USA

Le Mur Américain

La toute nouvelle statue de la Liberté

Coup de colère de de l’écrivain américain Chuck Bowden

Il vit en Arizona et a assisté à la construction du Mur de plus de 3000 km qui séparent les USA du Mexique. Et il crie sa colère. Un indigné.

Par Charles Bowden

C’était il y a environ un an, j’étais dans une forêt nationale, à trois ou quatre cents mètres du mur, quand un drone passa tranquillement à quelques centaines de mètres d’altitude. L’avion ne faisait quasiment aucun bruit ; il était commandé à distance par des hommes assis dans une salle de contrôle, très loin de là, à Huachuca, une base abritant des services secrets américains. Il cherchait des pauvres – des hommes, des femmes, et des enfants.

Il faisait frais pour un jour d’été parce qu’il venait de pleuvoir ; un vert éclatant illuminait les collines, et un petit canyon que l’eau dévalait en cascade sur son lit de cailloux coupait au sud vers le Mexique. J’étais sur le sol américain et sous mes yeux s’étendait la terreur américaine.

Le mur est un tour de force politique exécuté au bon moment. À certains endroits, le mur est très laid ; à d’autres, il a l’air parfaitement innocent. Parfois, quand il serpente à travers les vallées, les déserts et les montagnes, le mur fait penser à une œuvre d’art. Mais il n’a jamais l’air de quelque chose qui va servir à empêcher des gens d’entrer aux États-Unis, et ce n’est jamais à ça qu’il sert.

Il sépare des villages en deux, soustrait illégalement des terres ici et là et rompt des liens entre membres d’une même famille. Surtout, le mur expose au grand jour les peurs de l’Amérique, et piétine ses idéaux. La plupart des citoyens américains approuvent la séparation d’avec le Mexique par un mur, et la plupart des citoyens américains ne verront jamais ce mur. Mais ils vont croire qu’il est indispensable ; et rien, aucun fait, fût-il avéré, ne les fera changer d’avis.

Pour les gens allant au Nord, le mur n’est qu’un obstacle de plus dans toute une vie d’obstacles.

Le corps a été trouvé à six kilomètres au sud de Duquesne Road à 7h39 du matin le 18 juillet. Ramon Alejandro Mendoza-Alcaraz était de Magdalena, dans l’État de Sonora, une ville connue pour son agriculture, son trafic de drogue, et la fête annuelle de San Francisco que l’on y célèbre depuis des siècles et qui attire des gens depuis les deux côtés de la frontière. Certains ont fait le vœu d’y aller à pied et parcourent entre 80 et 160 kilomètres pour assister à la célébration.

Ramon a vécu vingt-sept ans. L’autre corps a été trouvé le 25 juillet. Jose Francisco Lira-Cendo a atteint l’âge de vingt-huit ans. Il venait de Caborca, État de Sonora, une ville connue pour son agriculture et son trafic de drogue. Jusqu’à présent, treize corps ont été retrouvés dans le comté cette année. Ils étaient tous entrés illégalement aux États-Unis. Ils avaient franchi des barrières, des barrages de police sur la route, et dans la plupart des cas, le mur.

Je parviens à rester calme en faisant abstraction de ce que j’ai en face de moi. Les cadavres ont été retrouvés à quinze ou vingt kilomètres de chez moi. Je connais les villes d’où ils viennent, et je sais ce que ça fait d’entrer illégalement aux États-Unis pour l’avoir fait à de nombreuses reprises. Il y a près de trente ans, j’ai traversé la frontière par l’ouest du Sonora un 21 juin et j’ai marché pendant soixante-dix kilomètres en une seule nuit à travers un désert brûlant. J’étais en bonne condition physique à l’époque, mais cette marche m’avait presque achevé.

Les Mexicains qui marchaient autour de moi cette nuit-là avaient une pression supplémentaire : ils étaient recherchés par des agents du gouvernement américain et seraient renvoyés au Mexique s’ils étaient pris. Moi, j’étais seulement là pour donner un peu de vie à un article que j’écrivais pour un quotidien sur le fait que la frontière mexicaine était devenue un véritable charnier depuis que des hommes, des femmes et des enfants traversaient les terrains les plus impraticables dans l’espoir de trouver le moyen de gagner leur vie aux États-Unis.

Il n’y avait pas de mur à l’époque, il n’y avait pas non plus vingt mille agents sur la frontière occupés à essayer d’arrêter des Mexicains. Mais il y avait déjà le désespoir et la mort, et la misère est restée une constante tout au long de ces années.

Ici je nourris les oiseaux. Je fais pousser des fleurs. Et je m’efforce d’oublier tous les morts. J’y échoue presque toujours. J’ai passé ma vie sur cette frontière et il n’est rien sur la migration du peuple mexicain depuis la mort vers la vie qui soit jamais loin de mon esprit et de mon cœur. Le mur n’est que le déni le plus récent de ce qui se passe et de pourquoi cela se passe.

Le mur coupe des villages en deux, le mur soustrait illégalement des terres, le mur coûte des milliards de dollars, et le mur n’arrête personne. Dans la vallée de l’Altar, un lieu que j’aime depuis mon enfance, le mur n’était pas érigé depuis une semaine que des passages avec portes y avaient déjà été pratiqués. Les Mexicains avaient judicieusement posé les gonds de leur côté de la barrière.

La frontière des États-Unis avec le Mexique n’a jamais été hermétique, et elle ne le sera jamais. Elle est trop vaste pour être entièrement sous contrôle et l’économie américaine est trop vorace pour supporter l’existence d’une frontière hermétiquement fermée. Le seul moyen d’empêcher l’immigration illégale serait de créer un pays si abject que personne n’essaierait plus de s’y introduire. L’ancienne Union soviétique vient à l’esprit en tant que modèle possible, ou peut-être la Somalie telle qu’elle est aujourd’hui.

De nombreux Américains s’enorgueillissent du fait que leurs ancêtres sont entrés légalement aux États-Unis. Ils oublient qu’il était presque impossible d’être rejeté. Un tiers de la population actuelle descend de gens qui sont entrés par un lieu unique, à New York, Ellis Island. Ils devaient répondre à vingt-neuf questions, ne pas être dangereusement malades ou fous, et ne pas être des criminels notoires. Seuls deux pour cent des demandeurs d’asile étaient rejetés par les États-Unis. Bien entendu, ils avaient quasiment tous été rejetés par leur pays d’origine. Et c’était la raison pour laquelle ils arrivaient à Ellis Island.

Ils étaient des détritus humains rejetés par leur pays d’origine. Je descends moi-même de ces gens-là. Les Mexicains venant au nord sont très similaires. Mal éduqués, pauvres, et indésirables au Mexique. Et capables de créer une nouvelle vie dans une nouvelle langue dans un nouveau pays. Ils sont exactement le genre de gens dont le Mexique a besoin s’il veut prospérer, et ils sont exactement le genre de gens que le Mexique rejette parce que c’est une ploutocratie corrompue qui fonctionne en terrorisant et en écrasant ses propres citoyens.

De nombreuses forces alimentent la migration vers le nord – un accord de libre-échange qui a détruit l’agriculture paysanne et anéanti les petites industries, une violence croissante nourrie par la prohibition américaine de certaines drogues et par une politique délibérée du gouvernement mexicain, une population croissante établie sur des fondations soigneusement pillées… – et des chercheurs passeront plusieurs générations à décortiquer ces faits pour en chercher les causes.

Maintenant, ça n’a presque plus d’importance, le mouvement est amorcé, et rester au Mexique est synonyme d’échec pour un individu et d’explosion à l’échelle du pays. Parallèlement, une réaction brutale contre l’immigration s’est développée aux États-Unis. Ces questions aussi seront décortiquées plus tard par des spécialistes. Mais, comme la migration elle-même, la montée du sentiment anti-immigration aux États-Unis a désormais sa propre vie. Elle correspond à une vieille habitude américaine d’hostilité envers les immigrants. Hostilité renouvelée à chaque fois que de nouvelles arrivées font apparaître de nouveaux visages dans les villes.

Cette peur soudaine qui pousse les Américains à construire un mur géant va causer plus de dégâts que l’immigration ou la drogue. L’immigration illégale représente tout au plus quatre pour cent de la population américaine, mais pour une raison ou pour une autre cette infime fraction terrorise les quatre-vingt-seize pour cent restant et a entraîné la création d’un nouveau rideau de fer pour bien séparer tous ces basanés de leurs voisins.

Je vis à une époque où règne la laideur. Cette nouvelle époque toute de murs et de peur est étrangère à ma nature. Alors je regarde les oiseaux dans une crique près de la frontière, tandis que la plus grande migration humaine sur terre passe devant ma porte et que le mur étrangle lentement le chemin de la vie sur mon sol. C’est la raison pour laquelle ce livre est important. Le mur qui se construit aujourd’hui sur la frontière sud des États-Unis est une déclaration officielle de fermeture de la société américaine.

Ce n’est pas une stratégie pour contrôler l’immigration : personne au gouvernement ne pense sérieusement que le mur aura cet effet. C’est un monument de plus de trois mille kilomètres élevé en l’honneur de la peur de l’autre chez les Américains. Le pays qui abritait la statue de la Liberté dans le port de New York juste à côté d’Ellis Island a disparu. La nouvelle Amérique a besoin d’un mur pour dormir la nuit.

Le poème d’Emma Lazarus écrit sur le socle de la statue de la Liberté dit :

Le nouveau colosse

Par Emma Lazarus, 1883

À la différence des rivages grecs où un géant d’airain Au talon conquérant enjambait les mers Ici, devant nos portes battues par les flots et illuminées par le couchant se tiendra Une femme puissante avec une torche dont la flamme Est la foudre captive, et le nom Mère des exilés. Son flambeau Invite le monde entier ; son doux regard éclaire Le port relié par des ponts suspendus qu’encadrent les cités jumelles. "Garde, Vieux Monde, tes fastes d’un autre âge !" proclame-t-elle De ses lèvres closes, "Donne-moi tes pauvres, tes exténués, Tes masses agglutinées aspirant à vivre libre, Le rebus misérable de tes rivages surpeuplés. Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête me les apporte Je dresse ma lumière au-dessus de la Porte d’Or !

L’invitation est aujourd’hui nulle et non avenue, interdite par la loi. Personne n’a écrit de poème célébrant le mur. Peut-être est-il temps de bien le regarder.

Des cardinaux à tête noire sont repartis au moment où la pluie atteignait la frontière. Je m’efforce de penser à eux et non pas aux morts juste au sud de chez moi. Trois groupes différents d’immigrés clandestins ont dit aux agents fédéraux avoir passé un convoi de neufs hommes portant des sacs à dos de ce côté-ci de la frontière. Ils avaient été abattus à l’arme automatique environ un mois plus tôt. Ils passaient de la marijuana aux États-Unis et se sont fait tuer par des concurrents.

Bien sûr, peut-être que ceci n’est jamais arrivé, peut-être que les morts ne sont pas morts. Personne ne croit que de tous ceux qui meurent en essayant de traverser sont retrouvés.

Cette tuerie a eu lieu il y a un mois. Jusqu’à présent, aucun agent fédéral n’a jamais épluché ces rapports parce qu’ils ne sont d’aucune importance dans cette nouvelle Amérique. Dans cette nouvelle Amérique, on a un appétit insatiable pour les drogues et on méprise les gens qui les fournissent. Dans cette nouvelle Amérique, on a un appétit insatiable pour le travail pas cher et on méprise les gens qui le font.

Dans cette nouvelle Amérique, il y a un mur de trois mille kilomètres de long et une envie croissante de traquer les Mexicains clandestins et de les renvoyer chez eux. Dans cette nouvelle Amérique, les migrants sont perçus comme une menace à la sécurité nationale ; et la sécurité nationale n’est jamais définie. Ni remise en question.

Dans cette nouvelle Amérique, la plus grande de toutes les drogues est légale et elle est distribuée en toute impunité par des politiciens. Cette drogue est la peur, et le peuple américain y est devenu accro. C’est pour ça que le mur existe et c’est pour ça que ce livre existe. Le mur existe dans notre esprit en tant que solution et il existe sur le terrain en tant qu’acte. Ces forces auxquelles le mur tente de répondre – la drogue, les pauvres – ne peuvent pas être contenues, ni stoppées, ni définies par un mur. Mais le mur parle au nom d’une nouvelle Amérique en anéantissant les idées chères à l’Amérique d’avant.

C’est pour ça que la statue de la Liberté doit être enlevée, et peut-être même bannie du regard avant qu’elle n’embrouille les enfants. La lumière à la Porte d’Or est désormais une batterie de projecteurs illuminant le mur aux heures des ténèbres, de crainte que « les pauvres, les exténués » ne se faufilent pour accomplir leurs rêves.

Voir les photos du Mur en noir et blanc de Maurice Sherif

Par Chuck Bowden

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