INDONESIE 4 juillet 1998

Indonésie

Le choc des deux islams

D’un côté, la Muhammadiyah, forte de 28 millions de membres. De l’autre, le Nahdlatul Ulama, qui en compte 30 millions. Mais leur poids politique est loin d’être le même. La Muhammadiyah d’Amien Rais prêche un retour à un islam purifié qui fait peur aux autres musulmans. L’après-Suharto ne fait que commencer.

Féroce, elle ne pardonne pas la moindre erreur. A l’affût derrière ses vagues hautes comme trois hommes, elle avale les vies et rejette les corps dans un ressac sablonneux. Sur la plage de Parangtritis, dans le sud de l’île de Java, les noyés sont innombrables. Tous victimes de la terrible Ratu Pantai Selatan, qui emporte dans ses flots en furie pêcheurs, villageois, collégiens happés comme des noix de coco vides. Ratu, c’est la reine de la mer du Sud, dit la légende. Pour grossir son armée des eaux profondes, elle attire à elle les fils de la côte. Dix-sept d’un coup l’année dernière, se rappelle un artisan dans sa case au toit de paille, face à une mer démontée. Cinquante morts par an en moyenne. Alors, toute la côte prie pour que la reine épargne les innocents. Alors, le gardien du temple à ciel ouvert, un patio de sable aux murs blanchis à la chaux, à quelques enjambées de la plage, vénère les deux roches sacrées ornées de pétales de rose et parfumées à l’encens, dans une curieuse cuisine de rites traditionnels et d’islam. Alors, le puissant sultan de Yogyakarta, descendant des rois de Java, Sri Sultan Hamengku Buwono X, envoie ses serviteurs jeter à la mer, face à une foule en dévotion, les richesses de ce bas monde, cigarettes, vêtements, fleurs, bouteilles de parfum, trousses de maquillage et autres babioles destinées à calmer la souveraine des profondeurs. A Parangtritis comme ailleurs dans l’île se perpétuent ainsi les vieux rites javanais, hérités de l’hindouisme. Cette côte sauvage est à l’image de l’Indonésie, nation disparate de 202 millions d’âmes à 90 % dévouées à Allah, plus grand pays musulman du monde, mais où cohabitent en toute quiétude l’islam, l’hindouisme, le bouddhisme et le christianisme. Le culte de la reine de la mer du Sud représente en fait un étrange syncrétisme que tolèrent même les ulémas, les docteurs de la foi, des villages alentour. Peu importe que les fidèles du prophète Mahomet vouent une adoration sans bornes à cette version indonésienne et féminine de Poséidon. Peu importe que l’on célèbre les dieux et les déesses de la mer, si tant d’efforts parviennent à atténuer les colères du grand large, lorsque l’aube se lève, à l’heure où tremblent les pêcheurs. Accroupi à la nuit tombante dans l’enclos aux murs de chaux, Surakso Sugarwo, le gardien des offrandes, nettoie les deux pierres légendaires de leurs pétales de rose et des cendres d’encens. Sur ces roches se seraient unis au XVIe siècle la reine de la mer du Sud et Senopati, roi de Java, fondateur de la dynastie de Mataram. « La reine, c’est le royaume de la mer, et le sultan, c’est le royaume de la forêt », dit le gardien des offrandes en bombant le torse. Médiateur entre les deux mondes, le vieil homme est payé une misère par le sultan, une solde mensuelle de 4 000 roupies, soit 3 francs. Mais il est si fier de garder l’enclos de la divinité et d’oeuvrer pour le sultan Buwono X, 52 ans, qui roule en Mercedes et vit dans son immense keraton, le palais de Yogyakarta aux 3 000 serviteurs. Un sultan habile Homme affable et énergique, cravate orange sur chemise orange, le sultan reçoit ses administrés sous un grand préau de bois sculpté où ondulent les danseuses de la cour. « Le réveil populaire en Indonésie marque une nouvelle ère, dit-il avec la modestie des vrais conspirateurs. C’est une force incroyable, comme une eau qui peut détruire la pierre. » Député, affilié au Golkar, le mouvement fondé par le général Suharto, maître de l’archipel à la suite d’un coup d’Etat en 1965, le prince vénéré a contribué à la chute du dictateur. Et à la sauvegarde de sa ville, menacée par les émeutiers. Car le sultan, homme d’affaires avisé - il dirige l’usine de sucre Madu Baru et la banque Mataram Dhanarta -, est aussi un politicien patenté. Alors que le petit peuple commençait à piller les échoppes, l’héritier du trône de Java a abandonné pour un temps ses affaires et son golf, s’est rendu au volant de sa Range Rover dans la grande avenue, est monté sur le pare-chocs puis s’est mis à haranguer la foule. « Je suis avec vous, mais surtout épargnez la ville ! » a-t-il prêché comme le gardien des offrandes devant la mer. Et la ville fut épargnée. Sur la côte de Parangtritis, on murmure que le sultan fut informé des périls par la reine de la mer en personne. Face au rivage, accoudé au muret de l’enclos sacré, Ahmed Sibawih, 26 ans, se lance dans de longues imprécations tandis que le gardien des offrandes continue son rituel. Les cheveux décoiffés par le vent, les pieds nus dans le sable, cet imprimeur au chômage implore la divinité des Grandes Eaux afin qu’un miracle se produise - un emploi ou des gains mirifiques à la loterie. « On peut être bon musulman et vénérer la reine », dit-il avec un demi-sourire à la fin de sa meditasi, la méditation. A l’écouter, on ne saurait découvrir rivage plus tolérant. L’ennui, c’est que les nouveaux gardiens de la foi ne l’entendent pas ainsi. A Jakarta, nombre de dirigeants d’organisations musulmanes et d’ulémas jugent ces rites impies. « Il faut débarrasser l’islam indonésien de ses pratiques javanaises et hindouistes, vitupère Muchson Abdul Rahman, représentant de la confrérie Muhammadiyah dans la ville de Prambanan, au pied du volcan Merapi, montagne du séjour des dieux. On pourra ainsi revenir à un islam purifié, proche de sa version arabe. » Des deux grandes organisations religieuses, la Muhammadiyah, forte de 28 millions de membres, est la plus virulente à ce sujet. Créée en 1912 précisément à Yogyakarta, à deux pas du palais du sultan, la confrérie s’est transformée peu à peu en un réseau omnipuissant. Les armes de la confrérie Dans les vastes bureaux du siège national, les lieutenants d’Amien Rais, le chef de l’organisation, déclinent leurs atouts : 14 000 écoles, 160 universités, 296 hôpitaux, 3 agences de voyages, 2 imprimeries, un magazine, une dizaine de journaux, 90 orphelinats, des dizaines de milliers de mosquées. Au fil des ans, la Muhammadiyah s’est érigée en plate-forme politique, réceptacle de toutes les frustrations. Un temps leur mentor, Suharto, qui aimait à décrire son pays comme un Etat « ni laïque ni théocratique », est devenu leur bête noire, et Amien Rais, avec l’appui des militaires, fut l’un de ses « tombeurs ». Déjà, celui-ci se place sur la trajectoire d’un futur chef d’Etat. Derrière lui, le réseau s’agite, tel un épouvantail, comme si Amien Rais s’apprêtait à prendre le pouvoir. Certes, la confrérie demeure modérée et conservatrice pour l’essentiel, garante d’une certaine stabilité dans une dynamique politique et sociale très volatile, et dépositaire d’un islam non orthodoxe, importé non par les guerriers, mais par les marchands et les mystiques soufis au XIIIe siècle. Marco Polo fit la relation de cette conquête des âmes : « Or sachez qu’en ce royaume tous les gens autrefois adoraient les idoles, mais en raison des marchands sarrasins qui les fréquentent avec leurs nefs, ils se sont tous convertis à l’abominable loi de Mahomet. » Aujourd’hui, plusieurs courants radicaux traversent la confrérie. Et à sa périphérie tonnent les sectateurs d’une loi coranique rigide, tels les membres de la secte Darul Arqam, les Jemaah Usrah, un réseau de groupes d’études islamiques, ou les Frères musulmans, actifs sur les campus, comme le confirme Yayu, étudiante de 23 ans qui fut longtemps adepte de la nébuleuse avant de la fuir en raison de ses contraintes en matière de moeurs et du port obligé du jilbab, le foulard islamique. Ceux-là voient d’un mauvais oeil les filles en minijupe, les frères de foi égarés dans l’impiété et tous ces « musulmans de style cafétéria » qui délaissent le ramadan et boivent de la bière, considérée comme le seul legs positif des colons hollandais. Amien Rais, l’homme qui fait peur « La religion est aussi une pratique sociale et politique », plaide Majib - il n’a qu’un seul nom, comme nombre d’Indonésiens -, le secrétaire du président de la confrérie. « Je n’ai pas le choix, je dois entrer dans le jeu de la politique », se justifie Amien Rais, éreinté par des nuits trop courtes. L’après-Suharto a ainsi révélé la montée en puissance du formidable appareil que représente la Muhammadiyah. Une ascension que redoute son concurrent, plus traditionnel et tolérant, le Nahdlatul Ulama (Renaissance des ulémas), appelé communément le NU et qui compte 30 millions de membres. « La Muhammadiyah est d’ores et déjà une organisation radicale, estime le président du NU, Abdurrahman Wahid, dit « Gus Dur » (« Petit Frère Abdurrahman »), dans sa grande maison blanche de la banlieue de Jakarta, bordée par une mosquée privée. Avant les événements, Rais était déjà un fondamentaliste, avec des discours intolérants. On ne sait pas ce qu’il pense au fond. On a peur que, s’il devient le prochain président, il montre sa vraie nature d’intégriste. » Qui se cache derrière le visage matois d’Amien Rais ? Dans les chaumières acquises au NU comme sur la côte de Parangtritis, nombreux sont les Indonésiens à craindre les foucades du chef de la Muhammadiyah. On le dit proche des Frères musulmans, auxquels il consacra sa thèse de sciences politiques lorsqu’il était étudiant à Chicago, dans les années 60. Son ascension, il la doit bon gré mal gré à Suharto quand celui-ci créa en 1990 l’Icmi, l’Association des intellectuels musulmans, afin de contrer l’ire des responsables religieux et le mécontentement de la rue. Leur credo ? V. S. Naipaul y répond, au terme de son voyage « Jusqu’au bout de la foi » (Plon) : « Achever la conquête de cette région du monde par l’islam et conduire l’archipel vers son destin de guide de la renaissance islamique au XXIe siècle. » Acquis au pouvoir, Amien Rais commença à critiquer son ange tutélaire en 1997. Puis il fédéra autour de lui tout ce que l’Indonésie comptait comme opposants et sonna le tocsin. Ainsi la Muhammadiyah a-t-elle engendré une double dynamique politique et religieuse. « Si l’islam est majoritaire dans un pays, je ne vois pas pourquoi il serait opprimé comme en Turquie ou en Algérie », estime l’influent Adi Sasono, ancien dirigeant de l’Icmi et promu ministre des Coopératives et des Petites et Moyennes Entreprises dans le gouvernement de Habibie. Une milice de 100 000 hommes Pour mesurer cette nouvelle dynamique et l’ascension de l’islam, il suffit de se rendre dans les vertes campagnes aux alentours de Yogyakarta, berceau du mouvement. Là, les militants fourbissent leurs armes, même si la confrérie demeure avant tout urbaine, contrairement au NU. Au milieu des rizières de Bokoharjo, qui compte 8 000 habitants, s’élèvent un lycée Muhammidayah de 500 élèves, un collège technique Muhammadiyah et un orphelinat Muhammadiyah. Au fil des années, le dirigeant local de la confrérie a savamment étendu son influence. « Nous voulons oeuvrer pour une nouvelle culture islamique indonésienne, dit l’enseignant Natawiana. Les gens pauvres ici nous suivent, mais aussi les classes moyennes et des intellectuels. En fait, la depolitisasi [la dépolitisation] voulue par Suharto a eu pour effet de renforcer les réseaux religieux. » Au bout de la rizière où des ombres faméliques se courbent, un homme de 24 ans, bonnet traditionnel noir, chemise blanche, joues creuses et traits déterminés, prépare sa prochaine session d’entraînement. Fils d’un instituteur retraité, il est le chef des Kokam, les commandos de la Muhammadiyah, milices fondées par la confrérie, avec l’aval de Suharto, en 1966. Lorsqu’il revêt son treillis et son béret rouge, Mohammed Abror dirige une compagnie de 75 commandos dans un hameau de cases qui jouxte le ruisseau. Officiellement, la petite troupe de Mohammed Abror a pour mission de défendre Amien Rais et ses lieutenants lorsqu’ils battent la campagne, à l’instar des unités d’autodéfense des grands partis officiels. Mais les musulmans modérés et les membres des minorités religieuses - chrétiens, bouddhistes et hindouistes - redoutent cette milice, forte de 100 000 hommes répartis dans tout l’archipel. « On les forme aussi moralement », dit Muchson Abdul Rahman, le dirigeant local du réseau. Ces paramilitaires qui s’entraînent avec des armes en bois vendent leurs services à des gros commerçants ou à des hommes d’affaires. « Il faut être prêt à défendre la Muhammadiyah et l’islam si nous sommes menacés », commente le chef des Kokam, qui avoue sélectionner ses hommes sur des critères physiques, mais aussi religieux. Et demain ? Le commando sera entrepreneur de travaux publics. Grâce, peut-être, au gigantesque réseau de la Muhammadiyah... Car les Kokam ne sont qu’un exemple du dispositif intégré de la confrérie, qui compose ainsi un maillage très serré de la société indonésienne, comme le NU, au demeurant. Un maillage d’abord vertical, avec une hiérarchie pesante mais qui permet aussi aux chefs locaux de disposer d’une véritable autonomie, quitte à développer çà et là des tendances fondamentalistes. Un maillage horizontal, ensuite, avec les innombrables organisations que sous-tend la confrérie, dont quatre de jeunesse, les pemuda, qui regroupent à elles seules 5 millions d’apprentis dévots. Dans sa thébaïde de Jakarta, un vieil homme au regard vif, aux cheveux longs et au béret à la Che Guevara s’inquiète de la montée du fait religieux. « Jouer l’islam contre l’unité indonésienne est extrêmement dangereux », s’insurge l’écrivain et prêtre jésuite Yusuf Mamgunwijaya, professeur d’université, qui fut compagnon de route de Suharto en 1945, pendant la guerre d’indépendance contre les Néerlandais, avant de s’ériger en farouche opposant. Le vieil homme tend le bras et désigne au loin une mosquée naissante. Il soupire. « Alors que le NU n’a jamais mis en avant la question de l’islam, voilà que la Muhammadiyah plaide pour le puritanisme et le retour à la tradition arabe. Dans le contexte d’explosion sociale et d’animosité contre les gens d’origine chinoise, c’est totalement irresponsable. » Amien Rais, lui, se défend. « Il est vrai que la question de l’islam a créé des tensions, mais c’est fini maintenant. L’Indonésie, croyez-moi, ne sera jamais l’Iran. Les gens ici sont modernes, et les fondamentalistes ultraminoritaires. » Parviendra-t-il à convaincre, avec ses paroles tolérantes un jour, sectaires le lendemain, l’Indonésie de l’après-Suharto ? Ex-ministre des Finances et de l’Environnement, Emil Salim, souvent présenté comme possible successeur du président Habibie, en doute. « L’islam a pris une grande importance dans ce pays, avec sa nouvelle dimension politique. Et Amien Rais, contrairement à son rival Gus Dur, ne se gêne pas pour mettre de l’huile sur le feu. » L’armée veille au grain Débarrassé de ses rites ancestraux, purifié de ses tendances syncrétiques - « le croisement », comme l’énonce un journaliste de Jakarta -, l’islam politique indonésien pourrait certes créer de nouvelles tensions. « On a été tellement dépolitisés que le peuple n’a qu’une envie, prendre le pouvoir. Et un islam rénové peut nous aider en ce sens », juge le poète et prêcheur de rues Emha Ainun Nadjib, 45 ans et 30 livres publiés, qui fut l’un des intellectuels musulmans appelés par Suharto à la veille de sa démission. A suivre dans les quartiers pauvres de Yogyakarta le poète islamiste, bondissant comme un lutin, portable en main, sous les vivats de la foule, protégé par un garde du corps bègue aux allures de tueur qui fit douze ans de geôle pour brigandage, et entouré d’une kyrielle d’émules, on mesure l’immense popularité des tribuns de rue qui conjuguent l’appel à la révolte permanente et les sermons religieux. Reste que l’armée, dont les chefs s’avouent hostiles au fondamentalisme, veille au grain. « C’est le dernier rempart quand l’Etat est menacé », avertit Emil Salim. A Parangtritis, doux rivage bercé par les déferlantes pour les tolérants, côte profane pour les nouveaux messagers de Dieu, le sultan et la reine de la mer du Sud, aux dernières nouvelles, se donnent toujours la main. Sur cette plage aux moeurs décriées, et aussi ailleurs, les musulmans syncrétiques de Java veulent voir dans la survivance des traditions la chance de survie de l’archipel, fût-ce au mépris des gardiens du dogme. Et au risque, sinon, de voir voler en éclats le fragile concordat entre l’islam d’une modernité recherchée et l’islam des temps anciens, entre le royaume de la forêt et celui de la mer.

Olivier Weber

© le point

4 juillet 1998

Par Olivier Weber

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