CAMBODGE 17 juillet 1998

Cambodge : Les derniers Khmers Rouges

Le Far West de Pailin

Berceau des Khmers rouges, Pailin est devenue le bastion de l’argent roi et de toutes les corruptions. Et la fièvre des élections législatives, qui auront lieu le 26 juillet, ne semble pas l’atteindre.

L’homme a le regard enfiévré des chercheurs d’or. Les pieds dans la boue, entre la forêt et la rizière où abondent, en cette saison de pluie, les serpents, il contemple le versant de la colline comme s’il s’agissait d’une grosse pépite. Dans les entrailles des monts de Pailin se cachent une foule de trésors, rubis et saphirs. Et Kan Kong, ancien gros commerçant venu tout droit de la plaine de Battambang tenter sa chance sur ces hauteurs flamboyantes, creuse et creuse encore, tel un damné, avec six hommes en sueur sous ses ordres, crottés jusqu’au cou, des visages durs mais le coeur à l’ouvrage, payés 12 francs par jour, soit près de trois fois le salaire d’un fonctionnaire, avec une prime pour chaque belle pierre dégotée. Kan Kong, qui a investi 12 000 francs - une fortune dans les parages - en Kärcher et en tamis, s’y connaît en négoce des pierres : la vingtaine de petits cailloux bleus et rouges, récolte du jour, qui roulent dans ses mains calleuses lui promettent, assure-t-il, un avenir de nanti. La seule inquiétude pointant sur son visage buriné qui s’anime à chaque scintillement des gemmes est celle du découvreur de butin redoutant quelque desperado, comme aux temps mythiques du Klondike de Jack London ou de la Californie du général Suter décrite par Blaise Cendrars. Et les desperados, dans les rues poussiéreuses de Pailin, sont légion. Tel Kan Kong, ils sont des centaines à affluer vers les monts verdoyants de Pailin, petite ville des confins du Cambodge, qui semble à mille lieues de la capitale, plongée dans une autre fièvre, celle des législatives du 26 juillet. Et pourtant, Pailin et Phnom Penh partagent la même propension à l’économie mafieuse, caractéristique de ce petit pays de 11 millions d’habitants, mi-anarchique, mi-féodal, qui s’essaie à la démocratie sous la houlette de son homme fort, Hun Sen, et verse dans l’implantation de la combine et de la corruption de haute volée. Avec ses maisons de bois cossues, ses bars karaoké, ses salons de massage, ses allées boueuses aux odeurs fortes, ses échoppes de pierres précieuses où l’on ne compte plus en riels, la monnaie cambodgienne, mais en bahts thaïlandais ou en dollars, avec ses vagabonds à la mine ébahie et ses escrocs à la pelle, ses défricheurs et ses coureurs de jungle, Pailin a des allures de ville-champignon, de cité du Far West hantée par des aventuriers de tout poil, des trafiquants divers, des négociants en bois précieux mais aussi en héroïne et en marijuana. Quelle métamorphose... Pailin, c’est le fief de Ieng Sary, l’ancien bras droit de Pol Pot, dont le règne de 1975 à 1979 se solda par la mort de 1,7 million de Cambodgiens. Pol Pot a rendu l’âme en avril dernier, dans la forêt du Nord, à deux pas de la frontière thaïlandaise, d’une crise cardiaque selon la version officielle, d’empoisonnement selon des sources occidentales. Ieng Sary, lui, jouit à 70 ans de la plus totale impunité, en vertu d’une amnistie accordée après son adieu aux armes, en août 1996, par le roi Sihanouk. Longtemps, dans son fief aux abords dûment minés, Ieng Sary, ancien élève du lycée Condorcet et de l’Institut d’études politiques de Paris, gouverna son territoire comme un despote : monnaie abolie, dénonciation des parents par les enfants, séances d’autocritique, exécution du moindre « déviationniste », apologie de la pureté de la race khmère, écoute de la radio interdite... « C’était le règne de la terreur, se rappelle le chef du village de Kon Pnom (Petite Montagne), à l’orée de Pailin. Les hommes et les femmes étaient séparés, on n’avait même pas le droit de venir en aide à nos familles. » Puis le potentat, fort d’une milice de 4 000 hommes, s’éloigna peu à peu de Pol Pot. Et transforma le camp retranché de Pailin, haut lieu de la rhétorique khmère rouge, en baronnie du commerce triomphant et aujourd’hui de toutes les engeances. La paix des portefeuilles La reddition de Ieng Sary n’est ainsi que théorique. S’il a enterré la hache de guerre, c’est pour mieux gérer son royaume. La paix à Pailin est d’abord celle des portefeuilles. Dans son bastion aux mille trafics, Ieng Sary et ses hommes de main ont fondé une république autonome qui cache son nom. A deux heures de piste de la ville de Battambang, on découvre la bourgade après une barrière qui tient lieu de frontière et que franchissent les aventuriers du coin, attirés par le gain. Un casino aux néons bleus vient d’accueillir ses premiers clients. Plus loin fleurissent les bordels, une douzaine au total, autant de petits saloons où le soir s’enivrent les trafiquants. Malade, Ieng Sary, lui, se terre en Thaïlande. Il a laissé les clés du royaume à deux hommes : Y Chhien, ancien garde du corps de Pol Pot, et son propre fils, Ieng Vuth. Celui-ci trône comme un pacha dans la minuscule mairie, posée sur le bord de la piste. « Nous avons de grands projets pour la ville », dit le cacique. Entouré d’une foule de conseilleurs, incontournables pour toute tractation, il désigne les collines, la station de radio FM qui distille une parole toute favorable aux notables-trafiquants, les générateurs qui fournissent l’électricité, les maçons qui bâtissent de luxueuses demeures. Et qu’importe si le commerce de bois avec la Thaïlande subit les affres de la crise, qu’importe si les impôts ne rentrent pas, puisque Pailin ne prélève pas de taxes, ou si peu. Les trafics de la baronnie de Ieng Vuth s’avèrent si lucratifs... Les anciens bourreaux sont là Dans les collines de Pailin, on croise divers intermédiaires douteux, de mystérieux émissaires thaïlandais en véhicules tout terrain, mais aussi d’autres chercheurs de fortune, tel le colonel David Mead, personnage volubile et rondouillard. Ancien attaché de défense à l’ambassade d’Australie à Phnom Penh, il a rendu son tablier pour acheter un « morceau de terrain pour une bouchée de pain ». Lui aussi fonde de grands espoirs dans les commerces de Pailin et veut bâtir un ranch, non loin des mines de rubis et de saphir, sait-on jamais... On lui prête l’intention de fonder une milice privée pour défendre les apprentis orpailleurs. Plus loin, dans une bicoque, vit en toute impunité Noun Paet, un commandant khmer rouge accusé d’avoir exécuté trois otages occidentaux en 1994, dont le Français Jean-Michel Braquet. Visiter Pailin réserve d’autres surprises, comme cette rencontre avec le responsable du comité électoral, qui ne présente pas vraiment, c’est le moins que l’on puisse dire, le profil du parfait démocrate. Ce n’est autre que Mei Meakk, l’ex-secrétaire particulier de Pol Pot, son conseiller militaire, l’homme des basses oeuvres, l’exécuteur de toutes ses volontés. Les rescapés des maquis en frémissent encore. La calvitie cachée par un chapeau de brousse délavé, il trône dans un local sombre, mâche interminablement du chewing-gum, boit du soda américain et attend le scrutin sous des slogans qui laisseraient plus d’un guérillero rêveur : « L’argent permet de se faire des amis », « La richesse peut rendre un homme libre » et autres préceptes à la Guizot qui, voilà peu encore, à Pailin, auraient valu à leurs auteurs le châtiment suprême. Et l’ancien sbire de « frère numéro un », âgé de 52 ans, de décliner sans gêne aucune quelques principes démocratiques, comme pour mieux effacer son passé : « Maintenant, le Cambodge peut choisir en toute liberté ses chefs... » A une demi-heure de route de cette ville qui semble avoir perdu la mémoire, à l’instar du Cambodge tout entier, ce sont trois autres anciens fidèles de Pol Pot qui surgissent de la forêt, après avoir fait défection en mai. « Nous ne regrettons rien, annonce crûment le sexagénaire Chan Youran, qui fut ambassadeur du régime khmer rouge à Pékin et aux Nations unies. Nous avons cru dans le nationalisme cambodgien jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à il y a trois semaines. » Le trio vit aujourd’hui sous la protection des maîtres de Pailin, qui ne demandent qu’à tirer un trait sur les années de plomb, pour leur plus grand bénéfice, avec l’assentiment de Hun Sen. Tandis que le paysan Sourn Hon, 47 ans, se lamente sur sa condition, devant une pauvre rizière, à l’orée du fief opulent des anciens bourreaux cambodgiens. Pailin est à l’image du petit royaume dont l’homme fort, Hun Sen, officiellement second Premier ministre, ne cesse de prôner la réconciliation nationale. Quitte à s’allier aux ennemis d’hier. Et à récolter la tempête du côté des deux opposants, le prince Norodom Ranariddh, fils du roi, professeur de droit à ses heures perdues à l’université d’Aix-en-Provence, évincé de son poste de premier Premier ministre à la suite d’un coup de force mené par Hun Sen en juillet 1997 ; et (Sam) Rainsy, ex-cadre de Paribas, reconverti dans la politique cambodgienne. Le premier cultive l’image charismatique de son père, Norodom Sihanouk, qui vit retranché dans la villa royale de Siem Reap, à quelques encablures des ruines d’Angkor, dynastie fondée au IXe siècle et dont il est le dépositaire. « Voter pour mon parti, le Funcinpec, c’est voter contre un régime dictatorial », s’époumone Ranariddh d’une voix de fausset, citoyen français qui a oublié la langue khmère. « Au Cambodge règne un climat de peur, de violence et de mensonge », ajoute le second. Le prince et le croisé des droits de l’homme, qui ne s’aiment guère, se rejoignent dans la dénonciation du régime de Hun Sen, sans peur des menaces. A leur secours vole le Centre des Nations unies pour les droits de l’homme, qui relève une centaine de disparitions ou d’assassinats imputés aux forces de sécurité depuis le coup de force de Hun Sen, l’an dernier, et 140 cas d’intimidation depuis le début de la campagne. « On a l’impression de revivre ce que l’on voit sur les bas-reliefs d’Angkor : des combats et des batailles incessants. L’histoire du Cambodge, même contemporaine, n’est faite que de violence », déplore Kann Kall, l’un des dirigeants de TPO, une organisation humanitaire qui tente de remédier, depuis trois ans, aux troubles psychologiques liés à la violence. « 35 à 40 % de la population cambodgienne a des problèmes psychologiques graves, estime cet ancien comptable de 35 ans. La guerre civile, les rivalités ont engendré l’alcoolisme, la violence domestique, la dépression. Traumatisme khmer rouge, élites massacrées, apathie ambiante, peur du voisin, manque d’initiative : les Cambodgiens semblent avoir peur maintenant de regarder l’avenir en face et de bâtir une vraie démocratie. » La puissance des fonctionnaires Tel est le testament de Pol Pot, une culture de la violence, à laquelle s’ajoute une tradition de l’impunité. La criminalité s’étend insidieusement. Policiers et soldats arrondissent leurs fins de mois par le racket, comme cet ancien Khmer rouge passé dans les rangs de l’armée gouvernementale et qui arrête les voitures sur la route de Treng, fusil en main. « Ici, tout s’achète, énonce un petit commerçant de Battambang, ancien élève de l’école française, devenu chauffeur. Un permis de conduire, 500 francs ; un passeport, 1 200 francs... » A la prison de Phnom Penh, un détenu français accusé de braquages de banque a réussi à acheter les clés de sa geôle 30 000 dollars, avant d’être neutralisé par une équipe de policiers chargés de surveiller les gardiens. Pour remédier aux lenteurs de la justice et à la corruption des magistrats - le salaire d’un juge s’élève à 120 francs par mois, alors qu’il en faut 600 pour nourrir une famille - les administrés en viennent aux vieilles recettes : la vendetta au pistolet-mitrailleur. Les journaux abondent en récits de vengeance et de règlements de comptes. Certes, depuis que Hun Sen s’est arrogé les pleins pouvoirs l’an dernier, l’Etat tente d’asseoir son autorité. Mais ses caisses sont quasiment vides, le budget est assuré à 40 % par l’aide internationale - ce qui correspond au montant des dépenses militaires - et les fonctionnaires provinciaux abusent de leur toute-puissance de satrapes pour s’enrichir. « Plus que Hun Sen, qui veut réellement une élection démocratique, estime un diplomate occidental, ce sont les cadres de province qui se livrent aux intimidations. » A Phnom Penh, l’insécurité règne sitôt la nuit tombée. Une grenade explose dans un parc d’attractions et tue une jeune fille. Quelques jours plus tard, d’autres engins font long feu dans les jardins du ministre de la Justice. On évoque des rivalités au sein des corps de sécurité... Deux commandants de l’armée, rappelle un enquêteur occidental, ont ainsi été récemment arrêtés pour « haute corruption », condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement puis libérés sur ordre du ministre de la Défense. A 20 kilomètres de là, dans sa résidence de Takhmau, entre rizières et capitale, Hun Sen a bien du mal à gérer l’héritage de Pol Pot. Côté rizières, il a réussi à amadouer les Khmers rouges, pour se targuer d’avoir semé la paix dans les campagnes. Côté capitale, d’autres graines ont poussé, sur un lit de corruption, qui relègue l’Etat de droit au rang de jachère. Sur ce terreau-là, loin de la plèbe, où le dialogue politique se solde parfois par des coups de fusil, les seigneurs de la guerre, reconvertis dans les affaires, continuent à s’entendre comme larrons en foire avec les combinards et les repentis. Olivier Weber

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Olivier Weber est aussi le réalisateur du documentaire Retour au Cambodge (France 5 et Voyage), 2004, un film en forme de voyage dans la mémoire avec Malay Phcar, jeune survivant des camps de la mort des khmers rouges.

17 juillet 1998

Par Olivier Weber

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