-PAUL MARI

10 mars 1994

Par Jean-Paul Mari

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