ISRAEL 1996

Printemps 96, election de Natanyahu

Le cauchemar d’Hébron

Cette nuit là, dans sa résidence de Gaza, Yasser Arafat a des idées noires. Pris entre la consternation, l’incrédulité, le sentiment d’être floué et un futur apparemment sans espoir. Un cafard historique. Le combattant au keffieh qui a passé la majeure partie de sa vie un pistolet symbolique à la ceinture, l’homme qui ne dormait jamais deux nuits de suite dans le même lit, qui a connu l’exil, échappé aux tentatives d’attentats et au crash de son avion dans le désert, celui qui a survécu à tous les combats, au départ du Liban sous les bombes, à l’exode et aux batailles à l’intérieur de l’OLP, le Phénix politique, dix fois couvert de cendres et dix fois ressuscité, n’est plus cette nuit là qu’un vieillard ténébreux. Il vient d’apprendre que Benjamin Natanyahu, l’homme du Likud, vient d’être élu premier ministre d’Israël.

Shimon Peres, le partenaire des accords de paix, a été désavoué. Au diplomate qui réussit à lui parler par téléphone, Arafat confie d’une voix lasse : "Le peuple israélien a voté contre la paix. Ils veulent la paix avec les Jordaniens, ils veulent la paix avec les Egyptiens, mais ils ne veulent pas la paix avec les Palestiniens." Au sein de l’élite palestinienne, le résultat des élections a pris des allures de tremblement de terre politique. Aucun d’entre eux ne croyait réellement à une possible alternative. Peres, prix Nobel de la paix, digne successeur de Rabin assassiné mort au nom de la paix, soutenu par les Américains, l’Europe, les Arabes et les Palestiniens, Peres ne pouvait que gagner. Puisque le monde entier le voulait ainsi. Arafat lui même a tout fait pour cela. Il a accepté la fermeture des territoires pendant de longues semaines et l’étranglement de son économie ; il a lancé sa police palestinienne dans Gaza, réprimé le Hamas et le Djihad islamique et procédé à des centaines d’arrestations ; il a même, dans la dernière ligne droite, pesé de tout son poids pour offrir à Shimon Peres, un ultime cadeau : l’abolition de l’article de la charte Palestinienne qui demandait la destruction de l’Etat d’Israël. Peres était virtuellement le "candidat Palestinien" aux élections israéliennes. Avec lui, Arafat pouvait dire à son peuple qu’il y avait un espoir dans le futur, que le rêve était possible. Même si la réalité était dure, même si Gaza est devenue une prison pour près d’un million de palestiniens, même si on ne sort plus de Cisjordanie, si les israéliens continuent à construire de larges routes au coeur des territoires, si les colonies d’implantation sont toujours là, si le retrait de Tsahal à Hébron a été reporté après les élections et si les plus hauts responsables de l’Autorité Palestinienne, les "VIP", ont besoin d’une permission pour se rendre de Gaza à Jéricho. "Attendez un peu..." disait Peres, "Soyez patients.." répétait Arafat à ses contestataires. Après les accords d’Oslo, après ceux de Washington, après Taba, après l’application des accords, dans deux ans tout au plus, "Demain.. Les territoires nous reviendront. Tout ira mieux." Seulement voilà : Peres a été battu. Jamais l’élite palestinienne ne s’est préparé à une telle éventualité. Privée de cette marge de manoeuvre, de cet espace quasi sentimental qui lui permettait se mouvoir, elle se sent piégée : "Aujourd’hui, le roi est nu," constate un intellectuel palestinien. "Avec Natanyahu, le réel est le même mais la porte de l’espoir s’est refermée. Le discours a changé." Dans le programme du candidat du Likoud, plus question d’état palestinien, plus question de discuter de Jérusalem, la "capitale éternelle d’Israël", plus de retrait d’Hébron. A l’inverse, Netanyahu a promis de multiplier les implantations dans les territoires et d’augmenter la force et le nombre des colons. C’était peut-être un discours de candidat du Likoud, prêt à taper du poing sur la table, à jouer sur la peur et l’insécurité pour l’emporter. Mais ceux qui l’ont fait premier ministre, les voix de droite, des religieux ou de l’extrême-droite, commencent à lui demander des comptes. Et, déjà, le maire de Jérusalem Ehud Olmert rappelle au nouveau gouvernement qu’il est urgent de fermer l’Orient House, véritable "ambassade palestinienne" au coeur de Jérusalem-est. "Pour nous, ce serait un casus belli. L’équivalent d’une rupture des négociations.." grimace un des responsables de l’Orient House, à quelques pas des murs de la vieille cité. On traverse le jardin, vers le patio, les fines arcades et les bureaux où des fonctionnaires découragés ont décroché leur téléphone. Construite en 1897, la superbe villa de la famille des Husseini a accueilli des générations de dignitaires arabes et de diplomates, de l’Empereur Kaiser Wilhem en 1900, à Haïlé Sélassié, le Négus d’Ethiopie en exil en 1930. Tour à tour siège de l’UNWRA ou de la Société des Etudes Arabes, bureau administratif ou hôtel de luxe, la villa, fermée par les Israéliens en 1988, a été réouverte le 26 octobre 1992. C’est ici que les hommes de Yasser Arafat ont préparé les négociations. C’est devant ces murs, symbole de la présence palestinienne à "Al Qods", que des colons armés sont venus, l’année dernière, planter leur tente. Insultes, bousculades, coups de feu sur la maison de Faycal Husseini...L’affrontement a duré six mois. Parmi les manifestants les plus durs, il y avait Ygal Amir, futur assassin du premier ministre Rabin. Depuis, l’armée campe jour et nuit, à quelques mètres de l’entrée de l’Orient House. On quitte Jérusalem pour prendre la route d’Hébron. Laquelle ? Celle qui file au flanc de la colline, voie rapide asphaltée, véritable ouvrage d’art du génie israélien, ou celle réservée aux palestiniens, route défoncée, encombrée de centaines de véhicules pris dans la poussière de la traversée de Bethléem, ses feux rouges inutiles et ses embouteillages ? A chaque fois, la différence grève les yeux. Chaque passage d’Israël aux territoires, des territoires vers Israël, augmente le malaise. Après le poste de contrôle, en quelques dizaines de mètres, le paysage se métamorphose. D’un côté, des routes impeccables, à deux ou quatre voies, bordées de grands panneaux de signalisation, larges et lisses ; de belles maisons de pierres blanches, solides et puissantes, des jardins gorgés d’eau et de verdure et, plantés au sommet des collines, des villages forteresses à l’architecture ordonnée, qui dominent la plaine. De l’autre, le bric à brac d’un pays du tiers-monde, avec ses routes étroites et défoncées, encombrées de vieux camions et de carrioles tirées par les ânes, des maisons de ciment, chantiers inachevés, plantés de bouts de ferraille, terrains vagues ou anciens camps de réfugiés où volent les morceaux de plastique et les papiers gras. Avec parfois de grandes villes de Cisjordanie, Bethléem, Ramallah, Naplouse ou Hébron, cossues mais poussiéreuses et éternellement à l’étroit, au bord de l’asphyxie, prise entre la volonté industrieuse et la jachère des infrastructures. Au lendemain des élections, le gouvernement a allégé le bouclage en autorisant 11000 palestiniens à travailler en Israël. Il étaient 100 000 avant la fermeture et il en faudrait au moins cinquante mille pour empêcher la faillite des territoires. Une récolte d’oranges ou de tomates que plus personne ne ramasse, faute de pouvoir l’exporter, des fruits, des fleurs et des légumes qui pourrissent, faute d’acheteurs, un chômage qui, dans certains endroits de Gaza, touche plus des trois quarts de la population, une activité économique qui a chuté de 35 % en mars, 45 % en avril, une perte de trente millions de francs par jour, un déficit qui atteint 180 millions de dollars...Le jour approche où Arafat ne pourra plus payer les policiers, les enseignants, le personnel médical ou les services sociaux : "L’économie palestinienne est au bord de la banqueroute" a prévenu Terje Larsen, un responsable de L’ONU. Avec, en prime, quelques aberrations, comme ces camions-bennes de nettoiement envoyées par la mairie de Paris à Gaza qui croule sous les ordures, mais véhicules interdits d’entrée par les israéliens parce que "non conformes aux normes de sécurité.." et dont le cout de gardiennage dépasserait désormais le prix des véhicules. Ou ces trente deux mille livres, offerts par des britanniques à l’Université palestinienne de Bir-Zeït, retenus pendant deux mois dans un entrepôt israélien, un stockage facturé vingt mille francs. "Quand les territoires sont fermés," explique Albert Aghazarian, porte-parole de Bir-Zeït, "nos trois cent cinquante étudiants qui doivent venir de Gaza sont interdits de cours." Après l’Orient House comme symbole, le bouclage comme arme économique et la pression de la vie quotidienne, reste l’autre grande peur des palestiniens : l’implantation des colonies et le non-retrait des territoires. Témoin Hébron, ville occupée, malgré l’accord de 1995 signé à Washington, où le "redéploiement", promis par Shimon Peres et prévu pour le 25 mars dernier a été reporté après les élections, pour "raisons de sécurité". Une décision que plusieurs ministres "colombes" du gouvernement ont qualifié de concession "à la pression d’une poignée de fanatiques, de colons et de la droite". Là aussi, il s’agissait de gagner les élections. En vain. Et le centre de la vieille ville danse sur un volcan. L’endroit est incroyable. Ici, colons religieux et palestiniens se déchirent ce qui est censé être le tombeau d’Abraham, mosquée sacrée pour les musulmans, lieu fondateur de la présence juive pour les autres. Ici, en 1994, Barouk Goldstein, aujourd’hui révéré comme un martyr par les ultras, est entré dans la mosquée avec une arme de guerre et a vidé son chargeur sur les fidèles, tuant vingt neuf palestiniens. Ici, sur quelques pâtés de maisons, vivent quatre cent colons, protégés par mille cinq cent soldats de Tsahal, au milieu de cent vingt mille palestiniens. Extraordinaire imbroglio ! Au dessous d’un immeuble de colons aux couleurs d’Israël, entouré de fil de fer barbelé et de projecteurs, il y a le marché aux légumes, fermé depuis l’attentat. Et à dix mètres, le souk d’Hébron, toujours ouvert. La grande rue est interdite aux véhicules palestiniens, bordée d’énormes blocs de béton, laissée à l’usage exclusif des colons, contrôlée 24 H sur 24 par des soldats, gilets-pare balles et pistolet mitrailleur à la main. Sur la place, tout le monde se croise, l’oeil en alerte. Un âne passe entre deux camions militaires blindés, hérissés de canons de fusils ; un voiture de colons armés et kippa sur la tête, s’arrête, débarque deux écolières israéliennes qui trottinent vers leur maison ; des camions de pastèque cherchent un chemin dans la cohue et une vieille 404 frôle un véhicule bourrés de soldats. Coup de frein et hurlements ! Les hommes entourent le chauffeur palestinien : "Tu as perdu la tête, non ?" Sur le trottoir, à côté de sa jeep surmontée d’un beau drapeau du "TIPH", "Présence Internationale Temporaire à Hébron", un norvégien, casquette bleue sur la tête et carnet à la main, observe, et tient avec application son journal à la Kafka. Dans une échoppe de la grande rue, Adrass le boucher, montre sa maison : " Mon voisin est un colon. A côté, il y a les soldats. Et derrière chez moi, il u a encore une maison de colons." Comment ça se passe ? " Mal ! Très mal !" Les insultes et les menaces sont quotidiennes ; les coups fréquents. "Hier, ils nous ont dit qu’ils allaient nous écraser. Grâce à Natanyahu !" Parfois, on essaie d’acheter les demeures des palestiniens. Ou de les chasser. Ici, on se bat pied à pied, maison par maison. "Les plus violents sont les juifs qui arrivent d’Amérique. Et les Français." Adrass ouvre une bouche édentée : douze dents cassées, souvenir du jour où ses voisins sont venus le chasser de chez lui, avec l’aide de soldats sympathisants : " Cette maison, cette terre est sacrée. Donnée par Dieu aux juifs. Pars d’ici !" Il s’interrompt, pousse un cri de joie et file embrasser...un officier israélien. Explication : l’officier, administrateur du quartier, est druze. "C’est lui qui m’a défendu et à obligé les soldat à me conduire à l’hôpital." Les deux hommes s’embrassent. L’officier veut rassurer Adrass : "Tu verras, il y aura la paix, la co-existence." "Avec vous..Oui ! Mais pas avec les colons religieux. Tu pourrais vivre avec eux, toi ?" L’officier fait la grimace : " A vrai dire...Je ne crois pas !" Et tout le monde éclate de rire. Vingt quatre heures plus tard, la tension a brutalement monté. Des soldats israéliens ont arrêté une voiture de policiers palestiniens en civils. Les hommes sont alignés contre le mur. Les gens d’Hébron grondent. Les pierres volent. Et l’après-midi se termine en course-poursuite, dans les ruelles, avec des arrestations et quelques portes ouvertes à coups de crosse. Hébron est un chaudron. "Je suis très déçu par Shimon Peres" dit, dans son bureau, Mustapha Natché, "il nous a promis si souvent de retirer les soldats d’Hébron. Pourquoi ne le fait-il pas ? Il en a le droit et, encore, le pouvoir ?" Le maire est inquiet. Il sait que le ton a monté chez les colons, qu’on a essayé d’enlever le drapeau palestinien d’une école de la ville, que les gens d’Hébron accepteraient mal une occupation permanente... "Soit, Netanyahu choisit la guerre et il lui faudra revenir au Liban. Soit, il préfère la paix et il faut appliquer les accords. Mais qu’il ne compte pas sur nous pour entériner une politique à la Shamir, négocier et ne rien donner pendant dix ans." Il se raidit : "Le problème d’Hébron doit être réglé avant l’été." Partout, on balance entre l’espoir que le premier ministre oubliera son discours de candidat et la peur d’un durcissement. "Certains voudraient continuer à rêver mais la plupart sont "heureux", soulagés" dit Ali Zerbaoui, palestinien, professeur de sciences politiques. Ceux là expliquent que le temps des illusions est passé, qu’avec Natanyahu, au moins, les faits et les discours sont les mêmes, que l’autorité palestinienne s’est laissée piéger, qu’elle doit maintenant affronter l’avenir à mains nues, que Peres aurait réglé ou plutôt réduit la question palestinienne d’ici l’an 2000 alors que Natanyahu pourrait, à long terme, se révéler être une "bénédiction" en laissant le dossier ouvert sur l’agenda international..."Il faut éviter le danger d’un micro-état palestinien à Gaza et d’une entité flottante en Cisjordanie, prise entre la Jordanie, Israël et les palestiniens" s’inquiète le professeur.."Quant aux durs du Hamas et d’ailleurs, il leur sera facile de clamer : "Ne vous l’avions pas dit dès le début ?"" A Gaza ou ailleurs, Yasser Arafat devra rendre des comptes à son opposition, expliquer les concessions et justifier sa propre répression. "Si Natanyahu est intelligent. Il a intérêt à soutenir Arafat. Pour ne pas le perdre." Voilà peut-être pourquoi Yasser Arafat était si sombre cette nuit-là, à Gaza. Mais il n’était pas le seul. Shimon Peres a confié qu’il traversait "les jours les plus difficiles de sa vie". Et que lui aussi ne s’était jamais senti aussi seul.

1996

Par Jean-Paul Mari

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