Fort de quatre festivals, le mois de mars 2009 est placé sous le signe de l’engagement. Il s’est ouvert tout d’abord à Paris au cinéma Action Christine avec le Festival International du Film des Droits de l’Homme. Puis, le Centre Georges Pompidou a pris le relais avec le festival Cinéma du Réel ; Genève a enchainé en accueillant le Festival du Film et Forum international sur les Droits Humains. Et le Touquet a enfin clos la ronde avec le FIGRA. Dense, mais… qu’en reste-t-il au final ? Instantanés au hasard de projections ou de rencontre.

RDC, aux confins de l’horreur

À l’action Christine, à Paris, le Festival International du Film des Droits de l’Homme a présenté du 3 au 15 mars 2009 sa 7e édition. Au programme, près de 30 longs métrages, parmi lesquels un documentaire se détache rapidement. « The greatest silence : rape in Congo » croise des histoires de vie brisées, mais réalise en outre l’autopsie de la démolition d’une nation. En République Démocratique du Congo, le viol comme arme de guerre est utilisé depuis 1999. Dix années marquées par l’ampleur sans précédent du nombre des victimes et la sauvagerie indicible de leurs criminels. Lisa F. Jackson se rend sur place pour rencontrer les survivantes, les équipes médicales, la police, les forces de l’ONU, les associations religieuses mais également les militaires et les violeurs. Ceux qui brisent les bases mêmes de leur société. Ceux qui détruisent – psychologiquement, mais aussi physiquement – des milliers de femmes, les condamnant parfois à une mort à court terme, toujours au rejet par leur village et à un traumatisme caractérisé par un mélange de honte, de douleur et de colère. Le documentaire, qui s’appuie sur des chiffres et des témoignages édifiants, représente pour Lisa F. Jackson une enquête d’autant plus courageuse que cette Américaine fut elle-même victime d’un viol collectif en 1982. Loin de tout voyeurisme, l’investigation vise au contraire à décortiquer les mécanismes de l’horreur, ces hommes ordinaires qui deviennent des monstres et les acteurs internationaux qui tirent profit de ces exactions. Jusqu’à quand ?

Droits de l’Homme – et après ?

Le festival Cinéma du Réel 2009 m’aura laissé un souvenir étrange. « La misère, la détresse, toujours et encore… comme s’il n’y avait rien d’autre ?! » À côté de moi, en pleine soirée du palmarès d’un festival qui s’attache à donner à voir le monde tel qu’il est, mon voisin déplore l’engagement de... « tous ces festivals ». Joli décalage ! La salle est comble. La tension provoquée par l’attente des résultats commence à devenir palpable, et voici qu’un spectateur regrette la couleur engagée de la programmation. « Quid de festivals dédiés à la nature ou à la poésie ? » ajoute le photographe qui évoque les arbres qu’il aime à immortaliser. Le noir se fait, l’annonce des résultats va commencer. Et si, oui, pour certains, les reportages dénonçant les inégalités et les malheurs qui frappent des populations entières dérangeaient plus encore que l’existence même de ces souffrances ?

Afrique du Sud, un chœur pour s’affranchir

« The Choir » de Michael Davie semble séduire les festivals. Ainsi, après avoir été diffusé au FIPA à Biarritz en janvier dernier, le voici à présent primé au Festival du Film et Forum international sur les Droits Humains à Genève. Faute de pouvoir m’y rendre, je fouille mes archives, retrouve le mail du réalisateur travaillant pour National Geographic et demande à recevoir le DVD. « The Choir » est le fruit de cinq années de reportage. Cinq années durant lesquelles Michael Davie suit Jabulani Shabangu, jeune adulte de 19 ans condamné à 7 ans d’emprisonnement dans le plus grand centre pénitencier de l’Afrique du Sud. L’enfance et les hontes, l’adolescence et les premières blessures, l’engrenage et la délinquance… Jabulani se livre, tandis qu’il ne tarde pas à rejoindre le chœur de la prison. Pour survivre en y trouvant la confiance en soi qui lui a toujours fait défaut, mais aussi pour se découvrir des compétences, une fierté et une voix. La clé ? Coleman, le chef de chœur, qui conduira ses « garçons » jusqu’au concours inter-prisons des chorales. La dureté de leur condition de vie - ou plutôt de survie - n’en est pas effacée. Ni la réalité de leur avenir à la sortie. Rythmé par les chants, la violence et l’espoir, la force du vrai et une grande humanité, le documentaire suit alors deux itinéraires de vie distincts, pour un voyage vers la dignité retrouvée. D’ailleurs, parmi les membres du jury du FIFDH 2009, Florence Aubenas, Louise Arbour ou encore Slimane Benaïssaj expliquent ainsi leur décision de lui décerner le Grand Prix du Festival : “For a creative documentary that pays tribute to all those who, in prison, discover their own inner freedom, and for a powerful story and music that show us the miracle of collective solidarity without pretending that there is anything glorious about life in prison.” A 34 ans, Michael Davie a déjà derrière lui un itinéraire impressionnant. Né en 1975 en Rhodésie, il trouve refuge avec ses parents en Australie en 1978. Mais l’Afrique et le théâtre de sa violence ont marqué leurs empreintes dans sa mémoire. A 22 ans, caméra au poing, il traverse ce continent du sud au nord, du Cape au Caire. Il naît de ce périple ces premiers documentaires, que suivent quantité d’autres, sur des sujets aussi divers que les réfugiés des Balkans, les enfants soldats ou, dernièrement, les gorilles comme espèce menacée, pour maintes reconnaissances de prestige. Mais à vous d’ouvrir l’œil : France 5 a acheté « The Choir » ; sa diffusion s’annonce prochaine…

Figra, une édition de succès et d’émotion

Avec 20 000 visiteurs et une augmentation de 23% sur le nombre des entrées par rapport à 2008, l’édition 2009 se révèle un succès. La raison ? La sensibilisation à la liberté de la presse par l’Appel des Appels, le tragique anniversaire des 50 années d’exil du Dalaï-Lama ou la qualité indiscutable de la programmation ? Au-delà des films en compétition, certaines diffusions inédites ont provoqué de forts moments d’émotion ce week-end au Touquet. Telle « La mort d’un peuple », un documentaire magistral témoignant de la vie des Tchouktches, chasseurs vivant des ressources de la mer, à l’extrême pointe de la taïga russe. D’eux, on ne sait rien. D’eux, on pourrait même d’ailleurs ne jamais rien savoir si Frédéric Tonolli ne témoignait pas. Après 15 années de va-et-vient entre la France et les terres arctiques, le réalisateur prouve en effet une stratégie d’ethnocide de la part du gouvernement russe. Ainsi à Ouelen, petite bourgade de quelque 750 âmes - dont 600 Tchouktches, où les Soviétiques ont apporté de l’alcool avant d’imposer leurs règles. Le régime a changé depuis bien sûr ; mais pas la volonté politique. Et les Russes poursuivent, voire renforcent, leur emprise sur ce peuple de chasseurs. Leur avenir se résume alors à une impasse, de la perte de leur langue à l’humiliation de vendre à la communauté le produit de leurs chasses, en passant par une croissance exponentielle du nombre des suicides. Jetée de surcroit en pâture à un nouveau tourisme de luxe en quête d’exotisme, leur société traditionnelle bascule et, à l’image de leur banquise, se craquelle irrémédiablement, tandis que le réalisateur se voit officiellement invité par les autorités à quitter ses amis. Trop tard, la démonstration du crime planifié est là… certes, mais le sablier est déjà tristement retourné.

Pour en savoir plus : Festival International du Film des Droits de l’Homme (FIFDH), Paris, www.alliance-cine.org Festival Cinéma du réel, Paris, www.cinereel.org Festival du Film et Forum international sur les Droits Humains (FIFDH), Genève, www.fifdh.org Festival International Grand Reportage d’Actualité et Documentaire de Société (FIGRA), Le Touquet, www.figra.fr Et « La mort d’un peuple », diffusion le 1er mai 2009 dans le cadre du magazine Thalassa, France 3.