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Sur les traces d’Ulysse (4) : Charybde et Scylla- Calypso

Le corps de la déesse

De Charybde en Scylla jusqu’à l’île de la sorcière Calypso, les aventures de « l’homme aux mille tours » inspirent les marins, aujourd’hui comme hier

Détroit de Messine Charybde, la machine infernale.

J’ai rencontré Gaetano au petit matin, assis sur un quai du port de Messine. Le ciel était bas et lourd, l’eau tournait en sifflant devant Charybde, le vent frappait la grotte de Scylla en faisant « aboyer la chienne hurlante ». J’ai dit à Gaetano que je venais sur les traces du voyage d’Ulysse et il m’a répondu, très sérieux, que pour une galère à voile rectangulaire, la traversée du détroit de Messine était vraiment très dangereuse. Ici se rencontrent deux mers, la Tyrrhénienne et l’Ionienne, en passant par un goulet d’étranglement de moins de 4 kilomètres. L’une est plus chaude, plus salée et plus dense que l’autre ; de plus, une marche de 30 centimètres, un accident géologique, les sépare : le conflit est inévitable. Les violents courants des profondeurs jettent parfois sur les plages des poissons archaïques, les yeux exorbités, aspirés vers la surface. Et quand le brouillard enveloppe le détroit, il est si épais que les femmes d’antan devaient guider leurs maris pêcheurs en soufflant dans des conques.

Que conseillait Circé à Ulysse ? En substance : « Evite le tourbillon de Charybde, à l’ouest, qui avale et recrache la mer trois fois par jour. C’est la mort assurée. Préfère, à l’est, Scylla l’horrible, aux six têtes, qui te mangeront six marins. Mais tu passeras. » Gaetano, toujours aussi sérieux, approuve de la tête : « Bien vu. » On écarquille un peu les yeux. L’« Odyssée » est une fiction dans un monde inconnu, non ? « Oui, mais le détroit est une réalité », dit Gaetano. Il a été pilote pendant plus de dix ans, de ceux que le port de Messine envoie à bord des cargos pour leur permettre de franchir la passe. Il prend un crayon, dessine le détroit, le nord et le sud, la lune et un cadran horaire. A la pleine lune, le courant atteint son maximum, 6 nœuds. A la demi-lune, la moitié seulement, 3 nœuds. Quatre fois par jour, toutes les 6 heures, il change de sens. Un mécanisme qui prend 50 minutes de retard par jour. Quand le courant se renverse et que le vent l’affronte, l’eau tourbillonne dans le sens des aiguilles d’une montre pour le courant sud ou anti-horaire, le sens contraire pour le courant nord. Il y a vingt et un ans, un pétrolier venu du sud s’est laissé prendre à ce piège de Charybde. Impuissant, il a dérivé vers la côte sicilienne et a percuté un cargo : « Il y a eu des morts. »

Depuis, le pilotage est obligatoire pour les 8 000 navires de plus de 15 000 tonneaux qui passent en file dans les deux sens. Et, à bord des tankers, un transpondeur signale en permanence l’identité et la localisation du navire aux contrôleurs radars du VTS (Vessel Trafic System), un centre installé sur la colline qui gère la circulation du détroit comme si c’était l’aéroport de Roissy. Gaetano se rappelle une nuit de San Stefano, le 26 décembre, quand il est monté à bord d’un énorme porte-conteneurs de 40 000 tonneaux à 3 milles nautiques de l’entrée de Punta Besso : « J’ai embarqué avec 30 nœuds de vent. Avant le détroit, il atteignait déjà 40 nœuds, 60 puis 65 nœuds au milieu du canal. Avec des lames de 7 mètres de haut, je ne voyais plus la côte ! » Gaetano sauve le cargo mais la passe restera fermée deux jours à toute circulation : le détroit est terrible. « Même en temps normal, un voilier qui s’engagerait avec un courant contraire serait pris dans les tourbillons et drossé sur la côte et ses rochers. » La galère d’Ulysse filait 3 nœuds à peine et il ne disposait que d’une heure et demie pour passer le détroit. Après, quatre fois par jour, le courant débute sa renverse. Mais les Grecs ne naviguaient jamais la nuit.

Voilà pourquoi Circé lui parlait d’une mer engloutie et recrachée « trois fois par jour ». Bien sûr, en s’écartant trop de Charybde à l’ouest pour frôler la falaise de Scylla, il s’exposait à l’accident, à perdre quelques hommes avalés par la « chienne hurlante », mais le risque inévitable restait minime. Avec ses véritables « Instructions nautiques », Circé la magicienne offrait à Ulysse et à tous les marins grecs des expéditions coloniales le seul moyen de franchir le détroit. « Bien vu », a répété Gaetano, l’œil sur le ballet de la vingtaine de ferries qui assurent la liaison entre la Sicile et le continent. 3,5 millions de voitures et de poids lourds passent chaque année entre Messine et Reggio de Calabre.

Il y a vingt ans, le gouvernement socialiste avait prévu de construire un pont suspendu mais avait vite renoncé devant la capacité de la Mafia de s’adjuger, en les vampirisant, tous les grands chantiers publics. L’arrivée de Berlusconi a relancé un projet monumental : 3 666 mètres de long, deux piliers de près de 400 mètres de haut, 5 kilomètres de câbles d’acier de plus de 1 mètre de diamètre, des passerelles pour piétons, deux lignes de trains, deux autoroutes et les péages pour un flot de voitures... 6 milliards d euros de budget ! Les hommes de la Mafia se frottent déjà les mains. Et on imagine Circé mettant en garde le héros contre ce pont monstrueux encombré d’automobiles, qui s’élève de Charybde pour tomber en Scylla « Détourne le regard, ô noble Ulysse, des bêtes noires à quatre roues qui empuantissent cette partie du ciel. Garde le vent, le courant avec toi et fais voguer ta galère ! » Gaetano, le pilote de Messine, aurait sûrement approuvé.

Sicile Le massacre des vaches du Soleil.

La nymphe avait mis en garde, Ulysse le savait, il veillait mais a fini par s’endormir et ses hommes, affamés, ont dévoré les vaches sacrées. Ne cherchez pas leurs pâturages dans l’île du Trident, ils se confondent avec le Soleil, leur maître, qui veillait sur elles avec un soin jaloux. Les animaux d’Hélios ne se reproduisaient pas, leur nombre était fixe, correspondant aux jours de l’année. Une chairs cuites et crues meuglaient autour des broches ; on aurait dit les voix des bêtes elles-mêmes. » Les humains ont mélangé le sacré et le profane, ils ont dérangé le cours des jours, l’ordre des choses. Hélios interpelle le ciel, il veut un châtiment exemplaire et menace de quitter la terre pour aller briller dans le monde des morts ! Alors Zeus fait lever une tempête céleste et abat sa foudre sur la galère des marins sacrilèges. Quand le ciel s’éclaircit, tous les hommes sont morts, noyés. Sauf Ulysse, accroché à la quille et au mât lié, radeau de fortune qu’il a réussi à fabriquer. Voilà neuf jours qu’il dérive, seul, épuisé, au bord de la mort. Les courants (« - par jour, ni plus ni moins.

Maintenant, les graisses fument et les marins ripaillent. Et déjà les dieux envoient des signes de colère. Horreur : « Les dépouilles marchaient ; les l’emportent vers l’ouest, vers les Colonnes d’Hercule, les portes du bout du monde. La dixième nuit, soudain, devant lui, le rivage d’une île, Ogygie, le domaine de Calypso, la nymphe bouclée, terrible déesse douée de voix humaine.

Côte marocaine Calypso, l’île cachée.

Il y a d’abord la brume, matelassée, aveugle, silencieuse, un flot de brume à peine troué par l’alarme régulière des sirènes du port qui s’éloigne. Tourmentée par le courant de l’Atlantique et le vent de la Méditerranée, la mer fume, exhale une nuée que le vent saisit, transforme en flèches blanches qui avalent jusqu’au sommet des crêtes. Je cherche Calypso, l’île du bout du monde, « au-delà des confins de l’espace marin, séparée des dieux et des hommes par des immensités d’eau. Elle est nulle part... », écrit Jean-Pierre Vernant. Oui, nous sommes ailleurs. Hors de l’espace du monde rond des Grecs, bordé par le fleuve circulaire Océan, au-delà du rocher de Gibraltar, du Djebel Moussah, le mont Moïse de la côte marocaine, invisible et si proche, et des Colonnes d’Hercule. D’ailleurs la mer change, elle se met à bouillonner. La barque de pêcheur peine, s’immobilise, l’embarcation danse au sommet des remous, qui claquent comme un clapot du diable. Encore un effort... La voilà ! Elle est apparue d’un coup, enveloppée qu’elle est en permanence par une ceinture de nuages.

De Ceuta, c’est une barrière rocheuse avançant sur l’eau qui la dissimule à la vue. Au fond de la barque, le sommet des vagues faisait encore écran et maintenant, même en l’approchant, sa silhouette collée à la côte se confond avec la montagne. Oui, Calypso est bien l’« île cachée ». 13 hectares inhabités, 200 mètres de long à peine, séparés du continent par un minuscule bras de mer, une paroi de soixante mètres de haut, fendue à la verticale par une grotte ouverte à fleur d’eau. On fait le tour de ce gros rocher aride en quelques minutes, entourés par des mouettes qui éclatent de rire devant votre surprise. L’île de Calypso est un tas de cailloux ! Pourtant, le patron-pêcheur à la barre est de plus en plus nerveux et, sur la côte marocaine plantée d’un fortin tout neuf, un soldat en uniforme ne nous quitte pas de ses jumelles

C’est bien pour cet îlot, Perejil, du nom d’une algue marine appelée persil, qu’une guerre moderne a failli éclater... entre le Maroc et l’Espagne ! Le 11 juillet 2002, une douzaine de soldats d’élite du Groupement d’Intervention de la Gendarmerie royale prennent possession du rocher, rebaptisé « Leila ». En toile de fond, l’histoire de la fin du protectorat espagnol en 1956 où l’Espagne a obtenu de garder la souveraineté sur une douzaine d’îles, dont Perejil, et les enclaves de Ceuta et Melilla, que le Maroc ne cesse depuis de revendiquer. Depuis près d’un an, les deux pays n’arrivent pas à s’entendre sur les sujets brûlants de la pêche, du trafic de drogue et de l’immigration clandestine.

Et Rabat n a jamais digéré le soutien de Madrid au Front Polisario en guerre pour un Sahara occidental indépendant. La réaction espagnole à l’occupation de l’île de Perejil est immédiate et massive : une frégate militaire, deux corvettes, un sous-marin et plusieurs hélicoptères sont envoyés dans le détroit de Gibraltar et s’approchent de la côte nord du Maroc. Le gouvernement de José Maria Aznar alerte ses partenaires européens et les Etats-Unis. Le Maroc, lui, parle de « territoire libéré » et qualifie Ceuta et Melilla de « villes sous occupation ». La crise, majeure, est finalement dénouée par une négociation menée par Colin Powell et les Espagnols reprennent pied sur le rocher. Depuis, tout le monde s’observe à la jumelle.

« Il n’y a pas dans cette région d’îlot, de roche ou de caillou anodin, dit José Luis Gomez Barcelo, historien de la communauté de Ceuta, l’enjeu, c’est encore et toujours le contrôle du détroit. » Il suffit de fouiller le rocher de Gibraltar en compagnie de « Tito », Ernest Wiley, autrefois officier de Sa Majesté puis responsable du bureau consulaire français, de parcourir les 28 kilomètres de tunnel, le port, la base de sous-marins, les casemates, les batteries historiques en fonte et le canon de 100 tonnes de la guerre de 39-40.

Entre Espagnols et Britanniques, aujourd’hui encore, on se dispute pour la position d’une antenne sur une colline, le ramassage des ordures, la récupération d’une épave, la possession d’une bouée, la crête d’une vague ou le sillage d’un voilier. Et, de l’autre côté du détroit, Ceuta, réduit espagnol de 20 km2 ancré dans le sol marocain mais protégé par une frontière, est plantée d’un fort portugais, de deux casernes de la Légion espagnole - « la Bandera » de Julien Duvivier avec Jean Gabin -, et de 9 kilomètres de barbelés, de grillage et de caméras de surveillance contre le trafic clandestin. Du coup, l’îlot de Perejil, à une dizaine de milles nautiques de Ceuta, collée à la côte du Maroc, prend des allures de place forte. Notre caillou mythique - inaccessible et invisible -, servait déjà de base aux marins de Sa Majesté du XIXe siècle pour surveiller les incursions de la flotte de Napoléon.

Les corsaires utilisaient l’abri de sa grotte pour cacher leur butin, au même endroit que les trafiquants de haschisch d’aujourd’hui et les clandestins africains qui préparent leur grand départ vers l’Europe. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des nazis se sont installés ici avec leurs écrans radars pour espionner le trafic allié. Français, Anglais, Espagnols, Marocains, tous ont essayé de planter leurs antennes au sommet de l’île, tous savent l’importance de Perejil : « Un simple rocher ? Allons donc ! C’est une position stratégique. » Et finalement très attachante. Ulysse, fasciné par le corps de déesse de Calypso, mettra plus de sept ans à s’en échapper.

Jean-Paul Mari Le Nouvel Observateur

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Par Jean-Paul Mari

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