POLOGNE 23 octobre 1993

Télécinéobs le 23/10/1993

Sobibor : Le camp des damnés

Et si les morts se révoltaient ?

Et si les morts se révoltaient ? Si tous les innocents assassinés pouvaient soudain se lever, briser les serrures de leur cercueil et marcher, une arme à la main, jusqu’aux frontières du pays des ténèbres, pour retrouver enfin la vie qu’on leur a volée ? C’est arrivé au moins une fois. Le 14 octobre 1943, en Pologne, dans un immense cimetière à ciel ouvert pour 250000 juifs morts sans sépulture, un champ clos avec trois rangées de fil de fer barbelé, de grandes cheminées et quelques milliers d’humains qui attendent leur tour. A Sobibor. « Où est mon père ? », demande le nouveau venu. « Regarde la fumée au-dessus de cette cheminée », répond celui qui sait. « Où sont mon frère, ma femme, mes enfants ? Où sont tous les autres ? », insiste le premier. « Regarde la fumée... », répète le second. Tous ceux qui ont essayé de s’enfuir ont été fusillés sur-le-champ. Au bout de la nuit, le nouveau ne pose plus de questions. Il sait que lui-même est mort en franchissant la porte du camp d’extermination de Sobibor. Une femme trie les vêtements de ceux qui ont été gazés. Elle reconnaît une veste à carreaux, ouvre une poche et trouve l’alliance de sa mère. On lui propose des bottes neuves : celles de sa sœur. Dans les poches d’autres vêtements venus de Treblinka, elle découvre les derniers mots écrits par les disparus ; ils disent : « Vengez-vous ! N’attendez pas de subir le même sort que nous. Agissez ! » L’idée de la révolte est née, les moyens viendront avec l’arrivée de quatre-vingts prisonniers soviétiques, des soldats qui savent se battre et planifier une opération militaire. Pour le reste, il suffit aux morts en sursis de dérober des haches et des couteaux et de se jeter, à l’heure dite, sur les SS et les gardes ukrainiens. Ils n’espèrent pas pouvoir survivre ; ils veulent seulement finir debout, pas dans une chambre à gaz, et entraîner avec eux quelques gardes-chiourme dans la mort. Sur six cents prisonniers, quatre cents réussissent à s’enfuir du camp. Dehors, il y a les fermiers qui les dénoncent et des groupes de partisans polonais antisémites qui les abattent. Trente-cinq personnes à peine échapperont à Sobibor, douze survivront à la guerre. Aujourd’hui, les « morts » parlent. Ils habitent Brooklyn aux États-Unis, Goiânia au Brésil, Rostov-sur-le-Don en Russie ou Sydney en Australie... Quatre témoins qui nous racontent la « Révolte à Sobibor ». Il y a Alexander Pecherski, le soldat qui, avant de prendre la tête de la révolte, s’est permis de refuser un morceau de pain octroyé par un garde en disant : « Non, merci, je n’ai pas faim... » Et Stanilas Szmajzner, l’orfèvre chargé d’aiguiser les couteaux au camp et qui a utilisé ses années de liberté à chasser les nazis. Ces deux-là nous ont quittés avant la diffusion du reportage. Regina Zielinski vit toujours, à Sydney, entre un chat et trois images de Pologne. Fuyant son pays, elle a réussi à se faire passer pour une catholique et à jouer l’infirmière, à Francfort, dans la famille d’un... dignitaire nazi. Aujourd’hui, elle a décidé de revoir Sobibor. Et Samuel Lerer, tour à tour chapelier, épicier et chauffeur dans Brooklyn la pauvre, et qui répond, quand on lui demande s’il rêve encore du camp : « Non, je ne rêve pas de Sobibor... Je vis là-bas. » Bien sûr, le document ne nous dit pas assez comment s’est déroulée la révolte, pourquoi elle n’a pas pu avoir lieu ailleurs. Il souffre de trop de solennité, de la présentation systématique des témoins, du penchant de la caméra à filmer les routes, les trains et les interminables trajets en voiture, de l’intrusion inutile d’images parasites – plans fixes sur la mer, un troupeau d’oies ou une toile d’araignée... Peu importe ! Il suffit, pour oublier ces lourdeurs sentencieuses, de se retrouver face à l’un des quatre témoins et de l’écouter. Sans faste et sans artifice. A croire que tout sujet sur les camps pourrait se limiter à ces entretiens entrecoupés d’images d’archives. La vérité nue. Seuls ces témoins-là ancrent l’image, fondent le document. Avec, en creux, une question terrible : comment ferons-nous pour rappeler ce cauchemar quand ils ne seront plus là ? Quand les morts auront fini de parler ?

Jean-Paul Mari

L’usine à mort La fameuse conférence de Wannsee sur la « solution finale » au problème juif avait eu lieu le 20 janvier 1942. Pour œuvrer tranquillement, le plus loin possible du monde occidental, les nazis construisirent trois premiers camps d’extermination en Pologne : Treblinka, près de Varsovie, Belzec et Sobibor, près de Lublin.Sobibor fut opérationnel dès avril 1942. Il s’étendait sur une superficie de 60 hectares et offrait un aspect coquet aux arrivants, malgré ses trois rangées de barbelés, ses miradors, ses fossés et son champ de mines alentour.Le camp se composait de différentes sections. Le camp numéro1 abritait les Arbeitsjuden, c’est-à-dire les juifs affectés aux différents travaux permettant le « bon fonctionnement » de cette usine à mort. Dans le camp numéro2, les futures victimes étaient priées de remettre leurs effets et objets personnels puis de se déshabiller. Le camp numéro3 était celui des chambres à gaz et des fosses où les corps étaient provisoirement enterrés avant d’être brûlés dans les fours crématoires. Les Arbeitsjuden qui travaillaient dans cette unité n’avaient aucun contact avec ceux des autres unités. Le camp numéro4 était composé du Vorlager, où étaient hébergés une quarantaine de SS et 250 gardes ukrainiens, des services d’intendance et d’un dépôt de munitions (constitué par les armes prises aux Soviétiques).

23 octobre 1993

Par Jean-Paul Mari

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